« Il n’y a pas d’histoires sans escalier, sans vin renversé et sans insultes de foire.»
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach
Si un jour mes petits-enfants me demandent — en admettant que je survive à cette nuit de dingues et que je trouve une femme assez folle pour procréer avec un caporal sans le sou — comment une auberge respectable peut se transformer en maison de fous, je leur raconterai CETTE nuit !
L’invasion des cocus vengeurs
(Ou comment quatre abrutis ont transformé ma soirée en cauchemar)
Tout a basculé en l’espace d’un battement de cœur.
BADABOUM !
Quatre silhouettes franchissent la porte — pas discrètes, non — hurlantes, écumantes, brandissant nerfs de bœuf et gourdins. À leur tête, un gros lourdeau au doigt boudiné qui pointe l’escalier en beuglant : « Où sont-ils ? Où sont-ils ? Les Schmidt ! »
Et là, catastrophe ! Ce fumier de Loupiot — mon prisonnier, celui que je dois escorter, celui pour qui je touche ma prime — POUF ! Disparu ! Évanoui comme un pet dans une tempête ! Je le vois filer par la porte de derrière avec cette Ursula Kopfgeld qui pue la tueuse à gages comme un fromage de Troll !
Nom d’un cochon qui siffle !
Je comprends dans leurs mots, dans leurs insultes, qu’ils ont l’intention de bastonner très sérieusement monsieur et madame Schmidt.
Nom d’un tonneau percé ! Que faire ?
Me battre ? Fuir ? Laisser passer ?
Et ce satané Loupiot a disparu ! Je l’ai vu filer dehors par une porte, emboitant les pas louches d’ Ursula Kopfgeld.
Dans ma tête, je suis déjà mort trois fois. Mais mes jambes refusent de bouger.
Alors je fais ce que je sais faire de mieux depuis vingt ans de service : j’improvise.
Je bondis de mon banc comme un sanglier qu’on éperonne au cul ! Les manches, je les retrousse — lentement, pompeusement, majestueusement comme un prêtre qui s’apprête à bénir la merde — jusqu’aux coudes, dévoilant mes avant-bras poilus comme des jambons de Talabheim !
Et là, ma voix tonne. Elle emplit la salle d’un éclat martial que je croyais oublié depuis Bögenhafen.
« Halte là, tas de sacs à vin ! Vous êtes dans l’auberge d’une électrice du Wissenland, pas chez la putain du coin »
Ma voix résonne dans la salle comme le pet d’un ogre dans une cathédrale ! Autoritaire ! Martiale ! Le genre de gueulante qui fait pisser les recrues dans leurs braies .
Les quatre s’arrêtent net. Figés comme étrons qui gèlent en hiver.
Le chef — ce gros sac à tripes au ventre de brasseur qui déborde — me dévisage de ses petits yeux porcins enfoncés dans la graisse. Interloqué, le bougre !
Il retrousse ses manches à son tour — des boudins de lard blanc qui tremblotent — et pointe vers moi son doigt boudiné comme une saucisse de Nuln trop cuite.
« Dégage, caporal. Je vais bastonner ce fumier. Il ne sera pas dit que je resterai cocu plus longtemps ! »
Le mot résonne.
Cocu.
Et soudain, tout s’éclaire avec la clarté brutale d’une aube d’hiver sur le Reik. L’affaire était simple, basse, triviale : jalousie, trahison de draps, et punition à base de rotules explosées.

Mon acte de bravoure (ou comment la pitié fit de moi un traître)
« Par le marteau de Sigmar, brave homme ! Je ne connaissais point votre infortune conjugale ! Allez donc régler vos affaires de cœur ou de côtes…»
Je fais une génuflexion — oui, parfaitement, une génuflexion comme devant un noble ! — comme si j’étais devant l’Empereur lui-même !
Le gros lourdeau cligne de ses petits yeux porcins. Surpris comme un cochon qui découvre qu’on ne va pas le saigner.
« Merci… » bredouille-t-il en essuyant une larme grasse. « Vous êtes un homme d’honneur, caporal ! Je vous jure qu’il n’y aura point de casse si ce n’est les côtes de ce malandrin, de ce vil-bâtard qui m’a volé ma femme ! »
Il gonfle sa poitrine comme un pigeon qui parade. Lance un regard à ses hommes armés de gourdins épais.
« Les gars, on y va ! On va bastonner ce fumier jusqu’à ce qu’il pisse le sang ! »
Et les voilà qui montent l’escalier au pas de charge comme une armée de cocus vengeurs, gourdins en main.
Nom d’un tonneau percé et de son vin gâché ! Qu’ai-je fait, moi, pauvre couillon ?

À l’étage — Le Vaudeville continue comme une farce de bordel
Pendant ce temps, Wanda se précipite dans l’escalier. Molière-esque dans sa course comme une actrice qui court vers son amant, les jupes relevées sur des mollets blancs, elle monte tambouriner à la porte des Schmidt.
« Vite, vite, vite ! » Elle s’affole comme si la merde coulait dans un froc blanc.
« On vient ! On assassine ! On tue, on tue ! »
Ses petits poings malingues frappent la porte comme des tambours de guerre qui annoncent la fin du monde.
À côté d’elle, dans le couloir qui pue la sueur des Schmitt, Achkarûn pose sa main parfumée sur l’avant-bras musclé de Bruno :
« Champion, tu as un combat à livrer pour ta maîtresse demain. Il est hors de question que tu t’affaiblisses ou que tu sois blessé dans ces bagarres d’auberge de paysans. Suis-moi, je connais un endroit sûr ! »
Et les voilà qui se dirigent vers la porte des prêtres de Morr comme deux conspirateurs.
« Défonce cette porte, mon champion ! » ordonne l’Arabien comme un sultan qui commande ses esclaves.
Bruno, colosse parmi les colosses, montagne de muscles noirs et luisants, lève son poing comme un marteau de forge divin.
BOOM !

La porte tremble sur ses gonds rouillés. Mais ne cède pas comme une vierge récalcitrante.
Épaisse. Solide. Barrée de l’intérieur par des hommes qui savent qu’on vient les chercher.
« Presse-toi, presse-toi, mon champion… » murmure Achkarûn, nonchalant comme un chat qui attend sa souris.
Un vacarme effroyable règne à l’étage comme dans un bordel en feu.
Wanda qui tambourine : « Vite, vite, sortez de là ! »
Bruno qui martèle : BOOM ! BOOM ! comme un bélier de siège qui défonce une muraille !
Les clients regardent, effarés comme des poules qui voient un renard, puis referment aussitôt leurs portes en se signant.
C’est le chaos absolu. Le vaudeville qui dérape. L’apocalypse domestique qui sent les ennuis à plein nez.

Dehors — Loupiot coupe la retraite comme un rat rusé
Sur les toits pentus et glissants de l’auberge, notre barde-batelier a repéré Ursula — la chasseuse de prime — qui grimpe comme une araignée sur sa toile.
Elle court sur le toit avec l’agilité d’une acrobate de cirque. Se positionne au-dessus d’une fenêtre fermée. Prépare une corde autour d’une cheminée fumante.
Un balancier gymnastique comme dans un spectacle d’acrobaties de théâtre.
Elle va entrer par effraction chez les prêtres !
CRASH !
Le bruit d’une vitre qui explose en mille éclats. Un corps qui roule, se relève prestement. Le cliquetis caractéristique d’une lame sortant du fourreau.
Des cris surpris à l’intérieur : « Par Morr ! Qui va là ? »
Elle vient de faire irruption chez les prêtres de Morr comme une furie.
Loupiot se précipite à la lucarne, regarde en bas pour voir la scène. Puis son regard se pose sur la corde de secours — celle qu’Ursula a préparée pour sa fuite.
Un sourire rusé se dessine sur ses lèvres de batelier.
Il dégaine son petit couteau de poche — pas grand-chose, un outil de marin — et s’approche de la corde d’un pas félin.
Fourberie exquise, pense-t-il en commençant à scier les fibres. Si elle veut sortir, qu’elle trouve un autre chemin.
La corde cède. Tombe dans le vide comme un serpent mort.
La retraite est coupée.

À l’étage — La porte résiste
Pendant ce temps, devant la porte des prêtres de Morr, Achkarûn s’accroupit pendant que Bruno continue de marteler le bois épais.
BOOM ! BOOM !
L’Arabien sort de sa poche un petit crochet — un outil délicat, volé dans quelque bazar d’Orient. Ses doigts habiles s’affairent dans la serrure.
Tourne. Force. Cherche le bon angle.
CRAC.
Le crochet se casse net comme une brindille sèche.
Achkarûn se relève, regarde Bruno avec un sourire penaud, hausse les épaules : « Eh bien… j’ai tenté, mon ami. J’ai tenté. »
Bruno ne répond pas. Il ne parle jamais. Mais son regard dit tout : Pousse-toi, amateur.
L’Arabien recule. Le colosse prend son élan.
BOOM !
Cette fois, la porte cède. Les gonds arrachés. Le bois fendu. L’entrée béante.
Par tous les tonneaux du Reik et leur bière qui mousse !
Si cette nuit se termine sans mort, sans incendie, et sans que je perde mon grade…
Alors je jure — oui, je jure sur ma moustache — de faire un pèlerinage à Altdorf et d’offrir une barrique entière à Sigmar et tous ses saints.

Comment la chasseuse de primes transforma la chambre des prêtres en boucherie
Mais le chaos, dans sa miséricorde tordue, n’en était qu’à ses préliminaires.
Car tandis que les portes volaient en miettes et que Bruno s’engouffrait dans les ténèbres comme une bête furieuse, une autre créature — ou plutôt, une créature d’une toute autre trempe — se manifestait dans le carnage. Ursula. Oui, Ursula la Chasseuse, cette femme aux mains de sang et au cœur de fer, celle que les conteurs des tavernes appellent à demi-voix, celle dont le nom seul fait pâlir les assassins professionnels.
Et par Sigmar, que les dieux m’en pardonnent, j’ai vu ce dont elle était capable.

La Chambre des Schmidt
Les quatre bastonneurs font irruption en hurlant : « SCHMIDT, ESPÈCE DE FUMIER ! »
Et là…
Par le cul du Grand Théogoniste !
Ce ne sont pas des amants ordinaires qu’ils trouvent.
Ce sont les Schmidt, certes. Nus. Complètement nus. Mais portant de superbes masques de carnaval de cochon — grognant et éructant — et harnachés avec ces fameux équipements oblongs venant d’Aldorfe.
Oui. Vous avez bien lu. Du matériel de… comment dire… de réjouissances charnelles avancées.
Les Schmidt, totalement sidérés, figés dans leur… activité récréative, regardent les intrus avec des yeux ronds derrière leurs masques porcins.
Le mari cocu se fige aussi. Bouche ouverte. Gourdin pendant mollement.
Silence absolu.

Le massacre aux deux armes
Dans la pièce des faux prêtres de Morr — ces mascarades d’hypocrites vêtus de noir et d’iniquité — Ursula se déploie comme une tempête chargée du jugement divin. Non qu’elle invoquerait jamais le nom de Sigmar, cela eût été contre sa nature ; mais les résultats parlaient le langage de l’apocalypse.
Sa main gauche — ce membre que les ignorants ne distinguent guère de la droite, mais qui, chez une guerrière de son calibre, devient instrument de mort exquis — se plante directement dans l’œil du premier prêtre.
L’œil.
Non la joue. Non le front. L’œil, ce joyau fragile auquel nul n’ose songer. Et ce prêtre — créature d’obscénité et d’hérésie — se met à trembler debout en spasmes convulsifs, tandis que le sang jaillit à gros bouillons de son orbite désormais vide. J’ai vu les guerriers du Stirland, j’ai vu les mercenaires du Reikland, jamais je n’ai contemplé pareille précision assassine.
Simultanément, sa rapière — affûtée comme la vengeance elle-même — plonge dans la gorge du second prêtre. Non une égratignure. Non une blessure. Un déchirement qui sectionnait les cordes vocales, les artères, tout ce qui permet à un homme de crier son dernier blasphème.
Ashkarûn le connaît bien, ce second prêtre. Il le voit maintenant se vider de son essence, s’écroulant contre les murs de pierre, inondant le sol d’une mare écarlate.
Deux.
Deux prêtres descendus en un battement de cil.

Le troisième — ce grand prêtre qui semblait autrefois porter l’autorité hiérarchique, le prestige de la damnation — se recroqueville pathétiquement contre le mur, semblable à un scarabée qu’on aurait retourné. Fini, ses airs de maître du culte. Fini, sa superbe. Il demeure vivant — oh, oui, techniquement vivant, son cœur pulse encore, ses poumons respirent — mais l’âme, je vous l’affirme avec la certitude d’un caporal ayant vu des centaines d’agonies, était déjà sortie de ce corps et s’en était allée hurler vers les profondeurs du Chaos.
Ou vers Morr. Probablement Morr, ce dieu noir. Probablement.

La danse des mousquets
Et là, avec une fluidité qui frôlait l’impossible — une grâce guerrière d’une élégance quasi dansante — Ursula soulève sa cape. De sous ses draperies émerge alors une paire de mousquets.
Deux mousquets.
Non pas un. Deux.
Je vous laisse un instant pour méditer sur ce que représente une femme armée de deux mousquets chargés face à un prêtre terrorisé acculé au mur. Même les manuels de von Kriegstein n’avaient pas envisagé une telle démonstration de puissance brute et de précision calculée.
Elle les braque en direction du grand prêtre — cette créature d’obscurité qui demeurait vivante par pure malchance — avec l’intention manifeste de le transformer en passoire. Oh, l’intention était claire comme l’eau de source qui alimentait autrefois la taverne du Schnitzelbach. Les silex se feraient entendre dans un instant. Les percuteurs claqueraient. Les boulets cracheraîent flamme et mort dans la figure de ce dernier imposteur.
Le temps semblait suspendu, comme figé par la certitude de ce qui allait advenir.
C’est alors que Loupiot intervint. Loupiot, ce barde-batelier accusé de crimes qu’il n’avait (probablement) pas commis, intervint de la manière la plus spectaculaire et la plus impossible qui fût.

La tuile
Car Loupiot, dans un élan d’héroïsme ou de déménagement total de ses facultés mentales — je pencherais pour la seconde hypothèse, honnêtement — se retrouva soudain sur le toit. Et je dis « soudain » car personne n’avait remarqué le moment où ce vaurien avait rampé jusqu’aux combles, suspendu aux charpentes comme une araignée des égouts.
Et là, pendu à une corde — ou peut-être simplement acroché par la volonté de la Malice, ce dieu mineur du chaos et des malchances — il entreprit une action qui défierait toute logique d’ingénierie : il arrache une tuile.
Non, pas une petite tuile. Une grosse tuile, une de ces brique massives qui recouvraient les toits de l’Auberge des Trois Plumes.
Et il la laisse tomber.
À la verticale.
En direction d’Ursula.
Maintenant, vous devez comprendre — et même le futur Capitaine von Schnitzelbach doit l’admettre — qu’il existe une différence substantielle entre avoir une lucarne ouverte au-dessus d’une pièce et avoir, d’un côté, le combles, les planchers, les charpentes, et d’un autre côté une tuile devant traverser tous ces obstacles pour frapper sa cible. C’est, comment dire, légèrement problématique en termes de trajectoire balistique.
Mais Loupiot avait tenté.
Loupiot avait osé.
Et c’est à cet instant que je remarquai — moi, humble caporal assistant à ce spectacle depuis les marges — que Bruno s’était figé. Ce géant d’ébène, ce champion gladiateur qui n’avait connu que la victoire et la domination absolue, tourna son regard vers Ashkaroûn, l’ambassadeur arabien, cette créature mystérieuse aux intentions oisives.
Et dans ce regard, une question silencieuse se posait :
« Maître… que dois-je faire maintenant ? »

Car Bruno ne pouvait ignorer que le chaos atteignait son apogée. Que la chambre des prêtres était un charnier. Que la chasseuse de primes s’apprêtait à transformer le dernier prêtre en tas de chair pantelante. Que le barde des toits lui envoyait une tuile à la gueule comme si c’était un jeu d’enfants impériaux.
Et il demandait, littéralement, des ordres.
Car tel était Bruno — fidèle comme l’acier de Nuln, brutal comme une machine de siège, mais jamais — jamais — incapable de douter de son maître.
Pendant ce temps, dans les coulisses de ce théâtre d’horreur, Wanda l’apprentie magicienne me regarda — car oui, elle m’avait remarqué, collé à l’embrasure de la porte — avec cet air de complète stupéfaction qu’arborent généralement les jeunes étudiants du Collège d’Altdorf quand on leur explique que le monde n’était pas aussi civilisé qu’on le leur avait promis à Altdorf.

Quant à moi ?
Quant à moi, le futur Capitaine Ulrich von Schnitzelbach, caporal modeste mais promis à des gloires plus grandes, je demeurais dans cette zone grise entre l’action et l’observation, entre la responsabilité et la simple survie.
Sachant qu’à chaque seconde qui s’égrainait, à chaque battement de cœur qui s’accélérait, le destin se nouait davantage. Et que les prochains instants décideraient si nous quitterions vivants cette auberge — ou si nous rejoindrions ces trois prêtres dans l’obscurité éternelle.
Par tous les saints de l’Empire, cette situation était à ensorceler les souris !
Mais le pire dans tout ça, c’est cette sensation poisseuse qui me colle à la peau comme de la graisse de porc froide : quelque chose de bien plus sombre que des histoires de cocus se trame ici.
Ces prêtres de Morr qui se font zigouiller… Cette Ursula qui file avec mon prisonnier… Cet Arabien et ses manigances…
Je le sens dans mes vieux os de soldat : cette nuit n’est que le prélude d’une symphonie de merde qui va nous éclabousser tous.
Et dire que la Gravine compte sur moi pour maintenir l’ordre ! Si elle savait que son « futur capitaine » vient de laisser filer son prisonnier pour permettre à un cocu de régler ses comptes…


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