Sous les cieux grisâtres de l’automne impérial, les tours noircies de suie de Nuln s’élevaient comme les doigts d’un géant d’airain, dressé contre l’horizon. La ville, cœur vibrant du Wissenland, bourdonnait d’une activité incessante — roulements de roues sur les pavés, cris des colporteurs, son des cors et le martèlement constant des fonderies de canons qui faisaient la renommée de la cité. Le Reik, large et paresseux, s’étirait comme un miroir trouble, portant les barges pleines de charbon, de poudre et d’ambitions vers le nord.
Mais ce soir-là, une autre forme d’agitation s’emparait de la ville : dans le Grand Palais d’Emmanuelle von Liebwitz, Comtesse Électorale de Nuln et souveraine du Wissenland, une réception d’apparat se préparait.

Il s’agissait d’une soirée donnée en l’honneur de Maria-Ulrike von Liebwitz d’Ambosstein, nièce de la Comtesse, une noble à la réputation aussi sulfureuse que captivante.
« Et moi, Ulrich, j’étais là. Debout au milieu de ce faste, dans une ville d’or sale et de rêves en acier ».

« Ce soir-là, Nuln brillait comme une lame tirée au clair. Je m’en rappelle très bien. L’air y était gras de charbon, de parfums poudrés et d’intrigues non dites. J’ai toujours eu le nez pour les atmosphères, mais jamais je n’avais connu pareille tension feutrée.
La ville est une matrone en corset d’acier, couverte d’or et de suie. Une forteresse d’ambition, où les forges tonnent plus fort que les sermons, et où chaque ruelle cache autant d’espérance que de traîtrise. J’y marche aujourd’hui en soldat, mais mon ombre se souvient encore des jours où mes bottes s’enfonçaient dans la boue du Stirland.
Je suis né Ulrich, troisième fils du baron Heinrich von Schnitzelbach — un nom qui fait aujourd’hui ricaner les marmots et soupirer les percepteurs. Le « ruisseau de l’escalope », disait-on. Une source ridicule, qui abreuvait jadis une auberge et plus tard… mes humiliations.
À la ferme paternelle, il n’y avait guère plus que des cochons et des dettes, et aucune promesse d’héritage. Alors je suis parti. Seize ans, une vieille épée de famille, un nom honni, mais une fierté chevillée à l’âme.
J’ai porté l’épée pour toutes les causes, bonnes ou mauvaises, tant qu’on me payait. De bivouac en bastion, j’ai sculpté dans ma chair et mon style une réputation plus solide que flatteuse. Les officiers n’aimaient guère mon entrain théâtral, mais dans les yeux des recrues, je lisais l’admiration qu’inspirent les fous héroïques. Je n’ai jamais dépassé le rang de soldat, sauf dans mes récits de taverne.
Mais le destin a tourné lors d’une sélection pour servir la Gravin Maria-Ulrike. Ce jour-là, j’ai rugi mon nom — « ULRICH VON SCHNITZELBACH DÉMONTRE SA VALEUR ! » — et terrassé mes adversaires avec « Familienehre » (« L’honneur de la famille »), ma zweihänder tant chérie, et qui n’a jamais failli.

La Gravin m’a regardé longuement. Et elle a ri. Pas de moquerie : un rire clair, amusé, comme celui d’un feu qui accepte de vous réchauffer. Elle m’a nommé Caporal. Pas Capitaine. Pas encore.
Et me voilà, deux ans plus tard, invité à un banquet au cœur du palais d’Emmanuelle von Liebwitz, l’électrice elle-même. C’est la grande fête en l’honneur de Maria-Ulrike, sa nièce. Et moi, Ulrich, je suis là. Mon plastron astiqué. Mon épée lustrée. Mon cœur… trop lourd pour du fer.
Je les ai vus arriver sur les quais comme dans une comédie soigneusement mise en scène par les dieux de la dramaturgie.

Et puis vint… Ashkarûn ibn Qamar
Je ne l’avais jamais vu, mais je l’ai su dès son apparition : il était différent. Son allure, ses bijoux, ce singe malin sur l’épaule. Il semblait tout droit sorti d’un conte de l’Est, avec ses mots ronds et sa voix pleine de mirages. Les dames le regardaient comme on regarde une étoile filante. Quant à moi… j’ai déposé mon épée contre la table et j’ai écouté ses récits de lune dévorée avec un sourire d’enfant. Le genre de moment qu’on ne vit qu’une fois.
Et au-dessus de tout cela, la ville de Nuln, noire et or, grondait sous nos pieds, comme un géant en armure prêt à se réveiller.
Ce soir, j’étais un invité. Ce soir, j’étais peut-être plus que le caporal Schnitzelbach.
Mais demain… demain, il faudra mériter le titre que je me donne depuis toujours.
Capitaine Ulrich von Schnitzelbach. Un jour, ce ne sera plus une plaisanterie. »
– Journal d’Ulrich von Schnitzelbach, Caporal (bientôt Capitaine) au service loyal de Sa Grâce la Gravin Maria-Ulrike von Liebwitz d’Ambosstein. Année Impériale 2523 –

Chapitre I : L’arrivée à Nuln
Entre les lanternes suspendues et les pavés cirés par les siècles, s’avançait un homme à la démarche fière, l’épaule solide, la mâchoire volontaire : Ulrich von Schnitzelbach, Caporal — ou comme il aimait à le dire, « futur capitaine » — de la garde personnelle de la Gravin Maria-Ulrike von Liebwitz d’Ambosstein.

Né dans le Stirland, troisième fils d’un baron déchu, il portait en lui cette soif de revanche qu’ont les hommes nés pour rêver plus haut que leur rang. Son nom même, Schnitzelbach — le ruisseau de l’escalope — tiré d’une source jadis célèbre pour sa taverne, faisait encore sourire les nobles dans les couloirs de la cour. Mais lui s’en drapait comme d’un manteau de gloire à reconquérir. Armé de sa Zweihänder, pompeusement baptisée Familienehre (« Honneur de la famille »), il fendait la foule, droit comme une pique de parade, l’œil vif, le pas martial.
Nuln, ce joyau méridional de l’Empire, l’éblouissait à chaque coin de rue. Cité de science, de poudre noire et de verbe raffiné, elle offrait à Ulrich une scène digne de ses aspirations. Il avançait, bousculant des bourgeois trop lents, toisant des étudiants en robe de coton comme s’ils eussent été des conspirateurs. Mais ce soir-là, ce n’était pas lui que les regards suivaient.
Un murmure, un frisson, des rires cristallins précédaient un autre personnage : Ashkarûn ibn Qamar, voyageur d’Arabie, conteur et émissaire mystérieux. Grand, drapé de soieries chamarrées aux couleurs audacieuses, il portait l’exotisme comme une armure de prestige. Son visage était orné d’un fin trait de khôl, ses lèvres brillantes d’un gloss discret, et un turban éclatant serti de pierreries surmontait ses traits ciselés. Autour de lui virevoltait un petit singe habillé d’un pantalon bouffant, sautant au rythme de son récit.

Ashkarûn contait. Sa voix, chaude comme un vent du désert, tissait les mots d’un mythe ancien : celui d’un sultan qui, affamé de pouvoir, avait dévoré la troisième lune du ciel. Le public pendait à ses lèvres. Même les vieilles baronnes masquées suspendaient leur éventail pour écouter. Il évoquait ce monde oublié avec tant de conviction que même les plus érudits en doutaient de leurs cosmographies.
C’est là qu’Ulrich s’arrêta, fasciné malgré lui. Il décrocha lentement son Zweihänder, qu’il posa contre son épaule dans un geste de théâtre maîtrisé, puis s’accouda au pommeau, observant le conteur comme un soldat écouterait une promesse de gloire.
— Par Sigmar… souffla-t-il pour lui-même, le regard captivé. Quelle allure. Quel panache.
Le plateau d’un serviteur passa. Ashkarûn y cueillit une prune confite qu’il croqua avec délice, tout en glissant une main enjôleuse sur la joue d’une jeune noble énamourée qui s’était approchée trop près. Le geste, théâtral mais précis, fit rosir la jeune femme et rire les courtisans.
Les murmures se turent. Les regards s’étaient détournés d’Ulrich, lui qui croyait les avoir conquis d’avance. Le Caporal serra les dents.
« Les demoiselles de Nuln ont donc un faible pour les babioles d’Arabie… », pensa-t-il, mi-amusé, mi-piqué.
Mais au lieu de se détourner, Ulrich sourit. Voilà un rival digne de ce nom, une cible de conversation, peut-être même un allié… ou un rival dans le théâtre de cour. Leurs regards se croisèrent. Ashkarûn hocha légèrement la tête, sourire aux lèvres. Ulrich répondit par un salut militaire parfait — un peu trop exagéré pour ne pas être calculé.
La rencontre était faite.
Et nul ne pouvait dire alors si ce serait le début d’une amitié sincère ou d’un duel subtil de prestige et d’orgueil au cœur du Grand Palais de la Comtesse de Nuln.
Un gamin nommé Loupiot
« Je me souviens de ce moment comme si c’était hier — le vent d’automne soulevait les bannières sur les quais, et l’odeur du goudron, du cuir et des eaux noires du Reik se mêlait à celle plus noble des parfums d’ambassade. C’est là, parmi les embarcations décorées de lanternes, que je vis pour la première fois le bonhomme qu’on appelait Loupiot.

Un drôle de prénom pour un drôle de gaillard. Il avait le sourire d’un voleur qui s’invite à la table des rois et la gouaille d’un troubadour qui aurait appris à survivre dans les ruelles autant qu’à séduire dans les cours. Il aidait des dames à descendre d’une barque, leurs rires perlés suivant ses pitreries comme les clochettes d’un saltimbanque. Il mimait les mendiants avec une insolence déguisée en charme, se courbait dans de grandes révérences parodiques, et chaque geste semblait calculé pour soutirer à la fois rires et piécettes.
Je m’approchai par devoir, d’abord — assurer la sécurité, surveiller les visages inconnus. Mais à peine eus-je posé le regard sur lui que j’en oubliai presque ma mission. Il avait dans le regard ce quelque chose que je n’ai jamais su nommer, ce mélange d’espoir, de misère et de théâtre. Il m’aperçut, s’interrompit, et me salua avec toute l’exagération d’un acteur de farce :
— « Ah, mais voici le preux capitaine de Sa Grâce ! Que le Reik vous garde et que vos bottes brillent plus que mon avenir ! »
J’aurais dû le rabrouer, peut-être. Mais je ris. Oui, j’en ris encore. Le bougre avait visé juste : je venais à peine de me convaincre, ce matin même, que ce soir serait ma soirée, que l’on verrait enfin en moi non pas le caporal, mais le capitaine que je suis dans l’âme.
Il tendit la main avec une assurance presque princière. Je la serrai, un peu raide.
— « Ulrich von Schnitzelbach, garde personnelle de la Gravin Maria-Ulrike. »
— « Lukas Fessel. Mais mes amis m’appellent Loupiot. Les autres… aussi. »
Et c’est ainsi qu’il entra dans ma soirée comme un filou dans une salle de bal. Avec bruit, éclat, et une légèreté qui ne me quitta pas de toute la nuit.
Je ne savais pas encore s’il serait un allié, une nuisance, ou un secret ambulant. Mais une chose était sûre : cet homme avait un rôle à jouer. Et je n’ai jamais aimé manquer les premières scènes d’une pièce importante. »
– Journal d’Ulrich von Schnitzelbach, Caporal (bientôt Capitaine) au service loyal de Sa Grâce la Gravin Maria-Ulrike von Liebwitz d’Ambosstein. Année Impériale 2523 –

La mystérieuse Wanda
« Elle arriva sans bruit, comme une ombre noble sur l’eau noire.
La foule s’écartait à peine, ou peut-être s’agenouillait-elle d’instinct face à ce genre de présence. Elle portait une robe bleue, ourlée d’argent, qui captait la lumière des lanternes avec une sobriété étudiée. Sa chevelure blonde, longue et lisse, flottait presque jusqu’à l’arrière de ses genoux, telle une cascade figée dans un sortilège.
Je crus d’abord voir une statue, tant elle semblait insensible au tumulte. Son regard, d’un bleu perçant comme le saphir de son bâton, glissait sur les gens sans jamais s’y arrêter. Et pourtant, chaque noble, chaque serviteur, chaque fouineur masqué du Reikgard s’attardait sur elle. Il y avait dans sa manière de lever les yeux au ciel, de soupirer face aux feux d’artifice, une telle grâce hautaine qu’elle en devenait presque sacrée.
Je m’approchai d’elle comme un soldat vers un mage : avec une curiosité mêlée de crainte.
— « Dame… ? »
Elle tourna à peine la tête. Ses yeux me transpercèrent un bref instant, puis glissèrent de nouveau ailleurs.
— « Wanda. Du Collège Céleste. Et vous ? »
— « Caporal Ulrich von Schnitzelbach. Garde personnelle de la Gravin. »
— « Caporal… » dit-elle comme on commente une note de musique fausse mais attendrissante.
Je me raclai la gorge.
— « Je suis aussi poète à mes heures, si cela change quelque chose. »
Elle ne répondit pas, mais un très discret sourire naquit au coin de ses lèvres. Il disparut aussitôt, emporté dans la brume du Reik comme un feu follet. Mais je l’avais vu. Et pour moi, cela valait serment.
Je lui proposai ma main pour monter à bord de l’embarcation. Elle hésita un instant. Puis, sans un mot, posa ses doigts sur les miens.
Son contact était froid comme la pierre, mais son port était royal.
Ce soir-là, j’avais rencontré deux énigmes : l’une déguisée en saltimbanque, l’autre drapée de silence et de savoir. Tous deux allaient, je le pressentais, bouleverser ma destinée. »
– Journal d’Ulrich von Schnitzelbach, Caporal (bientôt Capitaine) au service loyal de Sa Grâce la Gravin Maria-Ulrike von Liebwitz d’Ambosstein. Année Impériale 2523 –

L’arrivée sur l’île
La traversée fut brève. Une myriade de barques fendait les eaux noires du Reik, éclairées par des lanternes suspendues à des hampes de bois doré. L’île était toute en lumière. Les rives avaient été couvertes de tapis moelleux, et à mesure que nous approchions, je voyais se dessiner les silhouettes blanches des valets et des gardes d’apparat, prêts à accueillir les invités triés sur le volet.
Le sol de l’île était doux sous mes bottes — une herbe épaisse, taillée avec un soin presque irréel, digne d’un tapis du Reikland. Des lanternes suspendues aux arbres brillaient comme des étoiles apprivoisées, et un parfum de fleurs nocturnes et de vin chaud flottait dans l’air. Tout autour de nous, les barques continuaient d’accoster en silence, déposant d’autres invités vêtus de soie, de fourrures, de secrets.
Et là, devant nous, se dressait le chapiteau.
Je n’avais jamais vu toile pareille : une construction monumentale, soutenue par des piliers d’acier ouvragés, tendue de drap pourpre et or, et décorée de bannières représentant le Griffon noir de Nuln et les armoiries du Wissenland. Des serviteurs couraient en silence, des plateaux chargés de fruits confits, de pâtés en croûte et de vins précieux suspendus à leurs doigts aussi naturellement que des sabres à un dueliste.
Nous fûmes guidés vers la table principale, non sans quelques regards étonnés de la noblesse locale. Il faut dire que notre groupe avait de quoi intriguer : un conteur oriental et son singe, une magicienne glaciale à la chevelure de l’or pur, un bateleur déguisé en gondolier moqueur, et moi — Ulrich von Schnitzelbach, qui, ce soir-là, me sentais plus capitaine que jamais.
Lukas « Loupiot » Fessel – Le charme trouble des ruelles de Nuln
Bien après les premiers tambours et les annonces en grandes pompes, il entra. Discret, fluide, à la manière d’un courant d’air chaud qui se glisse entre les draperies parfumées. Lukas Fessel, surnommé « Loupiot » dans les bas-fonds de Nuln et les arrière-salles enfumées des tavernes impériales, n’était pas un noble. Il n’était même pas officiellement invité. Et pourtant, il était là, vêtu d’un pourpoint de velours élimé mais propre, chaussé de bottes rapiécées avec soin, et coiffé à la dernière mode d’un quartier populaire.

Loupiot, c’était un sourire enjôleur, un regard trop franc pour être honnête, un charme canaille qui n’avait rien à envier aux jeunes pages ou aux courtisans. Les femmes de chambre rougissaient à son passage, les majordomes fronçaient les sourcils, mais personne ne l’arrêtait. Peut-être était-ce sa prestance tranquille, ou la rumeur qu’il était sous la protection d’un prince marchand ? Ou bien ce petit quelque chose d’insaisissable qui fait qu’on hésite à contrarier ceux que l’on ne comprend pas.
Il se glissa parmi les convives comme un poisson dans l’eau, s’inclinant juste ce qu’il fallait, offrant des saluts polis à ceux qui daignaient le remarquer. Il n’était ni tout à fait invité, ni tout à fait intrus : il était Loupiot, et cela suffisait. Ce soir, il jouerait un jeu plus grand que lui. Mais les rues de Nuln l’avaient bien formé. Il savait flairer le danger… et l’opportunité.
Ashkarûn ibn Qamar – Le conteur des mille sables
Quand les hérauts du palais annoncèrent son nom, la salle se fit plus silencieuse. Ashkarûn ibn Qamar. Un nom qui ne chantait pas en reikspiel, mais dont la seule sonorité suffisait à évoquer les caravanes d’ivoire et d’encens, les dômes scintillants de Marekh, et les chroniques millénaires de l’Arabie.
Il fit son entrée nonchalamment, sans arrogance mais avec une lenteur savante. Drapé dans un manteau de soie ocre bordé d’or et de pierres semi-précieuses, son turban de brocart soutenu d’un panache de plumes, Ashkarûn semblait issu d’un manuscrit enluminé. Son teint cuivré, sa barbe noire tressée d’argent, et ses yeux ourlés de khôl soulignaient sa nature étrangère. Mais il n’était pas là en ambassadeur. Il était là en quêteur d’histoires.
À son épaule, un petit singe au pelage pâle, dont les gestes malicieux suivaient chaque mouvement de son maître. Certains invités se signèrent en silence à sa vue – la superstition est tenace à Nuln. Mais le regard d’Ashkarûn ne se posa pas sur eux. Il balaya la salle comme on jauge un marché. Non pas avec condescendance, mais avec une curiosité insondable.
Il s’inclina face aux serviteurs, échangea un mot au marbre, puis se fondit parmi les invités comme une énigme vivante. On entendit quelques nobles murmurer, incrédules, qu’il aurait été envoyé par un « Sultan des Sultans ». D’autres affirmaient qu’il s’agissait d’un illusionniste, ou d’un espion drapé d’or. Mais tous s’accordaient sur une chose : il ne venait pas de ce monde-ci.
Wanda – La tulipe des vents, venue d’Altdorf
Enfin, lorsqu’on n’attendait plus que des notables secondaires et les derniers rejetons des maisons vassales, elle fit son apparition.
Wanda – que certains à Altdorf appelaient encore la « Tulipe des vents » – n’était pas une noble, mais son entrée éclipsa bien des blasons. Grande, élancée, la chevelure d’un blond solaire, elle portait une robe longue d’un bleu profond, piquée de broderies d’argent à motifs astraux. Elle semblait nimbée de la clarté froide d’un ciel nocturne, et chaque pas faisait glisser les plis de sa tenue comme les courants d’un vent céleste.

Elle descendait les marches de marbre avec une lenteur calculée, tenant dans ses mains gantées un baton étroit et ancien, dont la simple sculpture faisait hausser les sourcils des magisters présents. Son regard clair, presque transparent, analysait la salle plus qu’elle ne la parcourait. Elle n’était pas ici pour briller, mais pour observer. Comprendre. Et peut-être choisir.
Nul ne doutait qu’elle venait du Collège de Magie d’Altdorf. Certains prétendaient qu’elle avait été l’élève d’un maître gris. D’autres qu’elle fuyait une invocation mal maîtrisée. Mais tous s’accordaient à dire qu’elle maîtrisait déjà plus que ce que son jeune âge pouvait laisser deviner.
Le déroulement de la soirée : entre fastes, tensions et manigances
Lorsque le dernier des invités fut annoncé et que les portes du grand hall furent closes, le bal de la grande comtesse Emmanuelle von Liebwitz prit toute sa mesure. La lumière des lustres d’or reflétait les pierres précieuses et les brocarts, l’air était saturé d’encens léger et de parfums rares, et partout, les murmures dansaient plus vite que les danseurs. Nuln n’avait pas vu pareille assemblée depuis des années. Tous étaient là : généraux, savants, sorciers, marchands, intrigants. Tous sous les tentures de velours cramoisi frappées du griffon impérial, dans la salle des mille colonnes.
Autour des grandes tablées chargées de gibiers et de mets exotiques, les convives se mesuraient moins par leurs paroles que par les regards qu’ils s’échangeaient.
Puis les cors sonnèrent.
Les conversations moururent aussitôt, remplacées par un silence suspendu. Tous les regards se tournèrent vers l’entrée du grand chapiteau.
Et elle apparut.
Maria-Ulrike von Liebwitz d’Ambosstein. Majestueuse. Implacable. Belle comme une flamme lente.

Drapée dans un velours noir et écarlate brodé d’éclats de stellaire, la nièce de la Comtesse avançait avec la grâce d’une panthère apprivoisée. Son regard, froid comme l’acier d’un arquebusier de Nuln, survolait les visages avec l’indifférence calculée d’une femme née pour être admirée sans jamais être atteinte. À son bras, un diplomate tiléen et, derrière elle, deux dames de compagnie plus décoratives que nécessaires.
Elle s’installa sur l’estrade, au centre de la grande table, sous la bannière frappée de l’Héliotrope d’Or. Et sans un mot, leva sa coupe.
Le banquet pouvait commencer.
Les premières bouchées furent servies sur des assiettes d’argent aux bords finement ciselés : perdrix rôties au miel noir, compotes de racines rares, gelées d’hydromel infusé au thé impérial. Je n’aurais su dire ce que je préférais entre les saveurs ou les noms prétentieux.
À ma gauche, Loupiot faisait rire deux jeunes nobles à force de facéties — il imitait à la perfection l’accent d’un Erengradien cherchant sa soupe dans une taverne de Middenheim. À ma droite, Wanda, droite comme une pique et tout aussi chaleureuse, semblait scruter chaque invité avec la froideur d’un guetteur du Collège Céleste.
Ashkarûn, quant à lui, brillait d’une lumière propre. Chaque mot qu’il prononçait semblait recouvert de nacre, et chaque geste était chorégraphié comme un ballet. Il parlait d’un sultan fou qui aurait tenté de bâtir une tour jusqu’aux cieux pour séduire Myrmidia elle-même. Les nobles suspendus à ses lèvres gloussaient, fascinés.
J’aurais pu me sentir éclipsé. Mais ce soir-là, étrangement, cela m’importait peu. J’avais ma place à la table. Et ma main reposait sur le pommeau de Familienehre, mon épée, qui me rappelait que j’étais là pour protéger cette paix fragile — ou la défendre, si jamais les masques venaient à tomber.
La présentation devant la Gravin
Ce fut un moment hors du temps.
La gravine Maria-Ulrike von Liebwitz d’Ambosstein apparut au sommet des marches de pierre blanches, vêtue d’une robe de velours pourpre brodée d’or, sa chevelure blonde illuminant l’obscurité comme une torche elfique. Son regard bleu, éclatant comme une lame fraîchement tirée du fourreau, survolait l’assemblée avec cette noblesse froide que seuls les descendants des clans farous peuvent porter sans effort.
Elle était l’incarnation même du Vieil Empire : austère, sublime, inaccessible.
L’intendant proclama notre arrivée, et la foule se fendit devant nous.
D’abord, la jeune Wanda s’avança. Elle s’inclina comme on le lui avait enseigné au Collège de Magie : assez pour ne pas offenser, jamais trop pour s’abaisser. Une révérence académique, sèche et bien exécutée. La gravine hocha la tête sans un mot.
Puis vint Loupiot.
Et là… ah, le Loupiot.
Armé de sa perche trop longue, il se glissa entre les convives et s’improvisa crieur héraldiste improvisé. À chaque noble, il proclamait un nom aussi grotesque qu’abscons, empruntant des voix théâtrales et multipliant les courbettes grotesques. Il y eut d’abord un silence gêné, quelques moues. Puis, contre toute attente — les vents de magie, dirait Wanda —, le miracle se produisit.
Il mima la présentation de Wanda comme étant une rare tulipe bleue d’Altdorf, vantant sa robe comme le calice inversé d’une fleur mystique. Certains nobles éclatèrent de rire, d’autres hochèrent la tête avec ce mépris amusé propre à leur caste. Même la gravine esquissa un sourire en coin.
Quant à Wanda… ah, Wanda…
La pauvre devint aussi cramoisie que l’uniforme de parade des grenadiers de Talabheim. Son regard foudroya Loupiot avec toute la retenue d’une apprentie sorcière au bord d’un accès de feu purificateur.
Mais ce n’était rien face à ce qui suivit.
Ashkarûn ibn Qamar s’avança.
Ashkarûn, l’intrus précieux
Lorsque Ashkarûn ibn Qamar, envoyé d’Arabie, fut présenté au nom du sultan Al-Masoud-e-Kalib, un silence tomba. L’homme n’était pas inconnu — sa réputation d’érudit et d’explorateur précédait sa silhouette exotique. Mais peu attendaient sa présence ici, au cœur de la forteresse politique du Wissenland. Sa prestance, son turban chamarré, ses mots choisis, tout chez lui rappelait qu’il n’était pas un simple conteur. Il savait observer, jauger, séduire. Sa courtoisie, teintée d’ironie, déstabilisa plus d’un courtisan. Les singes dressés dans les ménageries privées de Nuln semblaient moins vifs que son petit Wistiti perché sur son épaule.
Vêtu comme un prince des Mille Déserts, couvert de bijoux, de brocarts et d’encens, il s’inclina avec grâce, tendant une lettre de créance dorée à la gravine. Même son ouistiti fit la révérence à l’unisson. Les murmures s’élevèrent dans l’assistance.
Je fis un pas, instinctivement, pour intercepter le parchemin — c’est mon rôle après tout — mais le geste d’Ashkarûn fut aussi précis qu’un duel de maîtres : il me devança avec le sourire d’un faucon qui vient de flairer une proie.
Et la gravine…
Elle leva la main.
Sa voix s’éleva, claire et légère, douce comme l’eau du Reik un matin d’été :
« Il est vrai, Caporal Schnitzelbach, il fait partie de ma suite. Il est l’un de mes gardes les plus fidèles. »
Je crus m’évanouir. « Fidèle », elle avait dit. Pas « valeureux », pas « courageux », mais « fidèle ». Un chien peut être fidèle. Un meuble aussi.
Et elle se tourna vers Ashkarûn avec un regard qui aurait fait fondre la pierre noire des forteresses naines.
« Caporal, lisez donc ce message. »
Je ne vis plus rien. Mon monde s’effondra en silence. Seuls les mots sur ce parchemin existaient :
« Très Haute Dame Maria-Ulrike von Liebwitz d’Ambosstein, joyau du Wissenland,
Recevez cette humble lettre du Sultan Marek el-Din al-Rashid, Protecteur des Trois Lunes, Gardien de l’Oasis de Nur, et Seigneur des Tribus de l’Orbe de Verre.
Ma main écrit, mais c’est son cœur qui parle. Dans ses jardins brûlés de soleil, le nom de Votre Grâce résonne comme une légende. Et moi, Ashkarûn ibn Qamar, porteur de sa parole, me tiens devant Vous afin de transmettre ses hommages, et peut-être… d’ouvrir un chemin vers un avenir commun.
Car s’il est un lieu où l’art, la poudre et l’esprit s’entrelacent en une danse parfaite, c’est bien à Nuln. Et si un jour les flammes de l’Averland venaient à embrasser les sables de Marek, nul doute que le monde serait contraint de s’incliner.
Puisse cette missive être l’étincelle d’un dialogue durable entre nos peuples. »
Les derniers mots s’égrenèrent comme une pluie de soie. Un silence poli suivit. Puis des murmures, des regards, et… les applaudissements. Des mains gantées, précieuses, battant doucement. Même la Gravine, cette beauté froide, rit d’un rire clair, séduit. Ashkarûn venait de donner le ton, de faire du miel de tous les cœurs.
Et moi, je restais là. Caporal Schnitzelbach. Planté. À applaudir ce charmeur comme un homme qui a vu tomber sa dernière chance. Mon nom avait été prononcé, mais mon heure… attendait encore.
Les jeux de regard de Wanda
Wanda, restée jusqu’ici en retrait, sentit son regard attiré vers l’ambassadeur. Ce n’était pas la simple fascination d’une jeune érudite pour un voyageur lointain : il y avait dans sa posture, dans ses silences, dans ses allusions, quelque chose d’autre. Quelque chose de dangereux. Et de magnétique. Chaque trait d’esprit de l’homme semblait traverser la pièce comme un éclair, illuminant fugacement des zones d’ombre que même la magie ne pouvait dissiper. Wanda esquissa un sourire. Un seul. Mais il suffisait à révéler qu’Ashkarûn avait trouvé en elle plus qu’une spectatrice passive.
Sous la tente immense tendue de soie impériale, à la lisière de l’île, la lueur des torches tremblotait doucement sur les visages poudrés et les toges brodées. La voix d’Ashkarun ibn Qwamar s’était éteinte depuis quelques instants, mais son écho vibrionnait encore entre les draperies. Les convives, pour la plupart figés dans une admiration silencieuse, reprenaient peu à peu leurs gestes, comme si l’air lui-même avait cessé de circuler le temps de sa déclamation. Et puis, soudain, le frémissement des applaudissements. Un frémissement d’abord discret, aristocratique, puis contagieux, jusqu’à embraser la table d’honneur.
La Gravine Maria-Ulrike von Liebwitz d’Ambosstein leva gracieusement sa main, les bracelets de jade tintaient légèrement. Son rire, pur comme une cascade de montagne, fusa à travers l’assemblée. Tous les regards se tournèrent vers elle.
« Que le banquet commence, mes chers amis. »
Et ainsi, d’un geste, la soirée fut lancée.
C’est alors qu’on la vit pleinement, dans toute sa gloire. Drapée dans une robe d’un noir de nuit, iridescente comme l’obsidienne, la Gravine semblait flotter au-dessus du sol. Le tissu s’ouvrait subtilement sur ses hanches en une fente légitime, mais assez osée pour faire tiquer un abbé trop zélé. Autour de son cou, une armure-limace d’argent filé, évoquant les vertèbres d’un dragon ou peut-être d’une créature oubliée du vieux monde.
Mais c’est en observant le bas de sa tenue qu’un silence plus tendu s’installa. Brodée en fil d’or noirci, une tête de mort, cerclée de flammes, ornait la traîne. Une image sulfureuse, aux relents d’hérésie pour quiconque portait le marteau de Sigmar avec ferveur. Un murmure discret se propagea parmi les prêtres et les répurgateurs dissimulés dans l’assemblée. Mais là, juste au-dessus, cousu près du pli de la hanche, un rouleau de serment sacré — un parchemin de protection de Chalia — venait rétablir un équilibre subtil. Preuve que la foi n’avait pas quitté le coeur de cette noble.
Et c’est ainsi que les premières assiettes furent servies. Des plats aux noms oubliés depuis les jours glorieux de Solland. Des truites en croûte de myrrhe, des viandes saignantes bardées d’épices venues d’Arabie, des mélanges de fruits confits qui évoquaient les banquets des dieux. Le vin de Reikland coula comme un fleuve nouveau.
Autour de la table de la Gravine, les places étaient chèrement convoquées. Et pourtant, par les hasards du tumulte, Ulrich von Schnitzelbach, Ashkarun ibn Qwamar, Wanda et le pittoresque Lupio, tous se retrouvèrent installés à proximité de l’hôtesse.
Wanda, dans sa robe bleue — cette fameuse robe qu’un plaisantin trop bavard avait comparée à une tulipe renversée — rêvée maintenant de disparaître sous la nappe. Mais les places semblaient la chasser, les domestiques l’orienter comme par hasard vers la table de la noblesse.
Ulrich, raide dans son uniforme, tentait tant bien que mal de conserver une expression digne tandis qu’il observait la Gravine poser les yeux, un instant trop long, sur Ashkarun. Le petit singe de ce dernier grignotait une prune confite, assis sur le dossier d’une chaise, comme s’il était né dans une cour princière.
Et puis il y avait elle.

Etelka Herzen
Etelka Erven. Sa voix s’était élevée, douce mais assurée, en réponse à une question posée par Ulrich. Son visage était beau, sans coquetterie. Ses habits discrets, stricts, portaient les symboles de Shallia, déesse des soins. Et peut-être… de Môr, bien qu’elle n’ait pas prononcé son nom.
« Ce banquet, dit-elle, n’est pas qu’une débauche de luxe. C’est un acte politique. Une mise en scène de puissance, de joie, d’ordre maintenu. Pour ceux qui regardent. Et surtout, pour ceux qui craignent que Nuln faiblisse. Ce banquet, voyez-vous, n’est pas simplement festin et frivolité, dit-elle en baissant le ton. Il s’agit d’un acte politique. La Comtesse veut montrer que Nuln, bastion du Vieil Empire, rivalisant avec Altdorf et Middenheim, se tient debout. Que l’opulence est là, que les rumeurs de guerre civile et de misère ne sont que des exagérations de colporteurs.»
Un rire discret s’échappa de sa gorge, mais son regard ne quittait pas Ulrich.
« L’Empire a besoin de ses symboles, Caporal. Et la Gravine en est un, n’en doutez jamais. »
Son regard se durcit :
« La situation à Ubersreik est tendue. L’empereur Karl Franz a imposé son autorité, destituant une maison noble plusieurs fois centenaire. Nombre de grandes familles y ont vu un affront, un précédent dangereux. Et Marienburg, cette cité de marchands qui se rêve république, ne cesse de faire entendre sa volonté d’autonomie. »
Ashkarûn acquiesça lentement, dégustant un fruit confit. Il sourit, puis déclara :
« Chez nous, dans le Sultanat, la main du pouvoir est plus ferme. Les princes tremblent sous le regard de sa munificence, et quiconque rêve de dissension voit son cou se rapprocher du sabre. Mais… je comprends. Ce banquet est un théâtre. Chaque plat, chaque rire est un acte. Et ce que vous nommez politique, nous le nommons art de gouverner. »

Johannes Teugen
Une silhouette s’approcha. Élégant, habillé d’hermine, les doigts couverts de bagues d’argent finement ciselées, un homme d’une quarantaine d’années aux cheveux noirs tirés en arrière prit la parole. Son regard, tranchant, s’adressait autant à Ashkarûn qu’à Ulrich.
« Vous avez raison, noble hôte. Je suis Johannes Teugen, prince marchand de Bögenhafen. Et si vos étals débordent de merveilles, peut-être y trouverons-nous bientôt un terrain d’entente. Les foires impériales n’attendent que vos épices, vos pierres et… vos contes. »
Ashkarûn inclina légèrement la tête. « Vous aurez votre missive, prince Johannes. Mais sachez que si je suis ici en émissaire, c’est parce que les histoires unissent plus sûrement que les contrats. »
Et dans le murmure de la salle, parmi les rires et les verres levés, le parfum d’une alliance, discrète mais possible, s’éleva comme l’encens dans un temple oublié.
La rumeur de l’accord proposé par Johannes Teugen, prince-marchand de Bogenhafen, se répandait déjà comme une traînée de poudre au sein des convives. À cette table où se côtoyaient diplomates, courtisans et excentriques notables, l’air était désormais saturé d’une tension feutrée mêlée d’enthousiasme calculé.
Ashkarûn ibn Qamar, l’émissaire arabéen, redressa lentement le torse, ses doigts effleurant le col brodé de son kaftan. D’un geste presque théâtral, il caressa le sommet de la tête de son petit singe, accroché à son épaule, qui poussa un couinement joyeux. Le silence retomba aussitôt sur la table.
« Je crois que vous avez ma réponse, Messire Teugen, » déclara Ashkarûn dans sa voix basse et voilée, aux accents rocailleux. « Vous serez invité dans ma maison, mon ami, et vous y serez considéré comme un frère. »
Un frémissement parcourut les convives tandis qu’Ashkarûn poursuivait, les yeux fixés sur ceux de Johannes :
« Je n’ai que peu prêté foi aux rumeurs colportées sur les tensions entre vos Princes et votre Empereur. Mais il est vrai que les nouvelles venues d’Oberstrich sont préoccupantes. »
Dans l’ombre des dorures, Loupiot, toujours prompt à attirer la lumière, se redressa à quelques pas de là. Il se posta comme un crieur public, sa perche plantée droit au sol, son dos cambré d’orgueil moqueur, et d’une voix grave exagérément imitée, lança avec emphase :
« L’émissaire orienté accepte l’invitation du seigneur Johannes Teugen en la grande cité de Bogenhafen ! »
Quelques rires étouffés fusèrent. Mais tous les regards glissèrent aussitôt vers Ashkarûn, guettant sa réaction. Le petit singe, sentant l’attention portée à son maître, fit une cabriole sur la table. Ashkarûn, amusé, gratifia la bête d’un regard complice.
« Je vois que dans vos contrées, vous dressez vos amuseurs comme nous dressons les singes, » lança-t-il d’un ton feintement amusé en direction de Johannes et Ulrich. Une pique subtile, bien sentie.
Loupiot, piqué dans sa fierté mais jamais à court de panache, s’inclina alors vers le petit primate, lui tendit la main et dit :
« Et toi, noble bête, tu es l’émissaire de quel sultan d’Arabie ? »
Une ombre passa. Une voix grave, presque caverneuse, jaillit du fond de la salle, coupant court aux rires et forçant le silence.
« J’aime beaucoup ce pays. Je le connais bien. »
Tous les regards se tournèrent vers un homme nouvellement arrivé à la table. Chauve, la peau cireuse, il portait un plastron orné d’un crâne argenté. Son torse massif était barré des armoiries d’une maison méconnue : un navire aux voiles noires, surmonté de trois étoiles pâles, et glissant au-dessus d’un profond silure noir – créature fluviale des abysses du Reik.
Il tenait une grande coupe d’or entre ses mains et portait une tunique pourpre d’apparat. Sa voix portait comme un glas, et son regard noir se posa lentement sur Ashkarûn.
Ce fut alors que Wanda, visiblement dérangée par l’aura de ce nouvel invité, effleura d’un doigt les sceaux de Chalia accrochés à sa manche. Des murmures naquirent aussitôt. Même la Gravine, jusque-là absorbée par les discours, détourna un instant le regard de ses convives pour observer ce personnage au silence pesant.
Quant à Etelka Erven, toujours impassible, elle observa la scène en silence, les mains croisées sur le tissu sombre de sa robe sévère. Aucun sourire ne vint troubler ses traits, mais ses yeux suivaient chaque mot, chaque souffle.
Et déjà, la soirée, qui semblait avoir atteint son sommet, s’engageait vers une pente plus trouble, où les jeux de pouvoir allaient peu à peu supplanter les flatteries. Bogenhafen. Oberstrich. L’Arabie. L’Empire. Tout était en mouvement. Et autour de cette table, les dés venaient à peine d’être lancés.

Wilhelm von Saponatheim
Le brouhaha du banquet s’était un instant tu, les chandelles dansaient en reflet sur les coupes d’or et les brocarts des nobles, lorsque la voix lourde et abyssale de Wilhelm von Saponatheim fendit l’espace.
Son regard, noir comme le fond du Reik, s’était posé sur Ashkaroun. L’émissaire arabe sentit aussitôt une tension étrange, comme un vent glacé qui soufflait malgré la chaleur de la salle. Le petit singe sur son épaule retroussa les babines, sifflant bas, grognement à peine audible… mais suffisant pour que certains regards se tournent.
Une grimace presque imperceptible déforma les lèvres du noble von Saponatheim. Il tenait toujours son grand calice doré, où brillait un vin sombre comme le sang des rois. Sur son pourpoint de pourpre battait en silence un médaillon d’argent en forme de crâne, symbole ancien et inquiétant. Ses armoiries étaient là, brodées : un navire noir, trois étoiles blafardes, et un silure monstrueux rampant dans les abysses du blason.
Il parla d’une voix lente, pesante, qui semblait portée par quelque oracle sombre :
« Parle-moi un peu de ces contrées que tu prétends mieux connaître que moi… »
Autour de la table, le silence s’épaissit. Les autres convives retinrent leur souffle. Même la Gravine suspendit son geste, un doigt effleurant le cristal de sa coupe. Ulrich fronça les sourcils, sentant l’atmosphère tourner. Quant à Loupiot, il plissa les yeux… et s’écarta discrètement d’un pas, son instinct le mettant en alerte.
Mais Ashkaroun ne cilla pas.
Il redressa légèrement le menton, et son regard se fit rêveur, presque lointain. Puis, d’une voix caressante, dont les syllabes roulèrent comme des perles tombant sur du velours, il répondit :
« Seigneur von Saponatheim… Ma lettre de créance l’indiquait déjà, mais peut-être ne l’avez-vous pas lue jusqu’au bout. Je suis Ashkaroun ibn Quamar, humble collecteur d’histoires au service de Sa Munificence, Al-Masoud ibn Khalid, Sultan des Sultans, Protecteur des Oasis, Flambeau des Sables et Perle des Mers. »
Il marqua une pause, laissant les titres se déposer dans les esprits comme un encens capiteux.
« Le sultan, que mille djinns protègent, règne depuis son palais aux coupoles d’or, où l’on dit que les étoiles viennent se mirer la nuit. Sa cour est avide d’histoires, de merveilles, de légendes… Si avide, que sept d’entre nous, conteurs et voyageurs, avons été envoyés aux sept coins du monde. Non pour soumettre, ni pour marchander, mais pour écouter, transcrire, et rapporter. »
Ashkaroun se pencha légèrement, ses doigts effleurant la nappe, dans un geste presque religieux.
« Je suis l’un de ces sept. Et si je suis ici, ce n’est point pour juger, ni même négocier… mais pour entendre. Entendre vos récits, vos vérités, vos rêves. Et peut-être, si les vents s’y prêtent, que les poètes de Marek chanteront un jour les étoiles de votre blason, votre navire… ou même ce noble silure qui hante vos eaux. »
Un murmure d’admiration parcourut les convives. Même ceux qui ignoraient ce qu’était un silure hochèrent la tête, impressionnés.
Wilhelm, quant à lui, resta figé. Son regard jaugeait l’homme — non plus le déraciné vêtu d’exotisme, mais le diplomate, l’orateur, le témoin du monde.
Et c’est alors que Loupiot, toujours sur le qui-vive, intervint.
Imitant à la perfection la voix rocailleuse d’Ulrich (cette fois avec une caricature volontaire), il se mit à clamer :
« L’émissaire oriental, par la grâce du Très Haut Sultan et au nom des vents du désert, accepte l’invitation du seigneur Johannes Teugen à la foire de Bögenhafen ! »
Quelques rires fusèrent — légers, soulagés. Un murmure de surprise traversa les convives à l’évocation de la ville. Certains hochèrent la tête, d’autres chuchotèrent.
Mais Wilhelm, lui, n’esquissa pas un sourire. Il tourna lentement son calice dans sa main, puis répondit d’un ton grave :
« Et dites-moi, conteur… parmi toutes ces merveilles que vous rapportez… savez-vous aussi reconnaître le mensonge d’un prince, ou la trahison d’un marchand ? »
Un frisson glissa sur l’assemblée.
Ashkaroun, imperturbable, inclina doucement la tête.
« Les histoires vraies ne mentent jamais, mon seigneur. Et ce sont elles qui finissent par survivre aux hommes. »
Le petit singe, satisfait, hocha la tête.
Et le banquet, comme soulagé par cette joute voilée, reprit de plus belle — entre musiques, viandes fumées, et secrets étouffés sous les rires.

Minuit approche, les masques tombent
La salle est un écrin de dorures et de velours, de rires feutrés, de couverts d’argent et de mets divins. L’air s’alourdit du parfum des viandes rôties, des vins d’Averridge et du murmure constant des conversations diplomatiques. Les chandelles suintent une lumière d’ambre qui danse sur les murs comme autant d’ombres en quête de secrets.
Wilhelm von Saponatheim, silhouette rigide, se lève lentement. Son crâne glabre capte les lueurs des lustres comme un miroir froid. D’un ton grave, il déclare :
« Je serais ravi de vous compter parmi les hôtes de mes terres lors des épousailles de ma fille, messire Ashkarûn. Et si vous acceptez mon hospitalité, j’aimerais vous montrer un objet ancien… un fragment du désert, disait-on, qu’un de vos ancêtres aurait porté à la cour de Marek. »
Un silence court dans la salle comme un frisson.
Ashkarûn, droit dans son caftan brodé, l’observe de ses yeux d’ambre noir. Il incline la tête avec cette lenteur cérémonieuse qui donne à ses gestes la solennité d’un psaume :
« Je ne suis ni antiquaire, ni marchand, seigneur Saponatheim. Mais si mes modestes lumières peuvent éclairer un pan de l’histoire entre vos murs, je m’en ferai l’humble flambeau. »
Ce n’est qu’un échange de courtoisie… ou peut-être bien un duel de velours.
Dans l’ombre d’une tapisserie, Loupiot Fessel, toujours là où on l’attend le moins, surgit soudain tel un crieur public et, d’une voix qui imite outrageusement la profondeur rocailleuse d’Ulrich, s’écrie :
« L’émissaire orienté accepte l’invitation du seigneur Wilhelm von Saponatheim en la grande cité de Böggenhafen ! »
L’éclat de rire est général, mêlé d’indignation contenue. Quelques nobles coincent un sourire derrière leur éventail. La gravine, amusée, laisse échapper un rire cristallin.
Mais Wilhelm, lui, ne rit pas. Son regard noir comme l’huile s’ancre dans celui du saltimbanque.
« Ainsi donc, dans vos contrées, vous dressez vos bouffons comme nous dressons nos singes… »
Le malaise est tangible. Même les pages s’arrêtent de circuler.
Ashkarûn, toujours impassible, se penche alors et saisit la main du petit singe qui accompagne Loupiot – une créature vive et moqueuse – et lui murmure, en riant doucement :
« Et toi, petit esprit, de quel sultan es-tu l’émissaire ? »
Le singe grince des dents, montre ses crocs. Il a vu Wilhelm. Et il n’aime pas ce qu’il voit.
Un murmure. Quelqu’un interroge à voix basse :
« Ces armoiries… le navire… les trois étoiles… et ce silure… »
Loupiot, fine oreille et langue agile, glane les échos à travers la salle. Un jet de gossip, murmuré entre deux verres de vin, lui apprend la vérité.
Wilhelm von Saponatheim. Seigneur de Böggenhafen. Mais son pouvoir vacille. Les princes marchands murmurent. Ils veulent faire de Böggenhafen une cité franche. Une nouvelle Marienburg. Et les alliances par le mariage n’y changeront rien.
Et alors que l’écho de ces rumeurs vient de mourir, Wilhelm regarde Ashkarûn dans les yeux :
« D’où viens-tu, vraiment ? Que peux-tu nous conter, toi qui chantes les sables comme d’autres chantent la gloire des dieux ? »
Ashkarûn, calme, appose son verre. Sa voix, chaude et lente, s’élève comme un encens :
« Je viens de Marek, là où mille coupoles reflètent la lumière du croissant. Le sultan des sultans, Al-Masoud ibn Khalid, m’a envoyé pour recueillir les histoires des peuples d’au-delà les dunes. Je suis un collecteur de récits. Un témoin. »
Un souffle court. Même Wanda, jusqu’ici retirée dans son silence de magicienne, ne détourne plus les yeux. C’est comme si chaque mot d’Ashkarûn venait tirer doucement sur un fil en elle, quelque chose de suspendu depuis trop longtemps.
L’échange privé – Les noix, les signes
Un page traverse la salle, un bol de noix en main. Il le pose devant Ashkarûn avec une révérence inhabituelle.
« Un don de nos vergers, seigneur. »
Là, dans une noix brisée, un petit parchemin replié. Un message glissé dans le fruit. Le genre de message que seuls les initiés lisent sans trembler.
Ashkarûn la referme comme s’il s’agissait d’un pétale trop tôt ouvert. Il ne montre rien.
Wanda observe
Dans la lumière tamisée, Wanda laisse tomber son masque d’indifférence. C’est presque imperceptible : le coude qui se détend, la bouche qui cesse d’être fermée en ligne stricte. Un éclat, fugace, traverse son regard lorsqu’Ashkarûn évoque les légendes. Lorsqu’il parle de mémoire. Et de transmission.
« Les vents passent parfois par des chemins que même les sorciers redoutent. »
Ainsi parlait son ancien maître au Collège d’Altdorf.
Mais ce soir, ce n’est pas la magie qui l’interpelle.
C’est un homme.

Dans le brouhaha feutré du banquet, un échange plus subtil que les autres s’engagea. D’un ton feignant l’innocence, un sourire narquois aux lèvres, Loupiot glissa à Vanda quelques mots acérés :
— Toute cette mise en scène… Ces regards, ces gestes, ces silences appuyés… Était-ce là une façon d’enrober ton trouble d’un vernis mondain ? Depuis le début, tu joues l’indifférente, mais tu me regardes comme si j’avais captivé toute ton attention.
Vanda, d’abord figée, détourna légèrement les yeux.
— Tu t’imagines des choses, Loupiot, répondit-elle en réajustant sa posture. Ton visage m’importe peu. Ce n’est pas toi que je regarde.
Il haussa les épaules, faussement déçu.
— C’est ce masque de civilisation qui me fascine. Un vernis… Mais sous les apparences raffinées, combien de secrets, de tensions, de désirs non avoués ? On dirait un théâtre où chacun joue à ne pas être ce qu’il est.
Puis, sans se départir de son ton enjoué, il tourna la conversation vers Achkarûn, l’homme de l’Orient dont la présence énigmatique avait enflammé les imaginations.
Ulrich, quant à lui, semblait en proie à une tempête intérieure. Tandis que les convives bavardaient, il s’était muré dans un silence pensif. Les promesses d’aventures, les invitations à découvrir l’Empire tout entier… Ce discours le faisait rêver, mais aussi le mettait face à sa propre réalité.
— Que suis-je, sinon un simple caporal au service de la Gravine ? murmura-t-il à lui-même.
Ce rêve d’épopée, de reconnaissance, de gloire… Il le portait depuis longtemps. Mais le poids du devoir l’entravait. Quitter Nuln sans en référer à la Gravine aurait été perçu comme une trahison. Et pourtant… son cœur brûlait de désir pour d’autres horizons.
Prenant une décision, il s’approcha d’Achkarûn :
— Mon seigneur, si je puis me permettre… Vos paroles me troublent. Vous êtes au centre de tous les regards ce soir, et nombreux seraient ceux qui aimeraient se flatter de vous compter à leur table. Mais sachez-le : vous êtes avant tout l’invité de la Gravine. Quitter Nuln sans la prévenir pourrait être interprété comme un affront. Je me propose donc — si elle y consent — de vous accompagner dans vos pérégrinations. Je connais bien les routes de l’Empire. Et je saurais écarter de vous les dangers qui y rôdent.
Achkarûn caressa pensivement le bord d’un parchemin doré qu’il portait à sa ceinture.
— Je n’ai point d’armée ici, ni de djinns pour m’escorter, comme en mes terres. Et je ne suis guère versé dans l’art de la guerre. Mais votre proposition est noble. Je la considère avec tout le sérieux qu’elle mérite.
Ulrich inclina légèrement la tête, le cœur battant. Un espoir nouveau venait peut-être de naître.

Le goût des fruits et des ambitions
Tandis que la salle bruissait de conversations feutrées, d’éclats de rires mondains et de verres entrechoqués, Loupiot — éternel amuseur, mais fin stratège — s’approcha d’Achkarûn avec un geste presque cérémonieux.
Il tenait dans les mains une corbeille de fruits exotiques, richement garnie de figues, de dattes, et de quelques bananes soigneusement disposées. Avec la déférence d’un serviteur de cour, il s’inclina et présenta la corbeille.
— Messire Achkarûn, dit-il d’un ton léger mais parfaitement contrôlé, cette offrande vous est adressée par une personne désireuse de faire votre connaissance. Elle se trouve à une table un peu plus loin dans la salle. Il m’a été confié l’honneur — et la mission — de vous y inviter.
Achkarûn ne toucha pas encore à la corbeille. Son petit singe, perché sur son épaule, l’observait d’un air méfiant, flairant les fruits avec autant de curiosité que de prudence.
Le regard du prince d’Arabie se fit un peu plus perçant.
— Est-ce une dame qui m’envoie cette… invitation ?
Loupiot secoua doucement la tête.
— Non, messire. Un homme d’un certain âge. Disons… un homme de maturité, sans doute aussi riche de secrets que de vins anciens.
Achkarûn sourit, un sourire empreint d’ironie.
— Hélas… j’ai toujours eu une préférence pour les fruits encore jeunes, gorgés de fraîcheur. Ceux qui promettent plus qu’ils ne pèsent.
Mais le prince ne rejeta pas l’invitation pour autant. Il tourna son regard vers Loupiot.
— Et toi, qui es-tu vraiment ? Un serviteur ? Un agent de maison ? Un courtisan déguisé ?
— Je suis un homme libre, répondit Loupiot. Mais pas un homme de fortune. J’arpente les salles et les tables dans l’espoir de trouver un protecteur, ou une protectrice. Quelqu’un qui me donne ma chance. C’est tout ce que je cherche.
Le regard d’Achkarûn se fit plus grave, presque compatissant.
— En Arabie, les hommes comme toi n’ont souvent que deux issues : la potence… ou la faveur des puissants. Il n’est pas honteux d’utiliser ce que l’on a, tant que l’on le fait avec intelligence.
Loupiot hocha la tête, sans s’indigner.
— Je comprends votre conseil, messire. Mais j’ose croire — peut-être naïvement — que je peux encore m’élever grâce à mes récits, mon esprit, et mes pas de danse. Pas uniquement par les faveurs que je pourrais accorder.
Achkarûn croisa les bras, amusé.
— Tu parles bien, échançonnier. Tu es plus fin que tu ne veux le paraître. Soit. Transmets donc à ton mystérieux bienfaiteur que je serais curieux de m’entretenir avec lui.
Loupiot s’inclina à nouveau, un sourire discret aux lèvres.
— Je vais le prévenir sur-le-champ, messire. Puis-je vous accompagner à sa table ?
— Allons-y, dit Achkarûn en se levant, son singe toujours perché sur l’épaule, les yeux brillants d’intelligence.
Alors qu’ils s’éloignaient parmi les convives, Ulrich, resté en arrière, observait la scène d’un œil pensif. Il y avait dans les gestes de Loupiot une grâce étrange, mêlée à la gravité d’un homme qui jouait sa survie dans chaque sourire.
Le jeu de pouvoir se poursuivait. Et déjà, quelque chose grondait dans les coulisses de la fête.

Ulrich, frappé en plein cœur
Alors que les conversations mondaines s’estompaient dans un murmure feutré autour de la grande tablée, un silence plus épais, plus chargé, s’installa au centre du cercle. Il provenait d’Ulrich von Schnitzelbach.
Celui-ci, tout juste redressé d’une anecdote de bravoure qu’il racontait pour la troisième fois de la soirée, s’interrompit brusquement. Ses traits, d’ordinaire si vaillants, se décomposèrent. Une pâleur cadavérique envahit son visage, et une sueur brillante perla à son front. Sa main gauche, tremblante, se cramponna au bord de la table ; la droite suivit aussitôt, agrippant la nappe comme un naufragé une planche de salut. Ses jambes flageolèrent, ses yeux se voilèrent une fraction de seconde.
Ce ne fut ni le vin, ni la lourdeur du ragoût de faisan. Le mal qui l’empoignait n’était ni physique, ni toxique. C’était l’amour.
Car, traversant l’allée comme une brume de jasmin, la Gravin Maria-Ulrike von Liebwitz d’Ambosstein venait de s’approcher.
Les convives se turent, et même les verres cessèrent de tinter. Elle n’était plus la nièce de la comtesse à cet instant : elle était muse, spectre, impératrice d’un monde où chaque regard pouvait sacrer ou damner.
Elle ne s’adressa pas à la tablée. Elle ne parla pas à l’assemblée. Elle parla à lui.
« Que dis-je ? » murmura-t-elle d’une voix douce, presque chantée, « …Tu n’es pas qu’un soldat. »
Le cœur d’Ulrich faillit exploser.
« Que dis-je encore… Tu n’es pas qu’un brave. Tu es mon… petit caporal. »
Ce dernier mot — caporal — tomba sur Ulrich comme un fléau de guerre, mais tempéré par l’adjectif possessif. Mon. Il aurait pu mourir là, transpercé par cette bénédiction toute en ironie, et n’avoir aucun regret.
Son souffle se coupa. Ses lèvres, trop sèches, tentèrent de formuler une réponse. Mais aucun mot ne traversa le barrage de ses émotions.
« Voilà, c’est très bien… » ajouta-t-elle, en lui adressant un sourire aussi impénétrable que ravageur.
Autour de lui, quelques compagnons d’armes chuchotèrent — l’un lâcha un rire étouffé, un autre fit un pas en arrière, comme pour se mettre hors d’atteinte des éclaboussures d’un ego trop gonflé. Wanda, plus subtile, détourna le regard par pudeur — ou par pitié.
Quelqu’un souffla :
« Il est fichu… »
Mais Ulrich ne voyait plus rien, n’entendait plus rien. Il était en pamoison, perdu dans cette mélodie qu’était la voix de la Gravin, une voix aux inflexions dignes des plus suaves prières à Shallya, déesse de la compassion.
Il ne sut jamais s’il s’agissait d’une moquerie affectueuse ou d’un honneur véritable. Mais peu importait. Pour lui, c’était une victoire. Et elle portait la robe bleue d’une noble au regard perçant
Le cri qui déchira la soie
La réception battait son plein. Les plats se succédaient, les coupes se remplissaient, et la musique se faisait plus légère, presque lascive. La nuit, désormais installée au-dessus de Nuln, semblait suspendue dans les toiles tendues du grand pavillon.
Loupiot guidait le prince Achkarûn à travers les allées, longeant les tables et les salons improvisés, jusqu’à un petit espace semi-cloisonné par de lourds voiles de lin blanc, bordés d’or et de grenat. Un endroit plus intime, réservé aux discussions discrètes — ou aux intrigues masquées.
Alors qu’ils allaient franchir le seuil de ce petit salon, un cri strident transperça l’ambiance feutrée de la soirée.
Un cri de terreur. De ceux qu’on n’entend qu’une fois. Et qu’on n’oublie jamais.
La salle se figea.
Les musiciens cessèrent de jouer. Les invités se retournèrent, pétrifiés. Les rires moururent sur les lèvres.
Ulrich se leva d’un bond, sa chaise raclant violemment le sol. Son regard se planta en direction du cri — là d’où Loupiot et Achkarûn s’étaient éloignés quelques instants plus tôt.
— Madame, dit-il d’un ton ferme à la Gravine, restée à table, restez ici. Je vais voir ce qu’il se passe.
Déjà, il dégainait son épée. La lame de sa Svalander, à la garde usée mais bien entretenue, capta brièvement la lumière des torches tandis qu’il fendait la foule.
Vanda, à l’autre bout de la table, s’était levée elle aussi, inquiète. Elle scrutait l’espace dissimulé entre les tentures, là où l’obscurité avait repris ses droits.
Les gardes du palais étaient déjà en mouvement. Leurs armures brillaient comme des phares dans la tempête humaine que devenait peu à peu le banquet.
Ulrich atteignit le petit kiosque, les pans de tissu encore agités par le vent… ou par quelque chose d’autre.
Il tira d’un coup sec le rideau et découvrit la scène.
Silence. Étouffement. Le vide soudain.
Dans le salon privé, Loupiot se tenait debout, livide, les mains ouvertes devant lui, comme pour prouver son innocence.
— Je… je n’ai rien fait… balbutia-t-il.
Achkarûn, impassible, se tenait à quelques pas, son regard plus froid qu’à l’accoutumée. Il avait une main posée sur la hanche, l’autre tenant encore un pan de son turban comme si le temps s’était figé au milieu d’un geste.
Et là, au sol… un corps.
Celui d’un noble, vêtu richement, affalé comme une marionnette brisée. Son cou portait une trace nette. Trop nette.
La mort était venue vite.
Ulrich se figea. Son souffle se suspendit. Il prononça d’une voix blanche, le souffle court :
— Par Sigmar… qu’est-ce que c’est que ça ?
Derrière lui, les voiles s’écartèrent à nouveau. La Gravine apparaissait, encadrée par deux gardes. Elle jeta un regard sur la scène, puis un autre, plus perçant, vers Ulrich.
— Petit caporal… dit-elle doucement. Que s’est-il passé ici ?
Mais aucune réponse ne vint.
Car c’est à ce moment précis qu’Achkarûn, dans sa langue natale, prononça un seul mot, bas, guttural, presque cérémoniel :
— Moudjaîm…
(Intéressant.)


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