Une peur contagieuse, une panique sans fin
Sur les terres de la plantation Saint-Augrin, la peur a contaminé jusqu’aux os.
Dans cette atmosphère saturée par le tambour battant au cœur du manoir, même les plus endurcis perdent pied. Un homme, attrapé par Cléophas, hurle sans qu’on puisse entendre ses mots, tant ils sont étouffés par le rythme sourd et les sanglots. Son visage est ravagé par l’angoisse.
Tout autour, des familles entières fuient, abandonnant outils, biens et bétail. Une femme hurle quelque chose à propos de “sors sur les murs”, mais ses mots se noient dans le tumulte. Même les chiens de garde, d’habitude impitoyables, fuient, queues basses, dans une panique animale.
C’est à ce moment que Lafayette et Otis arrivent à cheval, rejoints par Cléophas qui s’écrie :
— « Par le diable Saint-Augrin ! Il faut aller chercher Constance ! Jurez-moi que vous la ferez sortir ! »
Cléophas continue sa course vers le manoir, la rage et l’angoisse au ventre.
Le désordre a remplacé l’ordre
Dans la cour, des contremaîtres tentent de ramener le calme.
Ils agitent des fouets, tirent en l’air, mais ils sont débordés, dépassés, rejetés. Les esclaves ripostent, certains armés, reprenant les fusils abandonnés par les domestiques fuyants. On ne distingue plus l’oppresseur de l’opprimé : c’est une meute, un tumulte, un soulèvement sans leader.
Cléophas avance, dédaignant le chaos, invoquant la mémoire des Saint-Augrin et le sort de Constance. La grande maison est ouverte comme une blessure, les portes grandes ouvertes, les cris résonnent à l’intérieur, et les ombres croisent Cléophas sur son passage.
S’il croise des blancs, il les saisit au col, les interpelle :
— « Sauvez la plantation ! Vous n’avez donc aucun honneur ? »
Mais ils le regardent comme un damné.
— « Pauvre fou ! », lui crie l’un d’eux avant de détaler.
Tous fuient la maison elle-même. Car c’est elle, maintenant, qui est la source du mal.
La lumière rouge du manoir
Le manoir est baigné d’une lumière rouge, malsaine, surnaturelle.
Pas une lumière de feu, ni de lampe, mais un éclat interne, rongeur.
Et derrière les vitres, des formes passent, trop grandes, trop déformées pour être humaines.
Dans la cour, des gens prient. Une demi-douzaine de figures agenouillées, tournées vers la demeure comme vers une cathédrale inversée.
Hommes, femmes, esclaves, domestiques… Tous marmonnent.
Des prières chrétiennes mêlées à des mots inconnus.
Parmi eux, la gouvernante de Saint-Augrin, le regard vide, le chapelet serré à s’en faire saigner les doigts.
Aucun ne fuit.
Ils ne le peuvent plus.

Mathilde, la trahison et l’entrée vers l’horreur
Cléophas entre dans la maison. Il tombe sur Mathilde, recroquevillée dans un coin, griffée, en sang, les yeux ruisselants de larmes et de sang.
Le fauteuil de Constance est renversé. Vide.
Il n’a pas besoin de mots. Il braque son revolver.
— « Où est Constance ? »
— « Ils l’ont emmenée… En bas… Ils l’ont descendue… De Saint-Augrin… Trois autres messieurs avec lui… »
Elle montre un coin dissimulé derrière une armoire déplacée.
Là, une porte en bois renforcé, entrouverte, laisse s’échapper le battement.
Le tambour.
Et une odeur.
Sang frais.
Soufre.
Bête.
Cléophas, furieux, crache :
— « Tu mériterais qu’on t’achève pour l’avoir laissée seule… Va chercher les deux autres nègres derrière moi. Montre-leur. »
Une descente vers l’inconnu
Otis et Lafayette arrivent. Ils voient Cléophas menacer Mathilde, mais le bruit les empêche de saisir les mots.
Ils voient le fauteuil vide, l’arme brandie, le doigt de Mathilde pointant la trappe.
Lafayette ne réfléchit pas.
Il fonce.
Descend les marches.
Et tout de suite, il la sent.
Cette odeur.
La même qu’au bayou.
Sang.
Soufre.
Brûlure.
Et autre chose.
Quelque chose de bien pire.


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