Mathilde pousse les portes et guide les visiteurs à l’intérieur. En glissant à l’oreille de Cléophas, elle souffle : « Faites bien attention à ce que vous faites. Certaines portes ici n’aiment pas être ouvertes. »
À l’intérieur du manoir, la température est beaucoup plus lourde qu’au dehors. Il y a quelque chose qui respire entre ces murs – un souffle oppressant dont l’origine reste mystérieuse.
Le grand hall révèle un escalier monumental. Tout est oppressant ici, car on se trouve dans une décoration qui évoque un salon parisien transposé dans un décor totalement baroque et inapproprié. C’est comme un décor de théâtre – riche, rococo, surchargé, avec beaucoup de tentures de velours, des choses qui ne sont pas du tout adaptées au climat et qui retiennent l’humidité.

L’aile oubliée
Le soir commence à tomber et ils ont allumé des chandeliers, dégageant une chaleur intense de cette surcharge de lumière. Les galeries de portraits s’étendent autour d’eux – la propriété est immense.
Mais les domestiques les emmènent vers une aile latérale du manoir, un endroit beaucoup plus silencieux mais plus poussiéreux. Quand ils avancent en compagnie des domestiques, ils sentent les planchers grincer à chacun de leurs pas dans un air chargé d’une espèce de parfum rassis, presque animal.
Cette odeur moite flotte dans l’air. Quand ils s’approchent des chambres, cela sent les draps humides oubliés trop longtemps, la cire fondue qui a coulé le long des murs, le cuir vieilli rongé par l’humidité et le temps. C’est un air épais, lourd, qui agresse les narines.

L’installation dans les chambres
Mathilde s’arrête et montre leurs chambres aux visiteurs. Ils ne sont pas très éloignés les uns des autres dans ce long couloir. Les chambres sont grandes mais oppressantes : des rideaux tirés, des miroirs ternis, des portraits sans nom accrochés aux murs, et surtout un crucifix tordu qui veille au-dessus de chaque lit.
Les domestiques qui les accompagnent ne leur parlent pas. Leurs gestes sont mécaniques, et quand Lafayette tente une salutation en créole pour tester leur réaction, cela les sort immédiatement de leur torpeur. Les deux domestiques le regardent droit dans les yeux puis fuient son regard rapidement, car ils voient que Mathilde les juge.

Lafayette perçoit clairement leur peur – ils ont peur de Mathilde. Pour détendre l’atmosphère, celle-ci glousse et pousse légèrement Lafayette pour qu’il rentre dans sa chambre. Mais les domestiques ne s’éloignent pas vraiment. Lafayette a l’impression qu’ils restent un peu trop longtemps dans les parages, près de l’encadrement de la porte. Ils écoutent plus qu’ils ne servent, leurs gestes n’ont pas vraiment de sens – ils vont mettre énormément de temps à dépoussiérer une rambarde, ce qui semble plus que suspect.
Un rendez-vous secret
Pendant ce temps, au moment où Cléophas s’apprête à quitter la terrasse, Constance l’interpelle : « Cléophas… approchez. » Il se met à genoux près de son fauteuil et prend ses mains dans les siennes.
Constance regarde autour d’elle, se sent rassurée par sa présence. Une vive émotion la prend, ses yeux regardent vraiment tout autour d’elle. « Je comprends que tu t’inquiètes pour moi. Je suis tellement contente que tu sois là. Je ne suis pas si présentable que ça, c’est vrai. Quand je repense à toi… tu étais là ce soir-là quand mon frère a disparu. »
« J’ai peur de mon père. Je me sens prisonnière ici. » Sa voix tremble d’émotion. « Après le dîner… écoute, si tu es suffisamment doté, je vais bien considérer l’hypothèse de t’épouser. » Elle dit cela avec un sourire, puis reprend plus sérieusement : « Retrouvons-nous ce soir à 23h, après le dîner. Si tu peux t’échapper de tes compagnons, il faut que je te parle seul à seul. Tout sera beaucoup plus clair pour toi. Me promets-tu ? »
Cléophas la rassure, et elle pousse un soupir de soulagement. « Va, va dans ta chambre. On se retrouve tout à l’heure. »
Une visite inattendue
Pendant ce temps, Otis est dans sa chambre, faisant le tour du lit pour juger son confort – un vieux réflexe des bordels de la Nouvelle-Orléans. Il teste les ressorts, joue avec sa canne sur le rebord de la fenêtre en sifflant un air de cabaret. Il n’a pas entendu la porte s’ouvrir.
« Vous avez une belle voix, monsieur Brault. » Il voit Mathilde adossée à l’encadrement de la porte, un plateau à la main avec un verre de citronnade. Elle porte un tablier trop juste pour sa carrure, sa poitrine déborde légèrement et ses hanches remplissent le cadre.
Son regard n’a rien de celui d’une servante – il est lourd, insistant. Elle s’avance vers lui sans être invitée.

Le jeu de la séduction
« Je connaissais un homme comme vous à la Nouvelle-Orléans. Beau parleur, il chantait aussi, mais pas avec la même bouche que vous. » Elle rit en s’approchant de lui, son rire éroque, trop bas, trop intime.
Elle laisse tomber un mouchoir au sol, se penche lentement pour le ramasser, offrant un spectacle calculé. Otis, fidèle à sa réputation, fonce tête baissée. Elle relève la tête, pose son doigt le long de l’ouverture de sa chemise : « Vous savez, la dernière fois que j’ai vu une bouche aussi jolie ? C’était dans un rêve. Et dans ce rêve, je la faisais taire d’une bien jolie façon. »
Elle est très proche de lui, trop proche. En deux temps trois mouvements, ses doigts courent le long de sa chemise, défont les boutons tout en le regardant droit dans les yeux. Du pied, elle pousse la porte qui claque derrière elle et le pousse dans le lit.

L’odeur de terre
Lafayette pousse lentement la porte de sa chambre et sent immédiatement une odeur de moisi plus forte qu’à l’étage. Mais ce n’est pas le moisi du bois ou de l’eau – c’est une odeur de terre fraîchement retournée.
Il pose sa sacoche, observe les lieux. Il y a une lampe à huile qui vacille sur un bureau, les ombres tremblent sur les murs. Face à lui se dresse un grand placard avec deux battants noueux fermés par un vieux loquet de fer.
L’appel du placard
En se dirigeant vers le placard, il regarde par la fenêtre. Le soleil s’est couché, la nuit naît, et il a du mal à distinguer ce qu’il y a à l’extérieur. Il se sent vraiment attiré par cette armoire, mais quelque chose comme son sixième sens lui hurle de s’éloigner de cette armoire.
Malgré l’avertissement de son instinct, Lafayette décide d’ouvrir. Il sort sa lame et ouvre ses gardes.
L’horreur révélée
L’obscurité avale la lumière. Le placard est rempli non pas de linge ou de draps, mais de plumes noires – des centaines, des milliers. Certaines sont brillantes, d’autres poisseuses. Il y a des touffes entières mêlées à des fils, des morceaux d’os, des petites perles rouges. Comme un nid, mais pas d’oiseaux.

Tout au fond, cloué contre le bois, il voit un bec large, fendu, encore maculé de sang. Autour, des symboles tracés à la craie : des croix déformées, des spirales, des chiffres inversés. Il reconnaît l’un d’eux – un fétiche guédé. Il le sait, il l’a vu. C’est une offrande aux morts, un avertissement ou un piège.
L’avertissement des morts
Ce genre d’objet ne se déplace pas sans qu’on le demande. Quand on le découvre sans avoir été invité, c’est qu’on dérange. Lafayette sent une pression sur sa poitrine, un vertige. Sa langue devient sèche, comme si elle était couverte de cendres.
Derrière lui, il entend un chuchotement court, sec. Trois mots en créole dont le sens est clair : « Trop tard, frère. »
Le plancher craque lentement derrière lui, mais il n’y a personne. Du moins, pas encore.

La panique
Son premier réflexe est de reculer si rapidement que toutes les plumes viennent voleter autour de lui. Il s’écrase contre la porte d’entrée qui s’ouvre sous son poids et tombe dans le couloir, perdant son souffle.
Il se retourne et voit un domestique qui se redresse et court dans sa direction : « Ça va pas ? Vous avez vu quelque chose ? Vous avez l’air tout pâle ».
Un fétiche vaudou
L’homme entre dans la chambre de Lafayette et pousse immédiatement un cri avant de partir en courant.
Lafayette tente de le rattraper avant qu’il ne s’enfuie, mais le domestique se débat : « Non, non, lâchez-moi, lâchez-moi ! » Il descend l’escalier en courant et s’enfuit.
Lafayette reste face à cette armoire avec cette espèce de nid formé par des milliers de plumes, des ossements, et la tête d’un corbeau clouée au fond de l’armoire. Selon ses connaissances du spiritisme et du vaudou, ayant côtoyé les esclaves et leur culture, il le sait très bien : c’est un fétiche guédé, une offrande qu’on fait aux morts, un avertissement, un piège. C’est le mauvais œil – quelqu’un a jeté le mauvais œil sur cette chambre.
À côté, le tumulte charnel
Lafayette, complètement choqué par sa découverte, ouvre grand la porte et se précipite vers la chambre voisine où se trouve Otis. Il fait du bruit, pousse même un cri dans le couloir.
Dans sa chambre, Otis est très occupé avec Mathilde qui s’est littéralement jetée sur lui comme une locomotive partie à 100 à l’heure. Il n’a pas le temps d’avoir la force ou l’attention nécessaire pour réagir immédiatement. Mathilde est sur lui, elle crie, mais malgré l’intensité du moment, son sixième sens lui fait porter attention au bruit dans le couloir.
La découverte de Lafayette
Effectivement, son attention et son sixième sens lui permettent de voir, au-delà du visage en sueur de Mathilde, Lafayette qui apparaît à la porte d’entrée, complètement choqué par la scène et qui a l’air en panique.
Otis traverse la pièce sans rien dire et ouvre son propre placard pour vérifier. Mathilde rit en le voyant faire. Dans son armoire à lui, il ne trouve qu’une pile de linge normal : des couvertures, des chemises de nuit. Tout est en ordre – rien de comparable à l’horreur découverte dans la chambre voisine.
Une maison pleine de pièges
Cette première soirée à Terre-Sombre révèle que l’invitation de Constance n’est peut-être pas aussi innocente qu’elle le paraissait. La plantation s’est transformée en véritable forteresse, où la brutalité de Saint-Aubray règne en maître absolu. Mais au-delà de cette violence physique, des forces bien plus sombres semblent à l’œuvre.
La découverte du fétiche guédé dans la chambre de Lafayette n’est certainement pas un hasard. Quelqu’un savait qu’ils viendraient et a préparé ce piège vaudou spécifiquement pour l’un d’entre eux. Cette offrande aux morts, cet avertissement du mauvais œil, suggère que leur présence dérange des forces occultes qui règnent sur cette plantation maudite.
Constance, mystérieusement affaiblie et confinée dans son fauteuil roulant, semble être la seule lueur d’espoir dans cette demeure de cauchemar. Mais même elle cache des secrets, organisant des rendez-vous clandestins et révélant ses peurs concernant son propre père.
Mathilde, la gouvernante aux comportements étranges, semble jouer un jeu dont les règles échappent encore à nos protagonistes. Sa séduction d’Otis pourrait bien faire partie d’un plan plus vaste.


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