Premier bivouac dans la jungle du Yucatán, premier cri inexpliqué dans la canopée. Le trio découvre une stèle intacte d’Ap’uch entourée de squelettes d’adorateurs — mais décapitée au sommet. Plus loin, des centaines d’oiseaux ont été vidés de leurs plumes sans laisser un seul corps. Cordélia vide son fusil dans les branchages. Ce qui s’envole a la taille d’un cheval. Acte 5 du Dieu de Mitnal, campagne Les Masques de Nyarlathotep.

Le train s’efface
Le train s’éloigna, et son fracas décrut, s’effaça, s’éteignit. Alors vint le silence — non pas un vrai silence, mais l’absence de la machine, la fin du bruit des hommes. À sa place monta la forêt : le bourdonnement des insectes, les cris d’oiseaux, le craquement de la canopée, l’eau courant quelque part dans le brouillard. Et sous tout cela, un silence bien plus profond. Le silence de quelque chose de vieux, de patient, de vivant — qui venait de remarquer leur présence.
Les rails brillèrent un instant dans la lumière du crépuscule, deux lignes de fer plongeant dans la brume, et la brume les avala. Ils étaient seuls, au kilomètre 126, avec pour tout bien deux mulets, le carnet de Steelbridge et la carte d’Elias.
Devant eux, la jungle. Pas un paysage : une présence. Un mur de verdure sombre, vertical, saturé de brume et de bruit. L’odeur les prit à la gorge — terre trempée, végétation en décomposition, fleurs trop sucrées, et par-dessous quelque chose de plus lourd, qui ne montait d’aucune plante connue. La chaleur elle-même n’avait rien d’ordinaire : verticale, elle descendait des arbres et remontait du sol à la fois. Ils n’entraient pas dans un lieu. Ils entraient dans un organisme. Et quelque part au fond de cette masse obscure, au bout d’une rivière qu’on entendait sans la voir, un ami les attendait.
On les avait arrêtés sur le train, dépouillés de leur lettre de mission et de leur mandat d’arrêt. On ne leur avait pas pris les armes — les fusils dormaient sous les jupons de Cordélia, et nul bandit n’était allé chercher là. Ils avaient tout : le matériel, les vivres, et jusqu’aux quelques bâtons de dynamite que Roy trimballait sur lui. On s’en était pris aux passagers, pour la montre, pour la peur ; on n’avait pas fouillé leurs affaires. Ils gardaient donc de quoi se défendre. C’était toujours ça.
Le carnet, lui, datait de 1889 — du Yucatán. Une reliure de cuir fauve gonflée d’humidité, des pages gondolées et tachées où l’écriture de Steelbridge se mêlait aux annotations d’Elias. Et sur la carte, le tracé d’un sentier, une stèle à une heure de marche, un pont plus loin. Le crépuscule leur laissait deux ou trois heures, pas davantage, avant que la nuit ne se referme pour de bon.

Le premier feu
« Eh bien, messieurs, il va falloir camper. » On ne s’aventure pas de nuit dans une jungle pareille. Ni trop près de la voie, pour n’être pas vus, ni trop loin, pour ne pas se perdre. Marcher une heure jusqu’à la stèle ? Une heure à l’aveugle, sans savoir où l’on met les pieds — la belle idée. On camperait ici.
Mais « ici » ne se donnait pas. La voie courait en haut d’un talus ; au-delà, la jungle plongeait à pic dans un fouillis de lianes, de ronces, de fougères et de racines emmêlées, si dense qu’on n’y entrait pas sans machette. On descendit le dénivelé pour arracher au vert une aire plate.
Sylvanus s’en chargea, non sans rappeler qu’il était plus débrouillard que le riche compagnon qui l’accompagnait. La machette parla ; les lianes tombèrent ; il déchargea les caisses pour soulager les bêtes et les disposa en cercle, de sorte qu’on pût s’y abriter en cas d’attaque. Puis on fit le feu. Roy, lui, vérifia l’inventaire — pas une caisse manquante, pas un baril forcé, la dynamite intacte —, et laissa le camp aux mains qui savaient, non sans grommeler qu’il ne pouvait à la fois tenir le feu, la popote, le campement et les lubies des autres.
L’humidité montait du sol et imprégnait chaque fil de leurs vêtements ; le moindre geste les faisait suer ; l’air était irrespirable. Et les ânes partageaient leur détresse : sabots plantés, oreilles couchées, ils refusaient d’avancer. Sylvanus tirait sur les rênes, s’épuisait — et, à force de s’occuper des bêtes plus que du décor, s’aperçut trop tard qu’elles l’entraînaient. Cordélia le vit disparaître dans un buisson de ronces, happé par deux mulets bornés, sa silhouette avalée par la broussaille.
Elle, assise sur une souche, attendait que les hommes montassent le camp. Elle leva sur la scène un œil moqueur et murmura que décidément, celui-là ne ratait pas une occasion de se couvrir de ridicule. Puis elle se leva, prit sa lampe et son fusil.

Le cri dans la canopée
La piste mentait à demi. On avait couché des branchages sur les traces de pas pour les effacer, mais la jungle ne se laisse pas mentir longtemps : de loin en loin, contre un talus, la terre gardait la marque de caisses entreposées en nombre, et les sabots de mules qui avaient tiré un chariot. Un chariot, en plein cœur de la jungle. Il n’y a pas trente-six routes pour un chariot : ils avaient longé la rivière et s’étaient enfoncés par la seule voie possible, toujours plus loin dans le vert.
Cordélia tira la carte d’Elias de sa poche et voulut s’orienter. Peine perdue : dans cette obscurité, sans repère, l’esprit se noie. Et c’est alors qu’un cri déchira la canopée. Aigu, bref, lancé deux fois. Ses cheveux se dressèrent sur sa nuque. Elle arma son fusil, s’accroupit derrière un tronc et ne bougea plus. Impossible de dire d’où cela venait.
Plus loin, Sylvanus revenait vers le campement en s’arrachant les bras sur les longes de deux bourricots qui refusaient d’avancer d’un pouce. Le cri, lui, il l’avait dans la tête, et il fouilla sa mémoire d’érudit pour le nommer. Il croyait savoir : un sifflet maya, de ces appeaux funèbres où l’on souffle et qui hurlent comme un homme qu’on égorge, dont les anciens guerriers usaient pour glacer l’ennemi. Le savoir lui échappa entre les doigts — mais la théorie, il la servit tout de même à Roy, pour se rassurer autant que pour instruire.
Puis il s’arrêta net. « Où est Cordélia ? »

Cordélia avait disparu. Encore. Elle en avait fait une habitude qui donnait des cheveux blancs à ses compagnons. Ses traces longeaient la rivière. « Armez votre fusil, dit Roy, et allons la chercher. » Il noua d’abord les bêtes d’un nœud autrement sérieux que celui de Sylvanus, puis s’enfonça dans le noir, dagues au poing, une bougie et des allumettes pour toute lumière — et pas la moindre discrétion : sous ses bottes, les branches claquaient comme des coups de fouet, et il se dissolvait dans la brume. Sylvanus le suivit, fusil d’une main, torche de l’autre, appelant à voix basse : « Cordélia. Cordélia. »

Elle, tapie, entendit enfin le son pour de bon, et le situa. Ce n’était pas un perroquet, pas un quetzal — quelque chose de rond, de profond, qui roulait dans la brume. Et cela venait d’en haut. De la canopée. Au-dessus d’elle. Une ombre remua dans les branchages, sur sa droite. Une silhouette : à peine plus grande qu’un homme, un mètre cinquante peut-être. Un condor, se dit-elle. Chasseuse de faisans réputée dans tout le Royaume-Uni, elle épaula sans trembler et fit feu.
Les branches s’agitèrent en tous sens, des feuilles tombèrent. Rien ne revint. Mais quelque chose avait été là, elle l’aurait juré sur sa réputation.
Les autres virent le flash, entendirent la détonation, accoururent. Ils la trouvèrent qui rechargeait en jurant. « Quelle est la menace ? Sur quoi avez-vous tiré ? — J’aurais bien aimé le savoir. Mais ce n’était pas un animal. Un oiseau se serait envolé à mon coup en poussant son cri. Celui-là n’a rien fait de tel. » Et Roy, tout bas : les Indiens ne sont pas bien gros — un mètre cinquante, cela pouvait être un homme dans les arbres. Rentrons. Il serait fou de croire que ces bandits nous ont lâchés dans la nature sans laisser un œil derrière nous.

Ce qui veille au bord du feu
Le chemin du retour longeait la rivière, et la rivière crachait ses bestioles. De gros papillons de nuit tournoyaient autour des lampes — velus, poudreux, répugnants, d’une espèce qu’aucun d’eux n’avait jamais vue. On les chassait d’un revers de main et ils revenaient, obstinés.
Au camp, on mit à l’abri ce que l’humidité pourrait ronger : les cartouches, les munitions, les vivres qui n’étaient pas en conserve. Puis on tendit, entre deux arbres, une cordelette au ras du sol tout autour du campement — pas un piège, le mot serait grand, mais un fil pour trébucher qui s’approcherait dans le noir sans se faire annoncer. Simple précaution d’homme qui tient à sa peau.
Sylvanus livra alors ce qu’il avait lu, jadis, dans les rares ouvrages que la bibliothèque consacrait aux Mayas, et pressa l’archéologue de dire son sentiment. Ce sifflet rituel, était-ce cela qu’ils avaient entendu — ou bien un de ces bandidos jouant des frayeurs du pays ? Cordélia ne se prétendait pas maya. Mais sa conviction était faite, et elle était de fer. Depuis les hommes du train jusqu’aux cris de hibou, jusqu’à ce cri de bête, tout n’avait qu’un but : les faire rebrousser chemin. On approchait de quelque chose. Quelqu’un ne voulait pas qu’on le trouve. Ce qui signifiait que Jackson Elias avait probablement mis la main dessus — Elias, brave garçon, mais naïf, prompt à gober la première histoire de fantôme, et qui, ce faisant, avait réveillé de vrais malheurs. Qu’on redouble de prudence : ce Kimble était, au dire des Rangers, un rusé de la pire espèce, et un homme très, très dangereux.
Sur quoi le plus âgé réclama le premier tour de garde, avant que le sommeil ne l’emporte. Sylvanus veilla donc, seul avec les moustiques qui tombaient sur lui en rideaux, la chaleur, la soif sourde, la fatigue qui lui liait les paupières. Il n’avait qu’une envie : que tout cela cesse. Et comme son esprit commençait à divaguer, une main se posa sur son épaule — Roy prenait le relais. Va dormir.
La nuit passa, avec cette conviction tenace de n’être pas seuls. Dormir dans la jungle est une épreuve : les rampants, l’odeur irrespirable d’une terre gorgée d’eau, la condensation de plus en plus lourde qui monte de la rivière. La lune se noya sous les nuages. Deux ou trois fois, il plut. Et l’aube, quand elle vint, ne se leva pas : elle se traîna, filtrant à peine à travers les branchages, changeant le noir en gris, le gris en vert, tandis que du sol montait cette brume éternelle. Ils étaient épuisés, courbaturés, piqués, à peine reposés. Ils levèrent le camp.

Le sentier est un mensonge
Devant eux, le sentier. En le tenant parallèle à la rivière, on gardait un repère — et la carte d’Elias pour cap. Roy ouvrit la marche, meilleur qu’aucun d’eux en survie, Cordélia le guidant à l’orientation, Sylvanus fermant le pas : à trois, on lit mieux le terrain qu’à un. Suivre l’eau, éviter les plantes qui tuent. Roy consulta la carte, força un peu sa chance — et le terrain lui rit au nez.
Car le sentier était un mensonge. Étroit, boueux, mangé de racines et de lianes rampantes, il montait, descendait, sans logique aucune, longeant des falaises glissantes hérissées de pierres moussues. Et à l’un de ces passages, le pied de Roy trahit l’homme. Il poussa un cri et partit à la renverse, dévalant la pente.
Un moins agile s’y fût rompu les os. Roy, lui, fit de sa chute une figure. Ses bottes chassaient, ses mains n’agrippaient rien — alors il misa tout sur ses jambes, se ramassa, et déroula une roulade au milieu de la dégringolade pour retomber, debout, dans un creux marécageux. L’eau noire lui montait aux chevilles. Autour de lui, les insectes s’écartaient sur son passage — araignées d’eau, nuages de moustiques crevés d’un coup —, et la vase visqueuse s’engouffrait dans ses chaussures, ruinant pantalon et bagages. Il pesta. Il remonta le talus, non sans peine, et retrouva ses compagnons avec la joie qu’on a d’être encore entier. La frayeur, elle, resterait.
Il changea de méthode. Machette d’une main pour trancher le rideau, longue perche de l’autre pour sonder le sol devant lui comme on tâte la glace avant d’y poser le poids. Une marche de prudence. Sylvanus, derrière, guettait partout, la nuque ruisselante, des araignées courant le long de ses manches, sûr d’être observé. Seule Cordélia demeurait imperturbable, un bâton à la main, l’œil droit. Les machettes devinrent indispensables ; les lianes se refermaient presque dans leur dos ; les ronces griffaient les mains, les bras, parfois le visage, avec la précision d’une patte de chat.
Puis le sentier fit un coude brusque, et l’on déboucha sur un affleurement de roche. Là, le soleil accrocha quelque chose. Une forme verticale, grise, immobile, qui n’avait rien de végétal.

La stèle décapitée
Une stèle. Trois mètres, peut-être, penchée, à demi engloutie par la végétation. Toute la journée Roy avait porté ce sentiment d’être suivi — des branches qui craquent, jamais d’ombre, mais la certitude d’une présence — et il ne le lâchait pas ici.
On approcha avec méthode. Cordélia sonda les abords : nulle trace de pas, nulle herbe couchée, nul piège. La végétation régnait, abondante, intacte. Un lieu que l’homme n’avait pas profané depuis longtemps. Sylvanus, lui, resta en surplomb avec les bourricots — nerveux, très nerveux, refusant de descendre vers la pierre —, les attacha en hauteur, les apaisa, et monta la garde en guettant le retour de ses compagnons, l’estomac serré d’espoir : que ce fût là une grande découverte. Roy, pendant ce temps, effaça leurs traces avec un soin d’orfèvre, tendit un fil quasi invisible et arma une charge. Qu’on ne les surprenne pas dans le dos.
Cordélia alluma sa torche et s’avança sur la stèle. Des hiéroglyphes mayas y couraient, usés jusqu’à l’illisible par des siècles de pluie et de mousse ; elle en devinait les formes sans les lire. Et sous ses pieds, le sol se mit à craquer.

Des crânes. Des silhouettes de squelettes entassées au pied de la pierre. Elle en avait vu d’autres, cela ne l’effraya point — mais il y avait, dans leur disposition, quelque chose qui n’était pas de l’ordre des choses. Ils n’étaient pas jetés là, ni ligotés, ni tordus dans l’agonie. Ils étaient assis, couchés, agenouillés — et tous, sans exception, tournés vers la stèle. Non pas des sacrifiés : des adorateurs. Nulle mort violente. Ces gens étaient morts sur place, de leur plein gré, à même la pierre, comme s’ils avaient attendu la fin en priant. Un sanctuaire. Intact. Pas une marque de pillage, pas un forçage. Tout en l’état, depuis des siècles.
Au centre, taillée dans la roche, une figure hiératique et souveraine levait les yeux vers le haut, encadrée de deux hiboux perchés de part et d’autre, le tout dans ce qui figurait une caverne. Des totems, des statues prises dans le lierre. Cordélia connaissait ce visage : c’était Ap’uch, le seigneur du Mitnal, roi des morts — les mêmes orbites vides, la même posture que dans les codex qu’elle avait étudiés à Columbia. Sauf que, pour la première fois, elle le voyait non plus dessiné mais sculpté, en trois dimensions, sous ses doigts. De sa bouche montaient des volutes. À sa base, un groupe de prêtres mayas en costumes d’animaux ouvragés, portant chacun un objet sacré — l’un du maïs, l’un un couteau, l’un un bol, l’un un bâton, le dernier un disque —, encadraient une figure plus grande encore, qui tenait entre ses mains ce qui ressemblait à une pyramide.
Les prêtres pour socle. Ap’uch flanqué de ses chouettes. Et au-dessus d’Ap’uch, on devinait une forme — le sommet de la pyramide, la clé du message.
Mais le haut de la stèle manquait.
La partie supérieure avait été brisée. Ce qui couronnait l’histoire, la fin du récit gravé, n’existait plus. Cordélia écarta la végétation en tous sens, cherchant le fragment tombé : rien. Elle chercha un mécanisme, un escalier dérobé, un passage caché sous la pierre : rien que du roc rongé de mousse. Et pourtant elle en était sûre : la cassure n’était pas l’œuvre du temps. On y lisait des traces d’impact, la marque d’un martèlement obstiné. Quelqu’un, jadis, avait décapité ce message. Volontairement. Pour effacer ce qui se tenait au-dessus du dieu des morts. Et cela, elle ne parvenait pas à l’expliquer.

Ce qui vide les oiseaux
Il était midi. Roy, pris d’un pressentiment, pressa les autres d’effacer encore leurs traces ; Sylvanus, lui, songeait surtout à filer avant de subir une seconde nuit de moustiques. On se remit en route au début de l’après-midi.
Et d’un coup, le silence.
Les oiseaux se turent. Les perroquets, les toucans, tout ce vacarme permanent de la canopée — éteint d’un seul souffle. Pas un chant sur des centaines de mètres. Rien que le bourdonnement des insectes. Comme si la forêt entière retenait sa respiration.
Roy, qui ouvrait la marche, comprit pourquoi. Au pied d’un arbre, un cercle de plumes. Vertes et rouges, des plumes de perroquet, en quantité. Deux mètres plus loin, un autre cercle. Puis dix. Puis il cessa de compter. Sur des dizaines de mètres, le sol de la jungle était constellé de taches de couleur — vert, émeraude, rouge, jaune —, éparpillées dans la pénombre comme les pages déchirées d’un livre d’enluminures. Des dizaines d’oiseaux. Des centaines, peut-être.
Et pas un corps. Pas un bec, pas une patte, pas un os. Pas une goutte de sang sur cette terre trempée qui garde pourtant tout. Rien que des plumes, intactes, comme si chaque oiseau avait été tiré hors de son propre plumage et emporté ailleurs, ne laissant tomber que sa parure. Et il en tombait encore, doucement, de la canopée — de nouvelles plumes qui pleuvaient sur les mortes.
Ce n’étaient pas des plumes pourpres. Ils vérifièrent. Non.
Les mules ne crièrent pas — et c’était cela, le pire. Elles ne ruèrent pas, ne tirèrent pas sur les longes. Elles étaient figées, les oreilles rabattues, les flancs tremblants, le regard fixe, levé droit vers le haut de la canopée. Muettes. Elles fixaient quelque chose que nul, en bas, ne pouvait voir.
Les arbres montaient à dix mètres, gigantesques. Aucune griffure sur les troncs, aucune marque. Rien que ces plumes qui neigeaient d’un ciel vide. Cordélia empoigna son fusil. Elle jugea, d’après le semis des plumes, la zone d’où la chose devait frapper, et vida son chargeur dedans — six coups de chevrotine en éventail large, non pour tuer mais pour faire lever ce qui se cachait là-haut. Les plombs criblèrent le feuillage. Au cinquième coup, une ombre bougea dans les branches. Au sixième, elle ajusta et lâcha la charge.
Un corps chercha à s’arracher aux branchages. Puis une ombre passa sur le soleil.
Vaste. Fugace. Elle quitta la ramure et se jeta dans le ciel — et fut assez grande pour masquer une part du soleil. Elle cria en encaissant les plombs, un cri qui n’était pas d’oiseau connu. Mais Cordélia avait le soleil plein les yeux : elle ne saisit qu’une forme, sans jamais la voir tout entière. Un oiseau, peut-être. Un rapace. Mais colossal.
À peu près la taille d’un cheval.
Puis le ciel se referma sur elle, et la jungle, en bas, resta muette sous sa pluie de plumes.


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