Penn Station, 22 heures. Roy et Sylvanus quittent New York dans un grondement de charbon, direction le sud — vingt-quatre heures de rail à travers la Pennsylvanie, les Carolines et le Texas qui s’installent comme une fièvre. Dans le compartiment, Sylvanus confie l’histoire de son mariage de convenance et de sa fortune en porcelaine royale. Pas de Sakamoto en vue, mais le Mexique approche, et avec lui les secrets de Mitnal. Acte 2 du Dieu de Mitnal, campagne Les Masques de Nyarlathotep.

Le train de nuit pour Houston
Penn Station, 22 heures. Le train quitte New York dans un grondement de charbon et de métal.
Roy et Sylvanus sont en seconde classe — couchettes étroites, banquettes en cuir, compartiment qui sent le cuir usé, le charbon et le désinfectant. Manhattan s’efface dans un fourmillement de lumières qui rétrécit, rétrécit, et disparaît comme un mensonge qu’on laisse derrière soi. Le sud vient par étapes : la Pennsylvanie et ses vallées grises, la Virginie, les Carolines, la Georgie — des noms qui évoquent le coton, la terre rouge et la guerre d’il y a soixante ans — et enfin le Texas, qui n’arrive pas d’un coup mais s’installe comme une fièvre. Les lumières changent. L’air change. L’horizon s’aplatit.
Vingt-quatre heures de rail.
Sylvanus parcourt les wagons, méthodique, à la recherche de visages asiatiques. Rien. Le train est populaire — des familles entassées, des ouvriers affalés sur des bancs en bois, des cols blancs, des représentants de commerce. Un seul wagon-lit, le reste dormant dans des positions inconfortables, trempé de sueur. Pas de Sakamoto. Pas de menace identifiable.

Dans leur compartiment, les deux hommes parlent — de choses légères, d’abord. Roy questionne Sylvanus sur sa fortune, son histoire. L’Anglais lui confie l’essentiel : un mariage de convenance avec une héritière dans la porcelaine de qualité, un mariage qui équipe d’ailleurs la famille royale. La fortune ainsi acquise lui a permis de se découvrir une passion — la collection d’œuvres archéologiques — puis de quitter le carcan étouffant de la petite aristocratie britannique pour suivre les fouilles sur le terrain. Les aventures au sens premier. Les maîtresses. Un homme moins sage qu’il n’y paraît.
Il mentionne aussi qu’une pièce de sa collection londonienne semble attirer des convoitises — il a envoyé un télégramme à ce sujet en fin de session précédente, sans en savoir davantage pour l’instant. Une inquiétude de fond, un fil de plus qui pend.
Le Pérou, lui, reste sous silence. Roy ne le dit pas frontalement. Sylvanus ne pousse pas. Ils ne se connaissent pas encore assez pour ça.

Houston
La gare de Houston est un vaisseau de briques et d’acier posé au milieu des docks. Il est en fin d’après-midi lorsqu’ils descendent du train, et la chaleur les frappe immédiatement — moite, collante, étouffante même en octobre. Les dockers chargent et déchargent. Des cowboys déambulent dans les rues comme dans les romans de gare. Des vendeurs de cacahuètes, des femmes en robe de coton qui marchent comme si l’air n’était pas étouffant, des porteurs et des chariots tirés par des mules. Houston est une ville en pleine expansion — le pétrole est partout, dans l’odeur, dans les conversations, dans les yeux des hommes qui regardent le ciel en calculant des choses que Roy et Sylvanus ne comprennent pas encore.

Ils repèrent Big Bob Anderson avant même qu’il se présente. Il se signale comme un clocher au milieu d’une plaine : plus d’un mètre quatre-vingt-quinze, costaud, moustachu, regard dur. Un chapeau couleur sable, pas tout à fait un Stetson — plutôt un Borsalino moderne. Barbe de trois jours. Mains qui ressemblent à des outils. Visage taillé au couteau par trente années de soleil texan, marqué de rides profondes malgré son âge. Nez cassé, mal replacé. L’étoile des Rangers sur la poitrine, un Colt porté bas à la ceinture, à la façon de ceux qui savent s’en servir. Bottes chargées de boue des grandes plaines, complètement séchée.
Roy avance, tend la main. Je suis Roy King. — Roy King. Vous pouvez m’appeler Big. Sylvanus se présente à son tour. La poignée de main est vigoureuse, calleuse. Roy en profite pour scanner l’homme — tatouages, odeur, détail suspect. Le jet rate. Anderson mésinterprète le regard scrutateur comme de l’arrogance et se raidit légèrement, avant de reprendre : Kensington m’a prévenu de votre arrivée. Vous avez mangé ?
Arrêt devant un stand en chemin : de grandes entrecôtes de bœuf pré-découpées, servies sans légumes — ça n’existe pas — avec une rasade de bourbon. Le régime moyen du Texan de 1922.

Le bureau des Texas Rangers
Le quartier général des Rangers est un bâtiment en briques récent, drapeaux américains en façade. À l’intérieur, tout est à l’opposé de Prospero House : pas d’eau de Cologne, pas de manuscrits, pas de lampes vertes. Ça sent la sueur, la poussière, le tabac chiqué et l’huile d’arme. Un ventilateur au plafond brasse l’air sans le rafraîchir. Des cartes du Texas punaisées au mur — épingles rouges, épingles bleues, fils tendus entre les points. Un râtelier d’armes verrouillé dans un coin. Des photos de rangers à cheval, jeunes, droits, Winchester à la main. Un bureau massif couvert de dossiers.
Anderson ferme la porte, pose son chapeau sur une pile de papiers, fait signe de s’asseoir. Il sort un verre, le remplit de bourbon — sans glace, sans rien — et trinque. Puis il pose deux enveloppes sur le bureau.
Walter Francis Kimble. Il prononce le nom comme on prononce celui d’un serpent.

Le dossier Kimble
La première enveloppe est tamponnée US Army — dossier militaire confidentiel, normalement conservé à Washington. Anderson a ses méthodes. Au Texas, les formulaires en trois exemplaires, on les utilise pour allumer le poêle.
Le portrait qui en ressort est celui d’un professionnel de la violence et de la disparition. Né en 1893 à Brownsville, Texas. Enrôlé en février 1915, affecté à la 36e division d’infanterie, corps d’intendance. Acquitté en cour martiale pour le meurtre d’un camarade — preuves insuffisantes, mais réprimandé. Suspecté dans trois affaires distinctes de disparition de fournitures militaires entre 1915 et 1916. Déclaré déserteur en janvier 1916, vu pour la dernière fois à Lawrence, Kansas. Recherché depuis pour son implication présumée dans la disparition d’un wagon entier de munitions près de Saint Louis en novembre 1917.
Kimble n’est pas un voyou ordinaire, commente Anderson. C’est un homme qui a appris la logistique dans l’armée. Il a tué un camarade et il s’en est sorti. Il a volé assez de matériel pour équiper une milice. Il a disparu proprement quand il a senti le vent tourner. C’est le profil d’un professionnel.
La deuxième enveloppe est le dossier des Rangers eux-mêmes — ouvert personnellement par Anderson en 1916. Six ans de traque. Kimble est soupçonné d’avoir participé au raid de Pancho Villa au Nouveau-Mexique en mars 1916, et d’avoir entretenu des liens réguliers avec le général mexicain jusqu’à son assassinat en 1922. Il lui aurait fourni armes et munitions. Depuis début 1921, il est activement impliqué dans le trafic d’armes à travers le bassin caribéen — vu en Colombie, à Cuba, à Haïti, au Panama et sur la côte des Mosquitos. Il parle couramment espagnol, français et plusieurs dialectes locaux. Il est considéré comme armé et dangereux.

Anderson pose enfin le mandat d’arrêt : quatre juridictions, quatre chefs différents. L’armée américaine pour désertion. Les Texas Rangers pour ses liens avec Villa. La Gendarmerie royale du Nord-Ouest canadienne pour trafic d’alcool à Windsor, Ontario. La police de Wilmington, Delaware, pour un cambriolage. Ce qui, entre nous, est probablement la chose la moins intéressante qu’il ait faite dans sa vie.
Il utilise de nombreux alias.

Un homme aux mille visages
Anderson tapote le mandat d’arrêt du doigt. Kimble opère sous de nombreux alias : Michael Vassili, Esteban Santos, Martin Glaser — un nom russe, un nom espagnol, un nom allemand. Il parle les langues dont il a besoin et porte le visage qui va avec. Un homme qui change d’identité et d’apparence avec la même facilité qu’on change de costume.
Le dernier document qu’Anderson pose sur le bureau n’est pas officiel. C’est une page arrachée d’un cahier, couverte d’une écriture manuscrite très nerveuse — le témoignage d’un de ses hommes sur le terrain, un agent ayant passé trois mois à tenter de localiser Kimble au Mexique l’année précédente. Probablement le salaud le plus sournois que j’ai traqué depuis longtemps. C’est comme un putain de serpent dans les hautes herbes. Impossible de lui mettre le grappin dessus. Ce type aurait vendu sa propre mère pour payer les dettes de son père. Il est bien plus malin qu’il ne le laisse paraître. Il est presque certain qu’il est entouré d’hommes fidèles, prêts à obéir au doigt et à l’œil. Il parle espagnol comme s’il était né à Oaxaca. Faites attention à vos arrières avec Kimble.
Anderson résume : Mon gars ne mâche pas ses mots, mais il sait de quoi il parle.

La négociation avec Anderson
Roy et Sylvanus écoutent. Puis Anderson pose ses deux questions, les yeux fixés sur eux.
Premièrement : pourquoi cherchent-ils Kimble ? Sylvanus répond avec soin — Jackson Elias prépare un ouvrage sur des recherches archéologiques, Kimble est un trafiquant d’antiquités qui opère dans la même région, et le silence inquiétant d’Elias laisse craindre une interférence dangereuse. Un homme passionné mais peu prudent, qui ne mesure peut-être pas les risques que sa curiosité fait peser sur lui. Anderson avale à moitié l’explication — le jet de psychologie rate, et on sent qu’il ne prend pas tout pour argent comptant. Mais il ne pousse pas davantage.
Deuxièmement : que comptent-ils faire quand ils trouveront Kimble ? Sylvanus est net : ils ne sont pas des hommes de terrain, pas des justiciers, pas des agents fédéraux. Si ses propres hommes n’ont pas réussi à coffrer l’homme en six ans, Roy et Sylvanus n’ont aucune prétention de le faire. Dans le meilleur des cas, ils pourront renseigner sur l’endroit où le localiser. C’est tout ce qu’Anderson veut. Sa juridiction s’arrête à la frontière texane. Il ne peut pas poser un pied au Mexique sans risquer un incident diplomatique. Il a trois autres affaires ouvertes et un gouverneur qui compte ses rangers comme un avare compte ses dollars.
Ce qu’il peut offrir : l’intégralité du dossier Kimble, et un adjoint qui les rejoindra à Campeche. Un homme du coin, qui connaît la frontière, qui sait se comporter quand les choses tournent mal. Il s’appelle Robert Scott Benny. Il les approchera sur place, par voie terrestre.
Sylvanus soulève alors une dernière question, avec la politesse prudente d’un homme d’affaires habitué aux arrangements complexes : peut-il garantir la fiabilité totale de cet adjoint ? Un homme aussi malin que Kimble, traqué depuis six ans et toujours libre, n’a peut-être pas survécu par hasard. La corruption existe partout. Anderson marque un arrêt. Il accuse le coup. Ça m’affecte, ce que vous êtes en train de dire. Mais Kimble s’en est tellement bien sorti jusqu’à maintenant que… Peut-être justement parce qu’il est bien informé. Il ne promet rien, mais il réfléchit. Le jet de crédit de Sylvanus est réussi — la remarque a porté.
En guise de garantie, Anderson sort un papier — une commission temporaire stipulant que Roy et Sylvanus agissent en coopération avec les Texas Rangers dans le cadre d’une enquête en cours. Ça ne vaut rien au Mexique. Ça vaut quelque chose au Texas. Si vous avez besoin de renforts de ce côté de la frontière, vous montrez ça et vous demandez Anderson. Il inscrit ses coordonnées. Si danger il y a, un télégramme suffira.

Le port de Houston et le Santiago
Anderson les accompagne jusqu’au port. Le quai sent le goudron, le poisson et le fioul. Le Santiago est là, amarré au bout d’un quai en planches qui craquent sous les pas — un cargo rouillé de taille modeste, coque noire mangée par le sel, pavillon mexicain qui pendouille comme un drapeau de reddition.
Le capitaine fume un cigare en les regardant sans un mot. Anderson s’approche, chapeau tiré bas, et lui glisse une liasse discrète. Les deux hommes discutent brièvement. Puis six dockers mexicains — rablés, visages burinés, nez aplatis, silencieux — s’avancent pour charger les bagages.
Messieurs, j’ai arrangé votre traversée. Vous n’avez plus qu’à prendre place.
La cabine qui leur est assignée jouxte celle des matelots. Elle sent le pétrole, la chaleur texane l’a transformée en four, le hublot ne s’ouvre pas. C’est un cargo qui fait ce qu’on lui demande sans poser de questions — un fret qui paie, rien de plus. Ce que transporte le Santiago par ailleurs, Roy et Sylvanus préfèrent ne pas trop y réfléchir.

Deux jours sur le Golfe
Le bateau quitte Houston dans un grondement de coque. L’Amérique disparaît derrière eux.
Le premier jour, le Golfe est calme — trop calme, presque minéral. La mer est un miroir vert qui reflète un ciel sans nuages, et le silence autour d’eux a quelque chose d’ancien. Le deuxième jour, le vent tourne. Les nuages s’empilent sur l’horizon comme une muraille. La tempête s’installe et ne lâche pas.
Roy reste dans la cabine. Il vérifie l’équipement, affûte ses couteaux, les range dans leurs étuis. Il repère mentalement les sorties, les couloirs, les angles — ses nouveaux réflexes, toujours. Sylvanus, lui, demande des cartes au capitaine et les étudie méthodiquement, cherchant à anticiper leur arrivée à Campeche, à repérer la topographie du Yucatan, à identifier les zones qui pourraient présenter un intérêt archéologique. Le Mexique est pour lui une terre de fantasme puissant — des civilisations anciennes, des ruines, des mystères enfouis. Même dans une couchette qui grince sur un cargo rouillé, l’appel est là.
La nourriture est exactement ce qu’un roman d’aventure aurait promis : riz trop cuit, haricots, poisson séché dont l’espèce reste un mystère qu’on préfère ne pas élucider. L’équipage ne parle pas. Les regards ne sont ni hostiles ni curieux. C’est infiniment plus paisible que le Luthier. Personne ne complote dans les couloirs. Personne ne change de visage dans les miroirs.
Devant eux : le Yucatan.

Le plan de couverture
À bord du Santiago, dans les heures qui précèdent l’arrivée, Roy et Sylvanus s’accordent sur leur approche. Ils n’ont ni la carrure ni les ressources pour affronter Kimble frontalement — c’est une évidence qu’ils acceptent sans fausse honte. La ruse sera leur seule arme valable.
Le plan prend forme dans la pénombre de la cabine : Sylvanus jouera le riche collectionneur britannique venu au Yucatan pour devancer ses concurrents européens, cherchant à mettre la main sur des antiquités archéologiques d’exception par des voies moins officielles. Roy sera son homme de confiance — sobre, discret, portant le revolver à la ceinture de façon visible, parlant en son nom, négociant à sa place. Le genre de subalterne de haut rang qu’on emploie quand on est trop fortuné pour se salir les mains soi-même.
L’angle est habile : Sylvanus est effectivement collectionneur, il connaît le marché, il peut étayer la couverture avec une crédibilité réelle. Roy, avec son teint méditerranéen et son talent naturel pour l’interprétation, passera infiniment mieux que son compagnon dans ce contexte — moins gringo, plus difficile à catégoriser. Aucun des deux ne parle espagnol, mais c’est un obstacle gérable. Roy s’habille en conséquence : sobre, noir, classe, clairement au service de quelqu’un d’important.
Il lui faudra aussi des arguments précis. Les codex mayas — trois ou quatre survivants sur des milliers brûlés par les Espagnols. Les sites : Chichén Itzá, Uxmal, Palenque, Copán. Les dynasties, les calendriers, les théories. Sylvanus connaît tout ça. Et il connaît la vérité derrière le mythe du peuple pacifique — les Mayas se faisaient la guerre sans relâche, les sacrifices humains étaient au cœur de leur société, le sang coulait sur les pyramides aussi sûrement que la pluie. Une civilisation qui produisait simultanément une astronomie et une architecture que l’Europe de la même époque était incapable d’égaler, et un système rituel d’une brutalité méthodique. Ce paradoxe, Sylvanus le porte avec lui comme une clé.

L’aube sur le Yucatan
Avant l’aube du troisième jour, quelque chose réveille Roy. Pas un bruit, pas un mouvement — une présence. Il monte sur le pont.
L’air le frappe comme un mur tiède et mouillé. La chaleur n’est plus celle du Texas — plus basse, plus lourde, saturée d’une humidité qui colle à la peau. Le ciel est un plafond de nuages sombres, grondants, sans orage encore mais chargés d’une promesse. Des éclairs muets illuminent par intermittence le ventre des nuages. La mer passe du vert au gris ardoise, longues houles lentes qui roulent.
Et sur l’horizon, une ligne sombre, basse, continue — à peine plus épaisse qu’un trait de crayon. La côte du Yucatan.
Sylvanus le rejoint sur le pont. Ce qu’ils voient, ce n’est pas un pays. C’est un mur végétal. Une jungle dense, compacte, qui occupe chaque pouce disponible, plate et impénétrable d’un bord à l’autre de l’horizon. Le ciel au-dessus est orangé et pèse comme un couvercle. L’air ne sent plus le sel ni le fioul — il sent la terre, la végétation, quelque chose de lourd et charnel, vivant et pourri et fertile tout à la fois. L’odeur d’un continent qui digère ses propres ruines depuis mille ans.
Pour Sylvanus, c’est l’accomplissement d’un fantasme. Quelque part sous cette jungle : des cités que personne n’a trouvées, des temples avalés par la végétation, des inscriptions que personne n’a lues depuis cinq siècles. Le Yucatan est un livre fermé posé sur une table, qui attend qu’un homme ait le courage ou l’inconscience de l’ouvrir.
Ce que Sylvanus sait aussi, c’est que ce territoire n’a jamais vraiment été mexicain. Quand le Mexique a gagné son indépendance en 1821, le Yucatan a suivi, mais à contre-cœur. Quelques années plus tard, les propriétaires terriens ont tenté la sécession, armé une milice maya avec des fusils européens — et les Mayas ont décidé de se battre pour eux-mêmes. La guerre des castes a commencé. Elle s’est terminée dans le sang : plus de la moitié de la population maya de la région massacrée, les rebelles réfugiés au Honduras. Et pour finir, les Mayas avaient posé les armes en plein milieu de la guerre parce qu’une fourmi ailée leur était apparue — signe que le maïs devait être semé immédiatement, sous peine que Chak, le dieu de la pluie, envoie la sécheresse. Chak ne négocie pas. Les Mayas avaient quitté les lignes de front pour rentrer dans leurs villages semer. Ce n’est pas une légende : c’est ce qui s’est passé.
Là où ils vont, on abandonne une guerre parce qu’un dieu en donne l’ordre. Un territoire soumis, fortement superstitieux, profondément marqué par les anciennes religions, où le drapeau mexicain flotte sur les bâtiments mais où la mémoire maya est partout, vivante, souterraine.
Et quelque part dans cette jungle : Elias, avec un dieu de la mort et un trafiquant d’armes.

Campeche
Le Santiago contourne la pointe du Yucatan et descend le long de la côte ouest. Le golfe change de couleur — du gris ardoise au vert profond. Des paletuviers apparaissent. Puis une ville.
Campeche se présente d’abord par ses remparts : des murailles de pierres blanches et ocres qui encerclent la ville comme un poing à moitié fermé, vestiges d’une époque où les pirates anglais et hollandais pillaient tout ce que l’Espagne avait volé aux Mayas. Des bastions carrés rythment l’enceinte. Au-dessus des murs : des clochers d’église, des toits de tuiles ocres. En dessous : le port, une jetée en bois qui s’avance dans l’eau verte, des barques de pêcheurs à coques peintes, des chaloupes transportant des grumes de bois tropical, des filets empilés sur le quai.
L’air les frappe avant la chaleur. Poisson, gazole, bois coupé, eau salée — dense, très vivant, impossible à filtrer. Ce n’est plus l’Amérique. C’est ailleurs, avec ses propres règles.

Le Santiago accoste dans un grincement de coques fatiguées. Le capitaine ne dit pas au revoir — il n’avait pas dit bonjour non plus. Des dockers pieds nus nouent les amarres avec une vitesse distraite. Roy et Sylvanus descendent la passerelle avec leurs bagages.
Le quai grouille : des mules chargées de grumes, un contremaître en chemise trempée de sueur hurlant des ordres en espagnol que personne n’écoute vraiment, des enfants qui courent entre les caisses, un vieil homme vendant des tamales depuis un chariot en bois peint. L’odeur du piment se mêle au reste. Un vrai cocktail olfactif.

Ils chargent leurs malles dans une carriole tirée par des ânes et demandent l’hôtel San Miguel. Les rues de Campeche se déroulent devant eux : une porte fortifiée qui s’ouvre sur une rue pavée, des façades coloniales aux couleurs passées — jaunes, bleues, roses, ocres — des balcons en fer forgé où sèche le linge, des femmes qui regardent passer les étrangers avec une curiosité placide. L’ombre arrive par blocs, coupée nette par le soleil. Pas de transition : soit la lumière, soit une ombre épaisse. Des voitures modernes circulent au milieu des maisons bourgeoises à patios. On entend des fontaines, on voit des boutiques d’importation, des hommes en gilet blanc qui parlent espagnol avec l’accent du comptoir.

L’hôtel San Miguel
L’hôtel San Miguel se dresse sur la place centrale, près des docks commerciaux et d’une grande église à façade blanche et clocher massif. Deux étages de crépi blanc, des balcons en fer forgé au premier étage donnant sur les mâts des bateaux amarrés. Pas d’enseigne lumineuse, pas de portier — juste une plaque en céramique bleue et, en grandes lettres rouges peintes : Hôtel San Miguel. Une grande entrée ouverte sur un vestibule carrelé de faïence qui semble frais. Ça sent le savon, le citron vert et le café.
Un grand ventilateur brasse l’air avec lenteur. Des fauteuils en osier encadrent une table basse couverte de journaux mexicains. Un perroquet vert dans une cage en bambou les regarde entrer.
Derrière le comptoir, un homme trapu et solide attend — large moustache noire en cire taillée en pointe, cheveux brillantinés en arrière, pantalon kaki repassé au rasoir, chemise en lin blanc. L’air d’un sergent-major en vacances.

Roy prend immédiatement son rôle. Il laisse Sylvanus en avant, adopte l’attitude du subalterne de confiance — regard qui balaye les lieux, voix posée, légèrement condescendante sur les bords. Les chambres sont au premier étage, vue sur le port, calmes. Les malles sont montées par deux majordomes qui s’en plaignent discrètement en espagnol.

Les chambres sont modestes — murs minces, parquet rongé par l’humidité, lit en fer avec un matelas mince, ventilateur au plafond, une armoire sombre, un broc d’eau fraîche et une cuvette en faïence. Les murs sont si fins qu’on entend le ventilateur de la chambre voisine, les mouettes, un cochon quelque part dehors. Aucune isolation. Roy fait le tour des pièces, vérifie les angles, s’assure que les bagages sont intacts. Rien d’anormal.
Guillermo, Ap’uch — et Cordélia
De retour à la réception, Roy pose les questions utiles : où sortir le soir, quels quartiers éviter. Le gérant mentionne une taverne bien fréquentée par les étrangers — et précise, avec une légère surprise que Roy ne laisse pas paraître, qu’il y réserve régulièrement une table pour une dame. Une certaine Lady Russell, qui vient avec sa propre bouteille depuis quelques jours.
Elle dort à l’hôtel ? Oui. Dans le même couloir. À deux chambres d’écart.
Roy remonte immédiatement. Il a une bouteille de gin pour elle.
La scène de retrouvailles avec Cordélia attendra Stéphane — Je coupe là, pour que Stéph puisse jouer ce moment lui-même. Mais l’essentiel est accompli : New York, Houston, le Santiago, Campeche. La piste est tenue. Quelque part dans cette ville fortifiée, entre les murailles espagnoles et les ruines mayas, entre la taverne qui sert de l’alcool de contrebande et la jungle qui digère ses secrets depuis mille ans, l’aventure du Dieu de Mitnal commence vraiment.


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