En 1917, l’été est arrivé tôt. Et il n’est jamais reparti.
La guerre faisait rage en Europe, mais ici, à Los Angeles, c’était une autre guerre. Plus sale. Plus intime. Celle des secrets qu’on enterre dans des valises, des caves, ou des regards qui s’évitent.

San Pedro Street – Downtown
San Pedro Street, juste au sud de Jefferson Boulevard… Ce quartier vibrait comme une plaque chauffante. Le macadam suintait, l’air était lourd comme du goudron en suspension. Chaque respiration était comme une gifle de poussière et de fumée.
Un vendeur ambulant criait en espagnol, traînant sous la chaleur accablante un chariot rempli d’oranges déjà molles. Une Ford noire passait lentement, ses pneus râpaient contre le pavé. Une prostituée à moitié maquillée crachait par terre avant de se recoiffer dans un éclat de miroir cassé.

Tout dégageait une odeur – mélange d’essence mal raffinée, de sueur acide, de viande trop cuite et de draps qui n’avaient jamais été changés depuis avril. Les journaux soulevés par le vent révélaient leurs unes : « Wilson engage l’Amérique dans la guerre », « Disparitions en série dans le quartier de Boyle Heights », « Hollywood recrute, des figurants recherchés ».
Un tramway brinqueballant hurlait dans un virage. Des gouttes de condensation tombaient d’un ventilateur de plafond sur une vitre fendue. La lumière était crue, blanche, impitoyable – comme une bête invisible qui halète sur la ville.

L’Agence Hooper, Peck, Johnson & Mayer
Au coin de San Pedro Street et Jefferson Boulevard, une enseigne se débattait dans la lumière : « Hooper, Peck, Johnson & Mayer – Investigation privée, discrétion assurée. »

À l’intérieur, il faisait encore plus chaud que dehors. Le ventilateur claquait au plafond comme une vieille cravache. L’air était épais, saturé de nicotine, de transpiration rance, de relents de whisky bon marché et de papier moisi. Les rideaux étaient tirés à moitié. Une horloge arrêtée depuis deux jours que personne n’avait corrigée marquait un temps figé.
Les trois associés

Briggs était assis derrière son bureau central, transpirant à grosses gouttes sous sa chemise imbibée. Ancien flic de New York, il restait droit, sa mâchoire serrée comme une pince d’étau, son regard noir perdu dans un rapport de coroner qui sentait la connerie officielle. Il tenait un crayon entre ses dents qu’il mâchonnait. Sur le bureau : son Colt bien huilé, volontairement visible, et sous la table, une bouteille de bourbon à moitié vide. À côté, en souvenir, son vieux badge du NYPD rongé par l’humidité.

Crane se tenait debout près de la fenêtre entrouverte, observant la rue comme s’il attendait que le ciel s’effondre. Sa silhouette longiligne, son costume gris impeccable malgré la chaleur. Une sueur mentholée émanait de lui. Cet être paranoïaque notait chaque mouvement, chaque reflet, chaque ombre qui passait. Dans sa main droite, son carnet à couverture noire. Dans sa main gauche, il tapotait le carnet avec son stylo. Il ne parlait pas et attendait.

Viviane était installée dans le fauteuil capitonné comme une reine fatiguée. Sa robe ajustée malgré la chaleur. Une main caressait la surface glacée de son verre de gin – dès 9h du matin. Du mimosa qui scintillait dans la lumière tamisée de cette matinée californienne qui s’annonçait déjà accablante.

L’atmosphère du mimosa matinal
Viviane savourait son gin-mimosa. Il était exactement 8h53. Le ventilateur au plafond gémissait d’un rythme fatigué, brassant un air déjà lourd, et une goutte de sueur perlait lentement le long du nez de Briggs, suspendue un instant avant de tomber sur le dossier d’un fauteuil élimé.
Crane referma la fenêtre avec une lenteur calculée, comme s’il voulait étirer les secondes. Le battant grinça, puis le loquet claqua. Il se tourna vers les autres et déclara d’une voix posée :
— Je crois qu’on allait avoir de la visite.
À peine avait-il terminé que des bruits de pas résonnèrent dans l’escalier. Des talons précipités, hésitants, mêlés aux sanglots étouffés d’une femme. Chaque marche semblait protester sous le poids de l’urgence.
Ils étaient cuits jusqu’au bout du rouleau… et ce matin, la cloche allait sonner. Il y avait une affaire qui arrivait — une vraie, une sale.
Le mimosa avait perdu sa douceur. Dans l’air immobile, quelque chose venait de changer.
La poignée de la porte vibra légèrement.

L’arrivée des clients
Lorsque la poignée de la porte commença à tourner, chacun adopta sa propre stratégie.
Crane se glissa dans un coin, là où l’ombre était la plus épaisse, et observa sans un mot. Viviane, fidèle à ses habitudes, prit une gorgée rafraîchissante de mimosa, tira délicatement sur son porte-cigarette et continua à parcourir la presse du matin. Elle se dit que l’un des deux incapables qu’elle avait sortis du caniveau serait bien capable de répondre à cette personne.
Briggs, lui, rangea son flingue dans son holster, se racla la gorge, remit son costume bien droit et se leva pour aller ouvrir.
La porte s’ouvrit lentement, laissant entrer une lumière aveuglante qui découpa deux silhouettes dans l’encadrement.

Le couple Perry
Un homme d’une trentaine d’années se tenait sur le seuil. Sa chemise était boutonnée jusqu’au cou malgré la chaleur. Ses cheveux collaient à son front sous l’effet de la sueur. Sa carrure d’ouvrier contrastait avec le tremblement visible de ses mains. Son regard chercha un point d’appui et trouva immédiatement celui de Briggs. Il semblait à la fois prêt à s’effondrer et à exploser.
À ses côtés, une femme plus frêle, le visage ravagé par les larmes et les nuits sans sommeil. Ses yeux rougis restaient obstinément fixés vers le sol, comme si croiser un regard risquait de la briser davantage. Dans ses mains, elle serrait un mouchoir chiffonné à en blanchir ses jointures.

L’accueil professionnel
Briggs prit la voix la plus chaleureuse dont il était capable — bien que trop rugueuse pour être réellement douce.
— Comme d’habitude, bienvenue chez Hooper, Peck, Johnson et Mayer. Je pense que vous avez besoin de notre aide. Venez, installez-vous.
— Excusez-nous… On nous a dit que vous pouviez aider.
La voix de l’homme se brisa légèrement. Il échangea un regard avec sa femme et hocha la tête. Elle était trop bouleversée pour parler.
Ils avancèrent, visiblement intimidés par la présence silencieuse de Viviane dans son coin, et ne remarquèrent même pas l’ombre de Crane.

La disparition d’Emily
Le cas exposé
La femme fouilla dans son sac et en sortit une photographie. On y voyait une fillette d’une dizaine d’années, souriante — plus jeune sur le cliché, sans doute cinq ou six ans — portant une robe claire à motifs floraux.
L’homme prit la parole :
— C’est notre fille, Emily. Elle a disparu il y a deux jours. La police ne nous écoute pas… Ils disent qu’elle a dû se perdre.
Sa femme intervint brusquement :
— Elle ne serait jamais partie seule, jamais !
Puis elle s’effondra.
Un silence pesant s’installa, tandis que la chaleur reprenait possession du bureau.
Mal à l’aise face aux émotions, Briggs puisa dans son passé d’ancien policier. Il posa des questions simples, presque mécaniques : nom, âge, adresse, dernière fois qu’ils l’avaient vue.
Gregory Perry. Nicole Perry. Leur fille : Emily.

Le quartier de Boyle Heights
Ils vivaient à Boyle Heights, dans les hauteurs du quartier.
Crane reconnut immédiatement le secteur : une zone limitrophe en plein développement, faite de terrains vagues et de lotissements récents. Un quartier populaire, encore brut, avec des maisons construites à la hâte, des pelouses mal entretenues et des clôtures en bois déjà fendillées par le soleil.
Mais surtout, la presse en parlait depuis des mois.
C’était la troisième disparition ce mois-là.

Les circonstances
Emily jouait dans le jardin pendant que Nicole étendait le linge. Elle s’était éloignée quelques minutes pour répondre à un appel de Gregory — une histoire de rendez-vous chez le dentiste. À son retour, l’enfant avait disparu.
Nicole avait alerté les voisins. Personne n’avait rien vu.
Emily était décrite comme réservée, gentille, bonne élève, assidue à la catéchèse. Une enfant sans histoire. Rien, absolument rien, ne laissait présager une fugue.
Nicole avait perdu connaissance après avoir réalisé l’absence de sa fille. Les voisins l’avaient soutenue jusqu’à l’arrivée de Gregory.

Les questions financières
Gregory baissa les yeux.
— Peut-être qu’on fait une erreur en venant vous voir… mais la police n’a pas la meilleure des réputations. On entend des histoires.
Briggs le rassura, avec ce mélange de pragmatisme et de fatigue :
— Vous faites bien de venir. La police est parfois dépassée dans ce genre d’enquête. Nous savons nous y prendre.
Puis vint la question délicate.
— Ce genre d’enquête, ce n’est pas donné. Est-ce que vous en avez les moyens ?
Gregory inspira profondément.
— Nos revenus sont modestes… mais au bar de la rue, on nous a dit que vous étiez… disons… compréhensifs. On a réuni nos économies. On peut vous proposer 30 dollars.

Les connexions troublantes
Crane sortit enfin de l’ombre, son carnet à la main.
— Nous allons faire cette enquête pour vous, messieurs-dames. Ces 30 dollars seront suffisants pour couvrir nos frais sur plusieurs jours. Nous ne laisserons pas courir le bruit que notre agence ait refusé une disparition d’enfant pour une question d’argent.
Il jeta un regard vers Viviane.
— Il y a des affaires qui rapportent… et d’autres qui coûtent. Celle-ci est d’un intérêt certain.
L’intérêt de Crane s’aiguisait déjà.
— Vous travaillez comme charpentier pour quel studio ?
— Pour Paramount Pictures. Sur les plateaux.
Avec son léger accent allemand, Crane poursuivit :
— Vous avez déjà emmené votre fille sur les plateaux ? Pour lui montrer la magie du cinéma ?
— Oui… bien sûr. C’est fantastique pour une enfant.
— Avez-vous remarqué quelqu’un manifestant un intérêt particulier pour elle ?
— Non. On y est allés un dimanche. Il y avait beaucoup d’enfants. On a assisté au tournage d’un péplum… c’était extraordinaire.
— Des acteurs connus ? Des affiches ?
Gregory secoua la tête.
— Je ne fais pas attention à ces choses-là. Je suis dans les décors. Je voulais leur montrer ce que je pouvais faire. Charpentier.
Dans la pièce, le ventilateur continuait de gémir.
Mais désormais, l’affaire ne sentait plus seulement la poussière et la sueur.
Elle sentait le vernis des studios.
Et quelque chose d’autre.

L’intervention de Viviane
La manipulation psychologique
— Intéressant… ou terriblement ennuyeux.
Dans un nuage de fumée bleutée, Viviane se leva enfin. Elle abandonna son journal sur le bureau, prit la photographie entre deux doigts gantés et l’examina longuement.
— Charmante. Effectivement, très jolie enfant.
Son regard se posa ensuite sur le couple.
— Mais 30 dollars… contrairement à ce que vous ont laissé entendre mes employés — elle appuya lourdement sur le mot — représentent une somme bien dérisoire comparée aux émoluments que l’on verse habituellement à notre agence.
Gregory pâlit. Nicole serra son mouchoir davantage.
Viviane inclina légèrement la tête.
— Ceci étant… j’ai du cœur. Et je compatis à votre chagrin. En revanche, vous allez devoir nous en dire davantage. Sur les autres enfants disparus. Ceux qui, par coïncidence ou non, ont disparu dans un laps de temps très proche de celui d’Emily.
Elle s’approcha encore.
— Peut-être pourriez-vous nous fournir les coordonnées de ces parents. Ils doivent être, tout comme vous, désespérés. Nous pourrions comparer les informations.
Gregory baissa les yeux.
— Nous… nous n’avons que très peu de contacts avec eux. On ne se fréquente pas vraiment. Je crains de ne pas pouvoir vous aider.
Viviane esquissa un sourire froid.
— Peut-être pourriez-vous faire quelques efforts.
Le silence qui suivit fut plus tranchant qu’un couperet.

La découverte de Briggs
L’intuition du policier
Pendant que Viviane menait son jeu, Briggs lui lança un regard insistant — un appel muet : laisse-moi faire.
Soudain, quelque chose remonta à la surface de sa mémoire.
— Attendez… il s’est passé quelque chose. En avril. J’en suis sûr.
Pris d’une agitation fébrile, il fouilla dans ses piles de journaux. Des feuilles s’éparpillèrent au sol. Il renversa un tas de dossiers, jurant entre ses dents. Il cherchait une pièce précise dans un puzzle qu’il n’avait jamais cessé d’assembler.
L’affaire Foster – premier article

Il mit enfin la main sur l’édition qu’il cherchait.
— Édition du 3 avril 1917.
Il lut à voix haute.
Un nouveau drame secoue East Los Angeles – Disparition inquiétante d’un enfant.
Le petit Thomas Foster, six ans. Disparu dans le quartier résidentiel de San Marino Heights. Jardin. Mère brièvement absente pour répondre au téléphone. Enfant volatilisé.
La police mobilisée. Cavalerie. Chiens pisteurs. Voisins volontaires.
Le nom du chef de secteur ressortait clairement : inspecteur John Tracy.
Briggs releva la tête.
Toutes les disparitions se situaient dans un rayon d’environ quinze kilomètres au nord de la ville. Dans cette boom town qu’était Los Angeles, les enlèvements et noyades n’étaient pas rares. Mais cette concentration-là l’avait frappé.
Il poursuivit.
Depuis le début de l’année, plusieurs disparitions d’enfants ont été signalées dans cette zone en pleine expansion…
Il n’avait pas rêvé.
L’affaire Foster – second article
Il trouva un second article, daté du 27 avril 1917.

— Écoutez ça.
L’enfant retrouvé près de Pasadena. Amaigri, mais vivant. Identifié officiellement.
Mais sa mère, Lucie Foster, avait refusé de le reconnaître.
— Ce n’est pas Thomas !
Internement psychiatrique. Diagnostic de dissociation post-traumatique. L’enfant confié à l’orphelinat Lawrence. Affaire classée.
Briggs plissa les yeux.
— Classée, mon œil…
Briggs se tourna vers les Perry.
— Veuillez nous excuser. Pouvez-vous patienter dans le salon à côté ? Nous allons vous apporter un café… ou un verre d’eau, madame.
Nicole acquiesça faiblement.
La porte se referma.
Le ventilateur reprit son chant monotone.

L’argumentaire de Briggs
Briggs se tourna vers Viviane, les journaux encore en main.
— Ce n’est pas une affaire comme les autres. Je surveille ce secteur depuis un moment. Les disparitions y sont plus fréquentes qu’ailleurs. Et Dieu sait qu’il y en a déjà beaucoup dans cette ville.
Il tapota les articles.
— Regardez la similitude des circonstances. Jardin. Absence brève. Enfant volatilisé. Puis cette histoire grotesque d’enfant retrouvé… que la mère refuse de reconnaître.
Il inspira profondément.
— Celle-ci a du potentiel. Elle n’est pas comme les autres.
Crane, resté silencieux jusque-là, s’avança.
— Briggs a raison. Nous sommes face à une toile invisible. Les fils s’étendent sur les hauteurs de Los Angeles. Quelque part, il y a un centre. Une tanière.
Il marqua une pause.
— Gregory travaille pour Paramount Pictures. Les studios attirent des foules, des enfants, des figurants… et des prédateurs.
Son regard se posa sur Viviane.
— Si certains se nourrissent de ces enfants pour des desseins inavouables, qu’ils soient sordides ou plus… obscurs… alors nous devons tirer la pelote.
Il esquissa un léger sourire.
— Et qui dit Paramount dit gros bonnets. Des noms importants. Des noms intéressants pour nos affaires. Et pour vos propres réseaux.
Viviane s’était allongée sur le sofa de la petite salle de réunion. Elle tira lentement sur son porte-cigarette, la fumée montant en volutes paresseuses vers le plafond.
— Bien entendu, je suis attristée par la disparition d’une enfant.
Elle haussa légèrement les épaules.
— Mais soyons honnêtes… cette fille de charpentier m’intéresse à peu près autant que mon premier mimosa.
Elle observa la fumée se dissiper.
— Un ami me disait hier que deux humains mouraient chaque seconde. Le saviez-vous ? Moi non. Pas tellement… beaucoup plus depuis quelques années.
Son regard se fit plus dur.
— Ce qui m’intéresse, en revanche… ce sont les ficelles. Et celui qui les tient.
Le ventilateur grinça.
Dans la pièce, personne ne riait plus.

Viviane souffla lentement la fumée de sa cigarette.
— … en Europe. Le principal, c’est que moi, je ne meure pas.
Elle croisa les jambes.
— Quant aux risques… ce sont toujours les agents de terrain qui les prennent. Vous le savez.
Crane haussa un sourcil.
— Et c’est vous qui paierez ? Allons, Viviane. Vous n’allez pas marchander 10 dollars de plus. Cela ne changerait rien à notre budget. Ni à votre fortune. Acceptez-les… ou acceptez-les.
Elle eut un léger rire.
— Dix dollars ne m’intéressent pas. Cinquante mille, en revanche… c’est une autre histoire. Vous affirmez que ces 30 dollars suffiront, Crane. Mais vous n’avez pas un sou pour avancer les frais de cette enquête.
Crane ne se laissa pas démonter.
— Ce que nous allons découvrir en tirant les fils de cette pelote, vous pourrez le livrer à certains individus… et les faire chanter à votre convenance. C’est là que se trouve votre rémunération.
Ils connaissaient tous les règles non écrites de leur association.
Briggs fermait les yeux sur les activités parallèles de Viviane.
Viviane, en retour, protégeait Briggs quand ses scrupules devenaient trop visibles.
Une alliance contre nature. Mais efficace.
Viviane finit par se redresser.
— Très bien. La disparition de la fille d’un charpentier ne m’intéresse pas. Mais si tout cela est systémique… si cela touche plusieurs familles… alors ceux qui tirent les ficelles sont puissants.
Son regard s’éclaira d’un éclat calculateur.
— Et là, l’affaire devient intéressante.
Elle haussa les épaules.
— Je consens donc à mobiliser des ressources. Pour peu que cela nous mène à quelque chose de plus ambitieux que cette enfant qui, probablement, est déjà morte.
Elle esquissa un sourire glacé.
— Mais ne leur dites pas.
Les aspirations de Crane
Crane acquiesça lentement.
— Notre agence a d’autres ambitions que la recherche de fugueurs. Vous le savez, Viviane. Ce n’est qu’un premier pas. Un indice qui nous mènera peut-être au Cercle des Silhouettes dont je vous ai parlé.
Il referma son carnet.
— Ces enfants ne sont qu’un grain de riz ramassé par des fourmis. Si nous suivons les fourmis, elles nous mèneront à la fourmilière.

Briggs se raidit.
— Ce grain de riz a deux parents qui pleurent dans la pièce d’à côté.
Viviane soupira.
— Deux mortels. Deux hommes meurent chaque seconde. Des enfants pleurent partout à Los Angeles.
Briggs explosa.
— Si vous avez perdu votre âme, tant mieux pour vous. Pas moi. Vous m’avez promis une cause quand je suis venu ici. Vous vous souvenez ?
Viviane se leva, s’approcha de lui et effleura l’ovale de son visage du bout de l’index.
— La cause, mon cher Briggs… c’est de prendre soin de moi.
Elle papillonna des yeux avec une ironie cruelle.

Crane reprit, d’un ton posé.
— Viviane a raison sur un point. Des enfants meurent chaque jour. La France est à feu et à sang. Des corps d’armée traversent l’Atlantique. Les hommes tombent comme des blés fauchés.
Il fixa Briggs.
— Une enfant ici. Des milliers de jeunes hommes là-bas. Ainsi va la vie. Ainsi va la mort.
Puis, plus bas :
— Mais si nous voulons jouer un rôle utile… il faut viser les gros poissons. Peut-être sauverons-nous cette petite. Peut-être pas. Mais si nous pouvons identifier ceux qui orchestrent ces enlèvements, alors nous aurons fait plus que colmater une brèche.
Briggs ne céda pas.
— Je ne prétends pas sauver le monde. Mais on peut au moins faire preuve de respect quand on parle d’un couple qui vient de perdre son enfant.
Il planta son regard dans celui de Viviane.
— J’accepte de fermer les yeux sur certaines choses. Mais la cause que vous m’avez promise n’était pas de m’occuper de vous. C’était de pouvoir faire le bien… parfois.
Un silence tendu suivit.
Viviane leva les yeux au ciel.
— Allons, Briggs. Tu m’ennuies. Nous aiderons ces pauvres gens si tu y tiens tant.
— C’est tout ce que je demande.
Elle se rallongea sur le sofa.
— Le sentimentalisme te perdra.
La cartographie des enlèvements
Briggs étala les journaux.
— Regardez. À chaque fois, la mère est distraite par un appel. L’enfant joue dans le jardin. Personne ne voit rien. Personne n’entend rien.
Il tapota l’article.
— Il y a un schéma. Il faut vérifier si ce modèle se répète sur toutes les autres disparitions.
Crane hocha la tête.
— Dans mon laboratoire, j’ai une carte murale de Los Angeles. Je vais y épingler chaque enlèvement, tracer des fils, délimiter le périmètre.
Il réfléchit.
— La proximité des studios d’Hollywood est troublante.
Il prononça le nom avec lenteur :
Hollywood
— Et les studios de Paramount Pictures ne sont pas loin.
Son regard se fit plus sombre.
— Les enfants attirent l’attention. Les tournages. Les foules. Les figurants. Les soirées privées.
Il n’alla pas plus loin.
Il ajouta, plus bas :
— Lorsque je travaillais encore… ailleurs… j’ai vu des choses. Des villas isolées. Des enfants accompagnés d’adultes aux attitudes suspectes. Peut-être ma paranoïa. Peut-être pas.

L’anomalie de l’affaire Foster
Briggs revint au point le plus troublant.
— Et cette histoire de Thomas Foster… qu’est-ce que c’est que ça ?
Crane répondit immédiatement.
— Il faut vérifier si l’enfant retrouvé était réellement Thomas. La mère était célibataire. Elle seule pouvait l’identifier.
Il réfléchit.
— L’enfant a-t-il reconnu sa mère ? Était-il amnésique ? A-t-on simplement imposé une version officielle ?
Il ferma son carnet.
— Il faut vérifier l’emplacement exact de l’enlèvement. Et celui où l’enfant a été retrouvé.
Crane se redressa.
— Et il faut agir vite. Peut-on remonter aux services téléphoniques ? Identifier les appels qui ont distrait les mères ? En 1917, cela sera difficile… mais peut-être pas impossible.
Les services téléphoniques de 1917
La question soulevée par Crane concernant la possibilité de remonter aux services téléphoniques pour identifier les numéros ayant contacté les mères révèle les limites techniques de l’époque. En 1917, le système téléphonique fonctionne encore avec des opérateurs manuels qui connectent les appels via des fiches qu’ils branchent sur des standards.
Cette technologie rend impossible la traçabilité des communications – il n’existe aucun registre automatique des appels émis. Seuls les appels en PCV (Payable Chez Vous) pourraient théoriquement laisser une trace, mais même cette piste s’avère impraticable pour l’enquête.
Cette limitation technologique force les joueurs à se concentrer sur des méthodes d’investigation plus traditionnelles et à compter sur leurs compétences respectives pour démêler l’écheveau des disparitions.


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