(Et le mystère d’une fiole qui ne fut jamais bue)
« Qu’est-ce qu’une légende, sinon un mensonge que tout le monde a décidé de croire ? Et qu’est-ce qu’un héros, sinon celui qui a survécu assez longtemps pour raconter l’histoire à sa façon ? »— Le Caporal von Schnitzelbach, quelque part sur le Reik, contemplant une gloire qui ne lui appartient pas
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach

Le ver qui rampe — Ou la défaite qui devint victoire
Il rampait.
Par tous les miracles de Sigmar et toutes les impossibilités qu’il n’a jamais accomplies…
Il rampait encore.
Le corps brisé — ce corps qui n’aurait jamais dû pouvoir bouger — se traînait dans la boue sanglante de l’arène. Misérablement. Comme un ver. Comme une chose qui refuse de mourir.
Eltharin Pique d’Argent se tenait au-dessus de lui, les poings couverts de sang, le souffle court pour la première fois depuis le début du combat. Il avait gagné. Il le savait. Tout le monde le savait.
Mais celui qu’il avait vaincu rampait encore.
Et la foule…
Par les clameurs de Sigmar, la foule…
Elle ne criait pas le nom du champion victorieux.
Elle criait mon nom.
« ULRICH ! ULRICH ! ULRICH ! »
Ce nom — ce nom que je portais comme un fardeau et une fierté — résonnait dans l’arène comme un tonnerre. Pas pour célébrer une victoire. Pour honorer une défaite. Pour saluer un homme qui avait refusé d’abandonner même quand son corps n’était plus qu’un amas de chair et d’os brisés.
Eberhardt von Dammenblatz se leva de son siège.
Hystérique.
Ivre de rage.
Il éructait. Il insultait la foule. Il hurlait qu’il avait gagné — GAGNÉ, vous entendez ? — et que tous ces paysans, tous ces marchands, toute cette populace devait reconnaître sa victoire !
Mais la foule ne l’écoutait pas.
La foule scandait un autre nom.
Et dans les yeux d’Eberhardt — dans les yeux de son champion — je vis quelque chose que je n’avais jamais vu chez eux.
La peur.
Pas la peur de la mort.
La peur de la défaite.
Car ils avaient compris. Enfin. Trop tard.
Ils avaient gagné le duel.
Mais ils avaient perdu tout le reste.

La Gravine — Ou le sourire de celle qui avait tout prévu
Ce que je ne vis pas — caché comme je l’étais dans ma honte — c’était la Gravine.
Elle regardait la scène avec un calme olympien. Ce calme de joueuse d’échecs qui voit ses pièces tomber exactement là où elle les avait prévues.
Un sourire flottait sur ses lèvres.
Un sourire de contentement. De satisfaction. De triomphe.
Et elle se pencha vers Etelka.
« Finalement, » murmura-t-elle, « il a bu cette potion. »
Ces mots…
Je ne les entendis que plus tard. Bien plus tard. Quand tout fut terminé et que les pièces du puzzle commencèrent enfin à s’assembler.
Mais sur le moment, je ne vis rien.
Je ne compris rien.
J’étais trop occupé à regarder un jeune homme ramper dans la boue pour une gloire qui n’était pas la sienne.

Le troisième matin — Ou le départ de Kemperbad
Trois jours passèrent.
Trois jours pendant lesquels je restai caché. Trois jours pendant lesquels tout Kemperbad parlait du héros Ulrich — ce champion qui avait refusé de mourir, ce soldat qui s’était relevé encore et encore, ce caporal qui avait transformé une défaite en légende.
Et moi, je n’osais pas sortir.
Comment aurais-je pu ?
Comment aurais-je pu marcher dans les rues et accepter les acclamations alors que je savais — moi seul, avec quelques autres — que je n’avais pas combattu ?
Mais le troisième jour, à l’aube, la Gravine décida qu’il était temps de partir.
Elle descendit de sa barge pour saluer une dernière fois la populace, l’aristocratie, les nobles de Kemperbad. Elle fut acclamée comme une héroïne. Comme une championne. Comme celle qui avait lavé son honneur dans le sang et la boue.
Et puis elle nous rejoignit.
Sur une nouvelle barge — grassement payée, car notre précédente avait été sabotée, vous vous souvenez ? — nous attendions. Etelka. Vanda. Loupiot. Et moi… enfin, ce que les autres croyaient être moi.
Car à ce moment-là, personne ne m’avait encore vu.

Le cercueil — Ou les morts qui ne le sont jamais vraiment
Vous vous souvenez du cercueil de l’Auberge des Trois Plumes ?
Celui qui contenait l’agitateur que nous devions capturer ?
Un nouveau cercueil fut amené sur la barge.
Escorté par des prêtres de Morr — ces serviteurs du dieu de la mort qui accompagnent les défunts vers leur dernier repos — il fut hissé à bord avec toute la solennité requise.
Le cercueil d’Ulrich von Schnitzelbach.
Le champion déchu.
Le héros brisé.
Celui qui avait combattu jusqu’à ce que son corps ne soit plus qu’un amas de chair meurtrie.
Etelka avait un petit sourire malicieux.
Un sourire que je ne compris pas sur le moment.
Nous embarquâmes tous à bord. La barge s’éloigna du quai. Kemperbad commença à rétrécir à l’horizon — cette ville de fous, de traîtres et de juges aveugles.
Et puis, quand nous fûmes suffisamment loin…
Etelka ouvrit le cercueil.

La résurrection — Ou le caporal qui revint d’entre les morts
« Alors, mes petits gars ! »
Cette voix.
Ma voix.
« Faut pas être tristes comme ça ! Vous croyiez vous débarrasser du petit Ulrich comme ça ? »
Je me redressai dans le cercueil.
Radieux.
Intact.
Pas une égratignure. Pas un os brisé. Pas une goutte de sang sur mon uniforme fraîchement repassé.
Les visages de mes compagnons…
Par les expressions de Sigmar, leurs visages !
Loupiot avait la bouche grande ouverte. Vanda cligna des yeux plusieurs fois, comme si elle ne croyait pas ce qu’elle voyait. Même Etelka — cette magicienne qui savait tout — semblait savourer ce moment de confusion générale.
« Ça n’arrivera pas ! » continuai-je en sortant du cercueil avec toute la théâtralité dont j’étais capable. « Le caporal Ulrich von Schnitzelbach ne meurt pas si facilement ! »
La vérité — Ou le mystère qui reste entier
Comment était-ce possible ?
Comment pouvais-je être là, debout, intact, alors que tout Kemperbad m’avait vu me faire broyer pendant deux heures ?
La réponse était simple.
Ce n’était pas moi dans l’arène.
C’était Dagmarit Wittgenstein.
Le jeune noble qui avait supplié de prendre ma place. Celui qui voulait une audience avec la Gravine. Celui qui s’était fait passer pour moi, portant mon armure, mon heaume, mon identité.
Et il avait survécu.
Par quel miracle ? Par quelle magie ? Par quel breuvage qu’Etelka lui avait donné ?
La potion.
Cette fameuse potion qu’Etelka avait mentionnée. Celle que la Gravine avait évoquée avec satisfaction. Celle qui avait permis à un corps humain de se relever encore et encore malgré des blessures qui auraient dû le tuer dix fois.
Mais…
Mais il y avait un mystère.
Un mystère que personne ne remarqua sur le moment.
Sauf un petit singe.

Zandar — Ou le secret que le singe emporta
Pendant que nous démontions la tente de la Gravine, pendant que nous préparions notre départ, personne ne fit attention à Zandar.
Le singe d’Ashkaroun.
Cette petite créature intelligente — trop intelligente — qui avait suivi son maître à travers tous les dangers.
Zandar s’approcha de la tente du champion.
Il fouilla.
Et il trouva quelque chose.
Une fiole.
Une fiole qui n’avait pas été ouverte.
Une fiole dont le contenu n’avait pas été bu.
Une fiole qui ressemblait étrangement à celle que Vanda avait donnée à « Ulrich » peu de temps avant le combat.
Zandar la saisit de ses petites mains simiesques. La glissa dans son gilet. Et repartit vers son maître.
La fiole.
Intacte.
Cela signifiait…
Cela signifiait que Dagmarit avait combattu sans la potion.
Cela signifiait qu’il s’était relevé encore et encore par sa seule volonté.
Cela signifiait que tout ce que nous croyions savoir était peut-être faux.
Ou bien…
Ou bien il y avait une autre explication. Une explication que je ne comprenais pas encore. Une explication que seuls Etelka, la Gravine, et peut-être Ashkaroun connaissaient.
La confiance régnait.
Vraiment.

L’horizon — Ou la barge qui disparaît sur le Reik
Notre barge s’éloigna sur le ruban gris du Reik.
Kemperbad n’était plus qu’un souvenir derrière nous — un souvenir de sang, de trahisons, de sacrifices et de mystères.
Bruno était mort. Empoisonné par des serpents, trahi par Dominique.
Les trois érudites s’étaient sacrifiées en hurlant le secret d’Ashkaroun.
Gustave avait confessé son passé de serviteur de Slaanesh.
Loupiot avait été menacé par un monstre demi-elfe — mais protégé pour l’éternité par la Gravine.
Ashkaroun nous avait vendus au répurgateur — et avait récupéré, par l’intermédiaire de son singe, une fiole dont le contenu restait mystérieux.
Et moi…
Moi, j’avais laissé un autre combattre à ma place. J’avais accepté une gloire qui ne m’appartenait pas. J’avais regardé un jeune homme se faire broyer pendant deux heures pour sauver ma peau.
Mais j’étais vivant.
Et parfois, c’est tout ce qui compte.
La barge glissait sur les eaux grises. Le soleil perçait à travers les nuages. Quelque part au loin, un nouveau chapitre de notre histoire nous attendait.
Etelka avait parlé d’un « objet précieux » à chercher.
La Gravine avait des plans — elle avait toujours des plans.
Ashkaroun partait avec ses secrets et sa fiole volée.
Et moi, Ulrich von Schnitzelbach, caporal devenu légende malgré lui, je regardais l’horizon en me demandant ce que l’avenir nous réservait.
Rien de bon, probablement.
Mais au moins, nous l’affronterions ensemble.
Fin de ce chapitre.
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Ressuscité d’un Cercueil (Pour la Seconde Fois Cette Semaine), Héros d’une Bataille qu’Il N’a Pas Livrée, Survivant de Kemperbad et de ses Horreurs, Homme qui Porte une Gloire Volée comme un Fardeau, Quelque Part sur le Reik — Trois Jours après le Duel, An 2523 de l’Empire
(Post-scriptum final : je ne sais toujours pas qui était vraiment dans cette arène. Dagmarit ? Quelqu’un d’autre ? La potion a-t-elle été bue ou non ? Et si elle n’a pas été bue, comment un homme a-t-il pu se relever après de telles blessures ? Il y a des mystères que je ne résoudrai peut-être jamais. Des secrets que la Gravine, Etelka et Ashkaroun gardent pour eux. Tout ce que je sais, c’est que le peuple de Kemperbad scandait mon nom. Que la légende d’Ulrich von Schnitzelbach a grandi ce jour-là. Et que cette légende est bâtie sur un mensonge. Mais n’est-ce pas ainsi que naissent toutes les légendes ?)
(Post-post-scriptum sur Ashkaroun : le serpent a récupéré la fiole. Pourquoi ? Que compte-t-il en faire ? Sait-il quelque chose que nous ignorons ? Je ne lui fais plus confiance. Je ne lui ferai plus jamais confiance. Mais je sens que nos chemins se croiseront encore. Et quand ce jour viendra… nous verrons bien qui est vraiment Ashkaroun, l’ambassadeur du Sultan des Sultans.)
(Post-post-post-scriptum sur l’avenir : Etelka a parlé d’une quête. D’un objet précieux. La Gravine a des plans. Le répurgateur est sur nos traces, grâce aux informations qu’Ashkaroun lui a vendues. Nous quittons Kemperbad, mais nous n’en avons pas fini avec les intrigues, les complots et les dangers. L’aventure continue. Et moi, le caporal qui rêve de devenir capitaine, je serai là. Comme toujours. Fidèle jusqu’à la mort — même si cette mort a été jouée par quelqu’un d’autre.)
FIN DU CHAPITRE DE KEMPERBAD
Les Chroniques d’Ulrich von Schnitzelbach continueront…


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