(Et comment un jeune homme se releva encore et encore jusqu’à ce que même les dieux détournent le regard)
« Deux heures. Cent vingt minutes. Sept mille deux cents secondes de craquements, de sang et de chair qui refuse d’abandonner. Je les ai comptées. Chacune d’entre elles. Depuis ma cachette de lâche. »— Confession d’un lâche, écrite dans la solitude d’une cale de barge
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach

L’aube — Ou le moment où tout commença
Le coq chanta.
Le soleil se leva sur Kemperbad, baignant l’arène de combat d’une lumière dorée qui semblait se moquer de ce qui allait suivre.
Je regardai depuis les coulisses — caché, anonyme, lâche — tandis que mon armure s’avançait vers le centre du champ de bataille.
Dagmarit Wittgenstein la portait.
Mon armure. Mon heaume intégral. Mon identité.
Et personne ne savait.
Vanda s’était approchée de lui avant qu’il ne sorte de la tente. Elle lui avait tendu un verre — un breuvage dont j’ignorais la nature. Poison ? Potion ? Élixir de courage ? Je ne savais pas. Je ne voulais pas savoir.
« Fais-moi confiance, » avait-elle dit. « C’est exactement ce qu’il te faut pour avancer. »
Il avait pris le verre.
Et il était sorti.

L’arène — Ou le théâtre de la mort
L’arène était bondée.
D’un côté, les gonfalons jade des Dammenblatz flottaient dans la brise matinale. De l’autre, l’or et le pourpre de la Gravine brillaient sous le soleil naissant.
Sur les estrades, les nobles et les bourgeois attendaient, impatients de voir le sang couler. Le clergé était présent aussi — prêtres et prêtresses de Vérena venus sanctifier cette boucherie au nom de la justice.
Et tout autour de l’enceinte, la populace.
Ces mêmes gens qui m’avaient acclamé hier. Ces mêmes gens qui avaient crié mon nom. Ces mêmes gens qui…
« ULRICH ! » hurlèrent-ils quand l’armure s’avança sur le sable.
« REIK ! REIK ! REIK ! »
Mon cœur se serra.
Ils scandaient mon nom.
Pour un autre.
Et de l’autre côté de l’arène, Eberhardt von Dammenblatz et sa cour éclatèrent de rire.
Ils voyaient l’armure lourde, le heaume intégral, la démarche maladroite de celui qui n’avait pas l’habitude de porter tant de métal. Et ils riaient. Ils riaient parce qu’ils savaient ce qui allait suivre.
Leur champion s’avança.

Eltharin — Ou la bête qu’on lâche sur sa proie
Il était nu.
Par les obscénités de Sigmar, il était nu.
Nu si ce n’est un pagne — et même ce pagne semblait de trop sur ce corps sculptés par des décennies d’entraînement mortel. Ses muscles roulaient sous sa peau pâle comme des serpents. Ses yeux — ces yeux de demi-elfe qui avaient vu mille morts — brillaient d’une lueur malsaine.
Il n’avait pas d’arme.
Il n’en avait pas besoin.
Ses mains étaient des armes.
Je vis son regard se poser sur l’armure — sur celui qu’il croyait être moi. Je vis ce sourire de prédateur qui découvre sa proie. Je vis cette langue qui passa sur ses lèvres, comme s’il savourait déjà ce qui allait suivre.
Et je l’entendis murmurer quelque chose à l’oreille du heaume.
Je ne sus que plus tard ce qu’il avait dit.
Des menaces. Des promesses de souffrance. Des descriptions de ce qu’il comptait faire à Loupiot après avoir terminé avec « moi ».
Des horreurs.
Des horreurs que même l’encre refuse de coucher sur le parchemin.

La protection de Loupiot — Ou la Gravine qui joue son dernier coup
Avant que le combat ne commence, la Gravine se leva.
Loupiot était à ses côtés — notre batelier, notre héros du procès, qui avait survécu à Dieu sait quoi dans la tente d’Eberhardt la veille.
« À tous ! » proclama-t-elle d’une voix qui porta jusqu’aux derniers rangs. « Peuple de Kemperbad ! Je dis que cette victoire sera la vôtre, quoi qu’il en soit ! »
La foule rugit.
« Et je sais que si mon honneur a été lavé par un procès juste et équitable, c’est à mon tour maintenant de dire que je crois tellement — par Vérena qui nous protège et veille sur nous — en l’innocence de Loupiot, que désormais celui-ci bénéficiera de la protection de la Comtesse de Nuln. Pour toujours et à jamais ! »
L’ovation qui suivit fut assourdissante.
Loupiot était désormais intouchable. Protégé par la plus puissante femme de Nuln. Quiconque le toucherait s’attaquerait à l’Électorat tout entier.
C’était un coup de maître.
C’était la Gravine dans toute sa splendeur politique.
Et je vis le visage d’Eltharin se crisper de rage.
Sa proie venait de lui échapper.

Le combat — Ou deux heures de carnage
Le prêtre de Vérena leva la main.
Et le combat commença.
Ce qui suivit…
Par tous les dieux de l’Empire et tous les démons du Chaos…
Ce qui suivit fut le spectacle le plus brutal, le plus violent, le plus inhumain qu’il m’ait jamais été donné de voir.
Eltharin ne porta pas un coup au début.
Il dansa.
Il esquiva, virevolte, bondit. Avec une agilité qui défiait les lois de la nature, il se jouait de l’armure lourde qui lui faisait face. Il sautait sur les lames, sur les haches, sur les épées brandies maladroitement, pour repasser de l’autre côté avant même qu’on puisse réagir.
C’était beau.
C’était terrifiant.
C’était comme regarder un chat jouer avec une souris.
Les minutes passèrent.
Dagmarit — celui que tous croyaient être moi — s’essouffla. Ses coups devinrent plus lents. Plus désespérés. Il crachait dans son heaume, haletant comme un vieillard centenaire.
Et c’est alors qu’Eltharin décida de frapper.
Pas pour tuer.
Pour détruire.
Un coup précis à la cheville. CRAC. L’articulation céda.
Un coup vicieux au genou. CRAC. Le ligament se déchira.
Un coup aux orteils. CRAC. Les os se brisèrent à travers la botte de métal.
Il ne cherchait pas la mort.
Il cherchait la souffrance.

La marée — Ou celui qui se relève toujours
Et puis…
Quelque chose d’impossible se produisit.
Dagmarit tomba.
Et se releva.
Il tomba encore.
Et se releva encore.
Les os craquaient. Le métal se déformait. Le sang coulait à travers les jointures de l’armure, formant des rigoles rouges sur le sable de l’arène.
Et il se relevait.
Encore.
Et encore.
Et encore.
Comme la marée qui monte et descend. Comme un cauchemar qui ne veut pas finir. Comme quelque chose qui n’était plus tout à fait humain.
Qu’est-ce que Vanda lui avait donné ?
Quel breuvage avait-elle versé dans ce verre ?
Quelle magie noire — ou quel miracle — permettait à ce corps brisé de continuer à se dresser face à son bourreau ?
Je ne savais pas.
Je ne voulais pas savoir.
Mais je regardais.
Nous regardions tous.
L’éternité — Ou les deux heures les plus longues de ma vie
Le combat dura plus de deux heures.
Deux heures.
Deux heures de coups. Deux heures de craquements. Deux heures de sang qui s’accumulait sur le sable jusqu’à former des flaques, puis des mares, puis des rivières.
L’armure fut démantelée pièce par pièce. Les plaques arrachées. Les mailles défoncées à mains nues par la force surhumaine du demi-elfe.
Il ne resta bientôt plus que la cotte de mailles — cette cotte de mailles couverte de chaînons poisseaux de sang — et le heaume.
Le heaume tenait.
Malgré les coups de genoux d’une violence incroyable. Malgré les poings qui s’abattaient comme des marteaux. Malgré tout.
Le heaume tenait.
Et Dagmarit se relevait.
Encore.
Dans l’assistance, les femmes défaillaient. Les hommes qui avaient hurlé de plaisir au début étaient maintenant silencieux, le visage pâle. Le spectacle était devenu grotesque. Obscène. Insupportable.
« Grâce ! » commencèrent à crier des voix dans la foule. « Grâce ! Arrêtez ! »
Mais Eltharin ne s’arrêtait pas.
Et Dagmarit ne restait pas à terre.

La victoire qui n’en était pas une — Ou comment Eberhardt perdit en gagnant
Les nuages s’amoncelèrent.
Comme si les dieux eux-mêmes ne pouvaient plus supporter ce spectacle, le soleil disparut. Le ciel s’assombrit. Une pluie froide commença à tomber, mêlant l’eau au sang sur le sable de l’arène.
Eberhardt avait gagné.
Techniquement, il avait gagné.
Son champion était toujours debout. Dagmarit en armure — ce qu’il en restait — était à genoux dans la boue sanglante.
Mais les regards…
Par les regards de Sigmar, les regards de la foule…
Ils ne regardaient plus Eltharin avec admiration.
Ils le regardaient avec dégoût.
Avec haine.
Avec cette répulsion particulière qu’on réserve aux monstres qui ont franchi une ligne que même les plus cruels ne franchissent pas.
L’aristocratie elle-même — ces nobles qui adoraient le spectacle de la violence — avait les mâchoires serrées. Les femmes pleuraient. Les hommes détournaient le regard.
Eberhardt avait gagné le duel.
Mais il avait perdu tout le reste.
La chute — Ou la fin d’un combat qui n’aurait jamais dû avoir lieu
Un dernier coup.
Plus violent que tous les autres.
Les reins de Dagmarit se brisèrent avec un bruit que j’entendis depuis ma cachette.
Il tomba.
Face contre terre.
Dans la boue sanglante de l’arène.
Et cette fois…
Cette fois, il ne se releva pas.
Le silence qui suivit fut assourdissant.
Pas de cris de victoire. Pas d’acclamations. Pas de triomphe.
Juste le silence.
Et la pluie qui tombait.
Et le corps brisé de celui qui avait combattu à ma place, étendu dans une mare de son propre sang.
À suivre…
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Lâche qui Regarda un Autre Mourir à sa Place, Témoin d’un Carnage qu’Il N’Oubliera Jamais, Homme qui Doit Vivre avec ce qu’Il a Fait, Imposteur dont le Nom Fut Scandé pour le Courage d’un Autre, Arène de Kemperbad — Jour du Duel, An 2523 de l’Empire
(Post-scriptum : je ne sais pas si Dagmarit est mort. Je ne sais pas ce que Vanda lui avait donné. Je ne sais pas comment un corps humain peut se relever après de telles blessures. Tout ce que je sais, c’est que pendant deux heures, j’ai regardé un jeune homme se faire détruire — membre par membre, os par os — pour sauver ma vie. Et que je n’ai rien fait. Rien. J’aurais pu sortir. J’aurais pu révéler la supercherie. J’aurais pu prendre sa place. Mais je n’ai rien fait. Je suis resté caché. Comme le lâche que je suis.)
(Post-post-scriptum : la foule scandait mon nom. MON nom. Pendant que lui souffrait. Pendant que lui saignait. Pendant que lui se relevait encore et encore malgré l’impossible. Ils scandaient « ULRICH » et c’était lui qui payait le prix de ma gloire volée. Comment vais-je vivre avec ça ? Comment vais-je regarder mon reflet dans un miroir ? Comment vais-je oser me présenter comme « futur capitaine » alors que j’ai laissé quelqu’un d’autre combattre mes batailles ?)
(Post-post-post-scriptum : Eltharin a menacé Loupiot. Il a promis de le traquer. De lui couper les bras et les jambes. De le garder comme… comme un jouet. Mais la Gravine l’a protégé. Publiquement. Pour toujours et à jamais. C’est la seule bonne nouvelle de cette journée. La seule.)


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