Le dîner à bord du Luthier vire au bal des faux-semblants. Lady Wilmot annonce ses fiançailles avec Lorenzo, Roy éblouit la galerie par ses tours d’illusionniste, et Cordelia soutire des informations à Fenster et au comte Volkonsky. Mais Pilar de Torres tisse sa toile : son toucher provoque vertiges et malaises, le comte sombre sous son emprise, et Roy disparaît dans le couloir, envoûté. Les stewards à l’odeur métallique rôdent, la mallette du comte fascine tout le monde, et la nuit s’annonce fatale. Acte 3 de Terreur Transatlantique, campagne L’Appel de Cthulhu à bord d’un dirigeable de luxe.
Il était environ 20 heures à bord du Luthier. Le dîner se déroulait au rythme discret qui caractérisait ce palais volant. Nos trois investigateurs savouraient un velouté truffé et un turbot poché, tandis qu’autour de leur table, les conversations allaient bon train.
Un plan de table avait été soigneusement établi pour optimiser les interactions entre les passagers, créant une atmosphère propice aux révélations et aux intrigues.

L’arrivée d’Elisabeth Dodd
Une nouvelle invitée fit son apparition : Elisabeth Dodd, une jeune New-Yorkaise d’environ vingt ans qui arriva en retard au dîner. Toute fraîche et pleine de vie, elle dégageait un parfum sublime et entêtant dès qu’elle s’installa à table.
L’effet de sa présence fut immédiat : elle rougit en apercevant Roy et s’empressa aussitôt de demander discrètement à son voisin s’il s’agissait bien de Roy King qui était assis à côté d’elle. La confirmation ne fit qu’accentuer son trouble – manifestement, la réputation du prestidigitateur l’avait précédé.
Roy était effectivement une célébrité, contrairement à ce que certains auraient pu penser. Sa notoriété dépassait largement les frontières de l’Égypte.

Lorenzo défie Roy
Lorenzo di Marschiano, le banquier vénitien ruiné par le jeu, était assis juste à côté de Roy. Dès la deuxième coupe de champagne, il se mit à fixer le prestidigitateur du regard, comme s’il le jaugeait. Son attention était particulièrement focalisée sur les détails : le costume de Roy, le pli de son sourire, la manière dont il tenait sa fourchette.
Après avoir hésité assez longtemps, Lorenzo se lança enfin, l’air de rien :
« Allez Roy, ce n’est pas drôle si je ne connais pas un de tes tours. »
Il fit référence à leur conversation précédente au bar : « Je t’avais dit, j’avais rencontré un maître de l’évasion qui se faisait appeler comme toi à Turin ou peut-être que c’était à Tanger. Enfin, c’est quelqu’un qui a disparu, forcément. »
Il eut un petit rictus en regardant Roy et sortit une carte de sa manche : « Allez, montre-moi. Tu crois à l’illusion, Roy ? Moi j’y crois, mais seulement si elle me fait perdre quelque chose. »
Lorenzo sortit un as de cœur de sa manche, défiant ainsi le prestidigitateur de démontrer ses talents.
Lorenzo tendit l’as de cœur vers Roy avec un défi dans les yeux : « Fais-moi disparaître ça et peut-être que je te croirais que tu es vraiment le vrai Roy, l’Immortel. »

Roy décida de faire un véritable petit spectacle. Il ne se contenterait pas de faire disparaître la carte – il allait également faire les poches de Lorenzo, démontrant ainsi l’étendue de ses talents.
« Ah, si vous aviez été une belle femme, j’aurais volé votre cœur, mais à défaut je vais me contenter de voler votre temps ! »
Tout en parlant et en manipulant l’as de cœur, Roy subtilisa discrètement la montre de Lorenzo. Puis, avec un sourire triomphant :
« Mais à présent vous pouvez garder la carte ! »
Il ressortit la carte qu’il avait fait disparaître et révéla la montre qu’il venait de dérober. Quand il prononça le mot « temps », il brandit la montre sous les yeux ébahis de Lorenzo.
Toute la table se mit à applaudir, trouvant la démonstration absolument charmante.
Mais Roy n’en resta pas là. Avant de rendre l’as de cœur à Lorenzo, il se tourna vers la jeune Elisabeth Dodd qui se trouvait derrière le banquier et qui rougissait en le regardant. Il lui tendit plutôt l’as de cœur :
« Mais peut-être vous, vous préféreriez mon cœur ? »

L’effet fut immédiat et saisissant. Elisabeth rougit avec une intensité extraordinaire – elle était à deux doigts de faire un malaise vagal. Une bouffée de chaleur l’envahit quand elle croisa le regard de Roy et découvrit son sourire. Elle essaya de prendre un peu d’air, écarta le col de sa chemise, et même un ou deux boutons sautèrent. Elle le regarda tout en souriant, puis saisit précipitamment un verre de champagne.

Sylvanus se souvient du Comte
À l’autre extrémité de la table, l’ambiance était tout à fait différente. Sylvanus avait toujours Lady Wilmot à côté de lui, qui se montrait particulièrement tactile ce soir-là. Elle lui rappelait sans doute leurs moments « inoubliables » passés ensemble à Paris – des souvenirs un peu confus dans l’esprit de Sylvanus en raison de ses nombreuses aventures.

Sylvanus observait attentivement la table et avait le comte Volkonsky directement dans son champ de vision. Ce nom lui disait quelque chose. Il y avait une quinzaine d’années, lors d’une vente privée à Vienne, une relique byzantine était à la vente mais avait été retirée au dernier moment. Le conservateur avait murmuré que « le Russe avait fait une offre impossible à refuser. »
C’est ainsi que Sylvanus avait fait la connaissance du comte, quelqu’un d’extrêmement discret. Son nom avait disparu depuis ces dernières années des cercles des collectionneurs, comme s’il avait été englouti par la guerre civile.
Sylvanus savait que le comte était un collectionneur féru d’art primitif. Il adorait tout ce qui concernait l’art sibérien associé aux peuplades nomades, ainsi que l’art qu’on pouvait retrouver jusque dans les plaines de l’Alaska ou toute la région ouest du Canada.
Dans le contexte de l’époque, il y avait eu à peine trente ans plus tôt un mouvement de conquête de l’Est par les Russes pour s’emparer des plaines de Sibérie. Volkonsky avait alors mis la main sur des trésors archéologiques inestimables, provenant de civilisations encore mal identifiées.
Leurs domaines de collection ne se chevauchaient que sur des objets liés à la religion orthodoxe, touchant un peu à la culture du comte.
Sylvanus remarqua que Volkonsky inclinait légèrement la tête avec une lenteur plutôt cérémonielle – il l’avait reconnu. Bien qu’ils fussent très éloignés sur le plan de table, Sylvanus lui retourna discrètement son salut pour montrer qu’il l’avait également reconnu.
Il savait que c’était quelqu’un qui avait des moyens considérables et qui, quittant la Russie, avait certainement l’intention de s’installer aux États-Unis.
Le comportement étrange du Comte
Pendant tout le repas, Volkonsky ne mangeait pas, ne buvait pas. Il était juste installé à table par pure convention. Surtout, de sa main droite, il effleurait constamment sa mallette, vraiment du bout des doigts.
C’était un geste totalement inconscient, comme s’il voulait se rassurer, s’assurer que tout était bien là – que le contenant soit bien fermé, en tout cas.

Un mystérieux bourdonnement
Soudain, Sylvanus entendit distinctement un léger bourdonnement qui s’élevait. C’était presque inaudible, vraiment faible, comme si c’était un appareil mal réglé.
Tout le monde à table se tut pendant un instant, essayant d’identifier la source du bruit. Est-ce que cela venait du centre de la table ? Est-ce que cela venait d’en dessous ?
Sylvanus identifia immédiatement la source du bruit : cela provenait de la mallette du comte.
Le bourdonnement ressemblait à un mécanisme d’horlogerie qui serait un peu trop tendu. Sans le moindre doute, le comte commença à se crisper sans un mot, sans un regard. Sa mâchoire devint légèrement plus proéminente, mais il retrouva son calme assez rapidement.
Pendant que Sylvanus était plongé dans cette observation troublante, on servit le dessert. C’était une pyramide de profiteroles nappée de chocolat noir – sur la table, cela donnait l’impression de voir de l’obsidienne liquide se répandre sur les choux à la crème.
Les coupes se vidaient et se remplissaient assez rapidement, comme un ballet silencieux orchestré par les stewards. Lester Shaw, Daniel Kelly et Heinrich gravitaient constamment autour de la table pour remplir les verres, créant une atmosphère de luxe discret mais omniprésent.

L’annonce de Lady Wilmot
À cet instant, Lady Wilmot se leva. Comme toujours, rien n’était discret avec elle – elle se dressa comme une actrice attendant son rappel du public. Sa robe nacrée captait la lumière des lustres tandis qu’elle frappait délicatement sa cuillère contre son verre, trois fois, avec une précision vraiment théâtrale.
Maintenant qu’elle avait capté l’attention générale, elle déclara :
« Mes très chers compagnons de voyage ! »
Sa voix portait bien, trop bien même, comme si elle avait répété ce moment devant son miroir. Le quatuor de jazz dans la pièce se tut immédiatement. Les conversations moururent autour d’eux, et même Heinrich, pourtant très habitué au spectacle mondain, se figea.
« Puisque nous voguons – enfin, ou plutôt nous flottons entre le ciel et la terre, entre l’ancien monde et le nouveau – il me semble tout à fait approprié de partager avec vous une nouvelle qui unit elle aussi deux mondes. »
Elle marqua une pause, savourant l’attention qu’on lui portait. Son regard balaya la table, s’arrêtant sur chacun des visages avec une intensité très calculée.
« Allez Lorenzo, mon cher, viens ici, ne fais pas le timide, ce n’est pas ton genre ! »
Lorenzo se leva avec une grâce nonchalante, ajustant sa cravate d’un geste nerveux. Roy eut l’impression d’avoir devant lui un joueur de poker sur le point d’abattre ses cartes.
Quand Lorenzo s’approcha de Lady Wilmot, tous remarquèrent quelque chose d’étrange dans leur mouvement. Seule Cordélia perçut véritablement ce qui n’allait pas.

Le spectacle lui paraissait charmant, attendrissant même. Ils étaient beaux tous les deux, énergiques – vraiment deux âmes faites pour se rencontrer. Mais dans leur attitude, il y avait une synchronisation trop parfaite. Cordélia eut l’impression d’avoir soit deux personnes qui avaient énormément répété, soit deux grands acteurs en train de faire leur numéro.
Elle ne laissa rien transparaître de ses émotions et pensées, écoutant attentivement ce qui allait suivre.
Lady Wilmot glissa son bras sous celui de Lorenzo. Dans la lumière dorée du salon, elle lança :
« Mesdames et Messieurs, j’ai l’immense joie de vous annoncer que Lorenzo et moi allons nous marier à New York dans cinq jours exactement ! »
Il y eut un grand silence. Une seconde, deux. Puis ce fut l’explosion.

Que la fête commence !
Lorenzo brisa le silence le premier. Il attrapa une bouteille de Krug 1915, celle qu’Heinrich gardait pour une occasion spéciale. Dans un geste très théâtral, il fit sauter le bouchon qui frappa violemment le plafond laqué.
« Champagne pour tout le monde ! Heinrich ! Heinrich, sortez tout ! Les millésimes, les réserves, même le cognac de votre réserve personnelle. Je sais qu’elle existe ! »
Il versa directement le champagne dans les coupes tendues. Tous furent éclaboussés par la nappe de gouttelettes dorées. Son rire était contagieux, presque maniaque. Il embrassa Lady Wilmot sur la joue – un baiser très appuyé, peut-être trop long, comme s’il marquait son territoire.
Puis il se tourna vers les autres convives :
« Vous croyez qu’un homme comme moi épouse par amour ? »
Il rit vraiment fort : « Messieurs, mesdames, je vous mentirai si je disais ça. J’épouse par passion, par folie, par ce délicieux vertige qui nous prend quand on mise tout sur un seul numéro ! »
Il bondit sur sa chaise, la coupe à la main, tanguant dangereusement. Toute la table tremblait.
« À la plus belle arnaque de ma vie : convaincre cette femme extraordinaire que je vaux la peine d’être sauvé ! »
Lady Wilmot éclata de rire, son sourire perlé et parfaitement calibré : « Lorenzo, tu es impossible ! Mais c’est exactement pour ça que j’ai décidé de faire de toi mon quatrième et dernier mari. »
Les félicitations de Cordélia
« Mes félicitations, mes chers enfants. C’est une occasion qu’il faut effectivement célébrer. »
Mais Cordélia se pencha par-dessus la table, piquée par la curiosité : « Ce n’est pas que je sois une lectrice assidue de ce genre de feuilles, mais il ne me semble pas avoir eu vent de vos fiançailles dans le carnet mondain du Times. Et si Lady Wilmot avait annoncé ses fiançailles, cela aurait pu me passer inaperçu, mais certainement pas à ma belle-sœur qui se serait empressée de nous en parler à table le soir même. Vous n’étiez donc pas fiancés ? »
Lorenzo lui adressa un large sourire : « Vous savez, les conventions ne sont pas faites pour moi, pas pour un homme de ma trempe. »
Lady Wilmot sourit également : « Cordélia, nous vivons des temps modernes. Lady Wilmot est très moderne. Je serai logiquement son quatrième mari. »
« Il est vrai que le divorce, s’il est autorisé, n’est pas très apprécié dans nos milieux. D’ailleurs, à propos, puisque je vous connais, Lady Wilmot, vos trois précédents maris, cela s’est terminé par des divorces ou par autre chose ? »
Effectivement, c’étaient tous des divorces. Lady Wilmot se lassait très vite de ses maris – ce n’était pas une veuve noire.
L’explosion de festivités
Lorenzo sauta de sa chaise et atterrit sur la table, puis bondit pour atterrir juste à côté de Cordélia. Il se précipita vers l’orchestre :
« Allez, on en a marre des valses ! Ce soir, on danse, on danse ! Comme si le monde allait s’effondrer demain ! »
Immédiatement, la musique explosa dans le salon. Lorenzo courut comme un forcené vers Lady Wilmot, l’attrapa par la main et la fit tournoyer en étant complètement hilare.
Leurs corps s’emboîtaient l’un dans l’autre avec une précision troublante – très intime pour l’époque.
Daniel Kelly apparut avec un plateau plein de coupes de champagne et un sourire de poupée…
Il versait le champagne avec des gestes très mécaniques, semblant complètement dépassé par la situation qui s’emballait autour de lui.
Pendant qu’il servait le champagne, Lester Shaw jetait des regards en direction de Sylvanus. Ce dernier, qui échangeait discrètement un signe de reconnaissance avec le comte Volkonsky, en profita pour observer la réaction du comte lors de l’annonce des fiançailles.
Quand la musique se déchaîna – l’orchestre attaquant des airs de Charleston ultramodernes – Sylvanus vit distinctement Volkonsky se crisper. Pour lui, c’était trop de bruit. Il ne mangeait pas, ne buvait pas, et quand toutes les tables se levèrent, que les gens se mirent à taper dans leurs mains et des pieds, que l’atmosphère s’enflamma dans toute la salle, lui resta imperturbable.
Sa mallette n’était pas attachée à son poignet mais restait fermement posée sur ses genoux.
Lorenzo cria en direction de Roy : « Alors l’Immortel, tu danses ou tu regardes ? »

Roy invita immédiatement Elisabeth Dodd à danser, adoptant un style très séducteur, puis alternant avec Pilar de Torres. Il jouait vraiment la carte du dandy, passant d’une femme à l’autre, toujours en mode séduction mais jamais déplacé, exploitant son charisme plus jeune et plus intense que celui de Lorenzo.
Lorenzo se comportait comme un gamin – tout ce que Roy faisait, il essayait de l’imiter. C’était un vrai boute-en-train déchaîné. Quand il vit Roy regarder Pilar de Torres, il se tourna immédiatement vers elle, lâcha Lady Wilmot et s’approcha de l’actrice espagnole :
« Madame de Torres, me feriez-vous l’honneur ? »

Pilar lui jeta un regard long, trop long, puis se leva avec une lenteur très calculée. Elle écrasa sa cigarette et se glissa vers lui.
Quand elle commença à danser, c’était tout autre chose. Les mouvements de Pilar de Torres étaient extrêmement sensuels. Son corps était très collé à celui de Lorenzo, ses mouvements quasi indécents de sensualité. Elle le collait littéralement.
Elle n’était pas ivre – pas du tout. Elle se prêtait au jeu et perturbait complètement Lorenzo qui dansait de manière totalement déchaînée, comme un pantin désarticulé, tandis qu’elle gardait toute sa contenance mais dansait avec une sensualité absolue.
L’enquête subtile de Cordélia
La table s’était considérablement vidée. Il ne restait plus que Sylvanus, Réginald Fenster (l’agent de sécurité), le capitaine Herbert et le comte Volkonsky qui n’avait pas bougé d’un millimètre.
Cordélia se leva : « Veuillez m’excuser, messieurs. Je pense que cette petite danse me fera le plus grand bien. »
En se dirigeant vers la piste de danse, elle s’approcha subtilement d’Heinrich : « Mon brave, la conduite d’aération qui mène à ma chambre dégage assez régulièrement, et notamment tout à l’heure, une odeur de tabac froid absolument désagréable. J’ignore qui se trouve dans la cabine à laquelle est reliée cette bouche d’aération et il faudrait faire cesser cela. »
Heinrich se sentit complètement confus : « Ah ! Vous souhaitez changer de cabine ? »
« Tout simplement dire au gentleman ou à la lady qui se trouve dans la cabine à laquelle est reliée cette conduite d’aération de ventiler sa cabine. Mais j’oubliais que nous n’étions pas sur un paquebot mais dans un zeppelin. »
« Je sais ce qu’il faut faire mais il faut que cela cesse. À qui ? Dites-le-moi. À quelle pièce est reliée ce conduit ? »
Heinrich révéla l’information cruciale : « À celle de Madame Pilar de Torres. »
« Écoutez, une charmante créature avec laquelle j’ai passé une très bonne soirée ne la troublez pas avec cette histoire. Je lui en parlerai moi-même. »

La conversation avec Elisabeth Dodd
Cordélia alla danser près d’Elisabeth Dodd en lui adressant un petit sourire. Elisabeth lui rendit son sourire – elle s’amusait beaucoup avec Roy.
« Mademoiselle, je crois que nous n’avons pas été présentées. »
Cordélia lui tendit la main : « Cordélia Russell. »
« Enchantée. Elisabeth Dodd. C’est incroyable cette soirée ! Je suis vraiment éblouie. C’est la première fois que je vois ça. Vous croyez que c’est vraiment Roy King qui est là ? Je suis en train de danser avec Roy King ! »
« J’ai ignoré que ce brave garçon était ici. Écoutez, la presse parle de lui. J’ai déjà assisté à un de ses spectacles à New York. Je le trouve tout simplement fabuleux et tellement séduisant. »
« Vous êtes amis ? »
« Amis ? De très bonnes connaissances, oui. Je vais vous faire une confidence. Si vous le trouvez séduisant, si vous voulez l’approcher… Connaissant de manière habituelle, je vous assure que vous n’aurez pas beaucoup de difficultés. »
Elisabeth eut les yeux qui pétillèrent : « Vous croyez ? Vous vous connaissez depuis très longtemps ? »
« Depuis quelques mois. Nous avons fait des voyages en commun. »
Cordélia adopta un ton plus sérieux : « Faites attention toutefois, mademoiselle Dodd. Je suis très ouverte d’esprit et je méprise bien souvent les vieilles convenances. Mais souvenez-vous que pour une jeune fille, la réputation est souvent le plus grand bien. »
« Vous avez sans doute raison. »
« Lady Wilmot peut s’en moquer – le prestige du nom et de la fortune réparent tout. Mais si votre état de fortune n’est pas le même que le sien, je vous invite à la plus grande prudence. »
Elisabeth rougit, regarda ses pieds : « Vous avez raison, ce n’est pas un monde pour moi. C’est juste cet environnement qui est trop beau et trop parfait pour moi. »
« D’où venez-vous et comment êtes-vous arrivée sur ce vol ? »
Les Révélations d’Elisabeth Dodd
Elisabeth répondit en riant : « Je suis là pour convoyer des objets d’art, en fait. Je travaille pour le propriétaire des lieux. Je suis en quelque sorte sa secrétaire. Et je connais bon nombre des passagers qui sont ici. »
La mission artistique
« De monsieur Dragomir, oui. Je dois me rendre à une vente exceptionnelle qui va avoir lieu à New York. Et pour cela, monsieur Dragomir a bien voulu que je voyage en première classe, ce qui est assez extraordinaire. »
Cordélia lui prodigua ses conseils maternels : « Profitez, mon enfant. Profitez, mais encore une fois, faites attention à ne pas trop vous laisser tourner la tête. Vous savez, dans la bonne société comme ailleurs, ce qui se dit la nuit ne voit jamais le jour. »
Il était environ 22 heures. Elisabeth la regarda humblement avec un petit sourire : « Je me rappellerai ce que vous avez dit et je vous remercie vraiment. »
Les connexions surprenantes
Cordélia lui tendit sa carte : « Je vous trouve non seulement charmante, mais très intéressante. Ce que vous m’avez dit sur vos connaissances en matière d’art ne peut que susciter mon intérêt. Je suis, voyez-vous, moi aussi une amatrice. Si vous voulez demain échanger là-dessus autour d’un bon thé – et elle se reprendra – d’un bon gin, n’hésitez pas à venir me chercher. »
« Avec grand plaisir ! Vous êtes collectionneuse ? »
« Collectionneuse, non. Enfin, quoique… Il y aurait sans doute des pièces dont je dispose qui, même si elles ne sont pas les plus coûteuses, ont suffisamment d’originalité pour intéresser les amateurs les plus éclairés. »
Elisabeth révéla alors des informations cruciales : « À cette table, la seule personne que j’ai pu reconnaître, c’était monsieur Morley, grand collectionneur, le comte Volkonsky, bien évidemment, et… Je crois qu’elle ne m’a pas encore reconnue, mais madame Pilar de Torres. On se connaît de Madrid, en fait. Bien avant qu’elle ait embrassé sa carrière d’actrice, nous avons fréquenté les mêmes cercles. »
« Vraiment ? »
« Oui, oui. Le monde est décidément petit. C’est curieux de se retrouver à je ne sais pas combien de kilomètres au-dessus du sol – et je préfère ne pas y penser – en tout petit comité, et que finalement tout le monde se connaît. »
L’anonymat de Pilar
« Vous savez, je pense qu’elle ne se souvient pas de moi et que ma présence est insignifiante pour elle. Elle ne m’a pas adressé le moindre regard depuis que je suis arrivée à table. Je pense qu’elle n’arrive pas à remettre mon nom sur mon visage, tout simplement. »
« Nous devrions converser tous les trois ensemble demain. »
« Avec grand plaisir ! »

L’Intervention de Lady Wilmot
Leur conversation fut soudain interrompée par Lady Wilmot qui tournoyait autour d’eux, fonçant en direction de Sylvanus. Sa robe Poiret scintillait comme une cascade d’or liquide. Elle brandissait sa coupe déjà à moitié vide et cria – elle était complètement ivre :
« Sylvanus ! Mon sphinx silencieux ! Pourquoi cette mine d’enterrement ? C’est mon dernier mariage ! Il faut le célébrer ! »
« Une mine d’enterrement ? Vraiment ? Non, non. Je suis juste très surpris, mais agréablement, pour vous, ma chère, de savoir que vous avez retrouvé un nouvel homme qui va vous redonner le goût du mariage malgré toutes ces tentatives qui, malheureusement – j’en suis navré pour vous – n’ont pas été couronnées jusqu’ici de succès. Mais je ne doute pas que le charme italien de monsieur Marschiano va faire tout son effet sur votre tempérament déjà explosif. »
Elle se pencha vers lui : « J’en connais un ici qui fut à un moment beaucoup plus entreprenant que Lorenzo ! »
Elle éclata de rire : « Les années passent et il faut bien céder la place à la jeunesse à un moment donné. Il faut bien reconnaître que nous ne pouvons plus guère éclipser la fougue d’un bel étalon comme ce monsieur Marschiano. »
« Un bel étalon, c’est tout à fait ça ! Et d’ailleurs, je vois que votre coupe est vide. Que font les stewards pendant ce temps-là ? »
Les stewards étaient en train de servir du champagne pour tout le monde. Lester Shaw avait sorti un énorme magnum de Krug 1911. La bouteille fit son effet puisque tout le monde applaudit en la voyant. Des serpentins virevoltaient autour d’eux.
Lady Wilmot dit : « Mais je vois vos verres vides là, ça ne va pas du tout ! » Elle se mit à tutoyer Lester Shaw : « Toi, viens là ! Sers du champagne à mes amis. Ce soir, c’est la fête ! »

La générosité de Dragomir
« Justement, Lady Wilmot, je lève mon verre à votre générosité pour cette surprenante et généreuse tournée que votre compagnon monsieur Marschiano offre à l’équipage, à moins que ce soit vous, Lady Wilmot, ou vous deux – je ne sais pas encore. Et la cave d’exception du Luthier a été ouverte pour l’occasion. »
« Tu connais certainement Dragomir. Il me doit de fiers services. C’est sa cave, en fait. C’est lui qui paie pour qu’on s’amuse ce soir. Et il a tout à fait raison. Allez, Sylvanus, trinque avec moi à l’amour, à la folie, à tout ce qui nous tuera magnifiquement ! »
« Le plus tard possible, si possible. J’aime autant arriver au bout de ce voyage, ma chère Lady, ainsi que vous-même. Vous avez un mariage à célébrer. D’ailleurs, où cela se fera-t-il ? C’est à New York, c’est cela ? »
« Oui. Mon père est en train de tout organiser. Je ne connais pas encore tous les détails, mais on sera accueillis plutôt bien. »
« Votre père est donc bien informé et a accepté cette union ? »
« Il n’a pas le choix. Vous savez, je suis la petite fille à papa. »
Pendant qu’il trinquait, Sylvanus observait discrètement Lester Shaw pour voir s’il continuait de l’observer. Dans la foule qui dansait et bougeait énormément, il avait du mal à le repérer précisément.
Quand Lester Shaw passa à côté de lui pour servir le champagne, Sylvanus voulut vérifier s’il percevait toujours cette odeur étrange qui l’avait dérangé plus tôt.
Dans la foule, cela sentait le musc, la sueur, l’alcool. D’abord, ce qui frappa Sylvanus fut l’odeur du champagne – extrêmement frais, glacé, avec des notes de pommes vertes et une petite pointe minérale. Quelque chose de parfait, très subtil.
Puis il sentit la sueur des gens qui dansaient dans tous les sens, l’alcool des verres parfois renversés. Mais il s’aperçut d’une chose troublante : l’odeur qui le dérangeait semblait maintenant provenir de Daniel Kelly qui était situé juste à côté de lui.
Il se dit que Kelly était peut-être surmené – il y avait beaucoup de monde à servir ce soir. Mais c’était assez incommodant, cela l’écœurait presque. Cette odeur métallique était présente chez les deux stewards : Lester Shaw et maintenant Daniel Kelly.
Lady Wilmot se pencha vers Sylvanus : « Tu sais ce que Lorenzo m’a dit ? Il m’a dit qu’il m’épousait pour mes défauts et pas pour mes qualités… »
Lady Wilmot poursuivit sa confidence, complètement ivre : « Est-ce que tu ne trouves pas ça délicieux ? Il m’a dit qu’il m’épousait pour mes défauts et pas pour mes qualités ! »
« Mais de quels défauts peut-il bien parler ? » demanda Sylvanus, tandis qu’elle riait encore plus fort.
Elle s’éloigna en titubant, manquant de tomber, mais dansa de manière complètement frénétique. Elle tenait parfaitement la piste, seule, maîtrisant tous les nouveaux mouvements de Foxtrot – elle était très au courant des dernières danses à la mode.

Les galanteries de Roy
Roy s’adressa à la future mariée : « Je suis tellement heureux pour votre mari. Il gagne une telle beauté, mais nous perdons tous, tous les hommes de cette planète, une muse. Mais quand aura lieu la noce ? Ce soir, j’espère ? »
Elle éclata de rire, sa main se posant sur l’épaule de Roy et s’attardant trop longtemps. Elle était très tactile, son regard se perdant dans celui du prestidigitateur.
« Vous feriez un parfait numéro 5 ! » dit-elle avec malice.
« Attendez de consommer le numéro 4, nous verrons après. Mais je vous souhaite sincèrement un bonheur que vous méritez, égal à votre beauté. »
Elle leva son verre de champagne en son honneur et fit signe au majordome. On apporta immédiatement le magnum pour remplir le verre de Roy.
Quand le steward vint le servir, Roy put faire la même observation que Sylvanus. Cette odeur métallique l’incommodait également. C’était assez instinctif – il ne savait pas d’où cela pouvait provenir au départ. Il se pencha sur son verre, regarda autour de lui, puis réalisa qu’effectivement, ce sont les deux stewards qui dégageaient cette odeur troublante.

La conversation avec Volkonsky
À ce moment-là, quelque chose attira le regard de Roy. Dans un coin du salon, près du bar, il aperçut Cordélia. Épuisée par sa danse, elle s’était affaissée dans un fauteuil club et était en grande conversation avec le comte Volkonsky.
Cordélia s’était excusée auprès d’Elisabeth et s’approcha du fauteuil le plus proche de Volkonsky, s’effondrant littéralement dedans :
« Ah, comte, je crois que ces amusements ne seront bientôt plus de mon âge. Et vous ne dansez pas ? »
La silhouette de Volkonsky était parfaite, son visage très anguleux. Il imposait cette grande froideur qui caractérisait sa personnalité.
« Mais… vous en êtes à votre combien-ième verre ? »
« J’avoue que c’est l’un de mes péchés mignons. Ça et… les scones aux amandes. Lorsque j’en consomme – aussi bien les verres que les scones – je ne compte plus trop ceux qui suivent. C’est très petit bourgeois de compter ! »

Il esquissa un sourire, lui tendit sa main : « Enchanté, je suis le comte Volkonsky. »
« Enchantée, Lady Cordélia Russell. Je crois que nous n’avons jamais été présentés. »
« Effectivement. Je vous ai repérée à table mais je n’ai pas osé vous approcher. »
« Vous êtes bien le seul homme à table à m’avoir repérée. »
« Non, je ne pense pas. Monsieur Fenster n’a d’yeux que pour vous. »
« Qu’est-il celui-ci ? Réginald Fenster, c’est celui qui est en pleine conversation avec le capitaine, l’agent de sécurité aux allures de boxeur ? »
« Je vous avoue qu’il a moins de charme que vous, comte, si j’ose dire. »
« Par rapport à son rang, c’est cela que vous voulez dire ? Oh non, je ne prête pas beaucoup d’attention à tout cela. Regardez-moi ce costume trop bien coupé, ces manières d’Américain, cette brillantine sur les cheveux. Et regardez-moi. Vous comprendrez que l’écharpe de la Russie éternelle en dit beaucoup plus que tous ces artifices typiquement yankees. »
« J’espère que le champagne vous convient. Il est fameux. Vous ne buvez pas ? »
« Non, je ne peux pas. Je sais que monsieur Dragomir dépense sans compter pour toutes les personnes qui sont présentes ici ce soir. »
« Et pourquoi ne buvez-vous pas, comte ? On dit des Russes, des grands seigneurs qui fréquentaient la cour impériale, que leur capacité à ingurgiter les plus précieux alcools n’a aucun égal dans les autres cours européennes. »
« J’avoue que c’était mon cas par le passé. Maintenant, je suis un autre homme. »
Cordélia se pencha vers Heinrich pour qu’il la remplisse : « Permettez-moi de boire votre part ! »
Le comte éclata de rire.

Sylvanus s’approcha discrètement de leur table avec son verre. Cordélia le vit du coin de l’œil et se tourna vers Volkonsky :
« Volkonsky ! Je suis ravi de vous retrouver à bord de ce dirigeable et de constater que vous avez fait la connaissance de ma chère amie Lady Cordélia. »
« Comment vous portez-vous ? »
« Très bien. Je suis juste surpris de votre présence ici. Qu’est-ce qui vous amène à bord du Luthier ? Vous avez été invité par Dragomir, notre ami ? »
« En effet. C’était le moyen le plus rapide et confortable pour voyager de manière intercontinentale. »
« C’est bien son style. Tu sais, Dragomir a trouvé un moyen de nous réunir. C’est forcément dans son intérêt. »
« Il faut vous rassurer, je ne pense pas que nous soyons concurrents sur une prochaine vente ou collection, bien que je sache que nous ne convoitons pas les mêmes types d’objets de collection. Mais vous collectionnez toujours, n’est-ce pas ? »
« Absolument, plus que jamais. »
Il tapotait toujours sur sa petite mallette.
« Vous transportez un objet que vous venez d’acquérir en Égypte, peut-être ? Vous vous intéressez aux antiquités égyptiennes ? »
« Pas vraiment, je suis en transit. Je souhaite me rendre à New York. Et venant de Syrie, j’ai cherché à tout prix un moyen de locomotion qui pouvait m’emmener le plus rapidement vers le nouveau continent. »
« Mes dernières occupations m’ont empêché de suivre l’actualité des ventes en Europe et aux États-Unis. Quelles sont les prochaines ventes intéressantes qui sont programmées ? »
« Pour le moment, je dirais qu’elles ont plutôt lieu à Londres qu’à New York. Je suis là pour apporter un cadeau, en quelque sorte, pour notre ami que nous avons en commun. »
« Pour monsieur Dragomir ? »
« Tout à fait. C’est assez encombrant, je l’avoue. Je me dois d’être avec, de dormir avec, de ne pas quitter cette maudite mallette. »
« C’est encombrant en termes de taille, en tout cas, de toute évidence. »
« De poids. De poids vraiment. »
« Ah oui ? Si lourd dans une si petite mallette ? Mais de quoi s’agit-il ? Si vous voulez bien révéler ce cadeau que vous comptez offrir à monsieur Dragomir. »
« Je suis obligé de garder cette confidentialité jusqu’au terme de mon voyage. Monsieur Dragomir ne souhaite pas que nous parlions de tout cela. Il ne voudrait pas que nous nous fâchions. »
« Pardonnez-moi d’avoir été indiscret dans ce cas. »
« Il n’y a aucun problème. Vous allez pouvoir effectuer ce voyage sans être plus incommodé par le poids de cet objet en transit. Ne vous en faites pas. »
Le comte se leva soudain, fit quelques pas avec sa mallette, comme s’il souhaitait se dégourdir les jambes : « Excusez-moi, je reviens. »
Il fit un peu le tour et alla discuter rapidement avec Réginald Fenster et le capitaine Herbert. Ce dernier retourna ensuite à son poste de pilotage, laissant le comte en pleine conversation avec l’agent de sécurité.
L’Investigation olfactive de Roy
Roy, entouré de trois femmes, voulut s’assurer qu’aucune d’entre elles ne dégageait cette odeur métallique troublante qu’il avait perçue chez les stewards. Très proche de leur cou, il leur murmurait des petites plaisanteries à l’oreille pour avoir l’occasion de les sentir discrètement.
Roy vivait un véritable ballet entre chaque femme. Tout ce qu’il sentait l’excitait à moitié – des peaux sucrées, en sueur. Ses tentatives de rapprochement sensuel donnèrent des résultats mitigés.
Lady Wilmot ne fut pas du tout surprise et se laissa facilement approcher. Mais Elisabeth Dodd, bien que de haute société, et Pilar de Torres, très sensuelle, jouaient toutes deux un jeu de chat et de souris, s’écartant légèrement à son passage.
Aucune des trois femmes ne dégageait cette odeur métallique inquiétante – celle-ci semblait bien spécifique aux stewards.
L’atmosphère de fête tourbillonnait autour d’eux. Il était 22h30, la nuit était bien avancée, et les invités étaient passablement éméchés. Les corps se frôlaient, la musique était intense, l’orchestre déchaîné.
Roy se sentait parfois observé, ce qui était compréhensible suite au courrier menaçant qu’il avait reçu. Il savait qu’un maître-chanteur se trouvait parmi les passagers.
« J’ai besoin de faire une petite pause dans mes danses, juste le temps de me rafraîchir, » annonça-t-il en sortant ostensiblement de la salle, prétextant aller aux toilettes pour voir si quelqu’un le suivrait.

L’approche de Reginald Fenster
Pendant ce temps, Cordélia observait la fête depuis son fauteuil club en cuir de Havane. Elle tenait son verre – elle ne savait plus si c’était le quatrième ou le cinquième, elle ne comptait vraiment plus.
Cette ambiance lui rappelait de doux souvenirs des soirées à l’université, quand elle fréquentait Oxford – ses premières descentes d’alcool s’étaient passées dans les bibliothèques plutôt que dans les salons parisiens.
Elle entendit des bruits de pas s’approchant vers elle. Elle vit un homme élégant, comme une apparition blonde et glacée qu’elle avait aperçu plus tôt en discussion avec le capitaine puis avec le comte. Reginald Fenster s’approchait avec deux coupes de champagne et un sourire qui attirait l’attention.
« Lady Russell, n’est-ce pas ? »
Il lui tendit la main pour qu’elle lui permette le baisemain, lui offrit une coupe de champagne et demanda : « Vous permettez ? Je peux vous tenir compagnie ? »
« Très bien. Pour vous dire la vérité, j’étais sur le point de baisser les rideaux. Mais je peux vous accorder quelques minutes. »
« Ce serait vraiment dommage que vous nous quittiez ce soir. La soirée ne fait vraiment que commencer, apparemment. Écoutez, pardonnez mon audace, mais je ne pouvais pas laisser une femme de votre érudition boire du Krug ordinaire. »
Il posa devant elle une nouvelle coupe. Daniel Kelly se tenait à côté avec un petit plateau en argent et une bouteille de Dom Pérignon 1921.
Sans même le goûter, l’odeur suffit à Cordélia pour reconnaître un champagne d’exception. Mais ce qui la surprit dans la conversation, c’est qu’il ait glissé « une femme de votre érudition ».
« Je vous remercie pour votre délicate intention, monsieur Fenster. Mais… nous ne nous sommes pas vraiment présentés, et je vois que vous connaissez mon nom. »
« Oui, Volkonsky… Nous faisions deux vieilles mauvaises langues autour des invités. Et il a glissé votre nom. Je suis le chef de la sécurité personnelle de monsieur Dragomir. »
« Ah, vraiment ? Est-il besoin de sécurité dans un zeppelin suspendu à des milliers de mètres d’altitude ? »

Les connaissances inquiétantes
« Si vous saviez… Je sais beaucoup de choses sur les gens qui sont présents dans ce lieu, et c’est mon métier. Par exemple, je sais que vous avez publié trois monographies assez saisissantes sur des cultes anciens. »
Cordélia fut interloquée : « Le chef de la sécurité d’un zeppelin lit des monographies universitaires dont le public doit se limiter à une centaine d’hurluberlus ? »
« Vous savez, monsieur Dragomir est un grand collectionneur. Il me charge parfois de vérifier l’authenticité des personnes qui fréquentent le Luthier. J’ai dû procéder à quelques vérifications, et ce qu’il en est aussi, c’est que je suis assez sensible à certaines de vos recherches. Je les connaissais auparavant. Peut-être que vous n’arrivez pas à resituer mon nom. »
« Je ne veux pas paraître vulgaire et encore moins grossière, mais non, votre nom ne me dit rien. Et dans quelles circonstances vous êtes-vous intéressé à mes travaux ? »
Fenster commença à remplir son verre, et Cordélia le laissa faire, intriguée par cet homme qui en savait manifestement beaucoup trop sur elle…
Les révélations sur la collection de Dragomir
Fenster remarqua le regard de Cordélia et son sourire s’élargit : « Monsieur Dragomir possède une bibliothèque extraordinaire dans son château des Carpathes. »
Il sortit une cigarette : « Je peux ? »
« Décidément, nous sommes dans un roman gothique. Un mystérieux monsieur Dragomir, une bibliothèque d’ouvrages confidentiels et un château dans les Carpathes. »
« Oui, je vois tout de suite votre imagination qui s’enflamme. Je vois où vous voulez en venir. Vous avez tout ce qu’il faut dans ce zeppelin pour jouer le rôle d’innocente vierge. Enfin, j’ignore si ces ravissantes demoiselles sont aussi innocentes et vierges que ça. Je me suis aussi posé la question. »
La collection mystérieuse
« Vous savez, je pense que vos travaux pourraient intéresser fortement monsieur Dragomir. Il possède des manuscrits qu’il détient du Vatican. Des manuscrits qui ont ‘disparu’. »
Il fit des guillemets avec ses doigts.
« Il possède aussi, à ma connaissance, des tablettes acadiennes qui n’ont jamais été traduites. Il a même, une fois, envoyé à Alexandrie pour aller récupérer des papyrus, disons, assez controversés. »
Il se pencha en avant : « Ce sont des choses… Je pense que monsieur Dragomir apprécierait énormément si vous seriez en mesure d’identifier leur authenticité. »
« Avec plaisir. Si je peux être d’une utilité quelconque à ce monsieur, je le ferais bien volontiers. Dans la limite de mes capacités, bien entendu. »
L’interrogatoire déguisé
« Très bien. J’avais juste une question purement technique pour une personne dont c’est le métier. Comment pouvez-vous vous assurer qu’un document comme un papyrus peut être falsifié ? »
« Tout à fait. La qualité de la matière, l’analyse au microscope, l’analyse des poussières peut nous renseigner également. »
« Et l’encre peut-elle être un facteur ? »
Il remplit à nouveau son verre : « Bien sûr. Appréciez-vous ce champagne ? Il est quand même délicieux. »
« Il est délicieux, mais comme je vous l’ai dit, je doute que mon palais d’Anglaise distingue un champagne d’un autre. Je suis plus habituée à la bière. »
L’insistance sur l’encre
« J’avais juste une question par rapport à… Je vous promets, je ne vous importune plus. Certainement, nous allons nous recroiser demain. C’est quand même une question qui arrive à m’obséder. Vous m’avez parlé de faux, vous m’avez dit la texture, ce genre de choses. Est-ce que l’encre peut être quelque chose de révélateur ? »
« Oui, bien sûr. À quoi pensez-vous ? Y a-t-il des indices dans les matériaux utilisés ? Est-ce que les Égyptiens utilisaient de l’encre de seiche ? »
« Il ne me semble pas. J’ai pu avoir entre les mains de l’encre de seiche. Il y a comme une odeur très particulière. Un reflet assez distinctif. Quelque chose d’assez… C’est brutal, mais des papyrus ont été écrits il y a quatre ou cinq mille ans. Juste avec de l’encre de seiche, je doute qu’elle en conserve l’odeur. »
La révélation de Fenster
« Très bien. Écoutez, je suis vraiment désolé de vous importuner avec ça, mais c’est d’ailleurs pour ça que je suis à bord. »
Sa voix baissa, prenant un ton conspirateur.
« Mais pas juste à bord pour me rencontrer tout de même. Est-ce qu’il existe des manières beaucoup moins détournées de procéder ? »
Fenster parut perturbé par cette remarque. Cordélia rougit : « Je voulais dire par là, monsieur… Rappelez-moi votre nom. »
« Réginald Fenster. »
« Fenster. Je voulais dire par là, monsieur Fenster, que si vous-même ou votre patron vouliez m’aborder, il suffisait de me contacter par la voie épistolaire. J’aurais répondu bien volontiers à toutes ces questions. »
Les craintes de Dragomir
« En fait, monsieur Dragomir est assez inquiet. Il craint que certains passagers présents ici ce soir ne soient pas ce qu’ils prétendent être. Je suis désolé d’avoir effectué ces travaux de vérification. Vous savez, dans la bonne société, les gens qui prétendent être ce qu’ils ne sont pas sont légion. Regardez-moi ce type qui court après ce petit trône de noblesse. »
« Il ignore que ce baron qu’il peut acheter n’appartiendra jamais à ce monde-là. »
Il détacha son regard : « Il est juste là. Il est à notre table. »

L’interruption de Sylvanus
Soudain, un bruit de verre cassé retentit à un mètre de leur table. Sylvanus venait justement, par une maladresse certainement calculée, de casser son verre de champagne.
« Bon sang, que je suis maladroit ! »
Sa maladresse sembla douteuse à Cordélia, qui comprit qu’il marquait sa présence volontairement.
« Écoutez, monsieur Fenster, merci pour l’intérêt que vous me portez. Rappelez-moi le nom de votre patron ? »
« Monsieur Dragomir. »
« Dites à monsieur Dragomir que je serais ravie de m’entretenir demain avec lui de cette histoire de papyrus. »
Fenster se leva, et à ce moment-là, un détail attira l’attention de Sylvanus et Cordélia. Ils virent distinctement Roy traverser la pièce vers le boudoir.
Le comte Volkonsky n’avait pas bougé de sa place en bout de table. Sa main restait sur sa mallette, son verre demeurait vide.
À cet instant, Lady Wilmot s’approcha vers lui, rouge d’alcool et d’excitation. Elle se planta directement devant lui et cria :
« Comte ! Vous ne pouvez pas rester là comme une gargouille de cathédrale ! C’est mon engagement, mon dernier ! Alors trinquez au moins à ma santé ou à ma folie ! »
Elle lui tendit une coupe pleine.
Le comte regarda la coupe. Puis, avec une lenteur qui ressemblait à de la résignation, il tendit la main. Un phénomène extraordinaire se produisit : ses doigts effleurèrent le cristal et ils eurent l’impression que le verre lui brûlait la main. Cela le répugnait de toucher ne serait-ce qu’une goutte d’alcool.
Il leva le verre à peine un centimètre, pas plus : « À votre bonheur, madame. »
Sa voix était comme un souffle glacé.

Le mouvement mystérieux de Pilar
À cet instant, Pilar abandonna Lorenzo en plein milieu d’une danse et traversa la piste.
C’est au moment où elle se déplaçait que Roy traversait la pièce vers le boudoir. Ils se croisèrent, et Roy sentit comme un frôlement au niveau de sa main…
L’espace d’un instant, au moment où elle le toucha, Roy ressentit quelque chose d’étrange…
Au moment du frôlement, Roy ressentit quelque chose d’extraordinaire et d’inquiétant. Il se sentit défaillir, son souffle s’arrêta, sa tête se mit à tourner.
« Je ne suis pas bien. J’ai peut-être trop bu, » pensa-t-il.
Mais c’était bien plus que cela. Le contact avec Pilar de Torres n’avait duré qu’une ou deux secondes, mais immédiatement après, Roy eut la tête qui tournait et ne se sentit vraiment pas bien. Il voyait le décor autour de lui bouger, entendait les voix se déformer, les rires au loin. Il avait juste l’impression de ne plus être là.
Roy continua son idée initiale de sortir vers le couloir, mais il n’entendait plus que des voix déformées autour de lui. Il ne voyait que des ondes, que des silhouettes – vraiment, cela n’allait pas du tout. Il était toujours dans la pièce principale mais tentait de se diriger vers la porte.
Cordélia et Sylvanus remarquèrent tous deux l’état de Roy. Cordélia vit qu’il n’était pas bien – elle ne savait pas pourquoi dans le détail, mais le voyait juste tituber légèrement.
Quand elle se leva, elle tituba elle-même et dit à Fenster : « Oula, je crois que ce champagne me monte un petit peu à la tête. Fenster, je dois vous quitter. Transmettez ma proposition à monsieur Dragomir. »
Elle se dirigea vers Roy, inquiète : « Je crois que c’est pire que ça. Je pense qu’on a mis quelque chose dans mon verre. »

La conversation cruciale : Pilar et Volkonsky
Pendant ce temps, Sylvanus observait une scène capitale. Pilar était en pleine conversation avec le comte Volkonsky. Le comte se raidissait d’une manière imperceptible à l’approche de Pilar. Avec la musique et l’agitation générale, elle tentait le coup.
Le comte s’était fermé à l’approche de Pilar – son visage était devenu sévère, hyper-tendu. Pilar de Torres s’était assise en face de lui et lui murmurait quelque chose. Elle souriait, mais lui restait imperturbable.
Il y avait juste quelque chose qui attira l’attention de Sylvanus : il entendit distinctement le mot « discrétion ». Pilar répétait exactement ce mot-là avec un air narquois.
Elle se pencha, alluma une cigarette – de longues cigarettes de tabac turc – puis toucha le bras du comte Volkonsky et pointa son index vers la mallette.
Sylvanus, faisant mine de ramasser les morceaux de verre de son accident pour éviter que quelqu’un se blesse, se leva et fit le tour de la table pour s’approcher discrètement de Daniel Kelly et tenter d’écouter la fin de leur conversation.
L’ambiance était électrique – les gens étaient complètement ivres et ne calculaient plus du tout ce qu’ils faisaient. La seule chose que Sylvanus entendit clairement fut :
« Qu’y a-t-il dans votre mallette, comte ? »

Le comte se tourna mécaniquement vers elle. Leurs regards se croisèrent, et quelque chose vacilla dans les yeux glacés de Volkonsky. Ce n’était pas de la peur – plutôt de la confusion ou de l’attraction. Il y avait quelque chose qu’il n’avait pas l’air de comprendre lui-même.
La seule chose que dit le comte Volkonsky fut : « Je ne comprends pas… ce qu’il y a dans ma mallette… des souvenirs. »
Il dit cela d’une voix monocorde, comme s’il était sous influence.
« Des souvenirs… » Pilar sourit pour la première fois d’un sourire sublime mais légèrement carnassier.
« Mais les souvenirs sont parfois plus dangereux que les secrets. Et les secrets, on peut les enterrer. Les souvenirs, eux, ils remontent. Toujours. Comme les noyés. »
Elle posa sa main sur la table à quelques millimètres de la sienne, sans le toucher. Il y eut quelque chose qui se passa entre eux. Le comte ne retira pas sa main. Il devrait. Il le savait. Mais il ne le faisait pas.

La fête dégénère
Roy confia à Cordélia qu’il ne se sentait pas bien et avait l’impression qu’on avait versé quelque chose dans son verre. Il essayait de reconstituer ses souvenirs, et son attention était immédiatement attirée par Pilar de Torres, puisque c’était à son contact qu’il avait ressenti ce malaise.
Roy prit un grand verre d’eau sur la table pour essayer d’éclaircir ses idées, se mouillant même le visage malgré le manque d’élégance de ce geste.
Autour de lui, la fête dégénérait de manière magnifique. Lady Wilmot avait ôté ses chaussures et dansait pieds nus sur le tapis persan. Lorenzo jonglait avec trois coupes vides.
Roy regardait ce spectacle comme si son esprit avait quitté son corps – il ne se sentait plus maître ni de sa mobilité ni du reste. Avec difficulité, il tenta de reprendre le contrôle en se concentrant sur des souvenirs sans rapport avec la situation actuelle, se refaisant le fil des événements survenus en Égypte.
Quand Roy parvint enfin à se concentrer, son attention se porta vers Pilar de Torres. Il la vit claquer des doigts. Daniel Kelly s’approcha avec un plateau, resservit du champagne au comte et à Pilar. Elle trinqua avec Volkonsky.
Mais le comte semblait complètement subjugué. Son regard était perdu dans le vide, et il avait l’air légèrement ivre – comme s’il avait bu dix coupes de champagne, alors qu’il n’en avait bu qu’une seule gorgée.
Quelque chose avait changé en lui. Sa main n’avait toujours pas lâché sa mallette, ses doigts étaient toujours crispés, mais ils n’étaient plus tendus – ils étaient juste posés.
Pilar était à côté de lui, fumant sa longue cigarette noire.
Roy s’approcha de Volkonsky : « Que dites-vous, comte ? Vous m’avez l’air peut-être légèrement enivré. Souhaitez-vous que je vous raccompagne jusqu’à votre chambre ? »
Pilar le regarda, l’air assez surprise par cette interruption…
Roy ignora complètement Pilar, ne regardant que le comte. Volkonsky ne lui répondit même pas – il fixait le vide, dans un état second troublant.
« Eh bien, vous me semblez fatigué. Je souhaitais juste vous proposer mon aide pour vous ramener, vous et vos affaires, en sûreté dans votre chambre. »
Quand Roy essaya de le prendre par le bras pour voir sa réaction, le comte se détacha de lui, mais le regarda enfin.
« Je pense que monsieur King a donné un excellent conseil au comte. Mais… je vous prie de me pardonner, monsieur King. Je souhaitais juste terminer ma conversation avec monsieur Volkonsky, avec le comte. »
Pilar fumait sa cigarette avec un calme inquiétant.
« Ah, j’espérais avoir une conversation avec vous, mais je ne voulais pas vous importuner, madame de Torres. »
Elle le regarda intensément, les yeux plissés.
Roy réussit à déceler des détails révélateurs : le comte avait desserré sa cravate d’un centimètre, quelque chose d’à peine visible. Et soudain, la mallette glissa de ses genoux vers sa cuisse.
Roy la rattrapa immédiatement. Cela réattira l’attention du comte, mais Pilar effectua aussi un mouvement au même moment, sa main frôlant celle de Roy.
Sachant maintenant l’effet du contact de Pilar, Roy évita élégamment d’être touché physiquement par elle tout en rattrapant la mallette. Il réussit cette manœuvre délicate, s’écartant et rendant la mallette au comte.
Le comte Volkonsky se leva, choqué, et tendit ses mains pour récupérer sa mallette. Roy sentit qu’il était très nerveux.
« Oui, madame de Torres, je crois que votre beauté a fait tourner plus d’un esprit ce soir. Et je crois vraiment que le comte est épuisé. Je suis certain que vous pourrez reprendre votre conversation demain, mais voyez son état. De toute façon, il ne sera pas un parfait gentleman et ne sera même pas en mesure de vous écouter comme votre voix et votre intelligence le méritent. Allez, comte, je vais vous ramener. »
Roy aida vraiment le comte à se relever, le soutenant physiquement.
Heinrich s’approcha immédiatement : « Il se passe quelque chose ? »
« Oui, le comte Volkonsky semble fatigué. Je le ramène à sa chambre. Vous pouvez nous accompagner si vous le souhaitez. »
« Ne vous donnez pas cette peine. »
Heinrich claqua simplement des mains : « Daniel va vous accompagner. »
Il fit un signe et Daniel Kelly s’approcha : « Vous m’aidez ? » Il prit un bras du comte pour l’escorter.
Roy fit très attention que Daniel ne touche à aucun moment la mallette, que le comte tenait toujours fermement.
Lester Shaw s’approcha également : « Vous êtes sûr ? Je peux tout à fait m’en occuper. »
« Non, non, je tiens à être un parfait gentleman jusqu’au bout. »
Les deux stewards escortèrent finalement Roy et le comte en direction des chambres.

Le charme de Pilar
Au moment où le comte s’apprêtait à quitter la pièce, Pilar de Torres s’approcha de Roy. Quelque chose d’assez inhabituel se produisit – son visage était apaisé, amical.
Pilar murmura quelque chose dans l’oreille de Roy. C’était très rapide, Roy eut du mal à l’interpréter et à comprendre ce qui se passait. Mais c’était comme une caresse très douce. Il sentit son souffle envahir littéralement sa nuque.
C’était comme s’il se sentait léger. Mécaniquement, il traversa la pièce. Il ne faisait plus attention au discours environnant. Il voyait Kelly à côté de lui qui lui parlait, mais ne faisait même plus attention à ce qu’il disait. Lester Shaw les escortait également.
Cordélia assista à la scène depuis le salon. Dans une pièce où des gens dansaient dans tous les sens, avec un chaos ambiant impossible et une musique à fond, elle ne vit que la porte s’ouvrir et la silhouette de Roy disparaître.
Elle avait d’abord vu Roy se déplacer vers le comte Volkonsky parce que ce dernier ne se sentait pas bien. Il y avait eu une conversation, puis à un moment où Roy escortait le comte, Pilar de Torres s’était approchée de lui à nouveau.
Au contact, juste quand Pilar s’était penchée vers lui pour lui murmurer un mot dans l’oreille, Cordélia l’avait vu légèrement perturbé. Sa silhouette disparut, encadrée par les serveurs, tenant le comte. La porte se referma et il venait de disparaître.
Pilar de Torres n’était pas partie avec eux. Elle était restée dans la pièce, s’asseyant tranquillement pour boire sa coupe de champagne tout en fumant une cigarette.
Elle se retrouvait seule au milieu de la vingtaine d’autres voyageurs qui continuaient leur fête effrénée, maîtresse de la situation qu’elle venait de manipuler avec une habileté consommée.

Les dernières conversations
Dans le couloir, Cordélia suivait un peu pour aller dans sa chambre. Pour elle, la situation semblait simple : l’Espagnole lui inspirait quelques soupçons, certes, mais elle n’avait vu que des gens manifestement ivres.
Elle avait elle-même bien bu pendant la soirée et, agrippant la poignée de sa porte de manière difficile, elle se disait que les autres avaient encore plus bu qu’elle. Une bonne nuit remettrait tout le monde d’aplomb.
Ce qu’elle voyait dans la pièce, c’étaient juste des silhouettes et des voix un peu fortes. Avec le chaos ambiant, elle se dit que sa résistance était arrivée au bout – cela faisait longtemps qu’elle avait envie d’aller se coucher.
La seule chose qu’elle retint fut cette silhouette en train de disparaître : « C’est gentil de la part de Roy d’accompagner le comte jusque dans sa chambre, parce que visiblement, il est très, très éméché. »

L’ultime avertissement de Sylvanus
L’alerte à Fenster
Seul Sylvanus restait lucide. Quand il vit tout cela, il s’approcha de Reginald Fenster et lui murmura :
« Je viens de voir le comte Volkonsky quitter le salon. »
« Oui, il a trop bu. »
« Il n’a pas bu une seule goutte d’alcool de la soirée. »
« Vous êtes sûr ? »
« Oui. En tant qu’agent de sécurité, je pense que vous feriez bien de vous inquiéter de la situation, si vous voulez me permettre. »
Fenster regarda autour de lui et se leva, l’air préoccupé.
« Il serait regrettable que la mallette que transporte monsieur Volkonsky et qui est à l’usage exclusif et destination exclusive de monsieur Dragomir soit endommagée ou subtilisée par surprise lors de cette soirée. Vous ne croyez pas ? »
« Ne vous inquiétez pas. Je l’ai à l’œil. Je sais qu’il est en très bonne compagnie. Il n’y a pas de souci. »
Épilogue : Les Masques tombent dans les airs
Cette première soirée à bord du dirigeable Luthier avait révélé des vérités bien plus troublantes que la première. Loin d’être un simple voyage de luxe vers l’Amérique, cette odyssée aérienne se transformait en un jeu d’échecs mortel où chaque personnage dissimulait des pouvoirs et des intentions secrètes.
Les révélations majeures
Pilar de Torres s’était révélée être bien plus qu’une simple actrice déchue. Sa connaissance troublante du comte Volkonsky et sa capacité à le subjuguer soulevaient des questions sur ses véritables motivations.
Le comte Volkonsky et sa mystérieuse mallette étaient devenus l’enjeu central de la soirée. Ses « souvenirs » transportés dans ce coffret, destinés à Dragomir, avaient attiré l’attention dangereuse de forces qui dépassaient le simple vol.
Roy avait découvert à ses dépens les effets déstabilisants de Pilar.
Les mystères persistants
Les stewards du Luthier continuaient de dégager cette odeur métallique troublante qui évoquait des souvenirs d’enfance enfouis. Leur comportement étrange et leur attention particulière portée aux investigateurs suggéraient qu’ils n’étaient pas de simples employés.
Reginald Fenster, l’agent de sécurité de Dragomir, avait révélé des connaissances académiques suspectes et un intérêt marqué pour les travaux de Cordélia sur les cultes anciens. Son rôle dépassait manifestement celui d’un simple garde du corps.
L’étau qui se resserre
Alors que la nuit s’installait définitivement et que le Luthier poursuivait sa course vers l’Amérique, nos trois investigateurs se retrouvaient séparés et vulnérables. Cordélia regagnait sa chambre, épuisée et inconsciente du danger. Roy accompagnait le comte vers sa cabine, escorté par les mystérieux stewards. Sylvanus restait seul dans le salon, ayant tenté d’alerter Fenster mais voyant ce dernier disparaître à son tour vers les quartiers privés.
L’héritage de l’Égypte
Les horreurs qu’ils avaient fuies en Égypte semblaient les avoir suivis dans les cieux. Les Masques de Nyarlathotep continuaient leur œuvre destructrice, utilisant maintenant les confins luxueux d’un dirigeable comme théâtre de leurs manipulations.
L’appel au secours de Jackson Elias depuis le Mexique prenait une dimension nouvelle : était-ce vraiment un appel à l’aide, ou un piège savamment orchestré pour attirer nos investigateurs vers leur perte ?
L’aube incertaine
Tandis que le dirigeable traversait la nuit européenne, se dirigeant vers l’Allemagne puis l’Angleterre avant de franchir l’Atlantique, une question demeurait : qui, parmi les passagers et l’équipage du Luthier, était réellement ce qu’il prétendait être ?
La mallette du comte Volkonsky, le charme de Pilar de Torres, les connaissances secrètes de Fenster et les étrangetés du personnel naviguant formaient un puzzle dont les pièces commençaient à s’assembler en une image terrifiante.
L’aube révélerait-elle la vérité sur ces mystères, ou nos investigateurs seraient-ils définitivement pris dans les filets de forces qui les dépassaient ?


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