Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach
« La justice est aveugle, dit-on. À Kemperbad, j’ai découvert que c’était littéralement vrai — et que ce n’était pas une métaphore rassurante. »

Le palais de justice — Ou comment se sentir comme une crotte de chien sur du marbre blanc
Le lendemain matin, nous nous rendîmes au Palais de Justice pour les formalités préliminaires.
Par les formalités de Sigmar, comme je détestais ce mot. « Formalités ». Ça sentait le papier moisi, l’encre séchée, et les heures perdues à attendre dans des couloirs pendant que des gens importants décidaient de votre sort en griffonnant sur des parchemins.
Mais je n’avais pas le choix. La Gravine y allait, donc j’y allais. C’était aussi simple que ça.
Et là, je dois vous décrire ce bâtiment — car il mérite d’être décrit. Ne serait-ce que pour expliquer pourquoi je me suis senti aussi à ma place qu’un cochon dans une cathédrale.

Le temple de marbre — Ou l’art d’écraser le petit peuple
Une petite volée de marches menait de la place principale à l’entrée.
Des marches de pierre blanche. Si propres. Si lisses. Si manifestement conçues pour que des gens comme moi — des gens avec des bottes crottées et des origines douteuses — se sentent coupables de les fouler.
Je regardai mes pieds.
Puis je regardai les marches.
Puis je regardai à nouveau mes pieds.
Par les semelles de Sigmar, j’allais laisser des traces. J’allais salir ce marbre immaculé avec mes bottes de paysan du Stirland, et quelqu’un allait me crier dessus, et on allait me jeter dehors, et—
« Caporal, » dit Ashkarûn derrière moi, « vous bloquez le passage. »
Je montai les marches.
Au sommet nous attendait une paire de portes en bois massif qui auraient pu servir de pont-levis pour un château de taille moyenne. Hautes de trois hommes au moins. Ornées de vitraux représentant les armoiries de Kemperbad — un tonneau et une balance, parce que dans cette ville, le commerce et la justice étaient apparemment la même chose.
Ces portes s’ouvrirent sur un hall qui me coupa le souffle.
Et pas dans le bon sens.
Le sol était en marbre blanc. Les murs étaient en marbre blanc. Les colonnes — épaisses comme des chênes centenaires, sculptées de feuilles d’acanthe et de symboles que je ne comprenais pas — étaient en marbre blanc. Tout était blanc, brillant, immaculé, et me regardait de haut avec ce mépris silencieux que les bâtiments réservent aux gens qui n’ont pas les moyens de s’y trouver.
L’écho de nos pas résonnait contre les murs.
Clac. Clac. Clac.
On aurait dit que le bâtiment lui-même comptait nos pas. Qu’il nous jugeait déjà. Qu’il murmurait : « Regardez ces intrus. Regardez ces petites gens qui osent fouler mon sol sacré. »
Je me sentais comme une tache de graisse sur une nappe de soie.
(Note sur l’architecture : les bâtisseurs de ce palais savaient exactement ce qu’ils faisaient. Chaque colonne, chaque dalle, chaque fichu reflet de lumière sur le marbre était conçu pour vous rappeler que vous n’étiez rien. Que vous étiez un grain de poussière face à la majesté de la Loi. Que si la Justice décidait de vous écraser, vous seriez écrasé, et personne ne retrouverait même vos restes dans les rainures du carrelage.)
(Note personnelle : ne pas vomir sur le marbre. Ne pas vomir sur le marbre. Ne PAS vomir sur le marbre.)

Les habitants du palais – Ou la faune judiciaire dans son habitat naturel
De chaque côté du hall, des pièces accueillaient le personnel du palais.
Un portier à l’air revêche — le genre d’homme qui avait dû sourire une fois dans sa vie et qui avait trouvé l’expérience tellement désagréable qu’il avait juré de ne jamais recommencer.
Trois greffiers courbés sur leurs pupitres, griffonnant sans lever les yeux. Ils ressemblaient à des rats — des rats savants, certes, mais des rats quand même. Leurs plumes grattaient le parchemin avec ce bruit agaçant qui vous donne envie de hurler. Ils ne nous regardèrent pas. Nous n’existions pas. Nous n’étions que du bruit de fond dans leur symphonie de paperasse.
Et quelques soldats en livrée de la ville, affectés à la protection du palais. Ils s’ennuyaient ferme. Je reconnaissais cet ennui — cet ennui particulier des gardes qui n’ont rien à garder et qui comptent les heures jusqu’à la relève. L’un d’eux bâilla si fort que je vis ses amygdales.
Au centre du hall, un grand escalier de pierre montait vers les étages supérieurs.
Là-haut, m’avait-on dit, siégeaient les juges.
Les magistrats.
Ceux qui allaient décider de notre sort.
Les magistrats — Ou pourquoi la justice est vraiment aveugle (et pas dans le sens noble du terme)
J’avais entendu parler d’eux, bien sûr.
Dans les tavernes de Kemperbad, on ne parlait que de ça — entre deux gorgées de brandy et trois ragots sur les voisins. Les magistrats. Les trois piliers de la justice locale. Les arbitres suprêmes de cette ville franche où l’or parlait plus fort que le sang.
Et ce que j’avais entendu ne me rassurait pas.

Hannes Richter, d’abord.
Le doyen. Le jovial. Celui qui présidait les audiences avec un sourire de grand-père bienveillant et des plaisanteries qui faisaient rire tout le monde — sauf les accusés, généralement.
Il avait la soixantaine bien sonnée, mais s’obstinait à teindre ses cheveux dans le vain espoir de paraître plus jeune. Le résultat, d’après ceux qui l’avaient vu de près, était une tignasse d’un noir si artificiel qu’on aurait dit qu’il s’était trempé la tête dans un encrier. Ou dans du goudron. Ou dans le désespoir d’un homme qui refuse d’accepter que le temps passe.
On disait qu’il était honnête — pour un juge de Kemperbad.
Ce qui voulait dire qu’il ne se laissait pas acheter pour moins de cinquante couronnes d’or.
(Note cynique : cinquante couronnes. C’était plus que ma solde de trois ans. La justice avait un prix, et ce prix était hors de ma portée.)

Hanna Anwalt, ensuite.
La magistrate. La femme de loi. Celle dont le nom signifiait littéralement « avocate » en vieux reikspiel — un nom prédestiné, ou une ironie cruelle du destin, selon le point de vue.
Elle était presque aveugle.
Presque aveugle.
Par les yeux de Sigmar, je n’inventais rien. La deuxième magistrate de Kemperbad, celle qui allait juger notre affaire, celle qui allait décider si Loupiot vivait ou mourait, ne voyait pas plus loin que le bout de son nez. Et encore — son nez devait être flou.
Elle se reposait entièrement sur son assistant pour tout. Pour lire les documents. Pour identifier les témoins. Pour se déplacer sans se cogner dans les colonnes de marbre.
Ce qui nous amenait au troisième larron.

Gerhard Urteil.
L’assistant-magistrat. L’homme de l’ombre. Celui dont le titre officiel disait « assistant » mais dont le pouvoir réel était… eh bien, c’était compliqué.
En théorie, Urteil était puissant. Il avait accès à tous les dossiers, toutes les audiences, toutes les délibérations. Il murmurait à l’oreille des deux autres magistrats. Il préparait les verdicts avant qu’ils soient rendus.
En réalité ?
En réalité, il n’était rien de plus que les yeux, les oreilles, et l’homme à tout faire d’Anwalt.
Sa chienne de compagnie, avait ricané un ivrogne dans une taverne. Sauf qu’au lieu de rapporter des bâtons, il rapporte des condamnations.
Je ne savais pas si c’était rassurant ou terrifiant.
Probablement les deux.
(Note sur la justice aveugle : on dit que la justice est aveugle pour symboliser son impartialité. À Kemperbad, j’ai découvert que c’était littéralement vrai — et que ça n’avait rien à voir avec l’impartialité. Ça avait à voir avec une vieille femme qui ne voyait pas qui elle jugeait et qui s’en remettait à un assistant dont personne ne savait vraiment pour qui il travaillait. Par les paradoxes de Sigmar, dans quel merdier nous étions-nous fourrés ?)

Les cellules — Ou le rappel de ce qui nous attend si ça tourne mal
Des passages ornés de boiseries conduisaient aux deux salles d’audience.
Et au fond de chacune, une petite porte.
Je la remarquai immédiatement. Pas parce qu’elle était impressionnante — au contraire, elle était petite, discrète, presque invisible entre deux colonnes de marbre. Mais parce que je sentais ce qu’il y avait derrière.
Les cellules.
Je les sentais plus que je ne les voyais. Cette odeur de paille moisie et de désespoir qui filtrait sous la porte. Ce silence particulier des endroits où l’on enferme les gens qu’on a décidé d’oublier.
Les cellules où l’on enfermait les accusés en attendant le verdict.
Loupiot aurait pu croupir là-dedans. Si nous n’avions pas joué nos cartes correctement à Nuln. Si la Gravine n’avait pas pris sa défense. Si Ashkarûn n’avait pas usé de sa langue d’argent pour nous sortir du pétrin.
Ashkarûn aussi aurait pu y finir. Pour complicité. Pour témoignage suspect. Pour le simple crime d’être étranger dans un pays qui n’aimait pas les étrangers.
Et moi ?
Si le procès tournait mal — vraiment mal — est-ce qu’on m’y jetterait aussi ? Comme complice ? Comme témoin gênant ? Comme caporal qui en savait trop sur des choses qu’il n’aurait jamais dû voir ?
Je n’étais pas accusé. Pas officiellement.
Mais dans une ville où la justice s’achetait comme du poisson au marché, les accusations pouvaient surgir de nulle part. Un mot de travers. Un regard mal interprété. Un ennemi qui graisse la bonne patte.
Et hop.
Derrière la petite porte.
Dans la paille moisie.
À attendre un verdict qui ne viendrait peut-être jamais.
(Note terrifiante : la paille des cellules sentait probablement moins mauvais que mes chaussettes. Mais c’était une maigre consolation face à la perspective de pourrir dans un cachot de Kemperbad pour le restant de mes jours.)

L’affaire — Ou le résumé des hostilités tel que les commères le colportent
Dans les rues de Kemperbad, on ne parlait que de ça.
Le procès. Le duel judiciaire. L’affaire von Dammenblatz contre la Gravine de Nuln.
Partout où j’allais — que ce soit pour accompagner la Gravine, pour explorer la ville, ou simplement pour trouver une taverne où noyer mes angoisses dans le brandy local — les conversations tournaient autour de la même chose.
Et quelle affaire, mes amis. Quelle affaire.
Permettez-moi de vous résumer les faits — non pas tels que je les comprenais, car je ne comprenais qu’un mot sur trois du charabia juridique que les avocats déversaient comme de la diarrhée verbale — mais tels que les commères de Kemperbad les colportaient de bouche en bouche, de taverne en taverne, de lavoir en lavoir.
L’accusateur ?
Un certain Baron Eberhardt von Dammenblatz.
Un nom à coucher dehors, comme tous les noms de nobles qui se prennent trop au sérieux et qui ont besoin de trois syllabes minimum par particule.
Les commères le décrivaient comme « jeune, beau, et assoiffé de vengeance ». Les hommes des tavernes ajoutaient « riche comme Crésus et con comme un balai ». Les femmes soupiraient en parlant de ses yeux bleus et de sa mâchoire carrée, ce qui me donnait envie de vomir dans ma bière.
Moi, je le voyais autrement.
Un fils à papa. Un héritier gâté. Un petit noble de Wissenberg qui n’avait pas digéré la mort de son paternel et qui comptait bien faire payer quelqu’un — n’importe qui — pour apaiser sa bile.
Et c’est là que ça me frappa.
Comme un coup de poing dans le ventre. Comme une brique sur le crâne. Comme une révélation qu’on aurait dû avoir depuis le début mais qu’on avait été trop crétin pour voir.
L’homme de jade.
Le commanditaire invisible. Le tireur de ficelles. Celui qui avait engagé Alrela et ses complices à l’Auberge des Trois Plumes. Celui qui avait fait scier la corde de Bruno. Celui qui nous poursuivait depuis Nuln avec la ténacité d’un créancier et la patience d’un araignée.
C’était lui.
Eberhardt von Dammenblatz.
Le fils qui voulait venger son père.
Par les évidences de Sigmar, comment avais-je pu être aussi aveugle ? Plus aveugle que la magistrate Anwalt elle-même ?
Tout prenait sens maintenant. Les assassins de l’auberge. Le sabotage de la nacelle. Les regards dans la foule. Les pièges qui se refermaient autour de nous comme les mâchoires d’un loup autour d’un lapin particulièrement stupide.
Ce n’était pas une série de coïncidences malheureuses.
C’était une campagne. Une guerre. Une vendetta menée avec méthode et avec moyens par un homme qui avait juré notre perte.
(Note rageuse : et nous, comme des imbéciles, nous avions marché droit dans sa gueule. Nous étions venus à Kemperbad — son terrain, ses alliés, ses juges achetés — pour nous faire juger par des magistrats dont l’un teignait ses cheveux, l’autre ne voyait goutte, et le troisième n’était qu’un larbin. Par les stratégies de Sigmar, nous étions vraiment dans la merde.)

L’accusée ?
La Gravine Maria Ulrike von Liebwitz d’Ambosstein.
Nièce de la Grande Comtesse Emmanuelle Ière, électrice de Nuln.
Ma dame. Ma suzeraine. Celle dont le sourire pouvait faire fondre les cœurs et dont le regard pouvait geler les âmes — parfois en même temps, ce qui était assez perturbant.
Elle était accusée d’avoir provoqué — directement ou indirectement — la mort du Baron Otto von Dammenblatz, père du susmentionné Eberhardt.
Et comment le Baron Otto était-il mort, me demanderez-vous ?
Ah.
Voilà où l’histoire devenait… intéressante.

Les faits ?
Le Baron Otto était mort lors d’une des célèbres soirées de la Comtesse Emmanuelle.
La Semaine de la Poudre Noire.
Tout l’Empire connaissait ces festivités. Nuln, capitale de l’artillerie, célébrait chaque année ses canons, ses fonderies, ses artificiers. Des feux d’artifice à en faire pâlir les étoiles. Des défilés militaires à en faire trembler les pavés. Et des fêtes…
Par les fêtes de Sigmar, les fêtes.
La Comtesse Emmanuelle — qu’on surnommait « la Reine Inassouvie » pour des raisons que la décence m’interdit de détailler, mais que n’importe quel soldat de Nuln pouvait vous expliquer après trois bières et un clin d’œil grivois — organisait à cette occasion des réceptions dont la réputation faisait rougir les prêtres de Shallya et saliver les marchands de tout l’Empire.
On disait que les invités y entraient nobles et en ressortaient ruinés.
On disait que les servantes y portaient moins de tissu qu’une serviette de table.
On disait que les fontaines coulaient de vin et que les alcôves coulaient de… autre chose.
On disait beaucoup de choses sur ces fêtes — et connaissant la Comtesse, la moitié était probablement vraie. L’autre moitié était probablement pire.
C’est lors d’une de ces fêtes que le Baron Otto avait trouvé la mort.
Les versions ?
Ah, les versions. C’est là que les choses se compliquaient.
Version de l’accusation — celle d’Eberhardt et de ses avocats véreux :
La Gravine Maria Ulrike avait provoqué le décès du Baron Otto par meurtre prémédité. Crime abominable. Trahison de l’hospitalité. Probablement aussi hérésie, blasphème, et peut-être même mauvaise haleine tant qu’on y était.
Ils accusaient nos témoins — Loupiot et Ashkarûn — de complicité, de parjure, et de tout ce qu’on pouvait accuser quelqu’un quand on avait assez d’avocats et assez d’or pour les payer.
Version de la défense — celle de la Gravine, celle de la vérité :
Le Baron Otto avait été retrouvé éventré sous une tente du campement. Une pique à broche enfoncée dans l’œil. Le ventre ouvert comme un sac de grain qu’on a percé. Mort de façon violente, certes, mais pas de la main de la Gravine.
Loupiot et Ashkarûn avaient été témoins. Ils avaient vu le corps. Ils avaient vu… autre chose aussi, mais les détails restaient flous, même pour moi qui avais entendu leur récit une douzaine de fois.
Et c’était précisément ça qu’Eberhardt refusait de croire.
Car accepter cette version, c’était accepter que son père était mort bêtement. Le ventre à l’air. La dignité en berne. Empalé sur une broche à rôtir comme un vulgaire cochon de lait. Sans coupable noble à affronter. Sans vengeance satisfaisante à assouvir. Sans personne à blâmer sauf le hasard, la malchance, et peut-être quelques verres de trop.
Quel fils pourrait accepter ça ?
Quel héritier pourrait vivre avec l’idée que son père était mort de façon aussi… pathétique ?
Non.
Il lui fallait un coupable.
Il lui fallait une cible.
Il lui fallait quelqu’un à détruire.
Et nous étions ce quelqu’un.
(Note amère sur la vengeance : je comprenais Eberhardt, dans un sens. Si quelqu’un avait tué mon père de façon humiliante, j’aurais voulu des réponses aussi. J’aurais voulu du sang. Mais mon père était un éleveur de cochons du Stirland, pas un baron de Wissenberg. Et personne n’aurait dépensé une fortune en avocats pour venger sa mort. C’est ça, la différence entre les nobles et nous autres : quand ils souffrent, le monde entier doit souffrir avec eux.)

Le déplacement — Ou les manœuvres des charognards en robe
L’affaire aurait normalement dû être jugée à Nuln.
C’était logique. C’était là que la fête avait eu lieu. C’était là que le Baron Otto était mort. C’était là que les témoins se trouvaient.
Mais Eberhardt von Dammenblatz — ou plutôt ses avocats, ces vautours en robe qui se nourrissaient de malheur et chiaient du latin — avait fait appel.
Nuln, argumentaient-ils avec force grimaces et gesticulations, était sous la juridiction de la Grande Comtesse Emmanuelle. Et la Grande Comtesse était nommée dans la plainte — pas directement accusée, mais suffisamment impliquée pour que sa présence plane sur tout le procès comme une ombre.
Comment espérer un procès équitable dans une ville où l’accusée était la nièce de la souveraine ?
Comment garantir l’impartialité des juges quand leurs têtes dépendaient du bon vouloir de la tante de l’accusée ?
Comment — et là, j’imagine l’avocat se penchant dramatiquement vers les magistrats — comment faire confiance à une justice qui avait tout intérêt à protéger les siens ?
L’argument avait porté.
Après des semaines de querelles juridiques — ces joutes de parchemins et de sceaux qui enrichissaient les avocats et ruinaient leurs clients, ces batailles d’encre et de mauvaise foi qui auraient endormi un régiment entier — les magistrats avaient accepté de déplacer le procès vers un lieu neutre.
Kemperbad.
La ville franche.
Parce qu’apparemment, une ville gouvernée par des marchands cupides, jugée par un vieux qui se teint les cheveux, une aveugle et son larbin, était considérée comme « neutre ».
Par les neutralités de Sigmar, j’aurais ri si je n’avais pas eu envie de pleurer.
En théorie, les juges d’ici seraient impartiaux. Ils ne devaient rien à Nuln. Ils ne devaient rien au Reikland. Ils ne devaient rien qu’à leur propre conscience — et à leur porte-monnaie.
En pratique ?
En pratique, « impartial » était juste un mot que les avocats utilisaient pour justifier leurs honoraires.
La question n’était pas de savoir si les juges seraient achetés.
La question était de savoir par qui.
Et combien.
Et si nous avions assez d’or pour surenchérir.
(Note cynique finale : dans deux jours, le procès commencerait. Le carré affronterait l’octogone — ou peu importe comment on appelait ces conneries de procédure. Bruno affronterait le champion choisi par les étoiles. Les avocats s’affronteraient à coups de latin et de mauvaise foi. Et nous — nous essaierions de survivre au milieu de ce cirque judiciaire, en espérant que la justice — la vraie, pas celle qu’on achète — existe quelque part dans ce palais de marbre blanc. Quelque part entre les colonnes. Quelque part derrière les portes massives. Quelque part dans le cœur d’un juge qui n’aurait pas encore vendu son âme.)
(J’avais des doutes.)
(J’avais beaucoup de doutes.)

Le procès – Ou la guerre des mots et des nippes (Et comment un Arabien déshabilla un champion sans le toucher)
Et puis le procès commença.
Mais avant de vous conter les joutes verbales, permettez-moi de vous expliquer la règle — car c’était une règle que j’ignorais, et qui transforma cette audience en spectacle.
L’Épreuve des Armures.
Selon une antique tradition de Kemperbad — ces marchands avaient décidément le goût du théâtre —, chaque argument qui convainquait les juges obligeait le champion adverse à retirer une pièce de son armure.
Vous avez bien lu.
Chaque point marqué par l’accusation, Bruno devait se dévêtir.
Chaque point marqué par la défense, le champion d’Eberhardt faisait de même.
Et ainsi, au fil du procès, les deux combattants se retrouveraient plus ou moins protégés pour le duel final — selon l’éloquence de leurs maîtres.
Par les règles absurdes de Sigmar !
C’était cruel. C’était humiliant. C’était parfaitement adapté à l’esprit de cette ville de marchands qui transformaient tout — même la justice — en spectacle.
Et le champion d’Eberhardt…

Eltharin Pique d’Argent.
C’était son nom. Un nom elfique, prétentieux, qui sonnait comme une lame qu’on dégaine. Dans son dos, les gens de Kemperbad le surnommaient autrement : « la Pointeuse Vicelarde ». Un surnom moins noble, mais sans doute plus approprié.
Il se tenait là, dans son armure complète — plastron, spalières, gantelets, jambières, le tout rutilant comme s’il sortait de chez l’armurier. Son visage de demi-elfe affichait cette morgue tranquille de ceux qui savent qu’ils vont gagner.
Bruno, de son côté, portait son équipement de gladiateur — moins élégant, plus fonctionnel.
Et le combat des mots commença.

Les attaques d’Eberhardt — Ou le Serpent crache son venin
Première attaque : l’étranger suspect.
Eberhardt se leva, le menton haut, et pointa un doigt accusateur vers Ashkarûn.
« Messieurs les juges, regardez cet homme. Un Arabien. Un étranger. Nous ne savons rien de lui. D’où vient-il vraiment ? Qui l’envoie ? Ses prétendues lettres de créances sont-elles authentiques — ou sont-elles le fruit d’un faussaire habile ? Comment pouvons-nous accorder foi au témoignage d’un homme dont nous ignorons tout ? »
Le murmure de la foule lui donna raison. La xénophobie — ce poison si répandu dans l’Empire — faisait son œuvre.
Mais Ashkarûn se leva.
Et sa réponse fut cinglante.
« J’ai mes lettres de créances, » dit-il d’une voix calme — trop calme. « Les sceaux qui les ornent sont d’une complexité que seuls les maîtres calligraphes du palais du Sultan peuvent produire. Ils sont infalsifiables. »

Il marqua une pause.
« Si vous êtes trop provinciaux pour apprécier leur authenticité, faites venir un expert de votre capitale. Je suis certain que les érudits d’Altdorf sauront reconnaître l’œuvre des artisans d’Arabie. »
Provinciaux.
Le mot claqua comme un soufflet.
Les juges — ces marchands bedonnants qui se croyaient au centre du monde — se raidirent. Mais ils ne pouvaient pas contester l’argument. Les sceaux étaient authentiques. Et Ashkarûn venait de retourner l’insulte contre l’accusateur.
Premier point pour la défense.
Eltharin Pique d’Argent dut retirer ses gantelets.
Ses mains fines — ces mains de bretteur — apparurent, nues et vulnérables.
(Note admirative : Ashkarûn venait de transformer une attaque xénophobe en victoire. Et il avait traité les juges de provinciaux sans qu’ils puissent protester. L’Arabien était un maître.)
Deuxième attaque : la corruption d’Etelka.
Eberhardt changea d’angle.
« Soit, » dit-il. « Admettons que cet Arabien soit ce qu’il prétend être. Mais qui certifie qu’il n’est pas un agent des Seigneurs de la Ruine ? Dame Etelka, n’est-ce pas ? Cette sorcière du Collège d’Altdorf ? »
Il sourit — ce sourire de serpent qui me donnait envie de lui écraser le visage.
« Or, Dame Etelka est elle-même corrompue. Regardez comment elle traite les nains — nos alliés séculaires ! Regardez comment elle maltraite ses apprentis ! Est-ce là le comportement d’une femme de confiance ? »
Il me regarda.
Moi.
Le caporal qui avait brisé un serment envers les nains.
Et je sentis le sang me monter aux joues.
Mais Ashkarûn — par les répliques fulgurantes de Sigmar ! — ne lui laissa pas le temps de savourer sa victoire.
« Ce n’est pas ici le procès des procédés commerciaux de Dame Etelka, » dit-il d’une voix tranchante. « Ni celui des méthodes pédagogiques de l’Académie de Magie d’Altdorf. »
Il se tourna vers les juges.
« Votre argumentation est d’autant plus stupide, Baron, que ce faisant, vous vous attaquez à l’intégrité de l’Académie elle-même. Et à travers elle, à une membre du Conseil Impérial. »
Le silence tomba.
Le Conseil Impérial.
Ces mots résonnèrent dans la salle comme un coup de tonnerre.
Eberhardt venait d’attaquer — sans le vouloir — une institution qui avait l’oreille de l’Empereur lui-même. Une institution dont les représentants siégeaient aux côtés des Comtes Électeurs. Une institution qu’on ne critiquait pas impunément.
Les juges échangèrent des regards nerveux.
Deuxième point pour la défense.
Eltharin dut retirer ses spalières.
Ses épaules — fines, presque féminines — apparurent sous le soleil qui filtrait par les vitraux.
Troisième attaque : (ma pauvre tête, elle flanche !)
Eberhardt tenta une autre approche — quelque chose sur notre voyage, sur nos fréquentations, sur je ne sais quoi. Mon esprit était ailleurs, occupé à surveiller les nains dans la foule, à guetter le répurgateur, à prier tous les dieux que connaissais pour que nous ne perdions pas.
Mais Ashkarûn para encore.
Avec cette aisance déconcertante qui était la sienne, il démonta l’argument, le retourna, le transforma en arme contre l’accusation.
Troisième point pour la défense.
Eltharin retira son plastron.
Son torse apparut — mince, musclé, couvert d’une fine chemise de lin qui ne protégerait de rien.
La foule commençait à murmurer.
Le champion de l’accusation se faisait déshabiller par les mots de l’Arabien.

La Contre-Attaque d’Ashkarûn — Ou le Serpent mord
Et puis Ashkarûn passa à l’offensive.
Premier argument : l’impossibilité physique.
« Messieurs les juges, » dit-il, « l’accusation prétend que j’ai assassiné le Baron Otto von Dammenblatz. Mais réfléchissez un instant. Le corps portait des dizaines de blessures. Des dizaines de coups portés avec une broche de service. »
Il leva les mains — ces mains de diplomate, pas d’assassin.
« Croyez-vous vraiment qu’en moins d’une seconde — car c’est le temps que j’ai eu avant que les témoins n’arrivent — j’aurais pu porter autant de coups ? Moi, un ambassadeur ? Pas un soldat, pas un assassin, pas un gladiateur entraîné ? »
Il désigna Lupio.
« Mon compagnon Lupio, lui, était sur place depuis plus longtemps. Si quelqu’un avait eu le temps de commettre ce crime — ce que je ne suggère pas —, ce serait lui, pas moi. »
Lupio sursauta.
« Merci bien, » marmonna-t-il.
Mais l’argument porta.
Quatrième point pour la défense.
Eltharin retira ses jambières.
Ses jambes — gainées de chausses fines — tremblaient légèrement. De froid ? De honte ? Les deux, peut-être.
Deuxième argument : le réflexe de défense.
« Quant à la broche trouvée dans ma main, » continua Ashkarûn, « c’est un réflexe de défense. En voyant le corps du Baron — en voyant le sang, la violence de la scène — j’ai saisi instinctivement l’objet le plus proche. C’est ce que fait tout homme confronté à un danger. »
Il se tourna vers les juges.
« Auriez-vous réagi différemment ? En découvrant un cadavre encore chaud, n’auriez-vous pas cherché à vous armer ? À vous protéger contre l’assassin qui, peut-être, rôdait encore ? »
Les juges — ces marchands qui n’avaient probablement jamais vu un cadavre de leur vie — hochèrent la tête.
Cinquième point pour la défense.
Eltharin dut retirer… quoi ? Il ne lui restait presque plus rien. Sa ceinture, peut-être. Ou ses bottes.
La foule commençait à ricaner.
« La Pointeuse Vicelarde » n’avait plus rien de menaçant.
Troisième argument : la calomnie sans preuve.
« Et surtout, » dit Ashkarûn — et sa voix se fit plus dure, plus tranchante —, « surtout, Baron von Dammenblatz, vous calomniez. »
Il pointa le doigt vers Eberhardt.
« Vous calomniez la Gravine Maria Ulrike von Liebwitz d’Ambosstein, nièce de la Comtesse Électrice de Nuln. Vous calomniez Dame Etelka, membre du Conseil Impérial. Vous calomniez, à travers elle, l’Académie de Magie d’Altdorf tout entière. »
Sa voix monta.
« Et vous le faites sans aucune preuve. Sans témoins. Sans documents. Sans rien d’autre que votre haine, votre rancœur, et votre soif de vengeance. »
Sixième point pour la défense.
Eltharin retira ses bottes.
Il était maintenant pieds nus sur le marbre froid du tribunal.
Quatrième argument : le coup de maître.
Et puis Ashkarûn asséna un coup sublime.
« En revanche, » dit-il — et un sourire apparut sur ses lèvres, ce sourire de chat qui vient d’attraper une souris —, « en revanche, moi, j’ai des preuves. »
Il sortit un document de sa manche.
« J’ai la preuve que vous, Baron von Dammenblatz, vous avez couru ventre à terre demander l’aide des von Wittgenstein. »
Le silence tomba.
« Les von Wittgenstein, » répéta Ashkarûn. « Cette famille dont la corruption et l’adoration des forces obscures sont de notoriété publique. Cette famille dont les terres sont frappées de mutations innommables. Cette famille que les répurgateurs eux-mêmes n’osent pas approcher. »
Il brandit le document — la lettre signée par Dame Marguerite.
« Voilà ce que vous avez fait, Baron. Voilà les alliés que vous avez cherchés. Et vous osez nous accuser de collusion avec les puissances de la Ruine ? »
Par les retournements de Sigmar !
Eberhardt était livide.
Les juges murmuraient entre eux.
La foule — cette foule versatile qui suivait le vent — commençait à huer l’accusation.
Septième et dernier point pour la défense.
Eltharin Pique d’Argent, champion d’Eberhardt von Dammenblatz, surnommé « la Pointeuse Vicelarde », dut retirer…
Sa chemise.
Il se tenait là, devant tout Kemperbad, nu.
Nu comme un ver.
Nu comme un nouveau-né.
Nu comme la vérité que son maître avait tenté de dissimuler.
La foule éclata de rire.
Un rire cruel, moqueur, impitoyable — ce rire du peuple qui se repaît de l’humiliation des puissants.
Et Bruno — notre Bruno, notre champion, notre gladiateur — se tenait de l’autre côté, en armure complète.
Pas une pièce retirée.
Pas une faille dans sa protection.
Le duel n’avait pas encore commencé.
Et il était déjà gagné.
(Note sur Ashkarûn : Je retire tout ce que j’ai pu penser de mal sur cet Arabien. Ce jour-là, dans ce tribunal, il fut magnifique. Chaque mot était une lame. Chaque argument était une botte d’escrime. Il avait déshabillé le champion adverse aussi sûrement qu’un mercenaire dépouille un cadavre sur un champ de bataille. Et il l’avait fait avec élégance.)
(Note sur Eltharin : « La Pointeuse Vicelarde ». Ce surnom ne lui convenait plus. « La Pointeuse Dénudée » aurait été plus approprié. Ou « La Pointeuse Ridicule ». Ou simplement « Le Pauvre Bougre Qui Aurait Mieux Fait De Rester Chez Lui ».)

La révélation de Lupio — Ou le coup de grâce
Mais le coup de grâce vint de là où personne ne l’attendait.
Lupio.
Notre petit batelier. Notre ancien bouffon. Ce gamin des rues que tout le monde méprisait.
Ce fouille-merde magnifique.
Car je dois vous raconter ce qu’il avait fait chez Matrella von Achern — cette vieille matrone détestable qui nous avait torturés pendant des heures avec ses registres généalogiques et ses douze plats interminables.
Tandis que nous souffrions le martyre dans la grande salle — moi engoncé dans mon armure de cérémonie, Ashkarûn subissant les avances de Gotthard, Vanda évitant les regards de Descartes —, Lupio avait eu une idée.
Une idée de génie.
Ou de fou.
Avec Lupio, c’était souvent la même chose.
Il s’était approché de la Haute Connétable avec son sourire le plus innocent — ce sourire de chien battu qui lui ouvrait toutes les portes — et lui avait demandé une faveur.
« Madame, » avait-il dit, « je suis un enfant du peuple. Un bâtard, pour être honnête. Fils de toutes les mères du bordel du Croupion Dupont. Mais j’ai toujours rêvé de savoir si, peut-être, quelque part dans ma lignée, il n’y aurait pas… comment dire… une goutte de sang noble ? »
Par les mensonges effrontés de Sigmar !
Il avait demandé à consulter les archives généalogiques.
Matrella — cette vieille pie qui vivait pour ses registres et ses arbres familiaux — avait été ravie. Enfin quelqu’un qui s’intéressait à son travail ! Enfin quelqu’un qui comprenait l’importance de la généalogie !
Elle lui avait ouvert ses archives.
Toutes ses archives.
Et Lupio — ce petit furet — n’avait pas cherché ses propres origines.
Non.
Il avait cherché celles d’Otto von Dammenblatz.
« Messieurs les juges, » dit Lupio en se levant, « permettez-moi de vous éclairer sur le véritable motif de ce procès. »
Eberhardt se figea.
« Lors de notre séjour chez la Haute Connétable Matrella von Achern, » continua Lupio, « j’ai eu l’occasion de consulter les archives généalogiques de sa maison. Des archives remarquables, je dois dire. Des siècles d’histoire nobiliaire, méticuleusement consignés. »
Il marqua une pause.
« Et j’y ai fait une découverte… intéressante. »
Eberhardt blêmit.
« La maison Dammenblatz, » dit Lupio en se tournant vers la foule, « n’est pas une maison isolée. Elle est étroitement liée — par le sang, par les alliances, par les intérêts — à une autre grande famille : les Toppenheimer. »
Un murmure parcourut la salle.
Les Toppenheimer.
Même moi, simple caporal du fin fond du Stirland, je connaissais ce nom. Tout l’Empire connaissait ce nom.
« Les Toppenheimer, » continua Lupio, « sont une famille puissante du Sudenland. Une famille qui, jadis, dirigeait Nuln elle-même. Une famille qui n’a jamais accepté d’avoir perdu ce pouvoir au profit de… qui, déjà ? »
Il fit mine de réfléchir.
« Ah oui. Au profit de la Comtesse Emmanuelle. »
Le silence tomba.
Lourd.
Épais.
Dangereux.
« Ces derniers mois, » poursuivit Lupio — et sa voix avait perdu toute trace de bouffonnerie, elle était maintenant celle d’un accusateur —, « une tension a crû entre la Comtesse et les Toppenheimer. La Comtesse favorise ouvertement les Pfeifraucher — les principaux rivaux des Toppenheimer dans le Sudenland. »
Il pointa le doigt vers Eberhardt.
« Et les Dammenblatz ? Les Dammenblatz sont les proches alliés des Toppenheimer. Les deux maisons se réjouissent des troubles causés aux Liebwitz. Les deux maisons soutiennent les manifestations contre la Comtesse. »
Le murmure de la foule enfla.
« Le Baron ne cherche pas la justice, » dit Lupio. « Il cherche la vengeance. Pas pour son père — non. Pour sa faction. Pour ses alliés Toppenheimer. Pour ces familles qui rêvent de renverser la Comtesse Emmanuelle et de reprendre le contrôle de Nuln. »
Il se tourna vers les juges.
« L’assassinat du Baron Otto — si assassinat il y a eu — n’était que la conséquence d’une lutte à mort entre deux factions. Les Toppenheimer et leurs alliés d’un côté. La Comtesse et les Liebwitz de l’autre. Et nous — l’Arabien, le batelier, l’apprentie et le caporal — nous n’étions que des pions. Des fusibles. Des boucs émissaires destinés à masquer des querelles politiques intestines. »
Il pointa à nouveau le doigt vers Eberhardt — ce doigt accusateur qui semblait plus tranchant qu’une lame.
« Le Baron Eberhardt von Dammenblatz ne veut pas la vérité. Il veut une victoire politique contre la Comtesse — au nom des Toppenheimer, au nom de tous ceux qui rêvent de voir Nuln tomber. Et il est prêt à nous sacrifier — nous, simples serviteurs — pour l’obtenir. »
Le silence qui suivit fut assourdissant.
Les juges se regardèrent.
La foule murmurait — mais ce n’était plus le murmure de la curiosité. C’était celui de la compréhension. Ces marchands de Kemperbad, ces hommes d’affaires qui vivaient d’intrigues et de complots, venaient de comprendre ce qui se jouait vraiment.
Ce n’était pas un procès pour meurtre.
C’était un coup d’État déguisé.
Et Eberhardt — le Baron Eberhardt von Dammenblatz, l’homme de jade, le fils vengeur, le pion des Toppenheimer — avait le visage d’un homme qui vient de voir son château de cartes s’effondrer.

(Note admirative sur Lupio : Ce gamin avait passé des heures dans les archives poussiéreuses de Matrella pendant que nous souffrions à table. Des heures à feuilleter des registres, à suivre des lignées, à chercher des connexions. Et il avait trouvé. Par les recherches obstinées de Sigmar, il avait trouvé. Le lien entre les Dammenblatz et les Toppenheimer. La preuve que ce procès n’était qu’un pion dans une guerre bien plus vaste. Ce petit batelier des rues venait de démontrer plus de sagacité politique que la moitié des nobles de l’Empire.)
(Note sur les Toppenheimer : Je comprenais maintenant pourquoi la Gravine avait pris cette affaire tellement au sérieux. Ce n’était pas juste son honneur qui était en jeu. C’était celui de sa tante, la Comtesse Emmanuelle. C’était l’équilibre du pouvoir à Nuln. C’était la survie même de sa maison face à des ennemis qui attendaient depuis des générations leur revanche.)
Le duel judiciaire — Ou la dernière carte de la Gravine
Eberhardt von Dammenblatz avait commis une erreur.
Une erreur fatale.
Il avait sous-estimé la Gravine.
Car ma dame — cette femme qui jouait aux échecs pendant que les autres jouaient aux dames, cette femme qui voyait dix coups d’avance là où nous peinions à voir le prochain — avait une carte dans sa manche.
Le duel judiciaire.
Un droit ancien. Un droit historique. Un droit que les nobles de l’Empire pouvaient invoquer quand leur honneur était en jeu — et par les honneurs de Sigmar, l’honneur de la Gravine était en jeu depuis le début de cette farce.
Plutôt que de laisser un jury décider de son sort — un jury qu’Eberhardt comptait bien manipuler avec des histoires affreuses et de vils ragots sur les soirées de la Comtesse Emmanuelle, sur les mœurs dissolues de Nuln, sur tout ce qui pouvait salir la réputation de sa tante —, la Gravine avait réclamé le jugement des armes.
Que les dieux décident !
Que la vérité se révèle par le sang !
Que le champion de l’accusée affronte le champion de l’accusateur, et que le vainqueur soit déclaré porteur de la vérité !
C’était audacieux.
C’était risqué.
C’était complètement fou.
C’était brillant.
Car Eberhardt s’était préparé à un procès de paroles — à convaincre des juges avec des témoignages, des preuves, des insinuations. Il avait graissé des pattes. Tout son plan reposait sur sa capacité à manipuler le tribunal avec des mots.
Il ne s’était pas préparé à un combat.
Oh, certes, il avait un champion. Ce fameux Eltharin Pique d’Argent. Ce champion « parfait » que Dame Marguerite lui avait aidé à trouver dans les étoiles — dans ces mêmes étoiles qui avaient prédit tant de choses et qui s’étaient si souvent trompées.
Mais ce champion…
Ce champion était maintenant nu.
Nu comme un ver.
Nu comme la vérité.
Nu face à Bruno, qui portait encore son armure complète.
Pas une pièce retirée.
Pas une égratignure.
Pas une faille.
La Gravine avait parié sur l’éloquence d’Ashkarûn et la sagacité de Lupio pour déshabiller l’adversaire avant même que le premier coup soit porté.
Et elle avait gagné son pari.
C’était la question.
C’était l’enjeu.
C’était tout.
Et dans quelques instants, Bruno allait affronter un homme nu, tremblant de froid et de honte, dont la seule arme serait son épée et sa fierté blessée.
Par les duels de Sigmar, j’avais presque pitié d’Eltharin.
Presque.
À suivre…
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Spectateur Ébahi d’un Strip-Tease Judiciaire, Témoin de l’Éloquence Meurtrière d’un Arabien, Admirateur Tardif d’un Batelier Plus Malin que Lui, Fidèle Serviteur d’une Gravine qui Joue aux Échecs avec la Vie des Autres, Palais de Justice de Kemperbad — Jour du Procès, An 2523 de l’Empire
(Post-scriptum sur Ashkarûn : cet homme est un monstre. Un monstre magnifique. Il a déshabillé un champion avec des mots. Des mots ! Pas une épée, pas une dague, pas un coup de poing — des mots. Et chaque mot était choisi, pesé, affûté comme une lame. Je ne lui ferai jamais confiance. Mais par les talents de Sigmar, je le respecte.)
(Post-post-scriptum sur Lupio : je lui dois une bière. Non. Je lui dois un tonneau. Non. Je lui dois ma vie, probablement. Ce petit batelier vient de prouver qu’il était plus précieux que la moitié des nobles de l’Empire réunis. Et dire que je le prenais pour une catastrophe ambulante. Il l’est toujours, probablement. Mais une catastrophe utile. Une catastrophe qui nous a sauvés.)
(Post-post-post-scriptum sur Eltharin : il avait l’air tellement fier en arrivant ce matin. Tellement sûr de lui. Et maintenant il est nu devant tout Kemperbad, ses parties couvertes par ses mains tremblantes, attendant de se faire massacrer par Bruno. Les dieux ont le sens de l’humour. Un sens de l’humour cruel, certes. Mais un sens de l’humour quand même.)


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