« Par le caleçon troué de Sigmar et tous les saints qui l’ont raccommodé !
On m’a confié trois boulets à garder vivants dans une ville qui pue le poisson crevé, où l’attraction principale c’est le mariage d’un cocu avec la traînée qui l’a trompé, où l’ambassadeur arabien découvre que l’Empire c’est pas Les Mille et Une Nuits mais plutôt Les Mille et Une Merdes, et où ma plus grande réussite de la journée c’est d’avoir pissé sans m’éclabousser les bottes.
Ah, et j’oubliais : la tueuse à gages censée nous protéger pourrait m’écraser les couilles d’une main tout en égorgeant quelqu’un de l’autre, le barde que je dois surveiller repère déjà toutes les sorties pour se barrer, et le poète révolutionnaire qu’on trimballe écrit probablement déjà un pamphlet sur mon incompétence.
Grissenwald, mes amis. Où les cochons se font égorger en pleine rue, où la bière a le goût de pisse de baudet malade, et où MOI, Ulrich von Schnitzelbach, futur capitaine dans mes rêves les plus délirants, je joue les bergers pour trois moutons qui ont plus envie de se jeter dans la gueule du loup que de rester vivants.
Ma mère disait toujours : « Ulrich, un jour tu toucheras le fond. » Eh bien maman, j’y suis. Et il y a de la merde de poisson. »
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach

Alors que l’intendance de la Gravine se déversait sur les quais comme une procession de fourmis affolées — domestiques gesticulants, malles qui débordent, tout le cirque habituel des nobles qui ne peuvent pas chier sans trois serviteurs pour tenir le pot — Sa Grâce daigna enfin nous exposer ses volontés.
Et devinez qui hérita du pire boulot ?
Votre humble serviteur. Ulrich von Schnitzelbach, caporal de son état, incompétent certifié par la noblesse elle-même.
« Mon petit caporal, » susurra la Gravine avec ce sourire qui annonce toujours les emmerdes, « vous veillerez sur nos trois… témoins essentiels. »
Traduction pour les âmes simples : j’héritais de la garde rapprochée d’un trio aussi disparate qu’une choucroute servie avec du thé arabien.
Lupio, notre barde-bâtelier — ce gamin attire les ennuis comme mes aisselles attirent les mouches en été. Malin comme un renard, certes, mais avec la prudence d’un écureuil sur une branche pourrie.
Ashkarûn, l’ambassadeur arabien — l’homme qui transforme la baise en reconnaissance militaire (respect, mais quand même).
Josef l’agitateur — ce poète révolutionnaire qui marmonne constamment dans sa barbe des tirades sur « l’injustice sociale » et « la tyrannie des nobles », comme si les murs n’avaient pas d’oreilles et les oreilles pas de propriétaires vengeurs.
(Note politique : garder en vie un type qui veut renverser l’ordre établi pour le compte d’une noble qui incarne l’ordre établi. Fichtre éclair et coup de tonnerre, dans quel pétrin me suis-je fourré ?)
Et pour couronner ce banquet de merde servi sur nappe brodée, Ursula restait avec nous. Cette tueuse à gages aux cuisses qui pourraient casser des noix et aux mains qui pourraient m’étrangler tout en tricotant.
« Leur sécurité est PRIMORDIALE, » insista la Gravine. « Si l’un d’eux meurt avant le procès, notre adversaire aura gagné. »
(Sous-texte : si l’un d’eux crève, c’est TA tête qui roule, Ulrich. Avec ma chance légendaire, l’un d’eux va s’étouffer avec sa propre salive rien que pour m’emmerder.)

Pourquoi trois crétins valent plus que ma vie
Pourquoi tant de précautions pour ces trois spécimens ?
Par amour maternel ? Que Sigmar m’en préserve ! Non, c’était de la pure stratégie. De l’échecs joué avec des pions humains sur un plateau souillé de politique.
Ce fumier d’Eberhardt von Dammenblatz — le fils du baron mort, vous vous souvenez ? — avait publiquement juré qu’aucun témoin n’arriverait vivant à Kemperbad. Un attentat réussi prouverait qu’il avait raison, que la Gravine ne peut même pas protéger ses propres gens , qu’elle est aussi fiable qu’une barrique sans fond.
Donc ces trois précieux témoins devaient arriver ENTIERS. Pas par bonté d’âme. Par calcul froid.
Et moi, je suis le chien de berger. Avec trois moutons suicidaires.

Ou comment tout le monde veut voir la même magicienne
Notre Vanda — l’apprentie du Collège d’Altdorf qui m’avait si gentiment rappelé que j’avais de « gros yeux de soldat » incapables de percevoir les subtilités de la magie — cherchait un garde pour l’escorter chez Etelka, la magicienne locale.
« Inutile, » trancha la Gravine d’un ton qui n’admettait aucune réplique. « J’y vais moi-même. Nous irons ensemble. »
Car voyez-vous, Sa Grâce n’est pas une cruche vide posée sur une étagère. Les événements de l’Auberge des Trois Plumes — les cadavres, les glyphes, la magie qui puait le soufre — l’avaient mise en alerte.
Etelka s’était présentée à la fête de Nuln. Elle connaissait peut-être ces trois folles — Alrela (celle qui m’a cassé le genou, la garce), Elga et Elfeis. Elle pourrait éclairer notre lanterne sur ce fameux Dhar, le vent de magie noire qui nous suivait comme une mauvaise odeur de pet.
Tout le monde groupé, donc. Un cortège diplomatique pour aller voir une sorcière.
(Qu’est-ce qui pourrait mal tourner ?)
Lupio le Furet repère les issues de secours
Pendant que j’essayais de digérer ma nouvelle fonction de nounou, Loupiot — pardon, Lupio — déployait déjà ses talents naturels de survivant professionnel.
Avec une efficacité qui forcerait le respect si elle n’était pas si suspecte, il se mit à fureter partout sur les quais. « Pour sympathiser avec le personnel navigant », qu’il disait. Mon cul, oui !
En moins d’une heure, ce petit renard avait cartographié l’essentiel : les accès dérobés aux égouts (toujours utile pour disparaître), les entrepôts mal gardés (parfaits pour se planquer), la taverne et le bordel (priorités d’un batelier, apparemment), les points faibles du mur d’enceinte, trois chemins de fuite différents vers le fleuve.
Bref, tout ce qu’un homme prudent — ou un fuyard professionnel — doit connaître pour se barrer en vitesse quand la merde frappe le fond de la culotte.
« Tu prépares déjà ta fuite ? » lui demandai-je, le sourcil levé.
« Non, caporal. Je prépare NOTRE fuite. Parce qu’avec vous comme garde du corps, on va en avoir besoin. »
(Le pire, c’est qu’il avait probablement raison, le petit con.)
Le mariage du siècle
Mais le plus savoureux – oh, par tous les tonneaux percés du Reikland, le plus savoureux ! – ce fut la nouvelle que Lupio glanait au détour de ses pérégrinations sur les quais :
Il y avait mariage.
Et pas n’importe quel mariage. Oh non. Un mariage qui puait l’argent et la résignation comme un fromage de Bretonnie oublié trois semaines au soleil d’Estalie !
Thomas Prahmhandler — héritier des chantiers navals Prahmhandler, le fils de la famille qui construit la moitié des barges du Reik — épousait enfin sa promise.
Et devinez qui était la promise ?
Fraulein Hanna Lastkahn — alias « MADAME SCHMIDT » de l’Auberge des Trois Plumes !
Oui ! Cette plantureuse héritière aux tétons comme des outres à vin et aux fesses comme deux jambons de Middenheim ! Celle qui s’était fait surprendre les cuisses à l’air, ramant sur ce Schmidt comme une batelière prise dans les rapides du Reik — vigoureusement, bruyamment, et sans souci des éclaboussures !
Elle épousait MAINTENANT son fiancé officiel ! Après avoir essayé les outils du voisin avant de se résigner à l’établi conjugal !
(Note commerciale : quand deux familles de constructeurs navals ont investi vingt ans dans un mariage arrangé, une petite infidélité ne va pas tout foutre en l’air. L’honneur, ça se lave. Dans la bière. Et dans les contrats commerciaux.)
Thomas Prahmhandler, ce cocu magnifique qui avait débarqué avec ses trois brutes pour récupérer sa promise égarée, allait donc l’épouser quand même.
L’honneur bafoué ? On s’en fout ! L’infidélité publique ? On oublie ! Les chantiers navals familiaux ? ÇA, c’est important !
Plus de ‘Madame Schmidt’, plus de masques coquins ! Retour à Fraulein Hanna Lastkahn, héritière respectable au pucelage reconstitué !
Grissenwald était en liesse. Pas parce qu’on célébrait l’amour — par les couilles de Morr, non ! — mais parce que l’union des deux plus grandes familles de constructeurs navals signifiait : Plus de barges ! Plus de commerce ! Plus de travail ! Plus de bière pour tout le monde !
« AU MARIAGE PRAHMHANDLER-LASTKAHN ! » hurlait un ivrogne accoudé à un tonneau.
« À THOMAS QUI PARDONNE ! » ricanait un autre. « POUR LES CONTRATS ! »
Et la meilleure partie ? Thomas paradait dans les rues comme s’il avait gagné au jeu de dés contre Ranald lui-même. Il souriait, le bougre ! Les cornes lui sortaient tellement du crâne qu’on aurait pu y accrocher des guirlandes de fête, mais il SOURIAIT !
« Il fait bonne figure, » philosophait un docker édentée en se grattant les couilles. « Faut dire, avec ce que valent les deux entreprises réunies, il peut bien fermer les yeux sur le fait que sa promise a été labourée comme un champ de navets ! Pour ce prix-là, moi aussi je prendrais de la marchandise d’occasion ! »
Hanna Lastkahn, de son côté, minaudait en sainte-nitouche, le regard baissé et la démarche de pénitente — comme si trois Ave Sigmar pouvaient refermer les portes du temple après que toute la paroisse y fut entrée en procession !
Retour au rôle d’héritière respectable.
(Jusqu’au prochain Schmidt qui passera. Que mon cochon siffle si je me trompe.)
Par le fondement fendu de Sigmar, dans quel monde vit-on ? Un monde où l’argent lave tout, apparemment. Même l’adultère. Même l’humiliation. Même les cornes qui poussent sur le front d’un héritier de chantiers navals comme des champignons après la pluie.
Si c’est ça le grand amour chez les marchands, je préfère encore mes romances de garnison où au moins on sait que l’amour dure exactement le temps de la solde !

Ashkarûn découvre le charme rustique de l’Empire
Pendant ce temps, notre cher ambassadeur d’Arabie, Achkaroun, accompagné de son petit singe Zandar, décida de couper court aux mondanités et de se diriger vers l’auberge la plus proche.
Son objectif ? Trouver « agréable compagnie » mais surtout délier les langues pour récolter ces ragots précieux qui circulent toujours entre les choppes et les chandelles.
Mais par Sigmar et tous ses apôtres mal dégrossis, l’expérience fut… contrastée.
Imaginez un homme habitué aux souks somptueux d’Al-Haikk. Aux étals débordant de dattes parfumées et d’épices venues des confins de Cathay. Aux étoffes somptueuses qu’on caresse du bout des doigts comme on caresse une promesse de volupté.
Et maintenant, imaginez ce même homme plongé dans la réalité grasse des quais de Grissenwald.
Des poissonniers étalant leurs tripes et écailles dans la boue, entourés d’une nuée de mouches aussi tenaces que des créanciers. Une odeur à faire vomir un nécromant.
Des équarrisseurs égorgeant porcs et cochons dans un concert de couinements et de giclées écarlates — le pauvre Zandar grimaçait d’effroi, ses petites mains plaquées sur ses yeux de singe.
Des étals de tissu proposant non pas les soieries raffinées du Sultanat, que de la toile rêche du Stirland, le genre qui gratte le cul même à travers trois épaisseurs de braies !
Espérant trouver refuge dans une taverne, il poussa la porte de l’établissement le plus proche.
Erreur. ERREUR MONUMENTALE.
Plafond bas comme un couvercle de cercueil. Un nuage de suie et de fumée de bougies écœurantes. De grosses assiettes contenant des ragoûts qui avaient été cuits et recuits jusqu’à perdre toute dignité culinaire. Une odeur de graisse rance qui prenait à la gorge comme une main de lutteur.
Et par Sigmar, la BIÈRE !
Cette pisse d’âne fermentée que les locaux engloutissent comme si c’était du nectar divin !
Et pourquoi tous ces cris joyeux ?
« AU FILS DE L’ARMATEUR ! » hurlait un pochetron. « QUI RÉCUPÈRE SA TRAÎNÉE ! »
« À MADAME SCHMIDT ! » répondait un autre en fracassant sa chope sur la table. « QUI A TROUVÉ UN PIGEON ASSEZ GÉNÉREUX POUR L’ÉPOUSER ! »

Toute la ville était en fête. Les comères, les vieilles, toutes les langues de vipère de Grissenwald couraient les rues pour parler de ce mariage triomphant.
Le retour du cocu avec sa conquête. Le scandale transformé en noces.
Achkaroun, au milieu de cette populace bruyante, comprenait enfin l’ampleur du contraste entre le Sultanat raffiné de sa jeunesse et cet Empire humain – si humain dans ses vices et ses bassesses.
Chaque pas l’éloignait un peu plus des caravansérails somptueux qui avaient été ses lieux de débauche aristocratique.
Bienvenue dans le Vieux Monde, cher ami.
Bienvenue dans la fange.
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach,
Observateur Lucide des Mœurs Locales,
Berger Malgré Lui de Trois Idiots Encombrants,
Observateur Lucide des Noces Improbables,
Grissenwald — An 2523 de l’Empire


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