O’Neil flotte jusqu’au centre de la cabine, se plaçant là où tout le monde peut le voir clairement. Sa voix devient plus monotone, plus clinique – comme s’il récitait un rapport technique pour se protéger émotionnellement de l’horreur de ce qu’il doit dire.
« BLACKSAT n’a pas besoin d’être réparé. Il doit être désactivé. »
« Quoi ? » La voix de Spay est tranchante. « Mais Woolrich — »
« Woolrich a menti. »
O’Neil croise ses mains osseuses devant lui.
« Comme il a menti sur tout le reste. Sur la nature de la mission. Sur Weintraub et moi. Sur les risques. Sur tout. »
« BLACKSAT fonctionne parfaitement. Trop bien, en fait. C’est pour ça qu’on doit l’éteindre. »
Il les regarde tous, s’assurant qu’ils comprennent.
« Le satellite contient un artefact. Quelque chose d’ancien. Quelque chose qui ne devrait pas exister selon les lois de la physique conventionnelle. Cet artefact alimente BLACKSAT. Lui donne sa puissance. »
Le silence qui suit est celui de l’incompréhension totale.
« Quel genre de puissance ? » demande Belton, son esprit d’ingénieur exigeant des détails concrets, des spécifications techniques, quelque chose de tangible dans toute cette folie.
Les actionneurs hypergéométriques
O’Neil prend une grande inspiration.
« BLACKSAT peut modifier les interactions gravitationnelles. »
Il laisse ces mots flotter dans l’air un instant, leur donnant le temps de s’enfoncer.
« Il est doté d’actionneurs hypergéométriques. Il peut cibler n’importe quel satellite en orbite – même à 37,000 kilomètres d’altitude – et augmenter son poids de 1,5 kilogramme pendant 15 minutes. Ou réduire sa masse du même montant. »
Belton laisse échapper un sifflement bas, presque inaudible.
« Vous êtes en train de dire qu’on a construit une arme anti-satellite basée sur la manipulation gravitationnelle ? »
La portée de ce qu’il vient d’entendre le frappe comme un coup de poing. Modifier la gravité. Rendre un satellite plus lourd ou plus léger à volonté. Les implications sont vertigineuses. On pourrait déstabiliser n’importe quel satellite ennemi. Le faire dériver hors de son orbite. Le faire tomber. Ou au contraire, le propulser plus haut, le perdre dans l’espace.
Une arme parfaite. Invisible. Indétectable jusqu’à ce qu’il soit trop tard.
« Pas construite, » corrige O’Neil. « Découverte. Adaptée. Militarisée. »
Il secoue la tête lentement.
« L’artefact existait déjà. Quelqu’un – ou quelque chose – l’a créé il y a très, très longtemps. Des milliers d’années, peut-être plus. Des dizaines de milliers. Nous ne savons pas vraiment. »
« Nous avons juste… appris à le brancher. À le contrôler. À l’utiliser. »
« Qui l’a créé ? » demande Hamlet, et sa voix porte une note d’émerveillement malgré l’horreur de la situation.
O’Neil le regarde avec quelque chose qui ressemble à de la pitié.
« Nous ne savons pas. «

Le compte à rebours
« Pourquoi le désactiver maintenant ? » demande Turner.
O’Neil se tourne vers elle. Une vraie peur transparaît — pas la résignation de tout à l’heure. Une peur pure. Existentielle.
Une peur pure. Primale. Existentielle.
« Parce que son orbite décline. »
Il marque une pause, laissant l’information s’enfoncer.
« Dans six mois, maximum un an, BLACKSAT va rentrer dans l’atmosphère. C’est inévitable. La gravité terrestre gagne toujours à la fin. Et si l’artefact est toujours actif quand ça arrive… »
Il ne finit pas sa phrase immédiatement. Comme s’il cherchait les mots pour décrire quelque chose d’indescriptible.
« Nous ne savons pas exactement ce qui se passera. Bruce et moi avons passé des années à modéliser les scénarios. À faire tourner les équations de Courtis sur les supercalculateurs de MUSTANG FIELDS. Tous les calculs – toutes nos simulations mathématiques – indiquent que ce serait catastrophique. »
« Catastrophique comment ? » presse Spay.
O’Neil les regarde tous.
« L’artefact pourrait créer une anomalie gravitationnelle massive au moment de l’impact. Une distorsion de l’espace-temps au point de rentrée. »
Il énumère les conséquences comme un médecin énumérant les symptômes d’une maladie mortelle :
« Déstabilisation des orbites satellites par centaines. Peut-être par milliers. Création d’un nuage de débris en cascade – le syndrome de Kessler multiplié par cent. Toute l’infrastructure orbitale de la planète détruite en quelques heures. »
« Mais ce n’est pas le pire. »
Il ferme les yeux.
« Le pire, c’est ce qui pourrait arriver à la surface de la Terre elle-même. Marées anormales causées par les perturbations gravitationnelles. Tsunamis spontanés. Séismes déclenchés par les changements de pression tectonique. Perturbations géomagnétiques qui friraient tous les circuits électroniques sur un hémisphère entier. »
« Combien de morts ? » demande Belton, et sa voix est celle d’un homme qui a peur de la réponse mais qui doit quand même poser la question.
O’Neil rouvre les yeux. Les regarde tous.
« ça peut être colossal »
Le mot tombe comme une bombe dans le silence de la cabine.
« Peut-être un milliard » répète-t-il. « Dans le meilleur des cas. Peut-être plus. Peut-être… tout le monde. Nous ne savons pas vraiment. »
Le poids de la révélation
Le silence qui suit est assourdissant.
Des milliards de morts.
Turner tente de conceptualiser ce nombre — elle a vu des gens mourir. Des dizaines. Une centaine peut-être. Mais des milliards ? C’est au-delà de l’empathie humaine. Au-delà de la compréhension.
McMillan flotte là, sa rage de tout à l’heure évaporée, remplacée par quelque chose de plus froid. De plus sombre.
« Alors on est venus ici pour sauver le monde, » dit-il lentement.
« Oui. »
Hamlet a les yeux fermés. Ses lèvres bougent en silence – une prière, ou peut-être juste une tentative de trouver du sens dans l’insensé.
Spay regarde O’Neil. Dans ses yeux de commandant, une question qu’il n’ose pas poser à voix haute : Est-ce que c’est vrai ? Ou est-ce que vous avez perdu l’esprit ?
Parce que si c’est vrai – si tout ce qu’O’Neil vient de dire est vrai – alors ils sont au centre de quelque chose de monumentalement important. Quelque chose qui déterminera le sort de l’humanité entière.
Et si c’est faux – si O’Neil est fou, ou les manipulent, si les équations sont erronées, si Woolrich les a tous manipulés – alors ils sont juste des pions dans un jeu qu’ils ne comprennent pas, sacrifiés pour rien.
« Pourquoi nous ? » demande finalement Belton. « Pourquoi nous envoyer ici ? Pourquoi ne pas juste faire exploser BLACKSAT à distance ? Le détruire avec un missile ? »
O’Neil secoue la tête.
« Détruire l’artefact pourrait être pire que le laisser rentrer actif. Les débris — même fragmentés — pourraient créer des dizaines d’anomalies gravitationnelles. »
« Non. Il doit être désactivé. Proprement. Avec précision. Et ça ne peut se faire qu’au contact direct. Qu’en accomplissant… »
Il s’arrête.
« En accomplissant quoi ? » presse Turner.
O’Neil les regarde tous.
Il flotte vers le hublot, regarde les étoiles.
« Dans quelques heures, on arrivera à BLACKSAT. Et là, vous comprendrez tout. «
Le débat après la révélation
Le silence qui suit la révélation d’O’Neil – des milliards de morts – est d’abord absolu. Puis, lentement, le choc commence à se transformer en quelque chose d’autre. En panique. En désespoir. En besoin urgent de faire quelque chose.
Spay est le premier à reprendre contenance. Le commandant en lui refuse de se laisser submerger. Il doit agir. Décider. Commander.
« Très bien, » dit-il, sa voix forcée à rester ferme. « On a les informations. On connaît les enjeux. Maintenant on doit décider : qu’est-ce qu’on fait avec ces dispositifs ? »
Il regarde Belton.
« Luke. Ton analyse. Option la plus sûre ? »
Belton sort à nouveau son carnet, mais ses mains tremblent légèrement.
« Je… je pense qu’on devrait s’attaquer au système radio. Désactiver complètement les récepteurs des MMU. Ça neutralise les kill switches sans risquer d’endommager les systèmes vitaux. »
« Mais on perd la communication, » objecte Hamlet.
« Pas nécessairement. »
Spay flotte vers le centre, et dans sa voix, on entend qu’il a déjà pris sa décision.
« On peut utiliser les signes de plongée. Les signaux manuels. J’ai fait de la plongée pendant des années avant de devenir pilote. On peut communiquer l’essentiel sans radios. Position. Direction. Danger. OK. Problème. »
Il regarde Belton et Hamlet.
« J’ai plongé avant de devenir pilote. On peut transmettre l’essentiel sans radios — position, danger, OK, problème.
Ce sera plus difficile. Plus lent. Mais c’est faisable. Et au moins, on reprend le contrôle. Personne à Houston ne pourra nous tuer d’un simple bouton.»
McMillan flotte silencieux dans son coin. Le trauma de la fouille est écrit sur son visage. Il est sur le point de dire quelque chose…
Mais c’est Turner qui brise le consensus naissant.
« Et si on faisait demi-tour ? »
Tous se tournent vers elle.
« Quoi ? » La voix de Spay est incrédule.
« Faire demi-tour. Rentrer sur Terre. Maintenant. »
Elle les regarde tous, et dans ses yeux brille quelque chose de proche de la révolte.
« Pensez-y. Vraiment. Tout ce qu’on nous a dit depuis le début s’est révélé être des mensonges. Woolrich nous a menti. La NASA nous a menti. Tout le monde nous a menti. Et maintenant O’Neil nous raconte cette histoire d’artefact ancien et de milliards de morts… »

Elle secoue la tête.
« Et si c’était juste une autre manipulation ? Et si toute cette mission était un sabotage depuis le début ? Un moyen de nous faire accepter un meurtre en nous faisant croire qu’on sauve le monde ? »
« Docteur Turner— » commence O’Neil.
« NON ! » Elle coupe, sa voix montant. « Vous nous avez dit que vous saviez pour les kill switches. Comment on peut vous faire confiance maintenant ? Comment on peut faire confiance à QUICONQUE dans cette putain de mission ? »
Un silence tendu suit.
Puis Spay parle, et sa voix est glaciale. Autoritaire. Celle d’un commandant qui ne tolère plus la dissension.
« On ne peut pas faire demi-tour. »
« Pourquoi pas ? »
« Parce que ce sont les hauts gradés qui ont pris cette décision. Le Pentagone. Peut-être plus haut encore. Des gens qui ont plus de pouvoir que nous ne pouvons l’imaginer. »
Il flotte vers Turner, la regarde droit dans les yeux.
« Si on rentre maintenant – si on abandonne cette mission – vous pensez qu’ils vont juste nous accueillir avec des félicitations pour avoir essayé ? Vous pensez qu’ils vont nous laisser raconter ce qu’on a vu ? »
Sa voix devient plus dure.
« Soit la navette ‘aura un accident’ pendant la rentrée atmosphérique. Une défaillance technique. Tragique. Tous morts. Pas de témoins. Soit on atterrira et nos proches – nos familles, nos amis, tous ceux qu’on aime – commenceront à avoir des ‘accidents’. Un par un. Jusqu’à ce qu’on comprenne le message. »
Turner sent le sang se glacer dans ses veines.
« Vous ne pouvez pas savoir ça. »
« Je le sais, » dit Spay avec une certitude absolue. « J’ai été dans l’armée assez longtemps. J’ai vu comment les programmes noirs fonctionnent. Les gens qui disparaissent. Les familles qui se taisent. Les secrets qui restent enterrés. »
Il regarde tout l’équipage.
« On doit aller au bout de cette mission. Il n’y a pas d’autre option. Pas de demi-tour. Pas de fuite. Juste… au bout. »
Préparation et pressentiments
Elle avait remarqué Spay pendant l’entraînement à Houston. Les crises d’angoisse dans les simulateurs. Ses mains tremblant lors des tests psychologiques. Ce moment où le médecin de la NASA avait murmuré : « Borderline. Mais apte au vol. »
Borderline apte signifiait : « On le risque. Pour cette mission, on le risque. »
Elle avait vu aussi comment Spay se comportait sous pression — ce contrôle fragile, cette colère contenue. Comme quelqu’un tenant un verre rempli à ras bord d’eau. Une seule goutte de plus et tout déborde.
Discrètement — très discrètement — elle remplit deux seringues hypodermiques. Midazolam. Assez pour assommer un homme en quelques secondes.
Elle ne sait pas exactement pourquoi elle le fait. Un pressentiment. Une intuition médicale. Quelque chose dans l’atmosphère qui lui dit que les choses vont dégénérer. Que la pression accumée va exploser.
Si quelqu’un perd le contrôle en situation de crise — si Belton ou Hamlet paniquent pendant l’EVA, ou si Spay s’effondre psychologiquement — elle aura besoin de ces seringues.
Elle les glisse discrètement dans la poche de sa combinaison. Personne ne remarque.

L’annonce finale
Spay flotte au centre de la cabine. Prend une grande inspiration.
« Très bien. Voici la décision. On continue la mission. Belton désactivera les systèmes radio des MMU. On utilisera les signes manuels pour communiquer pendant l’EVA. Et on accomplira ce qu’O’Neil dit qu’on doit accomplir. »
Il regarde chacun d’eux.
« Je sais que c’est horrible. Je sais que c’est injuste. Mais c’est la réalité. Alors on va— »
Il s’arrête soudainement.
Parce que quelque chose est en train de se passer en lui. Quelque chose qu’il ne peut pas contrôler.
Les révélations d’O’Neil – l’artefact, les milliards de morts, le sacrifice nécessaire, le poids de tout ça – commencent à pénétrer vraiment. Pas intellectuellement. Viscéralement.
Des milliards.
Pas un chiffre abstrait. Des gens. Des familles. Des enfants. Des vieillards. Des nouveau-nés. Tous morts parce qu’un satellite va tomber du ciel.
Et lui – lui, Michael Spay, pilote décoré, commandant respecté – il est censé empêcher ça. Lui et son équipage flottant dans une boîte de métal à 320 kilomètres d’altitude.
C’est trop. C’est trop.
L’enjeu est trop immense. Le poids trop lourd. La responsabilité trop écrasante.
Ses mains commencent à trembler.
Pas juste un peu. Violemment. Incontrôlablement.
« Commandant ? » La voix de Turner est inquiète. « Spay ? Ça va ? »
Mais Spay ne répond pas.
Parce que son corps entier tremble maintenant. Ses jambes. Ses bras. Sa tête. Comme s’il était pris de convulsions.
Ses yeux roulent en arrière.
Sa respiration devient erratique, haletante.
« SPAY ! »
Turner se propulse vers lui, mais elle est trop loin.
Et puis, tout à coup, Spay devient rigide. Complètement rigide. Ses muscles se contractent tous en même temps. Ses bras se plient contre sa poitrine. Ses jambes se replient.

Tétanie.
Un état de choc psychologique si intense que le corps se fige complètement, incapable de bouger, de respirer normalement, d’interagir avec le monde.
Il flotte là, les yeux grands ouverts mais ne voyant rien, son corps tordu dans une position grotesque.
L’éclatement
C’est comme si la tétanie de Spay avait brisé un barrage.
Toute la tension accumulée – deux jours de mensonges, de découvertes horrifiantes, de trauma – cherche une issue.
McMillan flotte dans son coin, replié sur lui-même. Les images de Weintraub restent gravées. Le vomi séché. L’odeur. L’horreur.
Et maintenant ça. Les révélations d’O’Neil. Des milliards de morts. Un sacrifice nécessaire. Le poids écrasant de tout ça.
Il tremble légèrement, les bras croisés contre sa poitrine.
Belton, voyant son état, flotte vers lui. Lentement. Prudemment.
« Dirk, » dit-il doucement. « Hé. Ça va aller. On va— »
Il tend la main. Touche l’épaule de McMillan.
Le contact.
McMillan se retourne instantanément, ses yeux soudainement brûlants d’une rage pure.
« NE ME TOUCHE PAS ! »
Il frappe la main de Belton violemment, la repoussant.
« NE ME TOUCHE JAMAIS PUTAIN ! »
Et puis il explose.

Toutes les mois de tension entre eux. Toutes les fois où Belton – brillant, méthodique, respecté – a été préféré pour des missions. Toutes les fois où McMillan a senti qu’il n’était que le second choix. Le remplaçant. L’option B.
Belton avec son calme irritant. Son intelligence supérieure. Sa capacité à résoudre n’importe quel problème technique pendant que McMillan, le simple pilote, ne pouvait que suivre les ordres.
« C’EST DE TA FAUTE ! »
McMillan se propulse à travers la cabine avec une violence terrifiante.
« SI TU N’AVAIS PAS TROUVÉ CES PUTAINS DE DISPOSITIFS ! SI TU AVAIS FERMÉ TA GUEULE ! ON SERAIT ENCORE EN TRAIN DE FAIRE NOTRE TRAVAIL SANS SAVOIR TOUTE CETTE MERDE ! »
Il percute Belton comme un missile. Dans l’apesanteur, les deux hommes tournoyent, leurs corps s’emmêlant.
Mais ce n’est pas juste une collision. C’est une attaque.
McMillan saisit Belton par la combinaison, essaie de le ceinturer, de l’immobiliser. Ses mains cherchent le cou, les bras, n’importe quelle prise qui lui donnerait le contrôle.
« JE T’AI TOUJOURS DÉTESTÉ ! » hurle-t-il, et il y a des années de ressentiment dans ces mots. « TOI ET TON PUTAIN D’AIR SUPÉRIEUR ! TOI ET TES SOLUTIONS À TOUT ! COMME SI T’ÉTAIS LE SEUL À COMPRENDRE QUELQUE CHOSE ICI ! »
Un coup de poing part. Pas précis – impossible d’être précis dans l’apesanteur – mais chargé de haine. Il percute l’épaule de Belton. Puis un autre, qui atteint les côtes.
Belton essaie de se défendre, de repousser McMillan, mais il est plus petit, moins musclé, et surtout, il est choqué. Pris complètement au dépourvu par cette explosion de violence.
« McMillan ! Arrête ! Qu’est-ce qui te— »
« FERME-LA ! FERME TA PUTAIN DE GUEULE ! »

La mêlée
« McMillan ! ARRÊTE ! » hurle Turner, se propulsant vers eux.Hamlet — voyant son collègue attaqué — se jette dans la mêlée. Essaie de séparer les deux hommes. Saisit McMillan par derrière, le tire en arrière.
Maintenant ce sont trois corps qui tournoyent dans l’espace confiné de la cabine. Frappant les parois. Les panneaux. Les harnais.
McMillan se débat comme un animal pris au piège. Ses coudes frappent. Ses genoux cherchent des cibles. Il essaie juste de se libérer. De continuer à frapper.
Un coude percute le visage de Belton. CRACK.
Un os nasal qui se brise.
Belton crie, lâche prise. Flotte en arrière, les mains sur son visage. Du sang commence à flotter — gouttelettes sphériques rouges dans l’air.
« ARRÊTEZ ! ARRÊTEZ TOUS ! »
Turner sort une des seringues hypodermiques de sa poche. Se propulse vers la mêlée. Vise McMillan – c’est lui qui a commencé, lui qu’il faut neutraliser en premier.
Elle attrape son bras qui frappe. Approche la seringue de son cou.
Mais McMillan, même dans sa folie, la sent. Voit le mouvement périphérique.
Son instinct de survie prend le dessus.
Son bras libre se détend comme un ressort. Sa main saisit le poignet de Turner. Serre. Fort. Beaucoup trop fort. Avec une force qu’il ne contrôle pas.
Les os du poignet de Turner grincent sous la pression.
Elle crie de douleur. Lâche la seringue.
Qui flotte maintenant librement dans l’air de la cabine, tournoyant lentement, l’aiguille pointant dans toutes les directions. Dangereuse.
McMillan, dans un mouvement presque instinctif, l’attrape au vol.
Et pendant une fraction de seconde, tout le monde se fige.
Parce que McMillan tient maintenant l’arme. Le pouvoir. La capacité de neutraliser quelqu’un.
Ses yeux – fous, traumatisés, remplis d’une rage qu’il ne peut plus contenir – balaient la cabine.
Cherchent une cible.
Belton flotte là, meurtri, choqué, essayant de reprendre son souffle.
Hamlet est exténué.
Turner masse son poignet endolori.
Et Spay…
Spay qui vient juste de sortir de sa tétanie. Qui cligne des yeux, confus, essayant de comprendre ce qui se passe. Pourquoi tout le monde se bat. Pourquoi il y a du sang dans l’air. Pourquoi—
Les yeux de McMillan se fixent sur lui.
Le commandant.
Celui qui les a amenés ici. Celui qui a accepté cette mission. Celui qui a dit « oui » à Woolrich. Celui qui a condamné Weintraub à mourir dans l’horreur. Celui qui va les forcer à continuer, à accomplir ce sacrifice monstrueux.
Tout est de sa faute.
« McMillan, non— » commence Turner.

Mais c’est trop tard.
La seringue est plantée dans le cou de Spay. Juste sous la mâchoire. Directement dans la veine jugulaire.
Le piston enfoncé d’un coup sec.
Le sédatif – dosé pour assommer un homme en quelques secondes – injecté directement dans le flux sanguin vers le cerveau.
Spay a le temps de regarder McMillan avec une expression d’incompréhension totale. De trahison. De choc.
« Dirk… pourquoi… »
Puis ses yeux se révulsent.
Son corps devient mou, comme si on avait coupé tous ses fils.
Il flotte, inconscient, ses membres dérivant mollement autour de lui comme ceux d’une marionnette abandonnée.
Après l’explosion
Le silence qui suit est celui de l’horreur absolue.
McMillan flotte là, la seringue vide dans sa main, regardant ce qu’il vient de faire.
La rage s’évapore d’un coup.
Ne reste que la lucidité. L’horreur de ce qu’il vient de faire.
« Oh mon Dieu, » murmure-t-il, voix brisée. « Oh mon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait ? »
Il lâche la seringue, qui flotte lentement.
« Je suis désolé. Je suis désolé… »
Belton flotte près de la paroi, une main sur son épaule meurtrie. Il regarde McMillan — cet homme qui vient de l’attaquer — et ne voit que de la pitié.
Parce qu’il comprend maintenant. Cette mission les brise. Les transforme.
Hamlet fixe le corps inconscient de Spay avec des yeux vides.
Turner se rapproche de Spay, vérifie son pouls. Compte les battements. Soulève une paupière. Vérifie la dilatation.
« Il va bien, » annonce-t-elle, voix de médecin reprenant le contrôle. « Le sédatif le garde inconscient deux à trois heures. Pas de dommages permanents. »
Elle regarde McMillan, qui sanglote toujours.
« Dirk. Regarde-moi. »
McMillan lève lentement les yeux. Rouges. Gonflés. Brisés.
« Tu n’es pas toi-même. Aucun de nous ne l’est. Cette mission nous détruit tous. »
Elle regarde aussi Belton.
« Luke. Tu vas bien ? »
Belton hoche lentement la tête, même s’il ne va clairement pas bien.
« Ouais. Ça va. »
Mais sa voix dit le contraire.

Le retour d’O’Neil
C’est alors qu’une voix s’élève depuis l’écoutille du pont intermédiaire.
« Je suis désolé. »
Tous se retournent.
O’Neil flotte là, et sur son visage émacié se lit quelque chose qui ressemble à de la culpabilité. Du regret.
« Je suis désolé d’avoir dit ça. Les morts. L’ampleur de la catastrophe. Je… je n’aurais pas dû être aussi direct. Aussi brutal. »
Il entre dans la cabine, flotte vers le centre.
« Je sais ce que le poids de cette information peut faire. Bruce et moi avons vécu avec pendant des années et ça nous a presque détruits. Je n’aurais pas dû vous le jeter au visage comme ça. »
Il regarde le corps inconscient de Spay. La cabine en désordre. Le sang de Hamlet flottant en gouttelettes rouges dans l’air.
« Mais c’est la vérité quand même. Aussi horrible soit-elle. »
Libération
« On doit le détacher, » dit Turner, regardant Spay qui a dérivé contre une paroi, son corps mou coincé entre deux harnais.
« Pourquoi ? » demande Belton. « Il est inconscient. »
« Parce que, » dit Turner fermement, « si on le laisse attaché, sanglé, impuissant pendant qu’on prend des décisions sur la mission, on devient exactement comme ceux qui nous ont manipulés. »
Ensemble, ils détachent délicatement Spay, le positionnent au centre où il peut flotter librement.
Son visage, dans l’inconscience, semble paisible. Peut-être la première fois depuis le lancement qu’il a l’air en paix.
La vérité entière
Une fois Spay stabilisé, une fois que tout le monde a repris du calme, O’Neil reprend.
Sa voix est plus douce. Plus mesurée. Conscient du trauma qu’il a infligé.
« Je sais que c’était difficile à entendre. Mais maintenant que vous savez… maintenant vous comprenez les enjeux. »
Il flotte vers le hublot.
« Mon sacrifice est nécessaire. »
Il se retourne, les regarde tous.
« Pas parce que Woolrich l’a décidé. Mais parce que c’est la seule façon de désactiver l’artefact sans déclencher quelque chose de pire. »
« Pourquoi vous ? » demande Hamlet, voix nasale à cause de son nez cassé.
« Parce que ma conscience est calibrée aux équations. Parce que j’ai passé des années à me préparer. Parce que Bruce est déjà mort et quelqu’un doit finir. »
Il ferme les yeux.
« Et parce que j’en ai assez. Assez de porter ce fardeau. Assez de voir ce qui se cache dans les espaces entre les espaces. »
Il rouvre les yeux.
« Quand on arrivera à BLACKSAT, je sortirai avec Belton et Hamlet. Je toucherai l’artefact. Je ferai ce qui doit être fait. »
Il sourit tristement.
« C’est tout ce qu’on peut espérer, vraiment. Mourir pour quelque chose qui compte. »
Le silence de l’acceptation
Personne ne répond.
Parce qu’il n’y a rien à dire.
L’équipage flotte dans la cabine en désordre – Spay inconscient au centre, McMillan brisé de culpabilité, Belton meurtri, Hamlet ensanglanté, Turner épuisée.
Et O’Neil, spectre vivant, acceptant calmement sa mort prochaine.
Dans quelques heures, ils arriveront à BLACKSAT.
Et tout sera décidé.
Pour le meilleur ou pour le pire.


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