La scène reprend alors que Cléophas est encore sous le choc de ce qu’il vient de voir. Une agitation violente, un départ précipité : Charles, emporté par une colère incontrôlable, a sauté sur un cheval et s’est enfui au galop.
Le coffre calciné
Cléophas tient toujours dans ses bras un objet inhabituel. Une boîte brûlée, noircie, marquée par des flammes récentes. Le bois est sombre, presque de l’ébène, et les ferrures de cuivre ont viré au noir. L’odeur qui s’en dégage est tenace, âcre, presque suffocante.
Sans attendre, il ordonne à Otis et Lafayette de le rejoindre dans la bibliothèque. Dans cet espace clos, la tension se fait plus lourde. Dehors, c’est le chaos : esclaves et contremaîtres se disputent, les voix montent, on tente de contenir la foule. Mais à l’intérieur, le calme presque solennel de la pièce tranche avec l’agitation extérieure. Les rayonnages sont là, imposants, comme les témoins silencieux d’un passé qui refuse d’être oublié.
Des gravures qui en disent long
Sur le couvercle du coffre, malgré les brûlures, des symboles apparaissent. Étranges. Marqués au fer ou gravés à la main, difficile à dire. Cléophas, peu versé dans les sciences occultes, tente de les interpréter — sans succès.
Otis intervient. Il reconnaît ces signes. Il en a vu de semblables, plus tôt, près de l’entrée. Les trois hommes se déplacent. Et là, sur le palier, les marques sont bien là, identiques à celles sur la boîte. Des symboles ésotériques, proches de figures vaudous. Lafayette, de son côté, confirme : ce sont des motifs qu’il a déjà croisés du côté des cases d’esclaves.
Le coffre, en tout cas, n’est pas verrouillé. Et Cléophas, sans se laisser impressionner par ces “grigris ridicules”, l’ouvre.
Un contenu glaçant
À l’intérieur ? Rien. Ou presque. Le fond est tapissé de liquide coagulé. Une odeur métallique, écoeurante. Paul s’approche, utilise un mouchoir, renifle. Du sang. Noir. Épais. Et frais.
En y regardant de plus près, le sang forme comme un motif. Quelque chose — ou quelqu’un — a été placé là. Et a saigné. Abondamment.
L’objet aurait mesuré une trentaine de centimètres. Mais ce n’est pas tant la taille qui dérange. C’est l’odeur. Un mélange de fer rouillé, de chair abîmée, et de soufre. Un parfum d’abattage. De sacrifice.

Les soupçons grandissent
Les réactions diffèrent. Cléophas raille ce qu’il imagine être un rite local — “poulets égorgés”, “coqs noirs” — mais sa voix manque de conviction. Même lui sent que ce qu’il tient là dépasse les superstitions habituelles.
Lafayette, plus attentif, inspecte les murs. Pas de passage secret visible. Mais un éclat métallique attire son œil. Une mallette, ou plutôt un mécanisme dissimulé entre deux lattes.
Otis l’identifie immédiatement : un déclencheur. Cléophas ordonne de l’activer.
Lafayette s’exécute. Et avant de s’enfoncer dans l’ouverture qui se révèle, il prévient :
« Ce n’est pas le seul passage secret de cette demeure. Il y en a partout. Sachez-le. »
Puis, plus bas encore :
« Vous êtes écoutés. Vous êtes observés. Peut-être que nous le sommes déjà en ce moment. »
Et sans plus attendre, il s’engouffre dans l’ombre du passage. Otis, quant à lui, s’est laissé tomber dans un fauteuil… comme si tout cela ne méritait qu’un soupir.

Des instructions données dans l’ombre
Otis reste à l’entrée. Il préfère ne pas s’aventurer plus loin dans les profondeurs de la maison. Il annonce qu’il montera la garde, histoire d’éviter une mauvaise rencontre avec Mathilde, ou qui que ce soit d’autre. Pendant ce temps, La Fayette reçoit une nouvelle consigne. Une odeur, visiblement tenace, empeste la pièce. Cléophas lui demande d’en identifier la source — et, tant qu’il y est, de récupérer un registre posé sur un bureau.
La Fayette s’exécute. Un mécanisme se déclenche dans un léger bruit de bois sec. Une porte discrète s’ouvre, donnant accès à un bureau dissimulé. La pièce est étroite, un véritable recoin, à peine éclairé par la flamme vacillante d’une bougie. Aux murs, des portraits poussiéreux prennent vie dans le clair-obscur.
Un carnet, un registre, et l’odeur de la mort
Sur le petit bureau encombré, des papiers en pagaille. Des correspondances anciennes, un carnet intime, et un registre — celui demandé par Cléophas. La Fayette inspecte, observe, analyse. Dans l’air, pourtant, une odeur le prend à la gorge. Quelque chose de fort, de fétide. Une odeur de bête crevée. De décomposition.
Il a beau fouiller du regard, se pencher sur le sol, scruter le parquet et les murs, rien ne saute aux yeux. Et pourtant… impossible d’ignorer cette pestilence. Comment Charles pouvait-il passer du temps ici sans s’en plaindre ?

Le portrait de Ti Powl… et un tableau perturbant
La Fayette note un portrait posé sur le bureau. Ti Powl. Représenté avec une précision troublante. Fidèle à ses souvenirs. Puis, plus loin, au fond de la pièce, près d’une cheminée éteinte, un tableau attire son attention. Il n’est pas seul : toute une lignée des Saint-Aubray est représentée, figée dans le temps, au travers de portraits austères.
Mais l’un d’eux sort du lot. Une peinture de groupe. Trois hommes, et un jeune garçon noir. Au centre, sans aucun doute, Charles, plus jeune. À ses côtés, Newton, les yeux perçants, et un autre homme à la peau pâle. Mais ce qui trouble Lafayette, c’est ce jeune enfant.

Une présence qui dérange
L’enfant paraît avoir six ou sept ans. Sa peau est légèrement plus foncée que celle de Charles. Ses cheveux, indomptables, échappent à toute discipline. Le peintre, manifestement, a soigné les détails de son visage avec une attention inhabituelle. Ses yeux, surtout, sont étrangement clairs. Et il ne regarde pas l’artiste. Son regard se perd derrière l’épaule du spectateur. Comme s’il observait quelque chose. Quelqu’un.
Lafayette, obsédé par les passages secrets, explore encore les murs. Il a cette certitude — presque une obsession — que Paul est quelque part, sous leurs pieds. En chair et en os. Il cherche sans relâche une ouverture, une faille, un indice.
Rien ne bouge. Mais quelque chose cloche dans ce tableau.
Les lettres dans la bibliothèque
De son côté, Cléophas s’est installé dans la bibliothèque. Otis passe régulièrement devant la porte, discret, attentif aux bruits de la cour où l’agitation reste vive. Cléophas sort les lettres qu’il a glissées dans ses poches. Il s’attelle à leur lecture. Mais la masse de documents rend la tâche difficile.
Au milieu de tout ça, une lettre se distingue. L’écriture y est dense, précipitée, presque codée. Il s’agit d’un message visiblement confidentiel. L’intuition de Cléophas se confirme lorsqu’il en déchiffre enfin le contenu :
Cher Charles, ces mots ne vous plairont pas, mais pour notre bien, je dois les dire.
Je ne peux pas continuer ainsi. Cette harpie nous a trompés.
Nous ne sommes plus que des carcasses sans âme, le reflet de ce que nous étions.
Les raisons qui nous ont poussés à conclure ce pacte ne justifient pas nos actes, et ma conscience n’en peut plus.
Je sais que nous ne devons en aucun cas nous calmer.
C’est pourquoi je te demande ton aide. Viens dîner demain, et trouvons un moyen de mettre cela derrière nous.
Je suis votre ami, Newton.
Ce qui glace Cléophas, c’est la date au coin de la lettre : elle correspond exactement à la veille de la mort de Newton.
Le tableau
Au même moment, La Fayette appelle Cléophas pour lui montrer le tableau troublant. Cléophas le rejoint, replie les lettres, les range avec soin, puis observe la toile. La conversation s’amorce :
— Pourquoi diable ces trois hommes se sont-ils fait peindre avec ce jeune esclave ?
— Êtes-vous certain qu’il s’agit d’un esclave ?, rétorque Cléophas. À ma connaissance, en dehors de Constance, Charles n’a jamais eu d’enfant métis…
Ils s’approchent, détaillent la peinture. La lumière tremble, les ombres s’étirent. Et plus ils regardent, plus ce visage enfantin les met mal à l’aise.
Son regard… Il ne fixe pas le spectateur.
Il regarde ailleurs. Derrière.
Quelque chose. Ou quelqu’un.
Le portrait de Constance, les origines brouillées et les croyances enfouies
La Fayette observe le tableau en silence, puis lance :
« Regardez bien. Le nez fin… les yeux clairs et perçants… les pommettes pleines… »
Quelque chose s’impose, avec une évidence insidieuse : cette enfant, au centre du tableau, ce n’est pas n’importe qui. Il le sait. Il le sent. Ce visage, c’est celui de Constance. Plus jeune, bien sûr — l’âge qu’elle avait à la mort de Paul, peut-être cinq ou six ans — mais les traits sont là. Reconnaissables. Incontestables.
Et pourtant… ce portrait date d’avant sa naissance officielle.
La scène devient dérangeante. Trois hommes, Saint-Aubray, Newton et un troisième à la peau pâle et gantée, posent avec cette enfant métisse. Un métissage discret, mais bien présent. L’un d’eux est son père — ou les trois le sont-ils ensemble ? L’absurde devient plausible. La peinture semble affirmer une vérité que personne n’a voulu dire à voix haute.
Cléophas tente de relativiser. Il parle de liens de cuisinage entre les familles, de ressemblance généalogique, de cette ambiance étrange qui pousse à la surinterprétation. Mais la tension est là. Dans chaque coup de pinceau. Chaque regard figé sur la toile.
Constance malade, ou simplement oubliée ?
Le sujet dérive sur l’état de Constance. Malade, oui. Mais malade de quoi ? Cléophas dit qu’elle est simplement influencée par les peurs et les contes racontés par les domestiques, que l’air des marais, la guerre, les révoltes des plantations voisines ont eu raison de ses nerfs. Il a conseillé à Charles de faire venir une nurse et un médecin depuis la Nouvelle-Orléans. Selon lui, rien qu’un peu de soin moderne ne saurait régler.
Lafayette, lui, n’y croit pas une seconde.
« Un seul médecin ne suffirait pas à soigner toutes les âmes de cette baraque. »
Il ne cherche pas à attaquer Charles, ni même à juger. Il veut aider. Il veut comprendre. Et surtout, il veut agir. Dès le lendemain, il partira chercher de l’aide en ville, que Charles le veuille ou non.
Deux visions qui s’opposent
Cléophas imagine un avenir plus doux, plus lumineux. Il parle de rideaux ouverts, de musique dans les salons, de dîners mondains et de thés entre dames. Pour lui, tout irait mieux si la maison sortait de son isolement morbide.
Mais Lafayette ne partage pas cet optimisme :
« Constance a besoin de plus que de distraction. Elle a besoin qu’on la voie. Qu’on la comprenne. Qu’on l’aide. »
Les tensions remontent. Les non-dits éclatent. Et tout cela finit par déboucher sur cette phrase cinglante :
« Ce n’est pas un médecin qui va soigner ce qui ne tourne pas rond ici. »
Une odeur qui s’estompe, des soupçons qui s’intensifient
Pendant qu’ils parlent, Lafayette remarque quelque chose : l’odeur insupportable de charogne qui régnait dans la pièce s’est dissipée. L’ouverture de la porte, l’air frais… tout cela a fait son œuvre. Mais il est sûr d’une chose : cette puanteur n’était pas un mirage. Il y avait quelque chose, ici.
Son regard retourne vers le bureau. Parmi les lettres, un portrait de Tybalt repose encore là. Mais ce sont surtout les papiers éparpillés au sol qui attirent son attention. En se penchant pour les ramasser, il découvre un message partiellement effacé par l’encre diluée, écrite en 1845. Une seule portion reste lisible :
« Les offrandes portent leurs fruits, mes amis.
Les récoltes n’ont jamais été aussi généreuses.
Elles tiennent leurs promesses. »
L’écriture, fluide, rigoureuse, trahit une éducation soignée. Pas une main d’esclave. C’est signé — ou presque. Il devine le nom : Greenvale.
Une foi enracinée bien plus haut qu’on ne le dit
Lafayette n’en revient pas. Il montre la lettre à Cléophas.
« Ce n’est pas juste des histoires de domestiques. Vos amis les planteurs, ils y croyaient encore plus fort que nous. »
Cléophas grimace. Il reconnaît que Newton, Saint-Aubrey et Greenberg ont sans doute été influencés, mystifiés. Une vieille femme du Bayou — surnommée Mamatrupnich, ou la Harpie — leur aurait promis prospérité en échange de quelques offrandes : coqs noirs égorgés, danses rituelles, sacrifices.
« Plutôt que d’y voir les fruits de leur travail, ils ont préféré croire que c’était la magie. »
Mais Lafayette ne lâche pas le morceau :
« Chef, tout ce qui déconne ici, c’est lié à ces croyances. Et ce n’est pas un médecin qui va soigner ça… »
Un silence s’installe. Chargé. Dense.
Et au fond de la pièce, sur la toile toujours suspendue au mur, l’enfant continue de regarder ailleurs. Derrière vous.


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