Nous sommes en avril 1923, et une fine pluie s’abat sans relâche sur les pavés luisants de Rouen. La ville normande, plongée dans une mélancolie typique de ce printemps humide, semble presque endormie. Pourtant, devant l’ancienne librairie d’Armand, un camion s’arrête brusquement, rompant le calme avec le bruit sourd de ses roues sur les pavés.
Eugène, observant depuis la fenêtre de l’Agence des Disparus, remarque l’agitation inhabituelle devant la boutique abandonnée. Des déménageurs commencent à décharger des caisses lourdes et les empilent soigneusement devant la porte, provoquant la curiosité d’Eugène. Il enfile son manteau, ajuste son chapeau et, bravant la pluie, s’approche de la scène.
L’arrivée de Jean de Trégastel et Eugénie Blondel
Parmi les déménageurs, deux silhouettes se distinguent. La première est celle d’un homme imposant, Jean de Trégastel. Il se tient droit malgré une légère claudication, sa canne en main, sa silhouette élancée dissimulée sous un long manteau sombre. Son visage est partiellement couvert par un masque finement sculpté, œuvre manifeste d’un grand artisan, conçu pour masquer les stigmates d’une blessure ancienne, infligée par un éclat d’obus lors de la Grande Guerre. Ce masque, en céramique et en métal patiné, capte l’attention d’Eugène. Il devine immédiatement que cet homme porte en lui les marques invisibles de la guerre, tout comme lui.

À ses côtés se tient une jeune femme, tout en contraste. Eugénie Blondel, une artiste prothésiste formée dans les prestigieux ateliers de Paris, accompagne Jean de Trégastel avec un sourire espiègle. Ses cheveux blonds légèrement humides encadrent un visage vif et éclatant. Il suffit d’un regard échangé pour qu’elle capte l’attention d’Eugène. Il ne peut s’empêcher de remarquer sa légèreté, malgré la gravité du projet qu’ils semblent mener.

Un projet ambitieux pour les Gueules Cassées
Jean de Trégastel ne vient pas seulement rouvrir la librairie d’Armand. Il a une autre ambition : transformer cet espace en un atelier dédié à la création de prothèses faciales pour les gueules cassées de la Grande Guerre. Lui-même marqué par un passé douloureux, Jean a fait de cette mission sa voie de rédemption, cherchant à redonner une dignité à ceux dont le visage, symbole d’identité, a été brisé par le conflit. Eugénie Blondel, sa jeune collaboratrice, apporte sa maîtrise artistique et technique pour créer ces masques qui redonnent une nouvelle vie à ces hommes défigurés. Leur projet mêle à la fois compassion et art, dans une tentative de reconstruction physique et morale pour ces anciens soldats.

Un quiproquo à propos de la librairie
Tandis qu’Eugène s’avance pour tenter d’en savoir plus, Jean de Trégastel le remarque et lui adresse un signe de tête. Leur échange est direct, mais cordial. Après quelques présentations, le sujet de la boutique d’Armand vient rapidement sur le tapis.
Eugène, légèrement hésitant, pose la question qui le brûle depuis qu’il a vu les caisses être déchargées. « Vous avez repris la librairie ? » demande-t-il, cherchant à comprendre si ce projet n’est qu’une façade pour quelque chose de plus compliqué.
Jean, derrière son masque, esquisse un sourire difficile à lire. « Oui, en effet. La collection de Monsieur Armand m’appartient désormais, tout comme ces locaux. »
Eugène fronce les sourcils, un léger doute s’immisçant dans son esprit. Il sait que la situation des locaux d’Armand avait été laissée en suspens depuis sa disparition. La boutique était restée vacante, et lui-même n’était pas au courant d’un quelconque héritier.
Jean, percevant l’interrogation, ajoute calmement : « Après de nombreuses recherches généalogiques, le tribunal de Paris a tranché en ma faveur. Monsieur Armand n’avait pas d’héritier direct, et selon les lois en vigueur, ces lieux me reviennent. »
Eugène comprend que les choses sont plus compliquées qu’il ne le pensait. Il avait pensé à récupérer certains livres pour ses propres recherches, mais il se rend compte que tout cela est désormais hors de sa portée.
L’intérêt de Jean pour l’Agence
Mais ce n’est pas tout. Jean, visiblement curieux, observe l’enseigne de l’Agence des Disparus juste en face de sa nouvelle boutique. Il se tourne vers Eugène avec un air d’intrigue.
« Votre agence, elle est spécialisée dans la recherche des disparus de la Grande Guerre, n’est-ce pas ? »
Eugène, surpris par cette question directe, acquiesce. « Oui, exactement. Nous aidons les familles à retrouver des hommes disparus lors du conflit… ou à découvrir la vérité sur leur sort. »
Jean, toujours calme, poursuit. « Je trouve cela fascinant. Il est rare de voir des initiatives aussi… nécessaires dans cette période. Peut-être aurons-nous l’occasion de collaborer. Après tout, ceux que je tente d’aider ont eux aussi perdu une partie de leur identité dans la guerre. » Il désigne doucement son masque du bout de ses doigts gantés. « Nous avons tous nos cicatrices, n’est-ce pas ? »
À ce moment-là, Eugénie Blondel, qui écoutait la conversation avec amusement, se rapproche d’Eugène. « Vous aussi vous cherchez des fantômes ? » demande-t-elle avec un sourire malicieux. « Moi, je les fabrique. Mais ils sont faits de plâtre et de métal. » Son ton espiègle contraste avec la gravité de la situation, mais Eugène ne peut s’empêcher de se sentir charmé par cette jeune artiste.
Eugène esquisse un sourire en retour, légèrement déstabilisé. « Je suppose que nous cherchons tous quelque chose », répond-il, se demandant où cette rencontre va les mener.
Le passé de Jean de Trégastel

Jean de Trégastel vient d’une petite noblesse bretonne. Né dans un manoir isolé sur la côte, il a grandi dans une famille respectable mais austère, avec des valeurs strictes de devoir et d’honneur. Dès son plus jeune âge, il a été formé à la discipline et à l’art militaire, et c’est tout naturellement qu’il s’engagea dans l’armée lorsque la Première Guerre mondiale éclata. En tant qu’officier de cavalerie, Jean connut les horreurs des tranchées et les charges héroïques qui se terminaient trop souvent en carnages insensés.
Sa vie changea irrémédiablement lors d’une attaque allemande à Verdun. Jean fut grièvement blessé par un éclat d’obus, défigurant son visage. Il survécut, mais ce traumatisme le marqua à jamais. À son retour en France, il découvrit que la guerre ne l’avait pas seulement marqué physiquement, elle avait aussi érodé l’image qu’il avait de lui-même. La haute société ne savait pas comment traiter ces hommes défigurés, souvent exclus, cachés des regards pour éviter de troubler l’apparente quiétude de l’après-guerre. Jean, hanté par la honte de sa blessure et le rejet silencieux qu’il subissait, se retira de la vie publique.
C’est à ce moment-là qu’il fit la connaissance d’Anna Coleman, une sculptrice américaine spécialisée dans les masques pour les gueules cassées. C’est elle qui lui fabriqua son premier masque, une œuvre d’art qui lui permit de reprendre une forme d’interaction sociale tout en dissimulant son visage ravagé. Cette rencontre changea sa perception : plutôt que de se morfondre dans la honte, il décida de se tourner vers ceux qui, comme lui, avaient été brisés par la guerre. Il comprit que son avenir se trouvait dans la création de ces masques, qui étaient bien plus que des prothèses : ils étaient des ponts entre l’identité brisée et l’humanité retrouvée.

Un sanctuaire pour les Gueules Cassées
L’atelier que Jean a créé dans l’ancienne librairie d’Armand est un lieu singulier où l’art rencontre la médecine. Ils y travaillent avec des matériaux modernes, mais aussi avec des techniques artistiques classiques. Jean supervise la conception des masques, veillant à ce qu’ils soient non seulement fonctionnels, mais aussi esthétiques. Il est profondément marqué par l’idée que ces hommes, rejetés par la société à cause de leur apparence, doivent pouvoir retrouver une forme de normalité.

Chaque masque est personnalisé, sculpté pour s’adapter parfaitement aux traits du visage restant. Mais au-delà de l’aspect pratique, Jean et Eugénie cherchent à restaurer la dignité et l’identité de ces hommes. L’atelier est rempli de bustes et de moulages en plâtre, de notes techniques, et de croquis d’anciens soldats pour lesquels ils travaillent. Ces hommes viennent souvent dans la boutique, cherchant non seulement des solutions pour leur apparence mais aussi un soutien émotionnel, un endroit où ils ne sont pas jugés.

La relation entre Jean et Eugénie Blondel
Eugénie Blondel, la prothésiste, est bien plus qu’une simple collaboratrice pour Jean. Son énergie, son espièglerie et sa passion pour son métier apportent une chaleur et une légèreté qui manquent à la vie recluse de Jean. Elle n’a pas connu la guerre de la même manière que Jean, mais elle comprend l’importance de son travail et s’y dévoue avec une attention particulière. Sa formation à Paris lui a permis de maîtriser les techniques modernes de sculpture et de moulage, mais c’est son regard artistique qui transforme chaque prothèse en une œuvre unique.
Eugénie est également fascinée par l’âme humaine, et ses interactions avec les patients sont empreintes d’une bienveillance qui tranche avec l’austérité de Jean. Pour Eugène, cette légèreté et cette espièglerie sont particulièrement frappantes, et il ne tarde pas à se sentir attiré par elle. Sa présence, à la fois sérieuse et enjouée, semble réveiller quelque chose en lui, comme une promesse d’un monde moins sombre.
Jean de Trégastel n’est pas indifférent à la présence de l’Agence des Disparus, située juste en face de son atelier. Leurs activités, centrées sur la recherche des disparus de la Grande Guerre, résonnent profondément en lui. Il sait que de nombreux anciens soldats, ceux qui ont perdu leur visage ou leur identité, ont également été perdus aux yeux de leurs familles.
Lors de leur échange, Jean interroge Eugène sur leur travail. « Vous cherchez ceux que la guerre a pris, n’est-ce pas ? » demande-t-il avec une pointe de curiosité. « Nous faisons un travail similaire, à notre manière. Ces hommes que nous aidons, ils sont souvent perdus… même s’ils sont physiquement présents. » Il pointe du doigt un moulage de prothèse dans l’atelier. « Peut-être que nous pouvons trouver des moyens de nous entraider. »
Cette proposition intrigue Eugène. Jean semble être plus qu’un simple propriétaire de librairie ou fabricant de prothèses. Derrière son masque, Eugène devine un esprit tourmenté mais résolu à réparer, d’une manière ou d’une autre, les blessures invisibles laissées par la guerre.


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