Par les boyaux percés de Morr ! Dix jours. Dix jours à barboter entre deux mondes, le ventre recousu comme une vieille outre, pendant qu’une gamine de rien du tout descendait seule chercher un grimoire de nécromant dans les entrailles de la terre. On se bat, on saigne, on manque crever — et c’est la petite qui remonte avec le trésor. Voilà l’Empire. Voilà ma vie !
Par Ulrich von Schnitzelbach, Qui Aurait Préféré Une Bière Tranquille
Le Revenant, fleuve Reik, quelque part entre les cieux et l’Enfer

Le réveil du presque-mort
La goule m’avait embroché comme un cochon de foire. Lupio pareil, éventré presque aussi proprement — c’est dire l’efficacité de la bête, qui nous avait enfilés tous les deux sur le même bec, avec l’économie d’un boucher consciencieux.
Dix jours.
Dix jours de fièvre, de pus, de draps trempés, de bouillon tiède qu’on me versait dans le gosier comme à une oie qu’on gave, de rêves où la goule revenait finir le travail, de réveils en sursaut à me palper le ventre pour vérifier que les tripes tenaient encore dedans. Dix jours à barboter dans mes propres jus, entre le monde des vivants et l’antichambre de Morr, sans savoir de quel côté du rideau j’allais retomber.
Ce matin-là — enfin, ce que je crus être un matin, allez savoir, avec les fièvres —, j’ouvris les yeux et je compris deux choses.
La première : j’étais vivant. Ce qui, vu l’état de mon ventre, tenait moins du miracle que de l’entêtement pur. (Morr avait dû me regarder arriver, soupirer, et me renvoyer d’un revers de main. Pas celui-là. Trop coriace. Trop moustachu. Reviens quand tu seras mûr.)
La seconde : pendant que je pissais le sang comme une fontaine municipale mal entretenue et que Lupio marmonnait ses prières en langue morte, quelqu’un, sur cette île, n’avait pas attendu qu’on nous recouse comme deux pantins crevés.
La petite. Vanda.
L’apprentie qu’Etelka aurait volontiers changée en larve de curage — vous savez, ces gamines qu’on jette au fond des latrines à récurer la fiente des seigneurs, et qui en ressortent des années plus tard l’âme noire, la vue qui baisse et le dos en équerre. Eh bien cette petite-là était descendue. SEULE. Enfin — seule avec le jeune Hans, ce qui, tout bien pesé, revient au même : un apprenti transi qui la suivait comme un toutou suit l’odeur du saucisson, bon à porter la lanterne et à s’évanouir de frayeur, mais pas à peser lourd dans une bagarre. Un demi-témoin. Un quart d’escorte. De la garniture. Disons donc : seule. Pas de vétéran, pas de lame, pas de prière, pas même un pauvre chien dressé pour flairer le danger devant elle — juste elle et son toutou. Dans une cave dont nous avions, nous, les gros bras, les durs à cuire, mesuré la profondeur à coups d’épée frustrée et de jurons créatifs.
Seule. Sans moi. Sans mon épée. Sans même un mot d’excuse.
(Lecteur, je te le demande : est-ce là une façon de traiter un caporal convalescent ?)
Ce furent les deux frères sigmarites, Martin et Rolf, qui veillèrent nos carcasses. Prières, onguents, cataplasmes puants, eau bénite versée un peu partout comme si Sigmar en personne allait descendre me récurer la plaie à grands coups de marteau divin.
Il n’est pas descendu.
(Le dieu-marteau a mieux à faire, apparemment, que de torcher un caporal aux boyaux mal ficelés. Je le note sans rancune. Presque.)
Un soir — ou une nuit, la fièvre ne tient pas d’almanach —, j’entrouvris l’œil, et que Sigmar me pardonne ce que je crus voir.
Une créature penchée sur moi. Des formes. Une chaleur. Un souffle contre ma joue. Dans mon délire de moribond en rut, je fus certain — CERTAIN — qu’une donzelle callipyge était venue adoucir mes derniers instants : croupe de jument, gorge à faire chavirer un prêtre de Shallya, deux outres de lait tendues qui se balançaient au-dessus de mon pauvre visage suant comme les cloches d’un beffroi un jour de fête. Je sentis des mains sur mon ventre. Des doigts qui palpaient, qui pressaient, qui fouillaient.
Enfin, pensai-je. Voilà une façon de mourir digne d’un caporal.
Je tendis une main tremblante vers ce que je prenais pour une hanche généreuse, un sourire d’agonisant bienheureux sur les lèvres, et je murmurai, la voix pâteuse de fièvre et d’espoir :
« Doucement, ma belle… le caporal est fragile… mais vaillant… »
« C’est le pus qui parle, » gronda une voix de basse-taille.
La donzelle se dissipa comme une flatulence dans le vent. À sa place : Rolf. Le frère Rolf. Deux cents livres de piété barbue, penché sur ma plaie, un cataplasme dégoulinant dans ses grosses paluches de forgeron du Seigneur.
« Je change ton bandage, » dit-il, aussi troublé que s’il retournait un jambon.
« …Ah. »
« Rendors-toi. Et garde tes mains pour toi. »
Je me rendormis, la honte au ventre et la main vide.
(Note d’un homme qui a frôlé le trépas : il n’y a pas pire moment pour découvrir que la déesse de vos derniers rêves a une barbe de trois jours et sent le suif béni. Que Ranald me pardonne — mais entre nous, lecteur, la croupe était fort convaincante.)

Ce que la petite rapporta des tréfonds
Le mur, donc, s’était dérobé. Vanda et le jeune Hans avaient descendu l’escalier — car il y avait un escalier, il y a toujours un escalier dans ces histoires, un escalier qui ne mène jamais vers une cave à vin ou un cellier plein de jambons, non, toujours vers quelque chose qui aurait mieux fait de rester scellé.
En bas : un laboratoire de nécromant.
Imaginez, lecteur. Des tables de pierre luisantes de crasse séculaire. Des bocaux où flottaient des choses — des yeux, des doigts, des morceaux qu’on ne nomme pas en société. Des chandeliers de tibias. Des parchemins gondolés de moisissure. Une puanteur de charnier oublié, de moisi, de graisse rance et de mort qu’on aurait laissée mijoter quatre cents ans à petit feu. Le genre d’endroit où même les rats refusent d’élire domicile — et croyez-moi, un rat n’est pas regardant.
Et des zombies.

Cinq. Peut-être six. Vanda ne fut jamais formelle sur le compte, et je la comprends : quand des cadavres qui marchent vous tombent dessus dans le noir, on ne s’arrête pas pour faire l’inventaire. Des choses grises, gonflées, la peau qui pend en lambeaux, la mâchoire décrochée, traînant leurs pieds pourris dans la poussière depuis des siècles, attendant Sigmar sait quoi — un ordre, un maître, un repas.
Ils l’eurent, leur repas. Ou plutôt : ils crurent l’avoir.
Car la petite leva la main, et le vent de Morr souffla. Une bourrasque froide, silencieuse, qui les prit à la gorge — et les cinq (ou six) charognes se défirent sur place, s’effondrèrent en tas de poussière et de haillons, comme des châteaux de sable sous la marée. Pfft. Retour à la poussière. Le cycle sacré, en accéléré.
(Note d’un caporal qui se battait pendant ce temps contre son propre bandage : j’ai passé vingt ans à fendre du crâne à la sueur de mon front. La gamine, elle, épousette ses morts-vivants d’un revers de main, comme on chasse la mie de pain d’une nappe. Il y a des jours où je me demande si j’ai choisi le bon métier. Puis je me souviens que son métier finit souvent sur un bûcher. Ça console.)
Au fond de l’antre, posé sur un lutrin d’os comme un crapaud sur son trône : le grimoire.

Énorme. La reliure de cuir noir suintait une graisse qui n’était pas de la graisse. Gorgé de Dhar jusqu’aux tranches — ce vent noir, cette magie pourrie qu’on sent avant de la voir, qui vous hérisse le poil des bras et vous met un goût de pièce de cuivre sous la langue. Vanda le feuilleta juste assez pour reconnaître la bête. Puis le referma net, comme on referme le couvercle d’un puits où l’on vient d’entendre remuer quelque chose.
« Et le nécromant ? » demanda Lupio,
« Nulle trace. »
« Mort ? »
« La poussière disait oui. Des siècles, peut-être. » Elle marqua un temps. Un de ces temps qui vous glacent mieux qu’un courant d’air de crypte. « Mais un nécromant sait défier la mort, caporal. C’est même tout leur art. Alors « mort »… je ne mettrais pas ma main à couper. »
Puis elle releva sa manche.
Sur son avant-bras, une traînée noirâtre — le jus des zombies, ce suc de charogne qui avait giclé sur elle quand ils s’étaient défaits. Ça luisait, gras et sombre, comme de la mélasse de tombeau.
Et c’est là que Martin, le grand frère, cessa de prier pour de bon.

L’exposition, ou l’art sigmarite de régler les problèmes par le feu
Martin regarda le bras. Puis Vanda. Puis le bras encore. Et son visage — jusque-là placide comme celui d’un bœuf en prière — se ferma d’un coup, comme une herse qu’on lâche.
« Montre, » dit-il.
Elle montra. Il approcha une chandelle, examina la traînée noire, renifla même — le bougre — et je vis sa mâchoire se serrer.
« Tu as touché ça ? »
« Ça m’a touchée. Nuance. »
« Le grimoire. Tu l’as ouvert. Tu l’as lu. »
« Feuilleté. »
« Feuilleté », répéta-t-il, du ton d’un homme à qui l’on annonce que le bateau prend l’eau, mais juste un peu.
Et là, le grand Rolf, qui n’avait rien dit, posa la question. La vraie. Celle qui pue.
« Votre culte, » demanda Lupio — car Lupio écoutait, Lupio écoute toujours, surtout quand ça le concerne, et sa main gauche violette le concernait au plus haut point, « il sait laver ce genre de souillure ? »
Silence.
Un de ces silences où l’on entend le bois du bateau craquer, l’eau clapoter, et sa propre trouille battre aux tempes.
« Nos répurgateurs, » dit enfin Martin, en pesant chaque mot comme un usurier pèse l’or, « face à un lieu que la Ruine a touché — un village où sont passées les hordes, une ferme où l’on a vu naître un veau à deux têtes, une cave pleine de morts qui marchent — face à ça… n’ont parfois qu’une réponse. »
« Laquelle ? » demandai-je, sachant déjà. On sait toujours déjà, dans ces cas-là. C’est ce qui rend la chose insupportable.
« Le feu. Tout. Le sol, les murs, les bêtes, les gens. On brûle, on sale la terre, et on prie pour que ça suffise. »
Il ne nous menaçait pas. Comprenez bien, lecteur : ce colosse au grand cœur, qui m’avait torché la plaie et changé mes bandages dix jours durant, ne nous menaçait absolument pas. Il nous renseignait. Poliment. Presque tristement.
Et c’est bien ça le pire.
Je regardai ma propre main. Puis celle de Lupio, violette jusqu’au poignet, qui pianotait nerveusement sur le pont. Puis le bras de Vanda et sa mélasse noire.
« Bon », dis-je en me raclant la gorge. « Voilà une conversation qui donne soif. »
Personne ne rit. Mais Joseph, quelque part vers la cambuse, déboucha une bouteille — car Joseph a l’oreille fine et le sens du devoir.

Le nain, la balise et le grand départ
La bouteille tournait encore quand Sven rappliqua.
Notre ingénieur nain, les mains noires d’avoir tripatouillé sa balise dix jours durant, se planta près de nous — pas tout à fait avec nous, un nain garde ses distances — et cracha son verdict sans préambule.
« La balise est primordiale. La dernière. Celle qui manquait pour lier Nuln à Altdorf. » Il essuya ses paluches sur son tablier. « Et elle était plantée sur une tour de nécromant. »
Martin voulut savoir s’il en était sûr. Un nain n’est jamais que sûr.
« Dès Kemperbad, je témoigne aux autorités. J’exige que le temple de Sigmar dépêche ses répurgateurs, qu’on consacre l’endroit, qu’on l’expurge jusqu’à la dernière racine. Car on ne bâtit pas — on ne bâtit JAMAIS — un phare sur les fondations d’un mur maudit. » Il tourna vers Vanda un œil presque approbateur. « Vous avez bien nettoyé, petite. Mais nettoyer n’est pas exorciser. Je reviendrai. Avec de vrais ingénieurs — pas trois aventuriers qui ne connaissent pas le métier. On part demain. On a déjà bien assez lambiné. »
(Note d’un caporal qu’on range poliment au rayon des bras inutiles : « pas de la partie », dit le nain. Vingt ans de campagnes, et me voilà classé parmi les amateurs par un tas de barbe haut comme trois pommes empilées. Je note. Je ne dis rien, mais je note.)

Départ convenu — Ou comment on se prépare à enfourcher le bateau encore une fois
Tout s’accélère.
Les préparatifs.
Les bagages.
Joseph — ce bon vieux Joseph, qui a ses dents d’or et ses bagues d’argent — il commence à préparer le Revenant pour le départ.
Les deux frères sigmarites vont nous accompagner jusqu’à Kemperbad. C’est officiel. C’est pour témoigner. C’est pour expliquer aux répurgateurs.
Et puis il y a Hans.
Petit Hans, l’apprenti magicien, celui qui avait cassé ma longue-vue (celle-là encore à venir, mais déjà une source d’irritation pour moi).
Il regarde Vanda comme si elle était un dieu.
Un vrai dieu.
Pas un saint. Un dieu.
Et elle le regarde avec cette patience que j’ai pas compris encore mais que je vais comprendre très vite.
« On va à Kemperbad, » lui dit-elle.
« J’y vais avec vous, » répond-il.
« Oui. »
Et c’est tout.

Le conseil des ombres, ou l’art de mentir à ses sauveurs
La nuit tombée, cap sur Kemperbad, la brume collée au Reik comme un suaire sur un gisant, Vanda nous fit signe — à Lupio et à moi. Discrètement. Un mouvement de menton vers la cale. Pas les frères.
Nous descendîmes.
En bas, à la lueur d’une lanterne borgne, entre les tonneaux et l’odeur de saumure, la petite déballa ce qu’elle avait tu à tout le monde. Et croyez-moi, lecteur, elle avait tu beaucoup.
« Je sais qui c’était », dit-elle. « Le nécromant. »
Un temps.
« Dagmar von Wittgenstein. »
J’entendis Lupio inspirer entre ses dents. Le nom claqua dans la cale comme un rat crevé sur les planches.
Wittgenstein. Encore eux. Cette famille dont nous avions arpenté le château maudit, dont j’avais salué la maîtresse — cette Margritt à l’œil de voyante —, dont nous étions ressortis vivants par un miracle que les deux frères, plus tard, jugeraient carrément suspect. Un aïeul. Vieux de quatre cents ans. Qui touillait déjà sa magie noire quand mon arrière-grand-père n’était qu’une lueur graveleuse dans l’œil du sien.
« Et ce n’est pas tout », continua Vanda.
Évidemment que ce n’était pas tout. Ce n’est jamais tout. Avec elle, il y a toujours un tiroir sous le tiroir.
Elle sortit de sa besace deux choses. Un journal, relié de cuir fatigué. Et une carte, roulée serré, jaunie comme une vieille dent.
« Ça, les répurgateurs ne l’auront pas. »
« Attends », fis-je. « Tu leur donnes le grimoire, la grosse bête bien puante, le trophée qui te blanchit — et tu gardes les papiers secrets d’un nécromant de quatre siècles ? »
« Exactement. »
« Et pourquoi diable ? »
« Parce que le grimoire, c’est de la nécromancie. Sale, mais bête. Un répurgateur regarde ça, il brûle, il classe l’affaire, tout le monde rentre chez soi. » Elle tapota le journal. « Ça, c’est autre chose. Ça, c’est une piste. »
Elle déroula la carte sur un tonneau. Des tracés, des annotations d’une écriture d’araignée, une marque rouge quelque part dans les montagnes grises.
« La Malepierre », souffla-t-elle, et le mot tomba comme un crachat dans un bénitier.
La Malepierre. Ces éclats de Morrslieb tombés du ciel — la lune blafarde, la mauvaise, celle qui enfle et vous regarde de travers les nuits sans sommeil. Magie pure, vent noir solidifié, poison des dieux. Ce dont Etelka raffole avec cet appétit malsain qui devrait, franchement, tenir tout le monde éveillé la nuit. Dagmar, disait Vanda, en avait puisé une dose colossale — de quoi damner Wittgendorf tout entier, de quoi fabriquer les immondices de sa cave. Et la carte menait à la source.
« Lupio, » dit-elle. « Il me faut la meilleure cachette du bord. Une planche qu’on descelle. Un creux que même un rat de bibliothèque ne trouverait pas. Personne ne doit savoir qu’on a ça. Ni les frères. Ni les répurgateurs. Personne. Sauf Etelka. Et Elspeth. »
Lupio hocha la tête, déjà en train de tâter le bois du regard, en batelier qui connaît son bateau comme sa propre bourse.
Moi, je fixais cette petite marque rouge sur la carte, et je sentais le poids de la chose me tomber sur les épaules comme un sac de pierres mouillées.
(Note d’un caporal qui rêvait de gloire et de saucisses : nous voilà donc à charrier, planqué sous nos planches, le testament d’un mort de quatre cents ans — un plan détaillé pour aller déterrer de quoi damner une province entière. Je récapitule le fret du Revenant : un squelette mutant pourpre à fond de cale, un grimoire nécromantique, une main violette, une apprentie qui sent le zombie, et maintenant ça. Un jour, je jure de me reconvertir dans le transport de choux. Rien que des choux. De braves choux bien cons qui ne réveillent personne.)
« Une dernière chose », dit Vanda en roulant la carte. « Les frères. Il faut leur tirer les vers du nez. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’ils nous cachent quelque chose eux aussi. Un homme qui prie autant, caporal, c’est un homme qui a peur de quelque chose. »
Elle n’avait pas tort.
Elle n’a jamais tort. C’est, je le maintiens, son plus insupportable défaut.

Ce que crachèrent les deux frères
Je les pris à part le lendemain, sur le pont, à l’heure creuse où le fleuve est gris et où les langues se délient plus volontiers. Deux colosses qui se dandinaient d’un pied sur l’autre comme des gamins pris à chaparder des tartes.
« Bon, » dis-je. « On a saigné ensemble. On a partagé la même goule, à peu de chose près. Alors maintenant, vous allez me dire ce que deux prêtres de Sigmar foutaient sur notre rafiot. Et pas de salades bénies. »
Ils se regardèrent. Martin soupira — un soupir de forge, à faire vaciller la flamme d’une chandelle à trois pas.
Et ils crachèrent le morceau.
Ils escortaient un homme. Un saint homme : le Père Marcus, leur supérieur, un vieillard qu’ils vénéraient comme on vénère un père qu’on n’a jamais osé décevoir. Ils voguaient sur l’Empereur Wilhelm — un paquebot cinq fois grand comme le Revenant, ramé par des endettés jusqu’au cou et lambrissé pour les culs dorés de l’Empire. Un palais flottant. Un cercueil de luxe, comme la suite allait le prouver.
Car des créatures étaient tombées du ciel.
Un ouragan de plumes noires avait déchiqueté le vieux Marcus sous leurs yeux. Le saint homme ouvert comme une grenade trop mûre, répandu sur le teck ciré devant deux prêtres impuissants qui hurlaient des prières à un dieu qui, ce jour-là encore, avait mieux à faire.
(Je commence à voir un motif, avec ce dieu-marteau. Toujours occupé ailleurs quand ça saigne. Un jour, faudra qu’on cause, lui et moi.)

« Et ce n’est pas le pire, » dit Rolf.
« Ça ne l’est jamais, » soupirai-je.
Ils ne portaient pas que leur chagrin, ces deux-là. Ils portaient un dossier. Une accusation à déposer entre les mains des Grands Théogonistes d’Altdorf, contre une maison noble terrée depuis quinze siècles dans une forteresse noire au sommet d’une falaise — une famille intouchable, protégée par décret impérial, dont les terres grouillent de villageois difformes qu’aucun répurgateur n’a le droit d’approcher.
Je crois que j’avais deviné avant même qu’il le dise. J’avais ce goût de cuivre dans la bouche.
« La famille von Wittgenstein, » lâcha Martin.
Et mon sang se figea dans mes veines comme du saindoux qu’on oublie sur le rebord d’une fenêtre en hiver.
Car nous les connaissons. Nous avons dansé chez eux. J’ai baisé la main de leur maîtresse Margritt. Nous sommes entrés dans la gueule du loup en riant, un verre à la main, et nous en sommes ressortis vivants — ce que les deux frères, apprenant la chose, tinrent pour un miracle si crasse qu’ils se signèrent trois fois.
(La Gravine, celle pour qui je rêve saucisses et château, fréquente donc les salons d’une maison que deux prêtres accusent de nourrir la Ruine. Voilà qui gâche un peu le fantasme. Mais enfin — on n’aime pas une femme pour ses fréquentations. Sinon, dans cet Empire pourri jusqu’à l’os, on finirait puceau et amer.)

« Il y a autre chose, » dit Rolf.
« Par les couilles de Sigmar, il y a toujours autre chose ! »
« Sur le Wilhelm. Le jour du massacre. Il y avait un passager. Un Arabien. »
Je fermai les yeux.
Je sus. Avant qu’il le nomme, je sus.
« Achkarûn, » murmurai-je.
« Vous le connaissez ? »
« On pourrait dire ça. »
« Il était là. À trois pas du Père Marcus qu’on éventrait. Et il n’a rien fait. » Rolf serra ses gros poings. « Rien. Il regardait. On aurait dit… on aurait dit qu’il étudiait la scène. Comme un savant penché sur une fourmilière qu’on écrase. »

Les trois dindes de l’Apocalypse — ou comment Hans cassait tout
Nous remontions le fleuve. Tranquilles. Paisibles, presque. Le Revenant coupait l’eau comme un couteau fend une poire pourrie.
C’est Hans qui les vit le premier. Le gamin — cet apprenti transi d’amour pour Vanda, qui la suit partout comme un canard suit la première botte qu’il aperçoit à l’éclosion — était à la proue, à rêvasser. Il plissa les yeux vers l’amont.
« Y a… y a trois trucs dans le ciel. »
Personne ne bougea.
« Ils grossissent. »
Toujours rien. Sur un bateau, quand un apprenti annonce des trucs dans le ciel, on attend en général qu’il précise sa pensée.
« ILS FONCENT SUR NOUS. »
Ah. Voilà qui précisait.
Hans empoigna la longue-vue de Lupio — cet objet précieux entre tous, que le batelier chérit plus que sa propre mère, plus que sa bourse, presque autant que ses cordages — et la colla dans les pattes de Rolf, qui se trouvait là.
Rolf regarda dedans. Rolf blêmit. Rolf hurla — un beuglement de bœuf qu’on saigne — et recula d’un bond, projetant son coude et deux cents livres de sainte terreur droit dans le pauvre Hans, qui décolla.
Je dis bien : décolla. Le gamin fit un vol plané digne d’un ange chu, battit l’air de ses bras maigres, et retomba sur le cul dans un fracas de tonnerre — tandis que la longue-vue, échappée de ses doigts, traçait dans les airs une courbe gracieuse et parfaitement tragique avant d’aller se fracasser sur le pont. Crac. En trois morceaux.
Lupio poussa un cri que je n’oublierai jamais. Le cri d’un homme qui voit mourir son enfant.
« MA LONGUE-VUE ! »
(Note : la longue-vue valait, m’apprit-il plus tard entre deux sanglots, soixante couronnes. Soixante ! De quoi bâfrer et boire un mois durant. Le pauvre Hans, lui, ne les a pas — et le voilà endetté jusqu’aux sourcils envers un batelier qui, je le connais, n’oubliera jamais. C’est ça, l’Empire, mon garçon : tu nais, tu casses une longue-vue, tu meurs en la remboursant.)
« Elles reviennent, » bredouilla Rolf, blanc comme un cierge de Morr, doigt tremblant vers le ciel. « Les mêmes. Ce sont les mêmes ! Celles du Wilhelm ! Celles qui ont… qui ont… »
Martin empoigna son marteau. Fini de prier. Le regard dur, la mâchoire soudée.
« Alors nous ne fuirons pas. Tenez-vous prêts à les recevoir. »
Et elles piquèrent.

Trois. Charognards. Gigantesques. Des carcasses d’oiseaux jamais nés, recousues de tendons noirs et de haine, la chair pendante, l’œil éteint mais la faim intacte, fendant l’air dans une puanteur de nid pourri qui nous parvient avant même leurs serres.
Lupio, ce goupil, ce fils de je-ne-sais-quelle sirène et de quel maquereau, sort une CORDE. Une corde ! Il se tresse un lasso en trois gestes, le fait tournoyer au-dessus de sa tête avec un « yiiihaaa » de bouvier des estives, et le lance sur la première bête. La corde mord. La bête tire. Lupio, cramponné, comprend trop tard qu’on ne dompte pas au lasso une abomination pareille : il lâche prise, et la corde reste pendue au mât, là où bat la voile. Plus de lasso. Plus de liberté de manœuvre.

Joseph, à la manœuvre, arme son arbalète et lâche des carreaux enflammés qui vont se ficher dans les plumes pourries. Ça prend feu. Ça sent le poulet grillé et le tombeau.
Et moi, je regarde la voile. Et je me dis : la voile.
Je dégaine. Je vise. Je lance ma dague sur la drisse qui tient le haut de la toile.
Succès.
La voile s’effondre. Deux des bêtes l’esquivent — rapides, les pourritures. Mais la troisième se la prend en pleine gueule, empêtrée, aveuglée, et s’abat lourdement sur le pont au lieu de fondre sur nous.
Ça nous coûte une voile entière et toute vitesse. Le bateau ne file plus. (Ça valait le coup. Enfin, je crois. On verra à la rame.)
Et c’est là que ça tourne au sang.
Les deux bêtes encore en vol fondent sur les prêtres. Martin — le grand, celui-là même qui priait sur mes plaies — se prend un bec en plein flanc. La chose entre, ressort. Le sang gicle, noir dans la lumière du soir, et le colosse s’effondre, un trou au côté, la main crispée sur la blessure. Il ne prie plus. Il serre les dents et il tient — de justesse.
Rolf hurle. Un bec le cueille au bras droit — pas une entaille : un broiement. L’os cède en trois endroits, la chair se déchire, et le voilà à genoux, le bras pendant comme une manche vide, à beugler sa douleur au ciel.
Moi, pendant ce temps, je marche sur la bête empêtrée sous la voile — celle qui se débat dans la toile comme une mouche dans une toile d’araignée. Je saisis mon zweihänder à deux mains, je prends mon appui sur ma jambe valide, et j’abats Familienehre de tout mon poids et de toute ma rage de convalescent humilié.
La lame entre dans le poitrail. Le thorax ne s’ouvre pas : il s’écrase, il éclate, il gicle — un tonneau de charogne défoncé d’un seul coup. La tête part d’un côté, le corps de l’autre, et une gerbe de sang noir me repeint des bottes au menton.
Une à terre. Reste les deux qui ont saigné les frères.
Alors Vanda se lève.
Ses yeux deviennent blancs. Blancs complets. Pas de pupille, pas de blanc de l’œil — juste une absence, un vide qui regarde. Elle ouvre les mains.
Les crochets de Morr jaillissent. Des dizaines. Des faux invisibles qui sortent de ses paumes comme des chaînes de sang et de nuit, et qui transpercent la bête au flanc de Martin — la boîte crânienne, le long cou, tout se pulvérise en bouillie. Une pluie de bidoche noire s’abat sur le pont.
Deux à terre. Reste la dernière — celle du bec broyeur, celle qui a estropié Rolf. Elle refond sur nous, rate son coup, et plante son bec dans les planches du pont. Fichée. Bloquée.

Lupio ne lui laisse pas le temps de l’arracher. Il bondit sur son dos, s’y cramponne, et la larde de coups de son couteau de batelier pendant que Joseph — ce bon Joseph — lui plante sa hache en pleine face. La bête se débat, tente de s’envoler, n’y parvient pas — trop de poids, trop de lames. Elle veut piquer Lupio au cou. Elle rate. Elle bascule par-dessus bord.
Et elle se noie comme une vieille poule.
Silence.
Trois charognards. Trois cadavres — enfin, des re-cadavres. Deux des nôtres à terre, saignant sur le teck. Mais debout, vivants, vainqueurs.
Hans, se relevant péniblement du tas de plumes et de tripes où il avait atterri, contempla le carnage, la bouche ouverte, et jura d’une voix qui muait de terreur et d’extase mêlées :
« Par Sigmar et par les puissances de la Ruine… »
« Choisis ton camp, petit, » grognai-je en essuyant ma lame. « On ne jure pas les deux à la fois. Ça porte malheur. Et par les temps qui courent, on en a bien assez comme ça. »
Le nom qui signe les cadavres
Le nom qui signe les cadavres
L’ivresse du triomphe est une drôle de liqueur. Elle délie les langues mieux que le vin, et c’est dans cette griserie post-carnage, tandis que nous pansions les frères parmi les plumes et la bidoche, que Martin lâcha le reste.
Il me fit signe d’approcher — Lupio et moi —, une main pressée sur son flanc bandé, les yeux graves comme deux pierres tombales.
« Ces créatures, » dit-il à voix basse, le souffle court. « Il faut que vous sachiez. Ce que je ne vous ai pas dit, c’est ce qu’elles ont laissé. »
Il déglutit. Le grand colosse, qui n’avait pas cillé face à trois abominations volantes, déglutit.
« Quand elles ont fini le Père Marcus — quand il n’est plus resté de lui qu’une chose qu’on n’ose pas décrire —, elles ne sont pas reparties tout de suite. Elles ont remonté vers le ciel. Et elles ont laissé choir un message sur le pont. Écrit. »
« Un message, » répétai-je. « Des charognards qui livrent le courrier. Voilà qui est nouveau. »
« Ne raillez pas, caporal. » Sa voix se fit basse, presque un souffle. « C’était signé. »
Un temps. Ce silence de plomb, encore, celui qui pèse plus qu’un aveu.
« La vengeance de la main du Seigneur des Tombes. »
Le mot tomba dans le crépuscule comme une pierre au fond d’un puits sans eau. On attend l’écho. Il ne vient pas. C’est ça, le pire — le silence après.
« Nous ne savons pas qui il est », enchaîna Rolf, le bras en écharpe de fortune, blême. « Ni ce qu’il veut. Nous savons seulement qu’il traque. Qu’il envoie ces choses. Et qu’à présent… » Il désigna du menton les carcasses fumantes sur le pont. « À présent, il sait où vous êtes. »
Charmant.
(Note d’un caporal qui tient les comptes de ses ennemis : faisons l’inventaire, veux-tu, lecteur, de ceux qui, par les temps qui courent, souhaitent ma peau ou celle des miens. La Main Pourpre, qui me réclame vingt mille couronnes que je n’ai pas. Adolphus Cupsos, le chasseur de primes, qui me court après comme un chien après sa queue. Les répurgateurs de Kemperbad, qui me croiraient mort et me rebrûleraient volontiers si je démentais. Et maintenant un Seigneur des Tombes — un je-ne-sais-quoi entre le vivant et le mort — qui nous prend pour d’autres et nous envoie ses volailles d’outre-tombe. Il fut un temps où je rêvais de me faire un nom dans l’Empire. Sois prudent avec tes vœux, caporal : tu te fais un nom, oui — sur la liste noire de tous les fumiers de la création.)
« Une question », dis-je enfin. « Ce Seigneur des Tombes. Il nous confond avec quelqu’un, ou il nous en veut vraiment ? »
Martin et Rolf échangèrent un regard. Aucun des deux n’avait la réponse.
« Priez », dit Martin.
« C’est votre solution à tout. »
« C’est la seule que je connaisse qui ne coûte rien. »
Là-dessus, je n’avais rien à redire. Un homme sans le sou apprend vite à respecter ce qui est gratuit.

Kemperbad, ou l’art de mourir deux fois
Kemperbad se dresse sur sa falaise comme un furoncle sur le nez d’un géant. Une cité franche, orgueilleuse, qui paie ses propres impôts et ne courbe l’échine devant aucun seigneur — juchée si haut au-dessus du Reik qu’on se demande, en la voyant, si ses bâtisseurs étaient des visionnaires ou de simples ivrognes qui avaient mal lu les plans.
On laisse les bateaux tout en bas, aux quais. Puis de grandes chaises à porteur vous hissent au sommet par un système de poulies, de cordes et de contrepoids, œuvre d’ingénieurs nains — ces gens qui ne construisent jamais rien de laid, mais rarement rien de rassurant.
Lupio, naturellement, inspecta chaque corde.
Il les tâtait, les reniflait presque, suivait du doigt chaque toron, marmonnant dans sa barbe des choses de batelier. Car il eût été fort sot, m’expliqua-t-il, d’avoir survécu à une goule, à un naufrage et à trois charognards, pour finir aplati au fond d’un ravin parce qu’un nain distrait avait mal noué son chanvre.
« Elles tiennent ? » demandai-je.
« Elles tiennent. »
« Tu en es sûr ? »
« Non. Mais je préfère monter en le croyant. »
Sagesse de marinier. Je la fis mienne.

En haut, on nous reçut en héros. Les deux frères — Martin le torse bandé, porté en chaise comme un évêque gâteux, Rolf le bras en écharpe — nous présentèrent avec force louanges à l’hôtel de ville. Et déjà, la rumeur courait les ruelles plus vite que la chaude-pisse dans une garnison.
On se chuchotait la légende. Deux saints frères de Sigmar, arrachés aux griffes de la mort par trois héros venus du fleuve : un flamboyant à crinière d’or armé d’une dague elfique ;

une magicienne dont le bâton crachait le feu comme un phénix en colère ;

et un caporal — un vétéran taciturne à l’épée à deux mains — qu’on nommait déjà, dans les tavernes, Lord Wolf.

Lord Wolf…
(Je l’avoue sans fard, lecteur : le surnom me plaît. Il a de la gueule. Il sent le loup solitaire et la lame qui tranche. La Gravine, si elle l’entend un jour, en frissonnera peut-être — et un homme peut mourir content pour un frisson de cette femme-là. Notez qu’on m’a connu sous des sobriquets moins flatteurs. « Groz’oeil », par exemple. J’y viens.)
Car moi, je ne montai pas parader.
Je restai au bateau. Masqué. Sous le nom de Groz’oeil — un sobriquet ridicule dont je tairai l’origine, sinon pour dire qu’il impliquait du vin, un pari, et une nuit dont je ne suis pas fier.
La raison est simple, et sinistre. C’est ici, à Kemperbad, que je livrai jadis mon ordalie. C’est ici que je me battis pour ma vie devant témoins. Et ici qu’Ulrich von Schnitzelbach, officiellement, dans les registres et les mémoires, mourut.
Un mort ne se promène pas au grand jour. Surtout pas sous le nez des répurgateurs, ces gens à l’œil vif et à la mémoire longue, qui reconnaîtraient trop de choses — une cicatrice, une démarche, et par-dessus tout cette moustache.
Car on me pressa de la raser, cette moustache. Pour le déguisement, disait-on. Pour ma sûreté.
Autant me demander de m’arracher les couilles à la petite cuillère.
(Cette moustache, lecteur, n’est pas un ornement. C’est un socle. C’est le pilier de mon être, l’étendard de ma virilité, le dernier bastion de ma dignité de caporal dans un monde qui me l’arrache lambeau par lambeau. Le jour où elle tombera, je ne serai plus qu’un troufion glabre et interchangeable, un parmi cent mille, une gueule sans histoire dans la grande boucherie de l’Empire. Non. Mille fois non. On m’ôtera la vie avant la moustache — et encore, faudra insister.)
Je restai donc dans l’ombre de la cale, à ronger mon frein et à surveiller la voilure, pendant qu’en haut on trinquait à la santé de Lord Wolf.
Il y a pire prison qu’un bateau. Mais rarement plus vexante.

Ou comment les rumeurs deviennent de la merde pornographique
Tout n’était pas gloire et frissons, dans cette bonne ville de Kemperbad.
Car il est là, croupissant au fond d’un cachot, celui que nous avions jadis tiré d’un cercueil — vous vous souvenez ? l’agitateur de Nuln, ce poète fielleux, cette plume trempée dans le vitriol. On l’a repris. On l’a jugé. On l’a condamné au billot, et la populace se réjouit déjà du spectacle de sa tête roulant dans la sciure.
Mais un serpent, même la nuque sous le couperet, crache encore son venin.
De sa cellule, le bougre a pondu un pamphlet. Une ordure. Un torchon que s’arrachent les imprimeurs clandestins et que la ville entière se refile sous le manteau en gloussant. Et savez-vous qui l’on y traîne dans la fange, lecteur ? Qui l’on y peint, gravures à l’appui, se vautrant nuit après nuit dans la débauche la plus crasse ?
La Gravine.
MA Gravine.
Croquée dans des postures qu’une catin de port rougirait d’esquisser, aux bras — évidemment, comment en serait-il autrement — d’un Arabien. Un « étalon d’Arabie ». Un « Arabien aux doigts de fée » qui lui prodiguerait, gravure après gravure, des attentions que la décence m’interdit de détailler mais que le graveur, lui, n’a pas jugé bon d’épargner à personne.
Achkarûn. Toujours lui. Jusque dans le stupre de papier, jusque dans les torchons de geôle, ce parfumé s’insinue et se pavane.
(Que Ranald me pardonne l’idée qui me traversa — traverser Kemperbad à la nage, escalader la falaise à mains nues, forcer les geôles et étrangler ce gribouilleur de mes propres doigts. On peut salir mon nom : ma tête vaut déjà une prime, un crachat de plus ne la ternira guère. Mais qu’on souille celui de la Gravine, qu’on le barbouille de foutre arabien dans des gravures pour bas-fonds — voilà qui me reste en travers du gosier comme un tibia mal avalé, et qui m’y restera longtemps.)
Passons. Le sang me monte, et j’ai promis de tenir ma plume.
Les deux frères, avant de nous quitter pour porter leurs preuves à Altdorf, nous laissèrent deux couronnes d’or. Deux. Pour des gueux de leur espèce, c’est une fortune ; pour nous, de quoi tenir une semaine. L’une repartit sur-le-champ regarnir notre voilure déchirée. L’autre, je la glissai dans ma botte, contre ma cheville, là où même un pickpocket de Kemperbad — et ils sont doués — ne songerait à fouiller.
Nous voilà donc riches d’une pièce et d’une légende. Le compte est vite fait : la légende ne se mange pas, et la pièce ne fera pas de vieux os.

L’invitation
Et pour couronner cette semaine bénie entre toutes, Vanda revint un soir avec une nouvelle qui me coupa l’appétit — exploit rare.
Etelka.
Cette magicienne d’améthyste qui nous avait si longtemps toisés du haut de son mépris, qui aurait volontiers fait de Vanda sa récureuse de latrines, et de nous ses paillassons — Etelka, donc, s’est loué un petit palais au bord de la falaise, jardin privé et ascenseur personnel, à l’écart de la plèbe. Et Etelka nous invite. À souper. À sa table. Lupio et le caporal.
« Elle nous invite », répétai-je, incrédule. « À manger. Chez elle. Nous. »
« C’est ce que j’ai dit. »
« La même Etelka qui nous parlait comme à des étrons sur sa semelle ? »
« La même. »
« Vanda, ma douce, quand une sorcière qui te méprise t’invite soudain à sa table, ce n’est pas pour le plaisir de ta conversation. C’est ou bien qu’elle veut quelque chose de toi… »
« … ou bien que tu es au menu », acheva-t-elle, très calme.
Cette petite. Toujours le mot pour rassurer.
Et voilà où j’en suis, lecteur, la plume à la main au fond de ma cale, le ventre encore à vif, et la moustache — Dieu merci — intacte.
Nous avons quitté une tour hantée pour une cité qui juge et qui pend. Nous transportons, planqué sous des planches, le testament d’un nécromant mort depuis quatre siècles. Nous avons sur nos talons un Seigneur des Tombes, une Main Pourpre qui nous réclame une fortune, un chasseur de primes qui ne dort jamais, et des répurgateurs qui nous brûleraient rien que pour l’exemple.
Et devant moi, pour tout horizon, une sorcière qui sourit et met le couvert.
Qui est ce Seigneur des Tombes, et pourquoi notre peau plutôt qu’une autre ?
Que trouverons-nous au bout de la carte rouge de Dagmar ?
Et cette main violette — malédiction ? contamination ? les deux ? — cessera-t-elle un jour de nous rappeler que dans cet Empire pourri, on ne grimpe jamais d’un échelon sans que les ombres grimpent avec vous, une marche derrière, patientes, la faim au ventre ?
Les réponses viendront.
Ou pas.
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach,
Officiellement Décédé et Bien Décidé à le Rester,
Moustachu par Principe, Convalescent par Malchance, Groz’oeil par Nécessité,
Porteur de Frets Maudits et Dernier Rempart contre les Nécromants, les Arabiens Parfumés, les Sorcières Souriantes et sa Propre Insondable Bêtise,
Cale du Revenant, quelque part sous Kemperbad
— An 2523 CI —
P.S. : Si jamais je deviens capitaine un jour — et à ce train, c’est plutôt Morr que je décrocherai en premier —, je jure solennellement de ne PLUS JAMAIS me laisser embrocher par une goule pendant qu’une gamine de quinze ans récolte toute la gloire, tout le grimoire, et le seul rôle héroïque de l’affaire. La leçon est retenue.


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