J’ai longtemps laissé aux autres le soin de raconter les histoires.
Les bardes transforment les défaites en tragédies, les érudits changent les aventures en notes de bas de page et les vieux aventuriers ont cette fâcheuse tendance à se souvenir surtout des moments où ils ont eu l’air héroïques. Quant aux compagnons de voyage, mieux vaut ne jamais leur confier le récit d’une soirée arrosée si l’on tient un tant soit peu à sa réputation. Il était donc temps que quelqu’un rétablisse la vérité.
Et puisque personne ne semble mieux qualifié que moi pour parler de mes exploits, de mes rencontres, de mes brillantes décisions et, accessoirement, des quelques catastrophes provoquées par les autres, j’ai décidé de tenir mes propres chroniques.
Je m’appelle Vanda. Magicienne, apprentie selon certains, prodige selon les personnes dotées d’un minimum de discernement. J’ai quitté le chemin bien tracé que l’Académie d’Altdorf avait choisi pour moi, et je compte désormais écrire ma destinée aussi sûrement que ces pages.
Qu’on ne s’attende donc pas ici à une chronique objective. L’objectivité est le refuge de ceux qui n’ont rien d’intéressant à raconter.
Voici mon histoire, telle qu’elle mérite d’être consignée : par moi-même.
Et tout commence à Nuln, avec une invitation qui, techniquement, ne m’était pas destinée.

Mais pour qui me prend cet abruti de maître ? Son air pompeux quand il a osé me dire que je n’étais pas prête pour parcourir l’empire en tant qu’apprentie magicienne m’a révulsé. Il sait pertinemment que je suis la plus douée de tous ses apprentis, il veut juste me garder auprès de lui pour me briser les ailes. Le quitter a été la meilleure décision de toute ma vie, mais je suis désormais en dehors du chemin tracé par l’académie d’Altdorf et il faut que je trouve au plus vite un autre maître si je ne veux pas être radiée de celle-ci.
J’ai bien fait de subtiliser l’invitation de ce vieux pervers libidineux pour la fête de Nuln. Ce sera une réception en grandes pompes en l’honneur de Maria-Ulrike von Liebwitz d’Ambosstein, qui n’est autre que la nièce d’Emmanuelle von Liebwitz, la comtesse en personne. Je vais enfin graviter dans les hautes sphères avec des personnes d’intérêt et d’importance au lieu de végéter avec ces paysans sans talents qui pensent que leur médiocre don pour la magie fera d’eux des puissants, j’en ris encore intérieurement.
Nous y voilà, Nuln, la grande cité du sud. C’est la première fois que je pose les yeux sur elle et je dois avouer qu’elle est fascinante. Ces grandes tours, prolongement des forges de l’empire qui crachent une fumée noire tellement dense que l’horizon disparaît derrière elles, l’agitation des quais caractéristique des ports à grand tonnage et ce bruit incessant, entre crieuses du port, attelages qui battent le pavé et les querelles des marchands ambulants qui se disputent la clientèle fraîchement arrivée dans la grande cité. Ça y est, je me sens enfin vivre, Empire, me voilà ! Et tu n’as qu’à bien te tenir !
La barque qui me porta à quai était bondée et les effluves corporels de ses occupants me mettaient mal à l’aise au fur et à mesure du trajet. Je me risquai à inspecter ces gens issus de toutes les provinces et certains d’entre eux étaient à deux doigts de me retourner l’estomac. Mon regard croisa celui d’un ignoble moustachu qui en profita pour se présenter : le caporal Ulrich von Switzelbach ou quelque chose du genre.
Il avait l’air issu d’une fin de lignée, le fils que l’on ne veut pas montrer et que l’on envoie loin dans une caserne pour ne pas l’avoir à table quand on reçoit du monde. Le plus frappant était son œil gauche, démesuré et globuleux, comme ceux de ces poissons d’Orient que les manuels d’ichtyologie de l’académie dépeignent.


Leave a Comment