Sur une tour à demi effondrée du Reik, Ulrich découvre trois portes scellées de crânes et une dalle pivotante cachée sous un plancher neuf. Après quatre heures à convaincre Sven le nain, Vanda brise le sceau d’un souffle d’Améthyste. Ce qui remonte du puits porte une clé au cou — et n’a pas l’intention de la céder. Acte 86 des Chroniques d’Ulrich von Schnitzelbach, campagne Warhammer Fantasy.
Par le marteau de Sigmar et la cornemuse pleurarde d’un nain bougon ! On m’avait promis un simple débarquement — déposer notre passager de pierre sur sa berge et reprendre le fil de l’eau. Nous voilà plutôt maçons d’une tour hantée, à sonder des planchers trop neufs et des portes scellées de crânes, une nuit durant, pendant que les autres prient. (Souvenez-vous, vous qui me lisez : dans le Vieux Monde, on ne rend jamais un petit service. On s’engage, sans le savoir, dans une histoire qui vous mangera tout entier.)

Une tour bâtie sur les os d’une autre
Nous avions donc, après l’ellipse des jours et des écluses, passé la forteresse de la Reichsguard sans nous y frotter — car un caporal avisé sait qu’on ne va pas gratter à la porte des gens en armes pour leur demander l’heure — et déposer notre nain là où il l’avait exigé — sur une berge du Reik, au pied d’un tertre. Pas une île, quoi qu’en dît mon inquiétude : un gros bout de terre accroché au continent, coiffé d’une tour. Sa tour. La raison de son voyage.
Car notre ingénieur — Sven, de son petit nom bougon — n’a pas usé ses fesses sur nos bancs pour le plaisir de la barque. Il est venu rafistoler un phare. Une tour de signal, dont la grande lentille, une fois ravivée, doit cracher sa lumière d’amont en aval du fleuve. Et cette tour, en la découvrant, nous la vîmes double : une carcasse antique, une vieille tour de pierre à demi écroulée, sur les reins de laquelle on avait planté tout un échafaudage de bois — escaliers, charpente flambant neuve grimpant jusqu’au crâne crevé du sommet. Du frais cloué sur du très vieux. (Comme cet Empire tout entier, à bien lorgner : une belle façade neuve qu’on repeint chaque printemps, clouée par-dessus une charretée d’ossements qu’on préfère ne pas déterrer.)
Nous étions montés jusqu’à la lentille. Aucun sabotage. Rien de brisé, rien de forcé. La tour n’avait pas été détruite ; elle n’avait pas été achevée. Elle avait été, tout bêtement, désertée. Ceux qui la bâtissaient — trois nains, disait Sven — s’étaient évanouis. Sans un mot, sans une trace de lutte, sans une goutte de sang. Sven, en pragmatique de sa race, ne s’attardait pas sur ce détail : peu lui importait le pourquoi de la désertion, seule comptait la reconstruction. Il avait, dans le cabanon voisin, tout l’outillage nécessaire. Cinq ou six jours, estimait-il, et le phare brillerait de nouveau.
Un pacte se noua ce soir-là, autour du feu. Les deux frères sigmarites jurèrent par leur dieu de prêter main-forte ; Hans, le plus fougueux, s’y engagea avec l’ardeur d’un chiot qui veut plaire ; et nous, par solidarité de gens sans le sou, nous promîmes nos bras. Dès le petit matin, on rebâtirait la tour.
Restait cette nuit à passer. Et moi, une nuit, je ne la passe jamais tranquille dans un endroit d’où trois hommes se sont volatilisés.

La cornemuse de Sven et la prière des frères
Le nain, la nuit venue, tira d’un sac une cornemuse. Je crus d’abord qu’il allait nous achever. Mais il s’assit près du feu ravivé, souffla dans son instrument, et entonna la plus lente, la plus triste des ballades — celle de Karak Azoum, l’une de ces forteresses naines perdues là-bas, au grand sud-est, aux confins de la redoutable Sylvanie. (Un nain qui chante ses morts au bord d’un fleuve, sous une lune qu’on n’ose plus regarder, c’est une chose qui vous serre le ventre plus sûrement qu’un couteau. Il y a dans leur chagrin quelque chose de la pierre : lent, lourd, et qui ne s’use pas.)

Les deux frères se levèrent alors et nous proposèrent de prier Sigmar avec eux. Nous nous exécutâmes de bon cœur – on ne crache pas sur les dieux de l’Empire quand on dort à l’ombre d’une ruine, et nous ne sommes pas des mécréants. Vanda, Lupio, Hans, tous inclinèrent la tête.

Tous, sauf moi tout à fait. Je marmonnai un pater, je fis le signe du marteau — deux, trois gestes pour la forme —, puis je m’esquivai dans l’ombre. (Que Sigmar me pardonne : je le prie mieux les mains sales, à fouiller les coins, qu’à genoux les yeux fermés. Un caporal qui ferme les yeux dans une tour maudite, c’est un caporal qui se réveille mort, si toutefois il se réveille.) Ma corneille, seule éveillée avec moi, me suivit d’un vol court et se percha pour me regarder faire.

Ce que cherche un vieux caporal quand les autres prient
Je descendis vers le pied de la tour. Et là, ce que je vis me hérissa la nuque.
Trois portes. Trois portes de pierre, au ras des fondations, scellées, murées — et surmontées chacune d’une sculpture. Des têtes de mort. Des crânes taillés dans la roche, veillant sur des seuils qu’on avait pris soin de fermer. (On ne coiffe pas une porte d’un crâne pour souhaiter la bienvenue. On le fait pour dire : ce qui est derrière doit y rester, et ce qui voudrait entrer ferait mieux de renoncer.)
Je longeai les murs, cherchant l’ouverture. Et je la trouvai — non pas une porte, mais sa promesse. Devant une paroi parfaitement lisse, le sol était différent. Foulé. Usé. Une terre battue, tassée, pétrie par d’innombrables allées et venues. Mais — et c’est ce qui me troubla le plus — ces traces n’avaient rien de frais. Elles n’étaient pas d’hier ni de la semaine. Elles étaient anciennes, profondes, creusées non par un passage mais par un siècle de passages, peut-être deux. Comme si, pendant cent ans, des pieds avaient tourné là, devant ce mur nu, avant que tout ne s’arrête d’un coup.
Encore une victoire de l’inspecteur Groz’oeil, me dis-je — car c’est ainsi que je me nomme, dans le secret de mon crâne, quand je flaire ce que les autres ne voient pas. Puis j’allai chercher mes compagnons.
Sven, appelé en renfort, se pencha, tâta, renifla la terre en connaisseur — et conclut comme moi : le sol devant cette paroi est mort, usé jusqu’à la corde, pétri de siècles de pas. Mais de mécanisme, point. D’ouverture, point. « Aucun mécanisme », grommela-t-il. « C’est magique. » Vanda, sur ce mot, tenta sa seconde vue, ce don qu’elle a de lire les vents invisibles. Elle scruta, elle attendit. Et elle ne sentit rien. Pas le moindre souffle de magie, ni de près ni de loin. Ce mur ne cachait pas un sortilège. Il cachait autre chose. Et l’autre chose, dans le Vieux Monde, est presque toujours pire.

Le plancher trop neuf
Puisque le dehors se taisait, nous rentrâmes fouiller le dedans. La tour, à ce niveau, n’est qu’une grande pièce circulaire, encombrée de paillasses, d’un établi drapé d’outils, d’un coffre, d’un âtre, d’un banc, d’une échelle plantée au centre qui monte vers l’échafaudage.
Lupio s’y colla en batelier qu’il est — car un homme habitué à cacher de la contrebande sous le plancher d’une barge sait où l’on dissimule les choses. Il arpenta le sol, sonda les lattes, chercha la planche mal clouée, la trappe truquée : sous les paillasses, sous les tapis, autour du coffre, jusque sous les balais. Rien. Pas une planche qui bouge.
Alors nous eûmes l’idée simple : puisque le plancher résiste, crevons-le. Retirons trois grosses planches et voyons dessous. Sven, d’abord, rechigna — on l’avait fait venir pour réparer, non pour saccager. Mais un nain ingénieur n’est jamais longtemps obstiné devant une énigme de construction. D’un coup d’œil, il jugea que ce plancher-là était neuf, posé tout récemment, par ceux mêmes qui avaient dressé l’échafaudage. Il glissa son pied-de-biche, fit levier, souleva une latte — et dessous apparut la pierre. La même pierre lisse, polie, ancienne. On avait tout bonnement cloué un plancher de bois par-dessus le sol de pierre de la vieille tour. Ce que nous foulions n’était pas un sol : c’était le toit des fondations, le plafond scellé de tout ce qui dormait en dessous. Et ce plafond était intact.
Je me mis à le sonder du pommeau de mon épée, tapant méthodiquement le dallage, guettant l’endroit où cela sonnerait creux. Vanda m’imita, puis Hans, puis Sven, puis les deux frères — Rolf sans cesse levant les yeux vers le toit crevé au-dessus de nos têtes, l’air d’un homme qui n’aime pas ce qui pourrait descendre par là. Nous fîmes le tour entier. Pas un son creux. Pas un vide. J’inspectai l’âtre — une trappe dans la cheminée ? Rien. Le coffre, qu’on n’avait pas même ouvert — vide, et sans double fond, quoi que j’y cherchasse. La pierre tenait bon partout. La tour gardait son secret sous nos semelles, à un doigt de nos talons, et se moquait de nous.

La dalle qui pivote
L’humeur s’échauffa, comme toujours quand la fatigue et le mystère se liguent. Fallait-il déceler les dalles à la pioche, arracher quelques moellons, forcer un passage vers le dessous ? Sven se hérissa pour de bon : fragiliser les fondations de cette tour impériale vouée à Sigmar, jamais. Sa mission était de la relever, non de la percer ; les trois disparus étaient un mystère, soit, mais un mystère sans sang ni fureur, et cela ne valait pas qu’on ébranlât l’édifice.
Lupio, sentant venir l’impasse, joua la menace polie — le marchandage du batelier acculé : écoutez, Sven, nous perdons du temps ; vous n’êtes pas mon seul passager sur le Reik ; ou vous nous laissez tirer cette affaire au clair, ou nous vous laissons à votre tour et nous reprenons la route. (Mon capitaine croit intimider un nain. Autant intimider une enclume : elle vous renverra le coup.) Le nain ne céda pas.
C’est Vanda qui reprit la barre — de l’expédition, sinon du bateau. Elle rappela sèchement à Lupio que, tout capitaine du Revenant qu’il fût, c’était elle la responsable de cette mission, et que sa grande gueule — mon cher Flutio — ne nous faisait pas avancer d’un pouce. Reposons-nous, dit-elle. Montons la garde à tour de rôle. Reprenons les réparations au jour, l’esprit clair ; la solution nous sautera peut-être aux yeux à la lumière. Sven, vexé, descendit s’enfermer dans la bicoque ; les deux frères, las de nos disputes qui portaient loin sur le fleuve nocturne, l’y suivirent en silence.
Et c’est en revenant sur nos pas, à l’endroit précis où le nain avait soulevé sa latte — au centre de la pièce, sous l’échelle —, que je le vis enfin. Là, dans la pierre nue, pas de trappe de bois, non : des interstices. Des lignes fines, presque invisibles, dessinant dans le dallage une dalle qui n’était pas comme les autres. Une dalle faite pour pivoter, pour glisser, pour s’abaisser — je ne savais dire par quel jeu, mais faite pour bouger. Un mécanisme. Une bouche de pierre.
Et le plus glaçant : les bâtisseurs de l’échafaudage l’avaient recouverte de leur plancher neuf. Ils avaient scellé sous du bois frais une porte qui n’avait, elle, pas servi depuis très, très longtemps. Mon intuition de vieux fouineur ne m’avait pas menti : il y avait bien un chemin vers le dessous. On l’avait seulement muré de planches, comme on met un couvercle sur une marmite dont on préfère ignorer le contenu.
Nous n’avons pas ouvert. Pas cette nuit-là. Il était tard, nous étions rompus, et l’on n’entrebâille pas une dalle scellée de têtes de mort avec les bras qui tremblent de sommeil. Restait à décider qui veillerait le premier, tandis que la lune noire, quelque part au-dessus du Reik, continuait son lent travail de mauvais œil.
Sous nos pieds, la pierre attendait. Elle avait attendu un siècle ou deux. Elle pouvait bien nous accorder jusqu’au matin.
Je n’étais pas certain, en m’allongeant, de vouloir savoir ce qu’il y avait au bout de tous ces pas.

Une nuit de guet sous la lune noire
Nous ne dormîmes pas dans la tour. À quoi bon offrir nos gorges à ce qui, peut-être, remonterait la nuit par cette dalle ? Nous regagnâmes le Revenant, tous ensemble — car on ne sépare pas le groupe quand une lune folle veille au-dessus de vous, et il n’était pas question de laisser ce pauvre Joseph, ni ma corneille, dormir seuls. Les deux frères, terrorisés à l’idée d’une nouvelle fondue de vautours tombant du ciel, bénirent l’abri du pont. Nous plantâmes seulement une torche près de l’endroit où la terre était foulée — cette prétendue entrée —, afin que, du bord, le guetteur pût voir passer une ombre devant la flamme.
Là-haut, Morrslieb enflait toujours, ronde et radieuse de mauvais présages. (Une lune noire qui refuse de pâlir, c’est une chandelle qu’un mort tiendrait au-dessus de votre lit. On dort mal sous pareil éclairage.)

Vint mon tour de veille. Je quittai le pont — car l’inspecteur Groz’oeil masqué de son foulard, ne guette pas assis les bras croisés. J’allai me coucher dans un buisson, face aux traces, le plus invisible que je pus, résolu à jaillir des ténèbres si la porte s’ouvrait. J’attendis. Une heure. Deux, peut-être. Une nuit magnifique de froid, d’insectes, de pluie glaçante — trempé, crotté, sali jusqu’aux os, guettant avec la patience non de Sigmar mais de Verena. Et la porte resta close. Chou blanc. (Un vieux caporal sait attendre pour rien. C’est même, à bien y penser, la seule chose que l’armée m’ait vraiment appris à faire.) Pendant ce temps, le frère Rolf, fidèle à sa manie depuis Aldorf, s’était réfugié au plus bas du bateau, mettant le plus de bois possible entre le ciel et lui.

Quatre heures pour convaincre un nain
Le jour se leva. Je réveillai les autres, contai ma veille inutile, et allai enfin dormir — laissant aux compagnons le soin de reprendre la fouille.
Mais Sven se dressa comme un seigneur nain chargeant sur son sanglier de guerre, et nous somma de le suivre : il était temps de rebâtir la tour. Restait à lui faire admettre l’inadmissible — qu’il fallait d’abord perdre des heures, une journée peut-être, à percer cette étrange pierre, plutôt que de réparer dans l’urgence. Autant convaincre l’enclume de fondre.
Le débat dura. Lupio tenta le marchandage — nous aidons, soit, mais nous ne sommes ni ouvriers ni hommes de main ; nous faisons cela pour l’Empereur ; donnant-donnant. Vanda porta l’argument de la raison : à quoi bon réparer six jours une tour qui serait détruite deux heures après notre départ, tant qu’on ignore ce qui grouille sous ses fondations ? Sven, orgueil ancestral et idées d’un autre âge sur les femmes — sur les femelles, comme il disait —, se braqua. Fraîchement sermonné par un petit capitaine, resermonné par une apprentie magicienne, il se ferma comme une herse.
La première heure, tous les arguments de Vanda ricochèrent sur lui sans qu’il daigne répondre. Puis une fêlure : pour la première fois, il concéda entendre — sans les admettre — les objections sur la solidité de la base. Mais ce que le bougon ignorait, c’est que Vanda est passée par l’école de magie. Lettrée, elle a lu des grimoires, des traités d’art et d’architecture ; elle en sait un rayon sur la manière de bâtir dans le Reikland, et jusqu’à celle de monter les canots à Weissbruck. La deuxième heure d’échange fit fuir deux ou trois corneilles hors de la région. Force fut au nain de constater : cette petite en a dans la cervelle. La troisième heure, on ne parla plus : Vanda dut résoudre les calculs, les équations, les exercices du tronc commun de l’école. Et Sven, à la fin, dut se rendre à l’évidence — il avait affaire à quelqu’un.
À la quatrième heure — Joseph avait eu le temps de pêcher toute une brochetée de brochets et de mettre la cuisine en train, les deux frères de manger leur lard en priant Sigmar sur le pont —, un hurlement déchira l’air. IL SUFFIT ! Un cri, et le bruit sourd d’une volonté qui s’écroule. « Je suis épuisé, gronda Sven. Très bien. Nous allons ouvrir cette trappe. Au boulot, la petite. » Il siffla, il beugla « Grouillez-vous ! ». (J’ai vu tomber des murailles plus vite qu’un nain qui change d’avis. Vanda venait, à la seule force de son crâne, d’accomplir un siège de quatre heures. Je crois que c’est ce jour-là que j’ai cessé de la prendre pour la souffre-douleur d’Etelka.)

Une porte que le fer ne peut ouvrir
Nous nous calâmes autour de la dalle pivotante, chacun de son côté, pied-de-biche et pioche du chantier en main, le nain ingénieur nous guidant sur le meilleur point d’appui — comme on soulève, disait Lupio, le couvercle d’un tombeau de roi. Nous forçâmes, nous piochâmes, nous entamâmes la pierre. Et puis, à l’instant précis où le pic aurait dû percer, il y eut — je n’ai pas d’autre mot — de la magie. Une sorte de champ invisible repoussa le fer. La dalle, à peine ébréchée, refusait de céder.
Vanda rendit son verdict : cette trappe était scellée par un sortilège. Un vrai. De la magie arcanique, patiente, puissante. Sven l’ingénieur le comprit à son tour ; et les deux frères, qui avaient frappé la pierre du marteau de Sigmar sans plus de succès, arrivèrent à la même conclusion glaçante — une force était à l’œuvre ici. Les coups s’arrêtèrent.
Alors Sven eut plus peur qu’à son arrivée. Une tour impériale à rallumer d’urgence, bâtie sur une tour antique indubitablement magique, et d’une magie dont nul ne savait la couleur. Sa méfiance fut redoublée par les sigmarites, qui déclarèrent tout de go ne rien connaître de ce lieu — et qu’il s’agissait peut-être, sait-on jamais, d’un antre maléfique. (Voilà où nous en étions : à débattre, au bord d’un fleuve, s’il fallait ouvrir une porte que la pierre elle-même refusait de rendre, et qu’un dieu, peut-être, avait scellée pour de bonnes raisons. Dans le Vieux Monde, les portes fermées le sont rarement par hasard. Nous, bien sûr, nous allions l’ouvrir.)

Vanda fait la vraie magie
Ce fut Vanda qui trancha. Elle pouvait, dit-elle, tenter quelque chose sur une fermeture magique — mais elle n’était qu’apprentie ; l’exercice était ardu même pour un maître, et réclamait une énergie qu’elle n’avait plus, éreintée par la dalle. Qu’on la laissât se reposer, qu’on commençât les réparations, et elle s’efforcerait d’ouvrir. Sans garantie : le sceau était peut-être l’œuvre d’un très puissant magicien. Mais elle essaierait.
Les deux frères, en soldats de Sigmar, jurèrent de l’assister dans cette quête ; Sven, contraint d’admettre qu’élever une tour sur une énigme magique était un risque de trop, voulut lui aussi en avoir le cœur net. Tous se plièrent en quatre pour qu’elle pût récupérer. J’allais, moi, prêter mes bras à Sven sur le chantier — un guerrier sans force ni endurance qui répare une tour, voilà de quoi faire rire les corneilles, mais on fait ce qu’on peut.
La journée passa. Et à la nuit, quand Mannslieb et Morrslieb furent hauts dans le ciel, Vanda se dressa.
Elle n’avait ni ingrédient ni grimoire — rien que ses vêtements et sa faux de faucheuse. Autour d’elle flottait sa signature : celle de la magie de mort, l’Améthyste. Elle entra en transe. Sa tête bascula violemment en arrière, ses yeux se révulsèrent, ses deux bras s’ouvrirent en grand, les mains tendues. Et par toutes les meurtrières de la tour, par le toit crevé surtout, un vent glacial s’engouffra d’un coup, tourbillonna, vint se concentrer au ras de la pierre. Alors Vanda ramena les mains devant elle, frappa dans ses paumes, et lança ce vent froid comme la mort, telle une onde de choc, contre la dalle. La pierre se fendit en deux par le milieu et s’écroula vers le bas, dans un puits de ténèbres. Une puanteur de charogne, impitoyable, insoutenable, nous saisit à la gorge. Les deux frères jurèrent par Sigmar ; le silence tomba ; et les corneilles, par centaines, sentant le mauvais présage, se turent d’un seul coup pour saluer l’ouverture de cette porte noire et éternelle.
Je glissai un clin d’œil à Lupio. « Quel changement… j’ai l’impression qu’elle a grandi. » Nous étions tous béats. (On avait tant de fois vu Vanda humiliée, agenouillée, réduite à récurer des latrines, qu’on avait oublié ce qu’elle était vraiment : une fille qui parle aux vents de la mort, et à qui les vents répondent. Ce soir-là, sur cette tour, elle cessa d’être notre protégée. Elle devint quelque chose devant quoi, moi le premier, j’eus un frisson de respect — et un autre, que je n’avoue qu’ici, de peur.)

Ce qui montait du puits
On jeta d’abord une torche allumée dans le trou — à la manière des pilleurs de tombes, en s’écartant du bord par peur d’un souffle de flamme, ces gaz traîtres qu’on avait connus dans les égouts. La fumée s’éleva. Puis, comme il fallait un œil pour regarder, ce fut le mien — le frère Rolf posa la main sur mon épaule, brandit un parchemin de Sigmar, et me bénit avant que je me penche.
En bas, à trois mètres à peine, la torche éclairait une salle circulaire, des ténèbres, une pourriture absolue. Et dans son halo, je vis passer une chose fugace : une matière organique, une chair blanche comme le verre, marbrée par endroits d’un noir fumé. Puis un avant-bras — noueux, vitreux, tendu de cordes et de ligaments durs comme du cuir tanné. Une main s’en saisit, écrasa la torche, l’éteignit.
J’empoignai la réserve d’huile de la lanterne, fis rallumer des torches : si une chose vivait là-dessous, je la ferais flamber. Je me penchai de nouveau. Et la chose, cette fois, avait compris, et perdu patience. Elle avait dressé vers moi ce qui, par euphémisme, lui tenait lieu de visage.
Ses yeux d’abord : l’un blanc comme la mort, crevé, voilé ; l’autre d’un vert glauque et étincelant. Puis trois horreurs, saisies en un battement de cils — car c’est ainsi que le corps ralentit le monde quand la mort fond sur lui, ces vieux grognards de la pente me l’avaient dit, qui voyaient venir les boulets au ralenti. Premièrement : autour de son cou, comme un collier, une très longue clé. Deuxièmement : son crâne chauve était traversé d’un os humain, cautérisé à même la boîte, fondu dans une chair vitreuse ; et tout le long de sa gigantesque colonne, sur un dos boursouflé et macabre, des fémurs, des côtes plantés au-dehors comme autant de piques. Troisièmement : des crocs démesurés, une langue pendant de vingt bons centimètres hors de sa gueule, bavant un venin verdâtre.
Puis elle bondit. Je l’attendais — j’eus le temps de reculer —, mais son agilité me stupéfia. Acculée, découverte, la goule avait choisi d’en découdre.
La goule-champion
Je n’ai plus, de ce combat, que des éclats rouges. Il faut dire que c’en fut un, et de ceux qu’on ne raconte qu’avec les mains qui tremblent.
Je frappai le premier — et manquai, emporté par mon élan au bord même du gouffre. La goule saisit alors sa propre arme, un tibia aiguisé comme une lame, et m’en transperça l’abdomen de part en part, me soulevant tout en enfonçant l’os du bas vers le haut. Ma peau s’ouvrit, mon sang jaillit en geyser, et je m’écroulai, lâchant mon épée, la rage aux yeux et le ventre en feu. (On m’avait dit qu’on ne sent pas la première grande blessure. On m’avait menti. On sent tout. On sent surtout qu’on n’est plus qu’un sac percé qu’on vide.)

Lupio, à distance, aspergea la créature d’huile en hurlant Sven à l’aide ; le frère Rolf, la main sur mon épaule et le marteau levé, psalmodia une prière qui me remit debout — non par miracle, mais parce qu’un homme qu’on soutient trouve toujours un dernier souffle. Je repris ma bâtarde et j’abattis ma lame sur la jambe de la chose : les chairs explosèrent, le muscle s’ouvrit en deux jusqu’à l’os, et je crevai une vieille artère momifiée qui ne saigna pas du sang, mais de la poudre. La goule vacilla — car au même instant, les traits d’Améthyste lancés par Vanda se plantaient dans son dos comme des hameçons, arrachant des lambeaux de chair putride. Mais ces mêmes crochets, en rebondissant, m’ouvrirent le flanc ; et la gueule de la bête, à mon contact, me broya le côté et m’arracha en hurlant une bonne livre de chair, à un doigt du foie. Je retombai. Le venin de sa morsure me glaça ; par je ne sais quel reste de vigueur, je ne fus pas paralysé — mais j’étais à terre, vidé, comptant mes derniers tours.
Lupio voulut enflammer l’huile ; sa torche manqua son but. Et la goule se jeta sur lui, le transperça du tibia, l’éventra presque, le laissa inconscient et pissant le sang sur le pont de pierre. Nous étions deux à terre, mourants, dans nos propres mares.

Restait Vanda. La goule affamée s’apprêtait à nous dévorer au tour suivant. Alors, un dernier frère à ses côtés pour la soutenir, Vanda réincanta. Et j’entendis, dans les brumes de ma conscience, la main crispée sur mes entrailles béantes, sa voix qui montait. Je levai les yeux à temps pour voir le crâne de la créature exploser, pulvérisé par des milliers de petits hameçons de mort. Elle tomba. C’en était terminé.
La scène s’arrête là, gravée pour toujours : Vanda tombée à genoux, les mains encore nimbées du vent violet de l’Améthyste qui crépitait entre ses doigts ; moi rampant vers elle en laissant une longue traînée de sang, puis rampant vers Lupio ; et Lupio, transpercé, presque éventré, inconscient. Les deux prêtres de Sigmar accoururent — eux, au moins, savent recoudre ce que nous savons si bien ouvrir.

Au fond du puits noir enfin béant gisait la goule, la face en miettes. Et à son cou, intacte, luisait toujours cette longue clé.
Je n’eus pas la force de me demander ce qu’elle ouvrait. Mais je sus, en sombrant, que nous finirions par l’apprendre — et que cela nous coûterait, comme tout le reste, bien plus cher qu’une livre de chair.


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