Par les vents violets de la mort et le pli aux trois sceaux enfin décacheté ! Nous voilà rendus à Aldorf, Vanda retrouvée sur les quais, et j’apprends coup sur coup que notre magicienne devra convoyer des prêtres jusqu’à Kemperbad pour mériter une maîtresse qui enseigne le trépas — tandis que moi, je garde à fond de cale un mort qui n’a pas dit son dernier mot. (On m’avait promis la gloire au bout de l’aventure. On avait oublié de préciser qu’elle sentirait l’ossuaire.)

Retrouvailles sur les quais d’Aldorf
Le Béribéli toucha enfin les quais d’Aldorf, et Vanda nous y attendait, comme promis. Nos retrouvailles eurent ce goût aigre-doux qui est la seule saveur que le sort nous accorde : heureux de se revoir vivants, tristes de constater qu’aucun de nous n’était revenu plus riche ni moins traqué.
Il fallut se raconter. Elle d’abord, car sa part était la plus lourde de conséquences ; nous ensuite, car la nôtre était la plus sanglante. Et je jure que de toute cette veillée à quai, ce fut son récit qui me glaça le plus — non pas le sang, mais la magie.
(Il y a des soirées où l’on croit s’asseoir pour boire un coup entre compagnons, et où l’on se relève embarqués pour dix ans dans une histoire qui ne nous regardait pas. Celle-là fut de celles-là.)

Ce qu’Etelka est vraiment — une garce peut-être presque respectable
Vanda avait vécu, seule, sa propre traversée. Et elle en revenait avec une certitude neuve sur la femme à qui elle a vendu sa dignité.
Etelka, il faut le savoir, est une magicienne renégate. Non pas une petite dissidente qu’on gronde : une femme qui a provoqué en duel le grand maître de l’Académie de magie d’Aldorf, et qui a failli lui administrer la raclée de sa vie. Cela impose le respect ; cela vous met aussi tout à fait hors du circuit. Le Collège de magie la renie ; sa puissance seule la fait craindre. De sorte que Vanda ne pouvait pas poursuivre son apprentissage auprès d’elle sans emprunter, à son tour, le chemin des reniés.
Etelka a donc fait une chose que Vanda n’attendait pas : elle l’a poussée vers le droit chemin. Elle l’a recommandée à une grande magistère de l’École d’Améthyste — celle des vents de la mort —, une certaine Elspeth von Draken, que ce nom-là seul suffise à vous faire baisser la voix. Et elle a expressément conseillé à Vanda de brider sa curiosité maladive pour tout ce qui touche à la magie, de ne pas aller se frotter au Dhar, le vent noir, la magie interdite.

(Comprenez mon trouble, vous qui me lisez. Voilà une garce notoire, une renégate flanquée d’un duel contre le plus haut gradé de l’Empire magique, qui recommande soudain la prudence et la vertu à son apprentie. Quand le loup vous conseille de ne pas courir les bois, c’est ou bien qu’il vous aime, ou bien qu’il connaît un autre loup, plus gros, tapi au bout du chemin.)
Vanda, qui avait passé des mois à traquer sur Etelka le moindre signe de corruption, en avait trouvé un, et de taille : Etelka nourrit une attirance malsaine pour la Malepierre — ces éclats de Morrslieb tombés du ciel, ces météorites gorgées de vent noir, magie pure et focalisée. Etelka en possède. Etelka a goûté la corruption. C’est même, à n’en pas douter, pour cela qu’elle envoie Vanda du côté de Wittgendorf, dont la corruption doit suinter d’une manne colossale de Malepierre.
Et pourtant. Quand je demandai à Vanda comment expliquer un tel revirement de la part d’une femme qui nous a toujours méprisés comme on méprise la boue de ses semelles, elle eut cette réponse qui vaut tout un sermon. Ce n’est pas un revirement. Tout ce qu’Etelka lui a fait subir n’était qu’épreuves. Vanda est sa quatrième apprentie ; les trois premiers sont morts avant même de devenir mages. Avec Etelka, il n’existe que deux issues : sa recommandation, ou la tombe. Vanda, dit-elle avec un pauvre sourire, a eu droit à un peu des deux. Elle a récuré les latrines de sa maîtresse — excellent entraînement, ajouta-t-elle, pour la fête de Bögenhafen. On ne mérite, chez Etelka, que si l’on survit.

Le pli aux trois sceaux, enfin décacheté
Restait cette missive d’Ashkarûn, scellée trois fois, que Vanda devait remettre à Etelka sans que nul de nous n’en connût le contenu. Vanda supplia sa maîtresse de la lui laisser lire. Et Etelka, sans hésiter, la lui tendit — ce qui, déjà, sent le calcul à plein nez.
Vanda l’a lue de ses propres yeux. Le pli, sous les habituelles couches de condescendance dont l’Arabien nous barbouille comme d’autres beurrent leur pain, confirmait notre version des faits de Bögenhafen : que face à la relique de corruption, nous avions, l’un comme l’autre, choisi de la détruire ; qu’à aucun moment nous n’avions cherché à en tirer le moindre pouvoir ; et que c’est Etelka elle-même qui l’a réduite à néant, l’objet n’ayant, de toute façon, jamais rien pu apporter de bon.
La lettre s’ouvrait ainsi : « Vous constaterez que cette missive vous est portée par les deux bougres et la bougresse que nous avons laissés à Kemperbad. » Charmant. Lupio, dont la paranoïa croît à mesure que le monde lui donne raison, flaira aussitôt le piège : et si toute cette condescendance n’était là que parce qu’Ashkarûn savait qu’on lirait la lettre ? Auquel cas elle nous serait secrètement adressée, et son contenu ne serait qu’un mensonge cousu pour nos yeux.
(Le raisonnement se tient. Avec Ashkarûn, tout se tient, et rien ne se prouve. C’est un homme qui scelle trois fois une lettre en espérant qu’on l’ouvre, et qui ment mieux en apparence de franchise qu’un autre en pleine confidence. Je ne trancherai pas. Je note, comme lui. Je prête, et je garde.)

Une dernière mission, et quatre passagers encombrants
Puis Vanda posa sur la table ce pour quoi, au fond, on nous rendait un bateau.
Pour être admise sous l’aile d’Elspeth von Draken — car on ne devient pas mage de la mort en frappant simplement à la porte —, Vanda doit accomplir une dernière mission, qui prouvera qu’elle sait brider cette curiosité maladive dont Etelka a pris soin de prévenir la magistère. La mission, en apparence, est simple : convoyer jusqu’à Kemperbad quatre passagers, et les livrer intacts.
Deux prêtres de Sigmar, d’abord — que Vanda faillit nous présenter comme des prêtres de la mort, avant de se reprendre ; ce genre de lapsus, par les temps qui courent, vous vaudrait le bûcher. Un jeune apprenti nommé Hans, ensuite, du Collège d’Améthyste lui aussi, qui nourrit le même rêve d’être un jour présenté à la grande magistère — et qu’il faudra couver, Etelka ayant recommandé à Vanda de ne pas lui transmettre ses mauvaises manières, mais de lui montrer, au contraire, de quoi est capable une élève correctement formée. Et enfin un ingénieur nain, dont la présence est « nécessaire », qu’il faudra fournir en tout ce qu’il réclame et surtout ne pas se mettre à dos.
— Pourvu, grommelai-je, que ce ne soit pas un de ceux qu’on a laissés en plan sur un quai.
Car j’ai, je l’avoue, un contentieux avec les nains. Et Etelka, garce jusque dans ses recommandations, avait glissé pour moi ce petit mot doux : les nains ont la mémoire longue, même lorsqu’ils ont tort. (Voilà. On m’offre un bateau, une magicienne à protéger, et par-dessus le marché il faut désormais que je sois aimable avec un nain. L’Empire a le sens de la punition.)
Etelka ne tolérera ni retard ni négligence envers ce beau monde. Et Vanda le soupçonne : ces quatre-là ne sont pas de simples voyageurs. Chacun porte sans doute une compétence bien précise, nécessaire à la vraie mission — celle qu’on ne lui livrera qu’une fois tous arrivés à Kemperbad. Escorter n’est que le prétexte.

Quant au navire, Vanda proposa aussitôt de le débaptiser. Le Béribéli s’appellera désormais le Revenant — nom qui, pour un équipage laissé plusieurs fois pour mort et revenu chaque fois, sonne comme une vérité plus que comme un baptême. Mais qu’on ne s’y trompe pas : le bateau demeure la propriété d’Etelka. Elle en confie la garde à Vanda, qui nomme Lupio capitaine. Si la mission réussit, il sera peut-être à nous. Pour l’heure, nous n’en avons que l’usage — c’est-à-dire la laisse.
Étions-nous toujours disposés à l’accompagner ? La question était de pure forme. On n’a jamais rien refusé à Vanda, et l’on ne commence pas le jour où c’est elle qui nous supplie. J’acceptai. Lupio accepta — non sans l’avertir loyalement que le Revenant, comme notre trio, est marqué du sceau de la déveine depuis le premier jour : s’il existe une catastrophe possible sur cette route, nous nous la prendrons en pleine figure, et ses quatre passagers avec.

Nos propres nouvelles, et un chasseur au dos
Vint notre tour de vider le sac. Au sens propre, hélas.
Lupio ôta le gant qu’il portait désormais en permanence, et montra à Vanda sa main gauche — rose violacée, teinte jusqu’à l’os d’une couleur qui n’appartient pas au monde des vivants. Il lui conta l’arnaque des marchands aux pigments, les sacs de plumes pourpres, le squelette d’une créature vraisemblablement mutante — crâne à bec, os couleur d’améthyste malade —, et le document brûlé, couvert de runes changeantes, que Joseph comme moi avions jugé bon de réduire en cendres avant qu’un répurgateur ne nous répurge. C’est en le brûlant que l’encre avait sauté sur sa paume, et refusé depuis de s’en aller. Marqué. Voilà mon capitaine marqué d’un signe pourpre dont nul de nous ne connaît le sens.
Puis je fis mon rapport. Nous savons désormais le nom de celui qui nous file au train depuis des lunes : l’homme au chapeau, le cavalier entrevu, celui-là même que Vanda avait aperçu devant une auberge. Un chasseur de primes. Une enflure de premier ordre, dont la réputation précède la selle. Il s’appelle Adolphus Kuftsos, et nos têtes, désormais, valent quelque chose. Je narrai l’embuscade de l’écluse avec le panache qu’elle méritait — la corde, le saut, la raclée mémorable que j’administrai à ces coquins.
— Il paraît, glissa Lupio, que des spadassins inconnus sont venus sauver Ulrich de ce mauvais pas. On les a même vus s’enfuir.
— N’importe quoi ! Tu ternis ma légende. Il y avait des témoins. Ils déposeraient en ma faveur.
(Qu’on me laisse au moins mes morts. Ils sont les premiers que j’aie jamais faits, et je n’ai pas l’intention de les céder à des spadassins de fantaisie.)
D’Ashkarûn, en revanche, nulle nouvelle. Vanda l’a quitté en même temps que nous, à Bögenhafen, où il prétendait avoir encore à faire ; elle ne l’a pas recroisé chez Etelka. Pour un simple chroniqueur itinérant, cet homme est décidément bien mêlé aux affaires de l’Empire — chaque ville nouvelle, chaque visite, une maille de plus tissée dans les hautes sphères. Étrange privilège. (Il faut croire que la condition, dans cet Empire, ne pèse pas sur tous du même poids : un étranger disert glisse jusqu’aux oreilles des puissants, quand des gens du peuple comme nous restent, au mieux, des pions qu’on déplace, et, au pire, des cibles qu’on chasse. Qui donc est bien né ici ? Toujours la même question. Toujours la même absence de réponse.)

L’os que j’avais gardé
Alors je commis mon aveu. À fond de cale du Revenant dormait le squelette pourpre. Je l’avais soustrait aux flots quand tous me croyaient quitte de la chose — car on ne jette pas à l’eau la seule preuve qu’on possède.
Vanda eut un mouvement de recul comme si je lui avais tendu un serpent. Balancer ça à la mer, tout de suite. Ne plus jamais approcher quoi que ce soit qui la détourne de son chemin. Lupio renchérit : cette relique est une malédiction, un piège, elle nous corrompt déjà — regardez sa main. Nous en vînmes presque aux mains, justement : j’attrapai la sienne, la gauche, la violette, et il la retira comme un enfant qu’on menace du croquemitaine.
Mais je tins bon, et j’exposai ma raison. Ce squelette n’est plus une curiosité : c’est désormais la propriété de l’Empire, et peut-être notre unique planche de salut. Nous portons sur nous, depuis des mois, tous les signes d’un complot qui rampe du plus bas au plus haut de cet Empire pour le jeter à terre. Le jour où l’on mettra notre parole en doute — et ce jour viendra, un signe de répurgateur pendu au col de Lupio —, cette dépouille sera la seule chose crédible que nous pourrons brandir. La jeter, c’est nous condamner à n’être jamais crus.
— Et comment expliqueras-tu que tu la détiennes ? objecta Lupio.
— En racontant la vérité. L’auberge, l’écluse, tous les signes qui nous collent à la peau depuis le début.
Lupio n’en démordait pas : garder cette chose à bord, c’est inviter le malheur à dormir dans la cabine d’à côté. Il me rappela — et là, je l’avoue, un frisson me prit — cette barge au sarcophage que nous avions abordée jadis : à peine en étais-je redescendu que tout l’équipage se fit massacrer par quelque chose qui rôdait à bord. Peux-tu me jurer, me lança-t-il, que ce n’est pas un vampire prêt à s’éveiller pour nous saigner dans notre sommeil ?
Je ne pouvais rien jurer. Personne ne le peut jamais, dans cet Empire. C’est bien ce qui le rend si fatigant à habiter.
(Nous baptisâmes le mort « Maurice ». On rit moins d’une chose qui porte un nom d’oncle. C’est une vieille ruse de soldat : nommer sa peur pour la faire tenir tranquille. Elle tient rarement.)

Les vents qui dansent
Pour trancher, Vanda usa de son art. Elle posa sur le squelette sa seconde vue — ce don qu’elle a de lire les vents magiques là où nous ne voyons que des os.
Ce qu’elle vit la fit vaciller. Les poils de ses avant-bras se hérissèrent ; une sorte d’excitation la traversa, qu’elle n’arrivait pas tout à fait à cacher. Car de cette carcasse émanait une concentration de vent noir comme elle n’en avait, dit-elle, jamais rencontrée — pas de la Malepierre, non, mais des vents changeants, dansants, qui semblaient presque doués de vie et de conscience : ils s’approchaient d’elle, tournaient autour, s’éloignaient, revenaient, comme pour la séduire.
Et là fut sa véritable épreuve. Car ce que ces vents éveillaient en elle, c’était le désir — non pas de chair, mais de connaissance. Le désir même qu’Etelka lui a ordonné de brider, celui-là précisément dont dépend son admission chez la magistère. Elle détourna la tête, ordonna qu’on jetât la chose à l’eau, qu’elle ne la vît plus. Puis, malgré elle, son regard y revint, aimanté, la pupille dilatée, suppliante. Elle se mordit la lèvre. Elle ne dit plus rien.
(Voilà ce que valent les serments, mes amis, devant un objet qui vous murmure ce que vous mourez d’apprendre. Vanda a tenu — de justesse, à la force du poignet et des mâchoires. Mais son silence, ce soir-là, n’était pas de l’accord. C’était une femme qui s’accroche au bastingage pour ne pas sauter.)
Son regard, du reste, m’en dit long : quand bien même sa bouche m’ordonnait de jeter Maurice au Reik., ses yeux me suppliaient de n’en rien faire. Il m’aurait suffi de refuser tout net pour qu’elle cédât, soulagée. Je refusai. Je remis les ossements dans leur sac. Lupio voulut s’en saisir pour le précipiter à l’eau lui-même — nous nous empoignâmes presque une fois de plus —, mais le sac resta à bord, à fond de cale, sous bonne garde.

L’os gravé de runes
C’est alors, honte à nous, que je réalisai l’évidence : depuis le début, saisis d’effroi devant ce prodige comme des sauvages devant une stèle tombée du ciel, nous n’avions même pas songé à fouiller le corps.
Je pris des pinces, une lampe, et j’inspectai. Rien à l’intérieur — pas de bijou, pas de billet, pas de secret glissé entre les côtes. Rien. Mais en passant la flamme au ras des os, je vis. Tous — chaque côte, chaque phalange, chaque vertèbre — étaient gravés de runes. Un travail d’orfèvre, minutieux, sculpté à même l’os, partout, invisible sauf sous la lumière rasante. Ce n’était pas une carcasse jetée dans un sac. C’était une relique, ouvragée comme on ouvrage la châsse d’un saint. (On dit qu’en Bretonnie certains parent leurs morts et en font des reliquaires de vénération. J’ignore tout des cultes ; mais devant ces os ciselés, je sus que quelqu’un, quelque part, avait travaillé cette dépouille avec l’amour terrible qu’on met aux choses sacrées.)
Vanda lut les runes. Et son verdict tomba, froid comme une dalle : l’objet emprisonne, fait tourbillonner et retisse les vents violets de la mort — les vents de sa propre école. C’est à la fois une pièce de haute valeur rituelle et, sans le moindre doute, une œuvre nécromantique. De la magie noire. Une puissance de mutation comme elle n’en avait jamais contemplée — au regard de quoi la nécromancie pratiquée jadis sur le grand prêtre de Sigmar n’était qu’une farce d’écolier.
Alors je liai les fils tout haut, pour mes compagnons. Le point commun entre la main de Lupio et ce cadavre, c’est la couleur. Le pourpre. Les plumes qui nous collent aux semelles depuis l’auberge des Trois Piques, l’encre qui a marqué mon capitaine, les os de Maurice : une seule et même teinte, un seul et même fil, tenu par une seule et même main invisible. Ce squelette n’est pas un cadeau. C’est un message — comme ces corbeaux qu’on cloue à une porte pour dire, sans un mot, nous te tenons. Reste à savoir ce que le message signifie. Et pour lire pareille symbolique, il faudrait quelqu’un aux savoirs ésotériques d’une Etelka.
Je voulus que Vanda examinât aussi la main de Lupio — malédiction connue, gris-gris, marque rituelle ? Elle s’y essaya, plissa les yeux sur cette paume violette… et n’y comprit rien de plus. La fatigue, l’heure tardive, ou la chose elle-même qui se dérobe : son art, cette fois, resta muet.
Il était tard. Nous étions trois compagnons de misère penchés sur des os gravés et une main teinte, dans le ventre d’un bateau qui ne nous appartient pas, à la veille d’embarquer deux prêtres, un apprenti et un nain rancunier pour Kemperbad — avec, sur nos talons, un chasseur de primes qui nous croit les hommes d’un scélérat, et, dans la cale, une relique de mort qui murmurait déjà, tout bas, à l’oreille de notre magicienne.
Nous n’avions résolu ni la couleur, ni la main, ni le mort. Nous n’avions fait que constater qu’ils étaient là, tous les trois, à nous attendre.
Et quelque part au-dessus de l’Empire, j’en aurais mis ma main — l’entière, la valide —, la lune noire devait continuer de veiller.

Se débarrasser d’un mort qui ne veut pas mourir
On ne dort pas sur une question pareille. Il fallut trancher avant Aldorf.
À force d’en discuter, une vérité désagréable remonta : ces marchands ne nous avaient peut-être visés en rien. Ils avaient fui à l’instant où nous avions ouvert les sacs, comme des gens surpris à mi-forfait ; ce n’était donc sans doute pas un message qu’on nous adressait, mais une simple contrebande qu’on nous confiait, à charge pour nous de porter à Aldorf pigments, plumes et ossements — le tout d’un même pourpre, du premier sac au dernier — sans savoir pour qui. Car voilà ce que nous comprîmes enfin : le Revenant, du temps qu’il s’appelait autrement, traîne une réputation. On vient nous trouver comme on va voir son fournisseur, par habitude, nous prenant pour les tenanciers historiques d’un négoce que nous n’avons jamais tenu. Trois, quatre fois déjà on nous a abordés pour trimballer des choses toutes plus puantes les unes que les autres. (Débaptiser ce bateau, ce n’était pas de la coquetterie : c’était tenter d’effacer une adresse que le crime connaissait par cœur.)
Restait Maurice. Le garder à bord, avec quatre passagers et un signe de répurgateur au col de Lupio, c’était s’offrir au bûcher. Le jeter tout net, c’était perdre notre seule preuve. Je proposai donc une voie de gredin : le noyer, mais de telle sorte qu’on pût le repêcher. Lupio, en batelier, jugea la manœuvre.

Nous la fîmes de nuit, sur les eaux noires, avant de nous montrer au grand jour d’Aldorf. Et je jure que les dieux voulurent y assister. Fut-ce Ranald le farceur, qui protège les voleurs, ou les puissances de la Ruine venues nous maudire — toujours est-il que le ciel se creva. Une pluie de cauchemar, des nuées roulant noir sur noir. Nous lestâmes le sac de grosses pierres, nous nouâmes une longue corde à la racine d’un arbre penché dont les griffes plongeaient dans le fleuve, et nous nous éloignâmes de la berge pour laisser le mort couler doucement au fond, retenu par ce fil. Un éclair déchira la nuit, et l’arbre s’imprima pour toujours dans nos mémoires : une main griffue tendue au-dessus de l’eau, prête à happer les bateaux passant sous ses frondaisons, ses racines noyées, et là, entre les algues, notre corde qui déjà disparaissait. (On croit enterrer ses secrets. On ne fait jamais que leur donner rendez-vous.)
Grelottants, repus d’angoisse, nous laissâmes Maurice dormir sous les eaux. Nous le croyions, du moins.

Aldorf en armes
L’aube nous mit Aldorf sous les yeux, et Aldorf nous mit la guerre sous le nez.
Ce fut d’abord le bruit — ce fracas unique, métallique, sifflant, d’une machinerie à vapeur comme seuls les meilleurs ingénieurs nains savent en forger, qui roulait d’amont en aval. Puis la vue : le soleil levant fit flamboyer la cuirasse d’un navire de fer fendant les eaux à la force de ses roues, l’un de ces rares et redoutables cuirassés de l’Empereur, hérissé de canons à la proue, à la poupe et sur les flancs, chargé des arquebusiers de la Cinquième Garde régimentaire. Et derrière lui, barge après barge, toute une logistique de mort en marche. (J’ai vingt ans de service dans les jambes ; je ne pus retenir, en les voyant passer, une larme idiote de vieux soldat. On ne salue pas des hommes qui vont mourir sans que quelque chose, en soi, se mette au garde-à-vous.)

Puis, sur les rives, d’épais nuages de poussière, et des phalanges entières — les quatrième et cinquième régiments reiklandais, cavalerie en tête, artilleurs d’Aldorf dans le sillage. Une colonne de plusieurs milliers d’hommes qui s’ébranlait et quittait la capitale. Non plus une escorte : une armée.

Bögenhafen n’est plus
Le fleuve tout entier s’était fait couloir pour les navires de l’Empereur ; les barges se collaient les unes aux autres, les écluses étaient réquisitionnées pour les troupes, et dans cette cohue la rumeur courut jusqu’à nous comme une traînée de poudre. Elle nous vida le visage de son sang. Joseph lui-même s’assit d’un coup sur le pont, soufflé.
Bögenhafen était à feu et à sang. Bögenhafen n’était plus. Une invasion du Chaos, disait-on — une faille ouverte en plein cœur de la cité, plus rien à sauver, et ce corps expéditionnaire d’élite qui partait non pour secourir, mais pour isoler la région, endiguer la vague, circonscrire le mal comme on cautérise un membre gangrené.
Nous restâmes muets. Car nous, nous savions. Nous savions qu’il y avait quelque chose sous les égouts de cette ville — nous l’avions vu de nos yeux. Nous savions qu’un grand rituel s’y préparait — la petite valise d’Alvira n’avait rien d’une plaisanterie. Et nous comprîmes, rétrospectivement, à quel fil nous avions tenu : deux nuits, trois au plus, et nous étions dedans. (Et une pensée me vint, froide : Ashkarûn, lui, avait dit avoir encore affaire à Bögenhafen pour deux ou trois jours. Le compte y est. Où qu’il soit à présent, notre Arabien insaisissable, il a vu s’ouvrir la faille. S’il est de ceux qui en réchappent, ce sera la plus belle chronique de son maître. S’il n’en est pas… l’Empire aura perdu son meilleur menteur.)

Le pendu du pont de Valhalla
Nous passâmes sous le premier grand pont — le pont de Valhalla, merveille récente des collèges, pierre ciselée et globes lumineux tenus en l’air par la seule magie. Les globes étaient éteints. Et sous eux pendait un homme.

Un pendu qu’une barge de patrouilleurs décrochait lentement. Nous ne le connaissions pas ; mais son visage, lui, était d’un violet profond, pourpre, tranchant hideusement sur un corps blême comme le verre. Et ce qui fit rasseoir Joseph sur le pont, la bouche sèche, ce fut la corde. Cette corde-là, nous la reconnûmes sans l’ombre d’un doute — un détail que je tairai ne laissait pas de place au doute. C’était la nôtre. Celle qui, la nuit d’avant, retenait au fond du fleuve un squelette pourpre à tête d’oiseau.

Quelqu’un avait repêché Maurice. On sut plus tard que c’était un pauvre pêcheur, qui vivait près de l’arbre aux racines griffues. Il avait trouvé notre trésor. Il en était mort, le visage teinté de la couleur qui nous poursuit : le violet. (Je caressai, sous mon gant, ma propre main — non, celle de Lupio, la violette ; mais à cet instant j’aurais juré sentir la mienne me démanger. Cette chose ne se noie pas. Elle attend. Et elle marque quiconque la touche, comme un maître marque son bétail.)
Quatre passagers pour Kemperbad
Aux quais, nos passagers attendaient déjà. Quatre silhouettes.
La plus basse, large, trapue, ployant sous le sextant et mille appareils d’ingénierie : un nain. Un nain qui, à la différence de nous autres éphémères, a vu défiler plusieurs empereurs, fort de ses siècles. Son nom était Sven Barbedrue.

Il arborait la broche de l’École impériale d’ingénierie — et un autre insigne encore, que je n’avais jamais vu : une sorte de phare, marque d’un corps officiel dont nul de nous n’avait entendu parler. (Retenez ce phare. Dans cet Empire, ce qu’on ne connaît pas encore est toujours ce qui vous tombera dessus plus tard.)

À ses côtés, en asymétrie parfaite, un moine sigmarite colossal, joufflu, une force de la nature comme un chêne fait homme : Frère Martin.

Et son acolyte plus fluet, Frère Rolf. Tous deux portaient, bien visible, le parchemin de mort d’un défunt tout récent, et avaient fait, non aux collèges de magie mais aux prêtres de la mort, de nombreuses oboles — signe que le disparu leur était cher, ou considérable. La mine défaite, avares de mots comme le sont les endeuillés, ils montèrent en silence à bord de l’ex-Béribéli, devenu pour eux un corbillard flottant.

Et enfin, épaule droite, un jeune homme au regard franc et au sourire éclatant, vêtu pour courir les forêts noires — le visage couvert de tatouages qu’il s’était faits lui-même. Hans, apprenti d’Améthyste comme Vanda, et candidat lui aussi à l’onction de la grande magistère.

Flutio, un foulard, et une lettre à Pourpurin
Lupio, en capitaine, les accueillit, puis descendit régler ses affaires. Il laissa à la capitainerie une lettre en poste restante : la cargaison de pigments venue de Marienburg était arrivée à Aldorf pour le compte des sieurs Pourpurin et Pourperin, priés de contacter le capitaine à telle taverne. Il y loua une chambre où il ne dormirait pas — juste une boîte à messages — sous le pseudonyme qu’il traîne depuis que nous sommes des revenants : Flutio. (Un homme qui rebaptise son bateau « le Revenant » et signe « Flutio » a, je le crains, une conception toute personnelle de la discrétion. Mais je le laisse faire. Nous en sommes tous là.)

Moi, je me couvris le bas du visage d’un foulard, expliquant à qui voulait l’entendre que j’avais été défiguré et ne voulais pas incommoder le monde avec ma triste figure. La vérité, c’est que je crains d’être reconnu — nos têtes valent désormais quelque chose. Et derrière mon chiffon, je ne quittais pas des yeux ce fameux phare sur la broche du nain : un insigne militaire officiel, mais d’un régiment tout neuf, inconnu de moi. Or je connais les régiments de cet Empire comme je connais mes cicatrices. Qu’il en existe un que j’ignore, cela ne me dit rien qui vaille.

Ce qui a dévoré le père Marcus
Profitant de l’attente, j’interrogeai nos passagers. Pourquoi cet accablement ? Qu’était-il arrivé à Bögenhafen ? Et ce pendu sur le pont ?
Frère Martin parla d’une voix de tombe. On les avait pourtant prévenus, dit-il ; les signes étaient là, criants — la légèreté avec laquelle on tue désormais, les divagations des uns, le relâchement de l’honneur chez les grandes maisons. Nous entrons dans une ère sombre, et Aldorf n’est que l’endroit où tout cela cristallise. Bögenhafen, eux ne l’avaient pas vu venir ; ils guettaient le mal ailleurs. Que tous, désormais, redoublent de prières avec la ferveur des premières flammes, pour que Sigmar les entende. Le mal s’éveille. Frère Rolf ajouta que la prière était peut-être leur arme et leur bouclier les plus sûrs en ces temps — puis ils s’excusèrent : ils avaient perdu un être cher, et devaient se recueillir pour le salut de son âme.
Ce fut le jeune Hans qui me glissa l’histoire à l’oreille, et je voudrais ne l’avoir jamais entendue. Celui qu’ils pleuraient était leur père supérieur, un homme éminent et respecté nommé Père Marcus. Il périt sur le Wilhelm, ce paquebot somptueux qui relie Nuln à Aldorf, là où les riches oisifs jouent aux cartes sur la promenade. Le ciel se déchira, dit Hans, et des créatures nécromantiques fondirent sur le navire — d’immenses vautours à demi vivants, à demi morts — qui, sous les yeux épouvantés des passagers, mirent le corps du Père Marcus en pièces. Mais l’horreur ne s’arrêta pas là. Car une fois le bateau à Aldorf, le saint père, conservé dans les chambres froides et descendu à quai devant la foule venue le prier, s’éveilla d’entre les morts. Une magie nécromantique, froide et puissante, l’avait envahi et fait de ce bon prêtre une chose abjecte.
(Voilà ce qui explique la mine des deux moines, et la peur qui suinte de tout Aldorf. La rumeur que nous avions jadis dédaignée à Bögenhafen — trois ratés criant au démon — a fini par avoir raison de la capitale elle-même. On ne nous croit jamais qu’une fois la ville en flammes.)

Le nain qui veut descendre avant Kemperbad
Les moines ne demandaient qu’une chose : partir au plus vite, mettre le plus de fleuve possible entre eux et cette « cité corrompue et maudite d’Aldorf » — leurs mots, pour la capitale même de l’Empire. Le nain, lui, insista d’une voix qui n’admettait pas la réplique : une mission de la plus haute importance exigeait qu’on levât l’ancre sans traîner. Mais il ne voulait pas être mené jusqu’à Kemperbad. Il demanda à Lupio de le déposer en aval, sur les berges, juste après la forteresse de la Reichsgard — celle-là même où l’on tient, dit-on, le neveu de l’Empereur, ce sang impérial qu’on murmure marqué du sceau de la mutation. Un endroit qu’il préciserait le moment venu.
Nous convînmes de partir à la nuit tombée : le temps de remplir les formalités, de refaire l’eau et les vivres — et de laisser à Flutio une dernière chance de recevoir un mot de messieurs Pourpurin. Faute de réponse, nous lèverions l’ancre sans regret. Les moines, dévastés, se plièrent à tout ; ils n’aspiraient qu’au départ. Et Hans continuait de tourner autour de Vanda comme un chiot autour de sa maîtresse, quémandant du regard la moindre caresse, buvant ses paroles, refusant qu’elle se dise son égale. (Voir une magicienne que le monde entier méprise se faire enfin vénérer par un blanc-bec tatoué, c’est un spectacle qui devrait me réjouir. Il me met mal à l’aise. Je crois que je préfère encore Vanda méprisée : au moins, méprisée, elle est libre.)

Attirons-nous la ruine, ou la ruine nous attire ?
Restait, entre nous, la vraie question — celle qui grondait sous toutes les autres depuis le début.
Car regardez le tableau. On nous rend un bateau, on nous confie des prêtres, on nous éloigne d’Aldorf le jour même où l’Empire y masse ses armées et où Bögenhafen s’effondre dans le Chaos. Ce taxi que nous faisons pour tout le petit monde d’Etelka — n’est-ce pas une manœuvre pour nous écarter ? Pourquoi cette femme, méprisante depuis toujours, se montre-t-elle soudain si prévenante ? Je flairai le piège. Vanda le nia sans nier le fond : nul remords chez Etelka — de l’intérêt, seulement, comme toujours et chez tout le monde. Mais, ajouta-t-elle avec une logique qui me cloua, si Etelka avait voulu la perdre, elle l’eût poussée vers la renégature, vers la Malepierre, vers l’abîme ; elle n’avait aucun profit à la jeter, propre et docile, dans les bras de ses ennemis du Collège. Elle l’a pourtant poussée vers la raison. Cela, au moins, ne ressemble pas à une trahison.
Reste le reste. Les hommes aux planches à clous qui nous ont laissés pour morts cherchaient aussi Ashkarûn. Le temple des égouts n’était pas une chapelle bricolée à la craie : une vraie salle murée, un vrai pentacle, cerclé de fer, ouvrage de longue patience — préparé bien avant qu’aucun de nous n’échoue là. Partout où nous passons, la corruption affleure. Alors quoi ? Sommes-nous des aimants à ruine, ou la ruine nous cherche-t-elle ? Je ne saurais le dire. Mais le lien est là, indéniable, involontaire, sûr. (Une gamine rencontrée jadis en était persuadée : nous formions, tous les quatre, une sorte de carré qui tenait le mal en respect. Je ne crois pas au destin — c’est un luxe de bien-nés. Mais nous voilà séparés, notre carré rompu, notre quatrième perdu du côté d’une ville en flammes. Et le mal, lui, ne s’est jamais aussi bien porté.)
Un jour, il faudra choisir : être le rempart, ou laisser faire. Ce jour n’était pas encore venu. Pour l’heure, nous n’accusions personne, nous ne prouvions rien, et nous nous apprêtions à descendre le fleuve avec deux prêtres en deuil, un apprenti amoureux, un nain à secret, et sous les eaux derrière nous, attaché à un arbre en forme de main, un mort pourpre qui n’avait pas fini de remonter à la surface.

La Main Pourpre présente ses compliments
Nous n’avions pas encore levé l’ancre que Lupio revint sur le pont, une lettre à la main et cette lueur dans l’œil qui, chez elle, annonce toujours un ennui de première grandeur.
— Nous sommes dans la fange une fois de plus, annonça-t-elle.
Le message laissé en poste restante avait reçu réponse. Une réponse signée : une organisation qui se nomme elle-même la Main Pourpre. (Voilà donc un nom sur la couleur qui nous poursuit — le pigment, les plumes, l’os de Maurice, la paume de mon capitaine. La Main Pourpre. Lupio n’a plus qu’à s’inspecter la main gauche pour connaître le visage de l’ennemi ; il la porte déjà, l’enseigne.)
Le pli était rédigé en termes froids et hautains, de ceux qu’emploient les gens qui se croient au-dessus de la menace parce qu’ils ne l’ont jamais reçue. Le « cercle intérieur », y lisait-on, avait d’autres poissons à frire que de s’agacer d’un tel obstacle. On y sommait le destinataire de livrer vingt mille couronnes d’or à Aldorf dans la semaine — ou, s’il préférait, de les porter lui-même à Middenheim. Défense de se dérober, de botter en touche, de filer à l’anglaise. Faute de quoi, promettait la Main, on veillerait à ce que le récalcitrant vécût juste assez longtemps pour supplier qu’on le relâchât mort.
Vingt mille couronnes d’or. Le chiffre nous cloua. C’était la somme même de ce maudit héritage de Bögenhafen — le manoir, les terres, et ces vingt mille couronnes que Castor nous avait envoyés réclamer chez le faux notaire. Tout se recousait d’un coup. La Main Pourpre attend son argent ; elle croit s’adresser à Castor — ou à son sosie, ce pauvre Lupio, qui traîne malgré lui la ressemblance comme une malédiction. On nous prend pour les hommes d’un margoulin qui détournait peut-être ces couronnes pour le compte même de la Main, et qui a filé en semant des doubles derrière lui. (Toujours le même nœud, depuis le premier jour : Castor, un coffret, un héritage, et nous au milieu, pris pour ce que nous ne sommes pas. Dans cet Empire, on ne meurt jamais pour ses propres fautes. On meurt pour la tête qu’on a et le nom qu’on porte sans l’avoir choisi.)
Middenheim, par-dessus le marché — la cité du Loup Blanc, tout au nord, fief du culte d’Ulric, ce culte en schisme éternel avec celui de Sigmar. Que la Main nous convie là-bas plutôt qu’ailleurs n’était sûrement pas un hasard. Rien n’est jamais un hasard dans cette histoire. C’est bien ce qui la rend si épuisante.

Erreur sur la personne
On me suggéra, goguenard, que puisque la Main Pourpre s’adressait désormais à Lupio, mon capitaine n’avait qu’à se présenter comme leur nouveau chef et prendre la secte par la barbe. Il a la main pour ça, dit quelqu’un. Elle est déjà pourpre. (Je passe sur mes propres saillies. Disons que l’idée d’un batelier illettré briguant la tête d’une confrérie de sorciers avait, ce matin-là, quelque chose de réconfortant.)
Mais la vérité perçait sous la plaisanterie : nous étions suivis. Ce message livré à l’auberge signifiait qu’on nous avait pistés jusqu’ici, et donc jusqu’au bateau, et donc jusqu’à nos quatre passagers. Nous mettions en danger la cargaison vivante d’Etelka avant même d’avoir quitté le port. Il fallait partir, et vite.
Lupio, avant de larguer les amarres, tint pourtant à répondre. Il fit d’abord décrire à l’aubergiste qui avait déposé le pli : un quidam sans visage, un gamin messager, un rien du tout habilement choisi pour ne mener nulle part. Puis il dicta sa lettre — car mon capitaine, quoi qu’il prétende, ne tient pas la plume mieux qu’il ne tient ses promesses. Le texte, je le retranscris pour l’Histoire et pour le plaisir :
« Messieurs, il y a erreur sur la personne. Nous ne possédons nullement ce que vous réclamez et nous ignorons de quoi il retourne. Pour toute réclamation, merci de voir directement avec Castor. Bien cordialement — Flutio. »
(Renvoyer une secte assassine vers l’escroc qui l’a flouée, tout en signant d’un faux nom : voilà de la diplomatie de gueux, et je n’en connais pas de plus honnête. Reste à savoir si la Main Pourpre a le sens de l’humour. Les mains, d’ordinaire, ne rient pas. Elles serrent.)

Ce que Bögenhafen nous coûtera plus tard
Et nous partîmes, enfin, à la faveur du soir — le Revenant chargé de deux prêtres en deuil, d’un apprenti énamouré, d’un nain à secret, d’un bosco aux dents d’or, et de trois compagnons de misère qui n’en menaient pas large.
Je regarde une dernière fois, par-dessus la lisse, cette capitale que nous fuyons et cette guerre qui remonte le fleuve à contre-courant de nous. Quelque part en amont, Bögenhafen brûle d’un feu qui n’est pas de ce monde ; cinq, six, sept mille hommes y marchent en sachant qu’ils n’en reviendront pas ; et notre Ashkarûn, notre quatrième, notre carré rompu, est très probablement là-dedans, à voir de ses yeux la faille que nous avions seulement flairée sous les pavés. Nous, nous en sommes sortis à deux nuits près. Deux nuits. C’est l’épaisseur exacte, dans cet Empire, qui sépare un vivant d’un damné.
Nous ne sommes toujours rien. Des rats sortis de la fange, qu’on prend pour des hommes de main quand on ne les prend pas pour de la vermine. Mais peut-être, comme dit Lupio, faut-il cesser d’être rien avant qu’on daigne enfin nous approcher pour de vraies raisons — et non plus pour nous planter au bout d’un pic avec des plumes dans les fesses. Peut-être qu’un jour il faudra choisir pour de bon : être le rempart, ou laisser la nuit tomber. Une gamine, jadis, jurait que nous étions faits pour la première chose. Je n’y crois pas. Mais je remarque, non sans un frisson de vieux soldat, que la nuit, elle, tombe déjà.
Devant nous, le fil noir du fleuve, la forteresse de la Reichsgarde où l’on tient un sang impérial qu’on dit mal tourné, et un nain qui veut débarquer juste en aval, dans un endroit qu’il nous dira le moment venu. Derrière nous, sous les eaux, attaché à un arbre en forme de main griffue, un mort pourpre qui n’a pas fini de remonter. Et quelque part entre les deux, une organisation qui porte le nom de la couleur que mon capitaine ne peut plus laver de sa paume, et qui nous attend, patiente, à Middenheim ou ailleurs.
Nous avons fui Bögenhafen. Nous avons cru fuir. On ne fuit jamais, dans le Vieux Monde. On ne fait que prendre de l’avance sur ce qui vous rattrapera.
Le premier tome de nos misères se referme ici, sur le pont du Revenant, cap au sud, la guerre dans le dos et l’or maudit d’un mort au fond de l’eau.
Il en reste, m’a-t-on soufflé, beaucoup d’autres à écrire.
Je crains bien qu’on ait raison.


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