Par Ulrich von Schnitzelbach, qui aurait probablement préféré rester à dormir
Canal de Weissbrook, Nuit du Chaos — An 2523 CI
Piégé dans une écluse sabotée, Ulrich se balance au bout d’une corde, traverse un toit, et livre son premier vrai combat à l’épée — un pied tranché, une femme embrochée, et un chasseur de primes nommé Adolphus Kuftsos qui les prend pour les hommes de Kastor. Acte 84 des Chroniques d’Ulrich von Schnitzelbach, campagne Warhammer Fantasy.

Le Canal Maudit — Ou comment une simple écluse devint un piège de merde
Par les vannes rouillées de Sigmar et tous les ingénieurs nains fous qui ont creusé ce maudit canal !
Nous remontions tranquillement. Tranquille. C’est le mot. Joseph nous avait expliqué les subtilités de ces énièmes écluses — des vannes, des portes, des systèmes de paliers —, tout ce qui fait que les nains, dans leur sagesse souterraine, ont décidé de quadriller l’empire comme des petites fourmis méthodiques avec leurs satanés canaux artificiels.
Et Joseph avait dit quelque chose. Quelque chose d’important.
« Capitaine, » avait-il marmonné, assis à côté de Lupio à la barre, « quand une écluse marche plus… »
« Oui, oui, quand une écluse marche plus, c’est que l’empire s’effondre. Nous avons compris, » avais-je grogné.
Mais ce que Joseph n’avait PAS dit, ce que cet imbécile heureux n’avait pas prévu, c’est qu’une écluse pouvait aussi être SABOTÉE. Volontairement. Par quelqu’un qui était justement là à l’attendre.
(Note pour plus tard : Les choses qui SEMBLENT être des accidents l’étaient rarement. C’était généralement juste que quelqu’un de suffisamment motivé s’était donné le mal de les arranger.)

La porte qui ne s’ouvre pas
Nous avons atteint l’écluse.
La porte de derrière s’est fermée. Normal. Attendu. Ennuyeux.
La porte de devant aurait dû s’ouvrir.
Elle ne s’est pas ouverte.
Le bateau a continué à monter, passant le palier. Et s’est retrouvé coincé. Entre deux portes de pierre massives comme les fesses d’un troll montagnard en crise de constipation.
Et sur le quai, visible juste assez longtemps pour être mémorisé par un caporal parano,
Une silhouette.
Manteau de cuir lourd. Chapeau rabattu. Mains actionnant les leviers avec une intention très claire : nous garder piégés.

Par les gonflades de Khorne !
« Ça sent mauvais, » dis-je à personne en particulier.
Lupio regarda autour de lui. « Tu en dis quoi ? »
« Je dis, » répondis-je, regardant la maison de l’éclusier à côté de nous — une bâtisse à deux étages, ordinaire, banale, du type qu’on trouvait tous les trente kilomètres sur ces canaux —
« Je dis que nous allons avoir besoin de nos armes. Et de beaucoup de chance. Probablement pas dans cet ordre. »

Une idée de génie (la mienne, hélas)
Maintenant, ce qui suit était une idée. Une excellente idée. Une idée TELLEMENT excellente qu’elle aurait dû me faire comprendre que j’allais probablement finir étalé sur un toit comme une crêpe brûlée.
« Je vais monter », annonçai-je simplement.
« Monter où ? » demanda Lupio, qui avait visiblement eu un coup de génie concernant le notaire et ses documents illisibles.
« Là, en haut du mât et puis là », pointai-je vers le toit de la bâtisse. « Il y a quelqu’un qui actionne ces vannes. Je vais voir qui. Et potentiellement le découper en morceaux si nécessaire. »
C’est moi qui eus l’idée. Je le précise pour l’Histoire, et parce que la suite m’oblige à le regretter. Plutôt que d’attendre qu’on nous arrose d’en haut, j’allais grimper le premier, surgir là-haut avant qu’ils ne s’organisent, et leur tomber dessus comme la vérole sur le bas clergé.
L’idée était bonne. L’exécution fut celle d’un caporal de quarante ans. Je me hissai le long de la pierre avec la grâce d’un porcinet qu’on tire par la queue et le souffle d’un asthmatique en pèlerinage, toutes armes déjà dégainées — ce qui, pour grimper, est à peu près aussi commode que de danser avec une enclume sous chaque bras. Mais j’arrivai en haut. Et de là, j’avais une vue parfaite : un mur, des lumières tremblant derrière, et le mécanisme de l’écluse — ces vannes, ces leviers — qu’il fallait, pour ouvrir la porte et nous libérer, atteindre par une entrée que je devinais sur le flanc de la bâtisse.
(Souvenez-vous : j’ai toujours dit que les vannes étaient importantes. Personne ne m’écoute jamais avant qu’il soit trop tard. Ce devrait être la devise de cet Empire.)

Le Tarzan de Weissbruck
Restait le mur. Et là, par les tripes de Morr, je décidai d’être audacieux.
Il y avait une corde. Je m’en saisis, je pris mon élan, et je me lançai par-dessus le vide comme ces héros de légende qu’on chante dans les tavernes — Lupio eut bien le temps de crier « Ulrich, attends — », mais l’on n’arrête pas un homme en plein vol.

Restait le mur. Et là, par les tripes de Morr, je décidai d’être audacieux.
Il y avait une corde. Je m’en saisis, je pris mon élan, et je me lançai par-dessus le vide comme ces héros de légende qu’on chante dans les tavernes — Lupio eut bien le temps de crier « Ulrich, attends », mais l’on n’arrête pas un homme en plein vol.

Je vous décris la chose en deux tableaux, parce qu’elle les mérite. Premier tableau : ma silhouette découpée tout en haut de la poupe du Béribéli, ombre chinoise sublime, drapée contre le grand soleil rouge qui se levait sur le canal. Magnifique. Digne d’une fresque. Second tableau : la corde m’échappe. Au sommet de mon balancier, je lâche prise, et je m’abats de tout mon plat — non pas avec la légèreté d’un fauve, mais avec le fracas d’un sac de jarrets jeté du haut d’un beffroi — à travers la toiture de la maison d’écluse.
J’atterris. À l’intérieur. Seul. Étourdi, le crâne sonnant comme une cloche fêlée, séparé des miens qui ne me voyaient plus.

(Que ceci serve de leçon, vous qui rêvez de panache : entre l’ombre chinoise sublime et le sac de jarrets, il n’y a qu’une corde mal nouée. La gloire et le ridicule logent à la même auberge ; ils partagent même souvent le lit.)

Mon dépucelage à la lame
Je n’étais pas seul, disais-je. J’étais tombé pile devant un homme tapi là en embuscade — et nous voilà, lui et moi, aussi surpris l’un que l’autre, à égalité de stupeur dans la poussière et le sang à venir.
De dehors me parvenait la voix de Joseph qui hurlait à l’aide, jurant qu’une maladie allait se répandre dans l’écluse — vieille ruse de batelier pour semer la panique. Dedans, ce fut plus simple et plus laid.

Le gaillard m’attaqua, me manqua. Puis, par une grâce des dieux moqueurs, il rata son coup suivant si magistralement qu’il se l’envoya dans sa propre figure et s’assomma tout seul. (J’ai vu des recrues faire des sottises. Je n’avais jamais vu un homme se mettre lui-même au tapis avec autant de conviction. Ranald, sois loué : tu veilles aussi sur les imbéciles, et c’est bien commode quand on est en face.)

Le répit fut court. Une seconde silhouette entra — une femme, un gourdin au poing — et nous voilà deux contre un caporal déjà sonné. Je n’allais pas tourner le dos : tourner le dos, à la guerre, c’est offrir sa nuque. J’empoignai donc la lourde table qui traînait là, et de toutes mes forces je la projetai sur celle qui me faisait face, à peine à un bras de distance. Et dans le même élan, des deux mains, je plantai mon épée bâtarde.
Ce fut la première fois. Comprenez-moi bien, vous qui me lisez : vingt ans de service, et je n’avais jamais, de ma vie, traversé un être de part en part. On me l’avait raconté, aux veillées, ces vieux briscards qui crachaient dans le feu. Mais on ne sait rien tant qu’on ne l’a pas senti. D’abord cette résistance, une fraction de seconde, comme si l’on frappait dans le roc. Puis le roc cède — la lame trouve le défaut du cuir, se fraye un chemin dans la chair molle sans heurter l’os — et l’on est happé en avant, aspiré, porté par son propre fer comme par une lance. Je passai par-dessus la table dans un geyser tiède qui m’éclaboussa le visage. Elle ouvrit grand des yeux de terreur, lâcha son gourdin.
(J’avais rêvé de perdre mon pucelage autrement, et avec la Gravine. Le destin, ce salaud, me l’a fait perdre dans une cave d’écluse, sur la pointe d’une épée, contre une femme armée d’un bâton. On ne choisit jamais ni l’heure ni la dame.)

Le pied qu’on garde en souvenir
L’autre — l’homme — était secoué, mais il revint à la charge, hurlant, et se tordit la cheville en reculant. Je chargeai. Il leva sa lame vers ma tête ; je la bloquai net du pommeau, la fis monter, et comme il s’ouvrait tout grand je l’abattis de tout mon poids. Il eut le réflexe de se rejeter en arrière, croyant que j’allais lui fendre le visage. Il avait tort sur la cible. Mon fer poursuivit sa course et lui trancha le pied gauche, propre, juste au-dessus de la cheville.
Il s’écroula. Et là, par tous les saints qu’on profane, je vis cet homme ramasser son propre pied et le serrer contre sa poitrine comme une relique de Sigmar, en bavant, en appelant sa mère par son petit nom, espérant peut-être le recoller à force de prières. Un troisième larron, qui traînait dans un coin, jugea que ça sentait trop le roussi et détala en hurlant.
Et moi, au milieu de ce carnage — car c’en était un —, je n’étais plus tout à fait moi. La moustache trempée de sang, le visage peint de rouge et de cendre, deux yeux qui devaient briller là-dedans comme deux blancs d’œufs dans une assiette d’abattoir. (On m’avait dit qu’au fond du sang des hommes du peuple sommeille parfois celui des vieilles tribus. Ce matin-là, dans cette écluse, quelque chose s’est réveillé que j’aurais préféré laisser dormir.)

La malemort de Lupio
Pendant ce temps, mon capitaine ne chômait pas. Ayant entendu le vacarme — moins d’une minute de boucherie —, Lupio passa du bateau au quai et marcha sur la porte d’entrée. Mais ce gredin a du génie dans sa lâcheté : il défit le bandage de sa main malade, celle que la sorcellerie avait teinte de violet, s’emplit la bouche d’une rasade de bière pour s’en faire une écume aux lèvres, et entra en braillant « La malemort ! La malemort ! Laissez passer la malemort ! » — jouant le pestiféré avec ce talent de bateleur qu’il garde pour les mauvais jours.
Il poussa la porte, et poussa aussitôt un petit cri de pucelle. Devant lui : la table noyée de sang, une longue traînée rouge rampant vers le mur, un homme blanc comme la mort qui serrait son pied contre lui, et de dos une silhouette élancée qui hachait furieusement une porte close à coups d’épée bâtarde. La silhouette se retourna. C’était moi. Joseph, derrière, recula d’effroi en invoquant Sigmar.
— Joseph ! Les vannes ! Ouvre les vannes de l’écluse, vite !
Le brave Joseph s’élança — et un carreau d’arbalète vint se ficher dans son dos. Il y avait un tireur à l’étage. Le vieux bosco s’effondra ; et ce carreau, j’en suis convaincu, m’était destiné. Il m’a sauvé la vie en s’écroulant.
La femme, agonisant sous la table, tendit vers nous une main suppliante : « Pitié, mes seigneurs, pitié ! C’est lui qui nous commande, c’est lui ! Soignez-moi, soignez-moi ! » Lupio, lui, empoigna un gros tabouret, s’en coiffa comme d’un bouclier, et entreprit de ramper jusqu’à Joseph pour le couvrir. L’escalier grinça sous son pas — un, deux — et au même instant une fiole se brisa tout en haut des marches : un feu grégeois s’embrasa d’un coup, pas un mur de flammes, mais bien assez pour interdire toute montée et lécher déjà les poutres.

L’homme au chapeau
Lupio se rua à une fenêtre pour voir si la vermine fuyait. Elle fuyait. Souple comme un chat, déjà à escalader le mur d’enceinte. Et il n’eut le temps que d’apercevoir une chose, mais une chose certaine : c’était la même silhouette que ce cavalier que nous avions, voici ce qui me semble une éternité, observé le long du canal de Weissbruck. L’homme au chapeau. Celui-là même qui avait mené la première attaque sur le Béribéli. Et qui, à l’instant, devait voir surgir des revenants.
Je ne l’entendis pas de cette oreille. Ivre de furie, je me jetai au travers de la fenêtre — et accomplis, malgré ma carcasse déguindée que rien ne prédisposait à pareille acrobatie, un roulé-boulé parfait. Je courus au pied du mur, je m’y hissai en jurant, je retombai, je m’y hissai encore, jusqu’à empoigner une vieille gargouille vermoulue plantée là depuis des décennies. Et de là, dressé, l’épée bâtarde brandie au-dessus de ma tête, toute poisseuse, je le vis. Déjà loin. Filant au triple galop, emporté par sa monture, tandis que derrière moi crépitait l’incendie et qu’un grand panache de fumée noire montait de la maison d’écluse vers ce ciel toujours trop pourpre.

Justice de bateliers, et une effroyable méprise
Nous éteignîmes le feu — il fallut bien des allers-retours de seaux, et la bâtisse en resta noircie, fumante, mais debout. Nous réparâmes la vanne. Et nous nous occupâmes enfin de nos deux malandrins : l’homme au pied tranché, aux portes de Morr, et la femme.
Car cette femme, je la reconnus. C’était elle, le gourdin au poing, qui jadis nous avait fracassé le crâne et jetés au fleuve, du temps où l’on nous croyait morts. La voilà à présent en état de choc, voyant fondre sur elle un Lupio au sourire de fouine et un caporal de cendres et de sang aux yeux fous. Elle parla. Elle dit tout.
Un chasseur de primes nommé Adolphus Kupstos nous traque depuis le début. Nous croyant morts, il avait monté ce piège à Bögenhafen, de mèche avec eux. « Les plumes pourpres, c’est vous ! » répétait-elle. . « On n’arrête pas de nous dire que c’est vous, que vous êtes avec lui ! » Avec Kastor Lieberung, ce vrai chien — dont Lupio, par la malédiction de sa vague ressemblance, passe pour le sosie. Car Castor sème des sosies derrière lui, plus ou moins ressemblants, pour brouiller ses poursuivants. On nous avait attendus à Bögenhafen, dans une fausse étude de notaire — un piège grossier où d’autres se seraient jetés tête baissée par appât des vingt mille couronnes. Mais nous avions quitté l’auberge, flairé le roussi, et nous n’étions jamais venus. Notre fuite, pour une fois, nous avait sauvés. Une effroyable méprise, qui a déjà coûté un pied à un homme et la vie à une femme. (Voilà ce qu’on récolte à ressembler à un gredin qu’on n’a jamais rencontré.) Dans cet Empire, on ne vous pend pas pour ce que vous avez fait, mais pour la tête que vous avez.
Joseph, blessé mais debout, nous rappela le code du fleuve : pirates, détrousseurs et naufrageurs se remettent aux patrouilleurs fluviaux. Nous ne sommes ni pilleurs ni bourreaux ; nous suivrons Sigmar et Verena, la déesse de la justice. On embarqua donc les deux blessés, saucissonnés serré, pour décider plus tard de leur sort et leur tirer encore quelques vérités.

Ce que le fleuve emporte
Et nous repartîmes. Le canal s’élargit, les grandes voiles claquèrent et se gonflèrent, le Béribéli fendit fièrement les flots. Joseph, un carreau dans le dos mais l’œil vif, apprenait à mon petit Lupio à tenir la barre. Nos deux gredins gisaient ligotés à fond de cale, dont un qui serrait encore contre lui son pied en gémissant « mon pied, mon pied ». Et derrière nous, la maison d’écluse noircie crachait sa dernière fumée vers le matin.
Lupio me regarda, ce sourire en coin qu’il garde pour me chercher des poux :
— Tu as eu bien de la chance, caporal, que ces inconnus surgis de nulle part aient fait pour toi tout ce beau massacre.
Je lui rendis son sourire et coulai un œil vers Joseph. Le vieux bosco secoua la tête : « Non, non, non. Le petit caporal est devenu un méchant barracuda. » Le voilà, mon épitaphe du jour. J’étais parti à Weissbruck en garde du corps de pacotille ; je repars les mains rouges, un homme de moins dans le monde par ma faute, et quelque chose de neuf et de froid logé sous les côtes.
(Faisons les comptes, vous et moi, une dernière fois. Vanda nous devance vers Aldorf, le pli scellé trois fois d’Ashkarûn entre les mains ; et à fond de cale dort un squelette pourpre qu’elle seule, peut-être, saura lire. Sur la paume de mon capitaine, le violet ne s’en va pas. Quelque part derrière nous, un chasseur de primes nommé Adolphus Kuftsos nous croit désormais bien vivants, et bien coupables d’un crime que nous n’avons pas commis — être les hommes d’un certain Castor. Et là-haut, par-dessus Bögenhafen que nous fuyons, la lune noire reste accrochée, immobile, son mauvais œil grand ouvert sur une ville endormie.)
Je voulais m’élever au-dessus de la fange. Je voulais la gloire, la fortune, une saucisserie et le regard de la Gravine. On m’avait promis qu’au bout de l’aventure il y aurait tout cela.
On ne m’avait pas dit qu’il y aurait d’abord tout ce sang.
FIN DE LA CHRONIQUE
— Ulrich von Schnitzelbach, Caporal
Homme au Premier Vrai Combat
Porteur de la Main Violette Maudite
Observateur de Morrslieb la Folle
Survivant de L’Écluserie Noire
An 2523 de l’Empire
P.S. : Joseph pense que je suis devenu un barbacuda. C’est un compliment, je suppose. Je préfère penser que j’ai juste découvert qu’on ne peut pas rester humain très longtemps quand on doit défendre sa vie avec une arme. À un moment donné, l’épée prend le relais. Et là, tu ne sais plus si c’est toi qui brandis l’épée, ou si l’épée te brandit. Probablement les deux.


Leave a Comment