Campeche, chaleur écrasante. Cordélia attend depuis huit jours, seule avec du gin infâme et un coffret maya qu’elle n’arrive pas à ouvrir. Roy et Sylvanus débarquent enfin — et les doigts d’illusionniste de Roy révèlent le secret du coffret : un carnet d’archéologue victorien, une carte vers les ruines de Xamanik, et un mot d’Elias qui a tout prévu. À la gare, Guillermo fournit les laissez-passer et un conseil : prenez des mules, des armes, et de l’eau. Train à 18 heures, kilomètre 126. La jungle attend. Acte 3 du Dieu de Mitnal, campagne Les Masques de Nyarlathotep.

Huit jours seule
Cordélia Russell est assise sur son lit, bottes aux pieds, dos calé contre le mur. La bouteille de Gordon est coincée entre un oreiller et une carte dépliée du Quintana Roo. Le ventilateur tourne au plafond sans rien rafraîchir — il brasse la chaleur d’un côté à l’autre de la pièce comme un problème qu’on déplace sans le résoudre.
La chambre ressemble à son cerveau. Tout est étalé. Des notes épinglées au mur au-dessus du lit — des noms, des dates, des flèches tracées au crayon rouge. Trois télégrammes sur la table de nuit, lus et relus, avec des traces de doigts sur le papier. Une tasse de café froid. Des vêtements propres pliés sur la chaise, les mêmes que les sales mais en libre. Elle n’écrit pas. Elle regarde ses notes. Les yeux vont d’un point à l’autre — Kimble, Santos, Guillermo, Elias — et reviennent au centre, là où il n’y a rien. Là où le lien manque.
Elle prend sa bouteille, verse dans un verre d’eau, boit. Repose. Huit jours. Cela fait huit jours qu’elle est seule dans cette ville, à tirer des fils qui cassent. Le premier soir, elle a écrit dans son journal : Arrivée. Chaleur insupportable. Gin ignoble. Elias, introuvable. Depuis, chaque soir, une ligne de plus. La dernière dit : « Toujours rien sur Guillermo. Insaisissable. R et S arrivent demain. Il était temps. » C’est le plus proche que Cordélia Russell s’autorise d’un aveu de solitude.
Elle tend l’oreille. En bas, la voix de Carlos accueille quelqu’un. Deux voix d’hommes répondent, en anglais. Des voix qu’elle connaît. Elle ne sourit pas, mais quelque chose se dénoue dans ses épaules — un poids très ancien, très discret, que personne ne remarquerait sauf quelqu’un qui la connaît depuis assez longtemps pour savoir que Cordélia Russell porte le monde entier dans sa nuque.
Elle se lève, réajuste sa veste par habitude. Pas par coquetterie — il n’y a rien à réajuster. C’est la même veste froissée depuis l’Égypte. Elle attrape la bouteille. Des pas dans l’escalier. Trois coups à la porte.
Elle regarde par le trou de la serrure, se retient deux secondes. Et elle voit : Roy et Sylvanus, debout dans le couloir, visages collés de sueur, vêtements imprégnés de poussière, en pleine discussion entre eux. Inchangés. Elle déverrouille et entrebâille.
Devant les deux hommes apparaît la silhouette de Cordélia — solidité tranquille, large d’épaule, massive sans être lourde, plantée sur ses jambes qui ont bourlingué à travers le monde. Sa tignasse, autrefois grise, est maintenant blanche d’un blanc de tempête, qui part dans toutes les directions avec une anarchie ayant renoncé depuis longtemps à toute négociation avec un peigne. Une veste de terrain sombre limée aux coudes, ouverte sur une chemise de lin clair, un foulard noué autour du cou — pas par élégance, pour éviter de respirer la poussière. Des bottes couvertes d’une boue rouge séchée qui ne vient pas de Campeche. Des yeux clairs, vifs, enfoncés sous des sourcils broussailleux. Des rides de caractère, creusées par des nuits passées à lire ce que la plupart des gens auraient préféré ne jamais découvrir.
« Vous en avez mis du temps. »

Les retrouvailles
Roy va chercher la bouteille de gin anglais dans sa chambre et revient. Quand Cordélia la voit apparaître — du vrai Gordon, pas le gin de contrebande local qui ferait passer du pétrole brut pour du champagne — ses petits doigts se crispent comme une serre de rapace. Elle ferme les deux verrous de la porte, regarde une nouvelle fois par le trou de la serrure, tire les rideaux et se retourne vers eux en murmurant : Les murs ont des oreilles.
La chambre est un capharnaüm magnifique. Notes et cartes dépliées partout, livres ouverts en tous sens, télégrammes épinglés au mur. Et sur la commode, entre une carte du Quintana Roo et une tasse de café froid, un objet qui détonne : un coffret en bois sombre sculpté de motifs d’oiseaux et de serpents, posé là comme une question sans réponse.
Cordélia verse trois doses de gin dans des verres d’eau et pose ses conditions : L’un de vous va me raconter ce qui s’est passé depuis le Luthier. L’autre va m’expliquer pourquoi Sylvanus porte des cols fermés en plein Yucatán. Et les deux ensuite, vous allez m’écouter quand je vous dirai ce que j’ai trouvé ici. Et d’abord on boit — parce que j’ai passé huit jours seule dans cette ville à parler espagnol avec un accent qui ferait pleurer les locaux, à boire un gin de contrebande qui ferait passer du pétrole de l’an pour du champagne, et à manger des choses dont je préfère ignorer le nom latin. Et vous êtes là, alors on boit.
Elle lève le verre et trinque aux absents — à Elias, et à ce qui les attend.
Roy trinque mais repose le verre sans boire. Depuis le Luthier, l’alcool est en pause. Sylvanus explique brièvement ses cols fermés : certaines traces ne veulent décidément pas partir. Puis il fait le récit des semaines écoulées — Kensington et Prospero Press, le dossier Kimble, les Texas Rangers et Big Bob Anderson, le train de nuit, le Santiago, l’arrivée à Campeche. La couverture choisie : Sylvanus en riche collectionneur britannique cherchant des antiquités par des voies officieuses, Roy en homme de main et intermédiaire. Cordélia écoute, coupe parfois d’une remarque sèche, ricane discrètement quand Sylvanus évoque leur couverture. Comment, vous n’avez pas menti sur votre couverture ? Elle ne répond pas au sarcasme, elle se resert un verre.
Sylvanus mentionne également qu’Elias prépare un livre sur les aventures du groupe au Pérou. Cordélia balaie l’information – elle aime bien Elias, mais rien de romantique, et ses livres n’ont rien de scientifique. Je n’ai pas le pouvoir de l’empêcher de raconter ce qu’il a vu. Ce qui l’intéresse, c’est de le retrouver vivant.

Ce que Cordélia a découvert
Cordélia prend la parole. Huit jours à Campeche, dont quatre passés dans les barrios — hors des murs, là où les rues ne sont plus pavées et où on parle maya entre soi. Du café infâme dans des cuisines en terre battue, des vieilles femmes qui ne voulaient pas parler et des vieux hommes qui ne voulaient pas s’arrêter.
Ce qu’elle a compris, c’est que le Yucatán est un millefeuille de croyances. En surface, toute la population est catholique — baptisée, confirmée, enterrée sous une croix. Mais dans les barrios, les gens prient à l’église le dimanche et déposent des offrandes au pied des vieilles stèles le reste de la semaine. Pas par provocation — par précaution. Les anciens dieux ici ne sont jamais vraiment partis. Les gens le savent. Ils ne le disent pas aux prêtres, ils ne le disent pas aux gringos. Mais entre eux, à voix basse, derrière les portes closes, ils en parlent. Et ils ont peur.
Un vieux Maya a fini par lui parler — elle ne précise pas comment elle lui a délié la langue. Il lui a raconté qu’un étranger était arrivé il y a quelque temps, se faisant appeler Esteban Santos. Roy et Sylvanus échangent un regard : Santos figure dans la liste des alias de Kimble, aux côtés de Michael Vassili et Martin Glaser. La théorie de Cordélia se confirme. Elle leur montre le dossier des Rangers qu’ils lui tendent, croise avec ses propres notes.
Ce Santos — Kimble — n’est pas seulement un trafiquant d’antiquités. Il vend aussi de vieilles armes aux Indiens locaux. Un vieux tromblon datant peut-être de la guerre des Castes, à en croire les témoignages. L’appât est clair, mais Cordélia ne sait pas encore si ses intentions vont au-delà du commerce. Sylvanus fait le rapprochement avec le dossier des Rangers : Kimble a par le passé dérobé un wagon entier de munitions et d’armes militaires. Ces vieux tromblons ne correspondent pas à ce niveau d’opération. Comme s’il cherchait à équiper une petite armée de rebelles locaux.
Quant à Jackson Elias : il est passé par Campeche, c’est certain. Mais aucune trace de lui — aucun barman, aucun portier, aucun mendiant ne l’a vu. Kimble est déjà assez puissant dans la région pour avoir fermé les yeux et la bouche de chaque témoin. Si il a su les faire fermer, il est capable de les faire ouvrir pour nous surveiller.
Une seule piste : Elias aurait été en contact avec un certain Guillermo, employé à la gare de Campeche. Cordélia avait prévu d’aller l’interroger dès le lendemain matin. Désormais, ils iront ensemble.

Le coffret maya
Cordélia s’arrête. Elle regarde la commode. Elle s’approche du coffret en bois sombre et le prend entre ses mains. Elle le pose sur le lit, entre eux trois.
Et il y a ça.
Jackson Elias l’a laissé à la réception avant de partir pour la jungle. Carlos le lui a remis le premier soir. Huit jours qu’il attend, fermé, inchangé.
De près, le coffret est en acajou ou en sapotilleux, patiné jusqu’à une teinte profonde. La taille de deux mains côte à côte. Les faces sont sculptées en creux : des oiseaux aux ailes déployées, des serpents entrelacés. Sur le couvercle, une figure centrale — un visage rond encadré de plumes, la bouche ouverte sur un souffle ou un cri. Facture maya, incontestablement. Aucune serrure visible, aucune charnière apparente. Six faces lisses, continues, fermées. Un coffret à secret.
Cordélia a tout tenté en huit jours. Chaque face, chaque pression, chaque combinaison. Rien. Elle accepte que Roy le prenne en main.
Ses mains d’illusionniste cherchent ce que les yeux ne voient pas. Et presque immédiatement, il sent quelque chose — une jointure infime dans le bois, invisible à l’œil nu, sur la face supérieure où les serpents sont sculptés. Le bois est chaud au contact des doigts. Il y a quelque chose à l’intérieur qui bouge à peine. Les serpents, il en est convaincu, peuvent coulisser. Mais dans quelle direction, et dans quel ordre ?

L’ouverture du coffret
Cordélia confirme ce que Roy pressentait : les serpents sculptés sur la face supérieure sont de facture yucatèque, probablement du XVIIᵉ siècle. Les artisans mayas sous domination espagnole fabriquaient ce type de coffret à secret pour dissimuler des objets rituels aux prêtres catholiques. Le mécanisme suit la logique de la cosmologie maya — le monde souterrain d’abord, puis le monde terrestre, puis le ciel. Il faut commencer par le bas.
Roy actionne méthodiquement. La face inférieure coulisse. Un clic. Un premier rail intérieur se libère et rend les panneaux latéraux — les oiseaux — mobiles à leur tour. Mais dans quel sens ? Roy interroge les autres sur la symbolique de ces oiseaux. Cordélia répond sans hésiter : ce sont des hiboux, les oiseaux fétiches d’Ap’uch, le dieu maya de la mort. Il faut démarrer le panneau de gauche, qui libérera le droit. Elle l’a compris trop tard.
Roy s’exécute. Un second clic. Le mécanisme final se révèle : sur le couvercle, la figure centrale – ce visage rond aux plumes, la bouche grande ouverte – a légèrement bougé. Au niveau de la lèvre inférieure, sous la pression des doigts de Roy, quelque chose d’imperceptible : un bouton dissimulé dans la sculpture même de la bouche. L’ouverture s’ouvre sur un cri.
Éloignez-vous. Sylvanus recule par précaution — des aiguilles empoisonnées, des ressorts, un gaz. Mais rien. Roy appuie. Clic. Le couvercle bascule en silence.
L’intérieur est tapissé de tissu rouge — du coton fin qui sent le bois de santal et la cire d’abeille. Et dans ce nid : deux objets. Un carnet, très ancien, très abîmé, dont les pages semblent pouvoir se décomposer entre les doigts. Et un mot, plié en quatre, à l’écriture rapide et penchée que Cordélia reconnaît immédiatement.
Roy déplie le mot et lit à voix haute :
Cordélia, j’ai trouvé un type qui te ressemble. Un Anglais du siècle dernier qui traitait les universitaires de vermisseaux de bibliothèque délirante et qui préférait dormir avec les Mayas plutôt que de les lire de loin. Tu lui aurais plu. Il serait mort avant de te le dire. Son carnet dormait dans une bibliothèque de Mérida depuis trente ans. Je l’ai réveillé. Lis ses notes sur Xamanik. Regarde la carte. Essaie de dormir. Je n’ai pas pu. P.-S. : Si tu n’as pas réussi à ouvrir ce coffret toute seule, c’est normal. J’ai fait exprès. Tu auras besoin de Roy pour le dernier tour. C’est lui que je voulais. Je m’en excuse pour le mécanisme. Il comprendra.
Un silence dans la chambre. Elias pensait déjà Roy et Cordélia ensemble — il avait conçu le coffret pour forcer leur réunion.

Le carnet de Stillbridge
Cordélia prend le carnet avec précaution. Il est friable, les pages menacent de se détacher. Elle glisse ses aiguilles à tricoter sous les feuillets pour les soulever un par un. Sous le carnet, dans le repli du tissu rouge, une feuille pliée en deux : une carte, de la main d’Elias.
La carte indique : Campeche — Xamanik. KM 126. Pont en treillis. Descendre ici avant le pont. Il y a un sentier. Une stèle. Une rivière. Un cénote. Un caracol.

Xamanik. Cordélia connaît le nom. Dans le Quintana Roo, sur la côte est du Yucatan, face à l’île de Cozumel, non loin de Tulum. Selon la légende maya, c’était une ville prospère devenue centre religieux, abandonnée avant même l’arrivée des Espagnols. Ce qui, en soi, est remarquable — les Mayas n’abandonnaient pas un centre religieux sans raison.
Le carnet est celui de Stillbridge — un archéologue anglais de la fin du XIXᵉ siècle, électron libre du milieu académique, qui refusait de publier ses découvertes, méprisait les institutions et partait seul vivre avec les Mayas. Ses méthodes étaient contestées, ses résultats brillants. Il était passé par Xamanik en juillet 1889, deux jours seulement. Il y avait trouvé un grand cénote — une grotte sacrée servant aussi de réserve d’eau et lieu de sacrifices — un vaste caracol comparable à celui de Chichén Itzá, et des stèles couvertes d’inscriptions parfaitement lisibles. Un site intact, vierge de tout contact blanc, non profané, et surtout : abandonné par les Mayas eux-mêmes depuis des générations par peur. Une terre maudite, hantée, note-t-il dans son journal.
StillBridge avait dressé une carte, était reparti deux mois plus tard fouiller le site, et était mort de fièvre à Maní en septembre 1889. Toutes ses affaires avaient disparu. Seul ce carnet avait survécu, dormant trente ans dans les archives du musée de Mérida — jusqu’à ce qu’Elias le découvre.
Cordélia pose son verre. Si Kimble — Santos — vend des vieilles armes aux Indiens locaux dans la région, ce n’est pas une coïncidence. Il prépare quelque chose à Xamanik ou autour. Elias a croisé sa piste en suivant celle de Stillbridge. Et depuis, silence.
La question que Roy soulève à voix haute intrigue tout le monde : Elias a conçu le coffret pour ralentir Cordélia, pour qu’elle attende l’arrivée de Roy. Il envoie un télégramme urgent : « Rejoignez-moi vite, je suis en danger » — et simultanément s’arrange pour que Cordélia ne puisse pas agir seule. Pourquoi ? Peut-être parce qu’il savait ce qui l’attendait à Xamanik, et qu’il voulait que ses alliés arrivent ensemble, pas un par un.

Le lendemain matin — Guillermo et les provisions
La soirée se conclut sur cette pensée. Roy laisse tomber en partant : J’en ai ramené plusieurs — à propos des bouteilles de gin. Cordélia ne répond pas, mais le silence est approbateur.
Le lendemain matin, le groupe se divise. Cordélia part à la gare rencontrer Guillermo, le contact mentionné dans le télégramme d’Elias. Roy et Sylvanus s’occupent des provisions d’expédition.
Dans les ruelles de Campeche, ils rassemblent l’essentiel : tentes pliables légères, moustiquaires, cordages, gourdes d’eau, sacs à dos, bâche pliable, premiers soins, lampe-torche, papier pour frottis archéologiques, chaussures de marche. Puis, pensant à l’exploration des ruines : des lampes à carbure — ces lampes de mineurs alimentées à l’eau, indépendantes du pétrole. Des piolets pour tester la roche. Une pelle de tranchée. Des brosses d’archéologue pour les stèles. Le tout est du matériel d’occasion, usé, qui a déjà servi — mais qui fera l’affaire. Le jet de crédit est réussi : tout ce qui était plus difficile à trouver — les brosses, la trousse de soins complète — est disponible.
Carlos, le tenancier du San Miguel, regarde arriver tout ce matériel dans son hall avec une expression qui mêle la perplexité et la résignation professionnelle.

Guillermo à la gare
Sous un soleil de plomb, Cordélia traverse Campeche jusqu’à la gare — un organisme vivant qui fonctionne au bruit et à la sueur, un énorme bâtiment bas en pierre jaune sous un toit de tôle, traversé par des trains à vapeur qui crachent des nuages gris dans un labyrinthe d’aiguillages anarchiques. Des wagons plats chargés de balles de sisal blond, des grumes de bois tropical empilées comme des ossements géants, des wagons à bestiaux dont les beuglements percent le vacarme. L’air est saturé de fumée, de vapeur d’huile et de poussière. Le foulard autour du cou se révèle indispensable.
Cordélia joue la touriste européenne légèrement perdue — elle s’extasie devant les comptoirs, achète deux ou trois colifichets locaux, et pendant ce temps observe méthodiquement ce qui se passe autour d’elle. Elle repère rapidement une surveillance : des enfants qui la suivent à distance, se relayant toutes les quinze minutes environ. Un réseau de gamins, discret mais constant.
Au guichet, elle demande un billet pour une destination fantaisiste et glisse au passage, avec un jet de baratin réussi, qu’on lui a conseillé de contacter un certain Guillermo pour l’aider à transporter ses bagages. Les femmes derrière le comptoir échangent des regards. Puis une silhouette massive se dégage : un homme aux épaules à décaper un boulon sans clé, au visage buriné, moustache tombante jamais taillée, chemise des chemins de fer tachée de sueur et de graisse de locomotive, coiffé d’un chapeau cabossé qui ressemble à la ruine d’une casquette.
Guillermo la regarde arriver, roule les mécaniques, et lui parle dans un espagnol bourru à couper au couteau. Cordélia lui répond dans son mauvais espagnol. Un jet de psychologie lui confirme ce qu’elle pressent : l’homme comprend parfaitement l’anglais et s’amuse de la situation — un mélange de méfiance et de vice tranquille.
Elle change de registre, mentionne le nom d’Elias. Le visage de Guillermo s’immobilise. La cigarette reste au coin des lèvres. Elias ? Amigo del Señor Elias ? Il jette un coup d’œil autour d’eux, prend son bras et lui murmure en anglais parfait : « Pourquoi vous ne l’avez pas dit tout de suite ? Venez. Pas ici. »
Il la guide à travers un couloir encombré de caisses, monte un escalier en bois qui plie sous le poids, ouvre une petite porte. Un bureau exigu perché au-dessus du triage ferroviaire — par la fenêtre sale, les rails, la fumée, les hommes au travail. L’endroit sent le tabac froid, le papier humide et le café réchauffé trois fois. Un bureau en bois, deux chaises, un calendrier de 1921 accroché au mur, un ventilateur en panne. Et près de la fenêtre, une photo punaisée : Guillermo, beaucoup plus jeune, aux côtés d’un homme mince au sourire large. Jackson Elias.

Cordélia pose le télégramme sur le bureau. Guillermo le lit. Il sort du tiroir une bouteille de Xtabentún — anis, miel et rhum — et deux verres dépareillés. C’est ce qu’on boit ici quand on parle entre amis. Ils trinquent. Au Señor Elias et à ses amigos.

Ce que Guillermo sait
Guillermo connaît Elias depuis des années. Quand celui-ci est arrivé à Campeche il y a environ deux mois, il lui a demandé de recruter une équipe de campement — quatre hommes solides, des locaux, des hommes de la forêt. Elias est parti avec eux, un âne et des provisions, sur le premier train vers l’est. Il a continué à pied.
Il y a un peu plus d’une semaine, il est revenu à la gare pour des provisions. Et là, la voix de Guillermo baisse, ralentit : Elias avait fait une découverte incroyable, près d’une pyramide. Quelque chose qu’il ne croirait jamais. Il souriait — ce sourire d’un homme qui sait quelque chose et veut le garder encore un peu. Il a dit qu’il raconterait tout bientôt. Mais d’abord, il devait faire venir des amis d’Amérique. Des choses qu’il ne pouvait pas faire seul.
Puis Guillermo ouvre un tiroir, sort une enveloppe cachetée, froissée, jaunie par l’humidité. Il m’a dit de vous attendre ici. Tenez, c’est pour vous.
Cordélia lit. L’écriture est celle d’Elias :
Merci infiniment d’être venu à mon secours. J’espère que Guillermo s’est montré un vrai gentleman. À vrai dire, Guillermo et moi nous nous connaissons depuis des années. C’est un homme de bien, un ami de la vérité. Il vous fournira à chacun un laissez-passer. Mais ne vous attendez pas à un wagon Pullman. Dites à l’ingénieur de vous déposer au kilomètre 126, juste avant le pont Entraigue. Remontez la rivière sur quelques kilomètres et vous trouverez mon camp. Soyez prudents et assurez-vous de ne pas être suivis. J’ai une histoire à vous raconter que vous ne croirez jamais. À très bientôt, et j’espère que vous avez pensé au gin. Jackson.
La lettre glisse dans la poche intérieure de la veste. Savez-vous quand part le prochain train dans cette direction ? — À 18 heures. — Nous serons trois.
Avant de partir, Cordélia pose une dernière question : Esteban Santos, ça lui dit quelque chose ? Kimble ? Guillermo réfléchit. Son visage se rembrunit légèrement. Ce sont des noms qui circulent. Il préfère s’en éloigner. Mais il conseille : de l’eau, beaucoup d’eau. Des armes, si elles n’en ont pas. Et surtout — des mules. Sans mules, elles ne tiendront pas. Cordélia demande si de la dynamite est envisageable pour une exploration archéologique. Guillermo regarde sa montre, sourit. Je pourrais essayer d’en trouver pour 18 heures.

Le train de 18 heures
Roy et Sylvanus retrouvent Cordélia à la gare en fin de journée. Les provisions sont là — cordes, moustiquaires, tentes, gourdes, lampes à carbure, piolets, pelle de tranchée, brosses d’archéologue, trousse de soins. Roy montre discrètement le stock d’armes. Chaque bouteille de gin sera un cadeau séparé — Cordélia appréciera l’intention autant que le contenu.
Autour d’eux, le vacarme de la gare continue comme si rien n’était : la fumée, les mules, les cris, les enfants qui courent entre les caisses. Cordélia a la lettre d’Elias en poche. J’ai une histoire à vous raconter que vous ne croirez jamais. Et l’instruction qui pèse : assurez-vous de ne pas être suivis.
Elle regarde par-dessus son épaule. Le quai est plein de monde — visages bruns, chapeaux, paniers, enfants. N’importe lequel pourrait regarder sans qu’on le sache. N’importe lequel pourrait ne pas être ce qu’il semble être.
Le kilomètre 126. Le pont Entraigue. La rivière. La jungle. Et quelque part au bout, un homme qui a trouvé quelque chose près d’une pyramide — et qui ne peut pas agir seul.
C’est sur cette pensée que la session s’arrête.


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