Face au démon à trois bras surgissant du pentagramme, Ulrich prend la seule décision tactiquement viable : fuir. Pendant que Lupio s’acharne à arracher un cercle de métal du sol et que Vanda hurle derrière une porte, le caporal découvre les joies des poches de méthane, des chauves-souris enragées et des rats morts en couronne pestilentielle dans les égouts de Bogenhafen. La lâcheté n’a jamais été aussi héroïque. Acte 81 des Chroniques d’Ulrich von Schnitzelbach, campagne Warhammer Fantasy.
« Par les TRIPES fumantes de Morr et le canif rouillé de Ranald ! Nous sommes DESCENDUS dans les égouts pour attraper un gobelin à trois pattes — mission ACCOMPLIE, le bougre est dans le sac — et qu’avons-nous trouvé en prime ? Un TEMPLE du Chaos ! Un démon à TROIS BRAS ! Une poche de MÉTHANE ! Des chauves-souris ENRAGÉES ! Et des rats morts en couronne pestilentielle ! Et nous en sommes SORTIS VIVANTS ! PAR LA MOUSTACHE GELÉE DE SIGMAR… comment… COMMENT ai-je survécu à ça ?! »
Chroniques d’Ulrich von Schnitzelbach, caporal sans fortune mais pourvu de bons genoux

La question qui tue
Par les couilles flasques de Sigmar et la chandelle mouillée de Morr, il y a des soirs où la question la plus utile qu’on puisse poser n’est pas comment vaincre — c’est par où fuir.
Ce soir-là, dans les soubassements fangeux de Bögenhafen, la question se posait avec une clarté absolue. D’un côté : un démon à trois bras — trois, j’ai bien dit, comme si deux ne suffisaient pas à faire le malheur d’un honnête homme — surgi du pentagramme avec tout l’à-propos d’un beau-père à l’heure du souper. De l’autre : votre serviteur, Ulrich von Schnitzelbach, avec un canif de rien du tout, et Lupio qui s’acharnait à déloger un cercle de métal enchaîné dans le sol comme si c’était là l’activité la mieux adaptée aux circonstances.
(La Gravine n’était pas là. Je tiens à le préciser. Si elle avait été là, j’aurais peut-être envisagé de faire le brave. Peut-être. Mais elle n’était pas là, et la lâcheté, dans ces conditions, prend le nom noble de discernement militaire.)
Vanda était de l’autre côté de la porte, séparée de nous par quelques planches et toute la bonne volonté du monde. Elle avait vu ce qui se passait. Elle avait compris. Elle avait ouvert la porte d’un coup de pied — geste admirable, efficace, que je lui pardonne d’avoir exécuté avant moi.

La tactique dite du « couloir à toutes jambes »
Je suis un homme de discipline. Un homme de méthode. Pendant des années, j’ai appris que face à l’adversité, on réfléchit, on évalue, on dispose ses forces.
Ce soir-là, j’ai tout oublié.
J’ai attrapé Lupio par le col — il était encore en train de gratter le pentagramme avec son canif, l’imbécile adorable — et je lui ai dit, avec toute la clarté d’un ordre d’officier supérieur : on se casse ! Puis j’ai foncé vers la porte sans regarder derrière moi, les yeux exorbités, le souffle court, suant comme un cochon à la fête de la Saint-Martin. (Je ne suis pas sportif. C’est un fait établi. La distance ressentie était de dix lieues. La distance réelle, je l’apprendrai plus tard, s’élevait approximativement à cent mètres. Il n’empêche.)
Lupio courait à la débandade, sautant d’une margelle à l’autre dans l’obscurité en zigzag, comme s’il espérait semer un démon par des feintes de boxeur. La logique m’échappe, mais j’admire l’instinct.
Vanda, elle, avait eu la présence d’esprit — un succès marginal, m’a-t-on dit, les dieux ont l’humour cruel — de garder la tête suffisamment froide pour se rappeler par où nous étions entrés. Elle seule savait où allait la sortie. Elle seule gardait le cap dans ce labyrinthe d’eaux nauséabondes.
Moi, je criais. Je criais : « On se casse, restez pas là, vite, vite, faut partir » — à Lupio, à Vanda, aux rats, aux égouts, à l’univers entier, sans trop distinguer lequel de ces destinataires était en mesure de m’entendre.

La séparation
C’est là que les choses se compliquent, comme elles le font toujours quand trois gens courent dans le noir dans des directions légèrement différentes sans s’être concertés.
Vanda prit à gauche. Lupio prit à gauche aussi — heureux hasard ou instinct partagé, allez savoir. Moi, j’allai tout droit.
(J’avais fait un plan de ces égouts la semaine précédente. Un vrai plan, dessiné, avec des angles et tout. Je ne l’avais évidemment pas sur moi. La planification, quand on n’emporte pas ses plans, ne vaut guère mieux que l’improvisation.)
En un temps qui me parut infini — et qui ne l’était pas, mais qu’importe, le cœur bat à ses propres mesures quand un démon vous talonne — je me retrouvai seul dans l’obscurité la plus complète, dos contre la pierre humide et couverte de mousse, les poumons en feu, le silence tout autour de moi.
Un silence qui n’était pas tout à fait silence : parfois, quelque chose frôlait dans le canal. Un étron. Un rat. Les deux à la fois, peut-être — les égouts de Bögenhafen ne manquent pas d’ambition en matière de compagnie indésirable. Je ne voulais pas savoir. Je refusai de savoir. J’avançais, les mains tendues devant moi comme un spectre aveugle, tâtonnant dans le noir, jusqu’au moment prévisible où je perdis pied sur la margelle glissante et plongeai dans le canal principal.
L’eau était froide. L’eau était sombre. L’eau était, avec tout le respect que je dois au langage, absolument immonde.
J’avançais quand même.

Lupio et le cercle protecteur (tentative)
De son côté — et c’est lui qui me l’a raconté plus tard, avec les détails qu’on se passe entre soldats rescapés — Lupio avait décidé que le moment était venu de se protéger.
Il s’accroupit sur une margelle, coinça sa bougie entre ses cuisses dans une position que la pudeur m’interdit de décrire en détail, et sortit une craie de sa poche. Il voulait tracer autour de lui le symbole de Sigmar — le marteau béni, la protection des honnêtes gens contre les puissances de la Ruine. Un cercle de craie. Dans les égouts. Avec des mains humides.
(Je ne juge pas. En pareille circonstance, on s’accroche à ce qu’on peut. La prière. La craie. Le symbole sacré. Moi, j’aurais mis ma confiance dans mes jambes, mais Lupio est un homme de foi.)
La craie s’émietta entre ses doigts. Le symbole resta inachevé.
Sigmar, apparemment, avait d’autres préoccupations ce soir-là.

Le symbole sacré (ou presque)
Il faut que je revienne sur le pentacle de Lupio, parce que justice doit être rendue aux détails qui font l’histoire.
Dans l’obscurité des égouts de Bögenhafen, accroupi sur sa margelle, la craie émiettée entre les doigts, Lupio avait dessiné quelque chose. Il avait l’âme pure, m’a-t-il dit. Il avait la foi. Il avait tracé de son mieux, dans le noir, entouré des effluves les plus chrétiens qui soient, le symbole protecteur de Sigmar.
Ce qu’il avait dessiné, en réalité, n’avait de marteau que le nom. (Je n’en dirai pas plus. La décence m’en empêche. Disons que nos dieux ont le sens de l’humour, et que le Chaos, ce soir-là, avait visiblement d’autres ennemis à combattre.)

Vanda et la sortie
Vanda, elle, n’avait pas perdu le nord. Elle avait réussi à récupérer ses esprits – succès marginal, là encore, les dés de cette campagne ont un sens de la dramaturgie digne d’un auteur de feuilleton – et elle progressait vers la sortie avec la détermination tranquille de quelqu’un qui a décidé que ce n’était pas ce soir qu’elle mourrait dans un égout de Bögenhafen.
Elle prit la bonne direction. Elle trouva le bon couloir.
Moi, j’avançais dans le canal, les bras en croix, refusant de toucher ce qui flottait, refusant d’allumer ma lampe de peur d’attirer ce qui nous avait peut-être suivis. Jusqu’au moment où la peur du démon céda à la peur de marcher encore cent mètres à l’aveugle dans des eaux que je préfère ne pas qualifier davantage.
J’allumai.
C’était peut-être une erreur. C’était peut-être la meilleure décision de la soirée.
Je ne le sus qu’à la suite.

La poche de gaz, ou : comment Lupio faillit être soufflé par ses propres idées
Ce que ni Lupio ni moi ne savions — et qu’un prêtre de Morr nous aurait peut-être signalé si nous avions eu la bonté de lui demander avant de descendre — c’est que les égouts de Bögenhafen recèlent, par endroits, des poches de méthane.
Du gaz. Inflammable. Dans le noir. Là où Lupio venait précisément d’allumer une allumette.
(Je me permets ici une courte réflexion philosophique : le test d’intelligence que le destin lui avait fait passer — car c’en était un, déguisé en jet de dés — visait à lui faire détecter non pas un bruit, mais une odeur. L’odeur d’œuf pourri qui précède l’explosion. Lupio avait raté ce test. Il avait allumé quand même. Les dieux de Warhammer ont parfois des miséricordes inexplicables.)
La poche occupait toute la largeur du couloir sur une dizaine de mètres. Lupio se trouvait à l’entrée. La probabilité d’explosion n’était pas nulle — elle était même, selon les calculs du destin, d’environ une chance sur sept. Le dé roula. Lupio ne brûla pas. Ses testicules demeurèrent intacts, ce qui constituait sans doute la nouvelle la plus réjouissante de la soirée.
Ce qu’il vit à la place, quand la flamme prit, faillit quand même l’achever.

La nuée
Des yeux. Des dizaines d’yeux rouges, brillants dans l’obscurité, nichés au plafond des égouts.
J’eus le temps de croire — une fraction de seconde, une éternité subjective — que le démon m’avait suivi. Puis le plafond se détacha, tourbillonnant, ammoniaqué, griffu et rageur : une nuée de chauves-souris, affolées par la flamme, lui tomba dessus comme un châtiment du Chaos.
Je plongeai dans l’eau. L’esquive fut laborieuse — les sergents d’armes m’auraient houspillé, car mes réflexes prirent le chemin le plus long entre l’œil et le cerveau, passant apparemment par le coude, le petit doigt et une courte visite au nombril — mais la chance (la vraie, celle de Ranald, pas celle des pentacles mal dessinés) fut avec moi. Succès marginal ! Je disparus sous la surface immonde, évitant les griffes, avalant sans doute un peu plus de la mixture dans laquelle je pataugeai depuis une heure.
Autour de moi, quand je refis surface : une dizaine de rats morts, le ventre gonflé, flottant en couronne pestilentielle. Du gaz néphétique. De la leptospirose en puissance. Peut-être pire. (Quelqu’un mentionna l’ébola. Je préfère ne pas y penser.)
La bonne nouvelle : pas de démon. Pas de chauve-souris. Juste moi, ma bougie, mes rats, et toute la sereine normalité des égouts de Bögenhafen.

Vanda sort la première, comme d’habitude.
Pendant ce temps, Vanda avait trouvé la sortie.
Elle avait aussi trouvé autre chose : une silhouette devant elle, cape remontée, chapeau enfoncé, progressant dans le couloir avec toute la discrétion d’un homme qui ne veut pas être vu. Elle la laissa filer — la sortie était plus pressante que le mystère — et posa les mains sur le premier barreau d’une échelle de fer.
Elle émergea dans la nuit de Bögenhafen couverte d’étrons de la tête aux pieds, méconnaissable, les mèches collées, et derrière elle, comme une escorte de cour venue du Chaos, des centaines de chauves-souris s’égaillèrent dans les rues, s’accrochant dans les chignons des bourgeoises, virevoltant sous les jupes des dames, affolant les passants qui brandissaient leurs chapeaux comme des armes dérisoires.
Elle hurla aux Répurgateurs. Elle hurla au temple maudit, aux puissances de la Ruine, aux racines du mal croissant sous les pavés de la ville. Elle hurla fort et bien, avec toute la conviction de quelqu’un qui sort de l’enfer et qui veut en informer l’administration compétente.
Bögenhafen l’entendit.

Lupio et le gobelin
Lupio sortit peu après, guidé par un souffle d’air frais qu’il avait eu l’excellente idée de traquer à la flamme de sa bougie — la petite lueur vacillante qui s’incline vers la sortie, vieux truc de bateleur reconverti en survivalisme de cloaque.
Il sortit triomphalement, si l’on peut appeler triomphe l’émergence d’un homme couvert de rat mort et de méthane dilué. Il portait son sac. Dans le sac : les restes du gobelin à trois pattes — le bassin, les ligaments, les os encore rougis, tels que le démon les avait laissés après s’en être nourri. La preuve. Le trophée. La raison pour laquelle tout cela avait commencé.
La foule le reçut en lui donnant le nom de Cacapopo, ce qui, dans les circonstances, tenait lieu d’ovation.

Moi, et les chauves-souris
Je sortis le dernier.
J’avais eu, dans les profondeurs obscures de ces égouts maudits, une idée que je qualifie rétrospectivement de brillante : suivre le vol des chauves-souris. Elles connaissent les sorties. Elles volent vers le dehors. C’est la nature qui guide là où la raison flanche.
Le destin jugea cette idée suffisamment maligne pour me renvoyer la quenelle en pleine figure — les chauves-souris en question étaient celles qui avaient assailli Lupio, et elles sortaient effectivement, mais dans tous les sens à la fois, en tourbillon rageur, et les suivre revenait à danser au milieu d’un nuage griffu en espérant trouver le bon couloir par déduction.
Je m’en tirai quand même. Perception, plus quarante. Succès. Je surgis de l’égout juste derrière Lupio, et je lui fis la bise — une bise franche, sincère, de rescapé à rescapé, avec tout ce que cela impliquait en matière d’hygiène relative.

La ronde de nuit du gobelin à trois pattes
Bögenhafen nous contempla.
D’un côté, Vanda — qui levait le doigt au ciel, éclairée par les lanternes de la garde, majestueuse sous la crasse, réclamant les Répurgateurs avec la voix de quelqu’un qui a vu ce qu’il y a sous la ville et qui n’en est pas revenu indemne. De l’autre, Lupio — déversant au sol, aux pieds de la garde en armes, les restes du gobelin comme on pose une pièce à conviction devant un tribunal. Et moi, quelque part entre les deux, essuyant ce que je préfère ne pas nommer sur le visage de mon compagnon, ajoutant à la composition ce je-ne-sais-quoi d’énigmatique qui, selon le meneur lui-même, ferait débattre les amateurs d’art pendant des siècles.
Le gobelin à trois pattes de Bögenhafen. C’est le nom qu’il donnerait au tableau. Rembrandt, si les dieux ont le sens de l’esthétique, aurait pleuré.
Heinz Richter, juge de son état, nous attendait devant la grande porte. Derrière nous, la populace brandissait des torches et des bâtons, pressée contre nos talons comme un fleuve qui cherche son lit. La garde nous encadrait. Et devant tous, Lupio ouvrit le sac, montra le bassin du gobelin, et commença à parler.

Le juge Richter, ou : un homme qui transpire pour de bonnes raisons
Je connais cette sueur-là. Je l’ai vue dans les villages de l’Empire quand un enfant naît avec un pied de travers, quand un veau sort à trois pattes, quand quelqu’un prononce le mot sorcellerie dans une assemblée. C’est la sueur de celui qui sait que les Répurgateurs brûlent d’abord et posent les questions ensuite — et qui calcule, à toute vitesse, combien de personnes autour de lui savent ce qu’il sait.
Heinz Richter, juge de Bögenhafen, transpirait de cette sueur-là.
Il était gras, boudiné, perruqué de travers, et ses yeux globuleux allaient de droite à gauche comme ceux d’un homme qui cherche une sortie dans une pièce sans porte. Vanda venait de prononcer le mot temple devant la foule, et la foule l’avait répété, de bouche en bouche, en grondement sourd qui enfle et qui roule. Le juge avait levé un doigt tremblant dans notre direction. Puis il s’était hâté vers le tribunal — non pas en homme qui administre, mais en homme qui fuit.
(Mon intuition, en cet instant, était simple et nette comme une lame : le juge connaissait l’existence de ce temple. Peut-être pas les détails. Peut-être seulement assez pour savoir qu’il valait mieux que l’affaire ne remonte pas à la surface. Ce genre de savoir, ça se lit sur un visage. Vingt ans de caserne vous apprennent à distinguer la peur de l’ignorance et la peur de la complicité. C’était la seconde.)

Le chapiteau et les ombres chinoises
On nous introduisit dans l’antichambre du tribunal provisoire de la Chaffenfesten — non pas un édifice en pierre, mais un grand chapiteau de toile, avec ses fauteuils d’élus, ses bancs, ses dorures de circonstance. Dehors, la foule encerclait la toile. Les braseros projetaient les silhouettes des badauds en ombres chinoises sur les parois — des dizaines de formes agitées qui criaient vérité, vérité, qui brandissaient des torches, qui voulaient savoir.
C’était, à n’en pas douter, l’image la plus précise que j’aie jamais vue de la situation politique de l’Empire : des ombres qui gesticulent autour d’une toile, pendant que les gens d’importance négocient à l’abri des regards.
Le docteur Maltasius était là, au côté du juge — propriétaire du gobelin, homme de la foire, fort mal à l’aise lui aussi. Richter fondait à vue d’œil. Toutes les deux minutes, il jetait un coup d’œil aux ombres chinoises, et chaque fois qu’une silhouette criait plus fort, il blêmissait un peu plus.
Nous tenions le juge. Pas par la vertu, pas par les preuves. Par la peur.

La négociation, dite aussi « sortir par la grande porte »
Les conditions que nous posâmes étaient simples.
Premièrement : nous étions libérés de notre statut de ratiers. Plus d’obligation envers la ville, plus de laisse invisible autour du cou, plus de devoir de rendre compte à quiconque dans les rues de Bögenhafen. Deuxièmement : le juge nous versait dix couronnes par tête — le double de ce qui avait été promis — en échange de notre silence et d’une version publique accommodante selon laquelle nous avions peut-être, dans l’obscurité des égouts et les vapeurs de méthane, légèrement surestimé l’ampleur de notre découverte.
En contrepartie, nous lui disions de brûler. Tout. Le temple, le pentagramme, les bougies noires, les restes de ce qui avait été convoqué. Brûler, étouffer, refermer. Ce que font les puissants de l’Empire quand la vérité remonte à la surface comme un noyé.
Richter accepta avec une précipitation qui confirmait tout ce que mon instinct m’avait dit sur lui.
(Lupio suggéra que les vapeurs de méthane pouvaient expliquer certaines de nos perceptions. Je trouvai l’argument élégant. Vanda, elle, eut la présence d’esprit de rappeler, avant de quitter la toile, que, quelles que fussent nos hallucinations éventuelles, les autorités compétentes feraient bien de vérifier l’état de leurs égouts. Diplomatique. Efficace. Vanda a des qualités que je n’aurai jamais.)
Nous sortîmes par la grande porte, sous les murmures d’une foule à moitié satisfaite et à moitié furieuse — ce qui, dans l’Empire, tient lieu de victoire.

Le conseil de guerre des rescapés
Une fois à l’air libre, les couronnes en poche, nous tînmes conseil.
Il y avait beaucoup à digérer — et pas seulement les eaux des égouts, dont nos organismes allaient sans doute méditer le souvenir pendant plusieurs jours.
La première urgence était matérielle : se rééquiper. Vanda n’avait pas d’armure digne de ce nom. Moi, j’avais un couteau. Lupio avait son sac et ses rats morts. Il fallait de l’équipement, des provisions, une nouvelle virginité en quelque sorte — le mot fut prononcé, et il me parut juste.
Mais le reste – le reste était plus lourd.

Alvira, Malicia, et la ruche invisible
Ce fut moi qui soulevai la question, parce qu’elle me travaillait depuis trop longtemps pour rester tue.
Dans les profondeurs obscures de l’affaire — dans l’inconscience qui avait suivi l’une de nos mésaventures précédentes —, j’avais entendu une voix prononcer un nom à destination d’Alvira. Malice, ou Malicia – la coupure dans l’enregistrement de ma propre mémoire rendait la chose incertaine, mais le son était là, ancré. J’en avais réécouté l’écho intérieur tellement de fois que je ne pouvais plus douter.
Alvira jouait-elle un double jeu depuis le début ? Le nom de Malicia sonnait comme un nom de loge, un nom de code, le genre de pseudonyme qu’on se donne quand on porte un masque dans des réunions dont on ne parle pas en plein jour. Ça collait avec le passage secret découvert chez elle à Samazur, avec les ingrédients d’apothicaire en usage illégal, avec cette façon qu’elle avait eue de disparaître au moment précis où les choses se compliquaient.
Lupio rappela les hommes aux tricornes dans le port de Weissbruck — ces silhouettes qui nous avaient fait des signes depuis le quai au moment où nous étions à bord du Béribéli, avant de réaliser que nous n’étions pas ceux qu’ils attendaient. Quelqu’un ciblait ce bateau. Quelqu’un s’en était emparé. Et ce quelqu’un n’était pas forcément le même que celui qui nous avait attaqués par la suite — car ceux-là, c’était nous qu’ils cherchaient, nommément, jusqu’aux mâches caroune dont l’un d’eux avait murmuré le nom.
Deux factions. Peut-être trois. Et quelque part au-dessus de tout cela, une logique qui se dérobait.

L’Ordo Septenarius et la peste rose
Je formulais ce que nous sentions tous sans l’avoir dit : depuis le début de nos pérégrinations, un fil courait en dessous des événements. Pas des guerriers. Pas du sang versé dans la fureur. Quelque chose de plus subtil, de plus patient. De la décadence. De l’hédonisme. Des mutations consenties. Des loges. Des masques. Une couleur violette qui revenait, des plumes qui traînaient comme des cartes de visite.
La ruche, dis-je. Une conscience collective sans visages – chaque instrument ignorant les autres, chacun tirant sa couverture sans savoir que son voisin en fait autant, et l’ensemble avançant quand même vers un but que personne n’a formulé mais que quelqu’un, quelque part, conduit.
Nous avions un nom : l’Ordo Septenarius. Trouvé dans les égouts, gravé ou murmuré – la mémoire de la session était encore fraîche et confuse sur ce point. Et un second nom, plus ancien, remonté du procès à Bögenhafen : l’Ordo Ultima, celui dont une vieille dame mystérieuse avait dit à Von Damenblatz qu’il en avait perdu le soutien. Deux ordres. Peut-être alliés, peut-être rivaux. Peut-être les deux à la fois, comme tout ce qui porte des robes et des secrets dans cet Empire.

Les pistes, ou l’inventaire du possible
Nous en dressâmes la liste, dans l’antichambre froide de cette nuit de Bögenhafen, couverts de ce que nous préférions ne plus nommer.
Première piste : retrouver le Béribéli — le bateau était repérable de loin, et si Alvira et Joseph étaient encore à son bord, c’était le chemin le plus court vers eux. Deuxième piste : l’Ordo Septenarius, son temple sous les pavés de la ville, son réseau dont le juge Richter était peut-être un rouage. Troisième piste : la lettre testament — celle que nous transportions depuis le début et qui intéressait au moins une faction, mais apparemment pas toujours la même. Quatrième piste : Ashkaroun et Etelka, notre destination initiale, que nous avions perdus de vue sous l’accumulation des gobins, des démons et des égouts.
Et derrière tout cela, la question qui ne se posait pas encore mais qui se poserait bientôt : à qui parler ? Les Répurgateurs, peut-être — mais les Répurgateurs brûlent, et il y a des innocents dans tout ce désordre. Ashkaroun, assurément — si nous le trouvions. Les autres, les puissants de cette ville, nous venions de voir comment ils transpiraient.
Nous n’avions pas de réponse. Nous avions des couronnes, des habits qui puaient, et l’instinct du caporal que quelque chose, dans les entrailles pourries de cet Empire, était en train de croître.

Le capitaine Goertrin, ou : un cousin que je n’avouerai jamais
Il arriva comme arrivent les militaires de carrière — raide, silencieux, avec ce regard-là qui juge avant que la bouche ait eu le temps d’ouvrir.
Reiner Goertrin, capitaine du 99ème régiment du Reichsland, armée impériale de son état. Grand, maigre, le visage long, les moustaches tombantes, une cicatrice sur la joue gauche qu’il portait comme un titre de noblesse, et des yeux gris de loup sous des paupières étroites. Quelqu’un, autour de la table, mentionna que nous avions l’air cousins. Je nie. Je nierai jusqu’à la mort. Il est mince pour de bonnes raisons, moi pour de mauvaises.
Il nous tendit les dix couronnes du juge — une par tête, en bonne et due forme, sans commentaire sur leur origine. Puis il nous regarda, de ces deux yeux comme des fentes de meurtrière, et il dit — avec toute la chaleur d’un sergent-instructeur un jour de gel — que si, au petit matin, l’esprit moins embrumé, les souvenirs revenaient, il serait à la caserne de Fort Bögenhafen, à la tête du 99ème.
Puis il ajouta, regardant le sac de Lupio et les restes du gobelin : il a été déchiqueté. Massacré. Je ne sais pas ce qui, en dessous, peut faire ça.
Et il repartit. Raide comme la justice.
(Un capitaine de l’armée impériale qui s’interroge sur ce qui peut déchiqueter un gobelin dans les égouts d’une ville de l’Empire. Je notai l’information dans le coin le moins fréquenté de ma mémoire, là où je range les choses dont je ne sais pas encore quoi faire.)

Le plan : « Lupio devient Kastor »
Nous avions des couronnes, un bain chaud qui nous attendait, et une liste de pistes aussi longue que le fleuve Reik.
La première, par ordre de proximité : la lettre testament. Nous la transportions depuis des semaines : une convocation adressée à un certain Kastor, dernier parent vivant du feu baronnet Liberung du Bursreich, héritier présumé d’un manoir, de terres, et de vingt mille couronnes d’or impériales. Vingt mille. Le chiffre fut prononcé à voix haute dans l’antichambre, et il y eut un silence de la qualité de ceux qui précèdent les mauvaises décisions.
La question, posée sans fard, était simple : usurper ou pas ?
La réponse, après débat, fut non — du moins pas dans ce sens-là. Se faire passer pour Kastor afin d’empocher l’héritage à sa place reviendrait à se faire un ennemi parmi les nobles, ce qui, dans l’Empire, est une façon lente et douloureuse de finir dans un canal. En revanche, se faire passer pour Kastor pour le compte de Kastor, récupérer les droits, les lui remettre, et négocier au passage une rétribution convenable — voilà qui tenait davantage de l’économie que de l’escroquerie.
(Kastor, rappelons-le, avait promis en échange de ce service la remise de sa part du Béribéli. Ce n’était pas rien. C’était même, au fond, la seule monnaie qui m’intéressait vraiment.)
Lupio serait Kastor. Le portrait correspondait — même blondeur, même physionomie générale, avec quelques années de moins que l’original et l’absence d’une barbe de trois jours. On y remédierait au maquillage. Vanda serait sa compagne de l’école de magie — crédible, distinguée, avec le crédit que confère une formation ésotérique officielle. Moi, j’aurais l’honneur d’être le garde du corps. Ce qui, au fond, n’était pas très éloigné de ce que je faisais depuis le début de cette campagne, à la différence que cette fois-ci je l’assumerais officiellement.

Le caporal enquêteur et le cavalier retrouvé
Pendant que Lupio se laissait grimer dans la chambre de la taverne, je descendis dans la salle commune.
Bögenhafen, ce soir-là, voulait nous parler. Toute la ville avait suivi l’affaire depuis les égouts jusqu’au chapiteau du juge. Nous étions ceux qui avaient crié au temple du mal, puis admis s’être peut-être trompés — et cette ambivalence, dans une ville qui sent le soufre depuis que les chauves-souris ont envahi ses rues, engendrait une curiosité de premier ordre. Les verres arrivèrent sans que je les aie commandés. Les langues se délièrent.
Je demandai, en passant, si quelqu’un avait vu un cavalier — signalement donné par Vanda, celui qui nous avait attaqués sur le Béribéli et nous avait dépouillés jusqu’à l’os. Un jet de Gossip, avec un bonus de quarante pour le capital de célébrité fraîchement acquis. Succès impressionnant.
Cinq témoignages différents. Cinq concordants. Cinq fiables.
Le cavalier était à Bögenhafen. Il était arrivé avant nous, à cheval, et il attendait quelque chose — ou quelqu’un. Il avait été vu plusieurs jours de suite aux abords du port.
Et le Béribéli, dont on m’avait dit qu’il avait disparu – le Béribéli était là, lui aussi. À quai, dans la ville, visible de loin pour qui sait quoi chercher.
Je remontai fermer la porte de la chambre et annonçai les nouvelles. Lupio, à moitié grimé, cessa un instant de se battre avec sa fausse moustache.

L’inventaire du possible, ou : la richesse relative de dix couronnes
Avant la prochaine session — avant le notaire, le manoir, le cavalier et tout le reste — il y avait une priorité absolue : se rééquiper.
Nous avions chacun dix couronnes. C’était, selon les perspectives, une fortune ou une misère. Dans Bögenhafen, ville de foire et de commerce, les deux se vérifiaient simultanément.
Vanda s’acheta des vêtements de bonne facture — une couronne, costume de bourgeoises. Elle n’avait pas les moyens d’une armure et se concentra sur la crédibilité vestimentaire, ce qui, pour jouer le rôle de compagne d’un héritier noble, n’était pas le plus mauvais calcul.
Lupio fit de même, avec le sac-à-dos du gobelin en souvenir et la conviction que bâtelier sans bateau, c’est une vocation suspendue dans le vide, et que la prochaine priorité, après le notaire, serait de remonter à bord.
Moi, j’avais besoin d’une armure et d’une épée. La cote de maille complète à cinq couronnes me parut l’investissement juste — mais les calculs d’encombrement se révélèrent hostiles à mes ambitions militaires. Je ne suis pas sportif. C’est établi. Ma force n’est pas la caractéristique principale d’un homme qui a passé plus de temps à fuir des démons qu’à les affronter. Je révise mes prétentions à la baisse : chemise de mailles, deux couronnes. Épée bâtarde, huit couronnes.
L’addition était supérieure à mon capital.
(Il y eut une discussion philosophique sur l’armement des gens fauchés, qui se conclut par le constat que l’épée de grand-père est souvent la meilleure épée disponible quand on n’a pas de grand-père et peu d’argent. Je gardai mon couteau de ratier en souvenir. On s’attache à ces choses-là.)
Au final : des vêtements propres, une épée bâtarde achetée au prix de presque toutes mes réserves, et la satisfaction modeste d’être entré dans la prochaine session avec une arme qui n’est pas un canif.
Ce qui nous attend
Nous avions, en sortant de la taverne propres, habillés, et relativement armés, un programme chargé.
Un notaire à convaincre. Un Lupio à grimer en héritier. Un Béribéli à récupérer. Un cavalier inconnu à identifier. Un Ordo Septenarius à comprendre. Une Alvira — ou Malicia — à retrouver. Un Ashkaroun à consulter. Et quelque part, dans les eaux du Reik ou sur les routes de l’Empire, des fils à renouer avec Telga, avec Joseph, avec tout ce que cette campagne avait laissé en suspens le long du chemin.
L’acte 81 s’achevait là : propres, équipés, démunis, et debout. Ce qui, pour des gens qui avaient commencé la soirée face à un démon à trois bras dans les égouts de Bögenhafen, tenait du prodige.


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