La chaleur n’a pas faibli sur Hollywood. Après une première journée d’enquête dans les rues poussiéreuses du quartier Perry, Briggs, Crane et Lucky rentrent au bureau de l’agence les poches pleines d’indices et la tête pleine de questions. Une boîte couverte de symboles anciens, un gamin roux qui se déplace comme un pantin, un homme baraqué aux yeux d’acier, des friandises de luxe dans un jardin misérable — les pièces du puzzle s’accumulent, mais le dessin qu’elles forment est encore flou. Ce soir, il faudra convaincre Viviane que cette affaire vaut plus que les adultères de producteurs. Et demain, en poussant les portes de Sears et de l’orphelinat Laurens, les enquêteurs découvriront que la disparition d’Émilie Perry n’est que la surface visible d’un réseau bien plus profond — un réseau où des enfants servent de monnaie d’échange, où la police maquille les preuves, et où une boîte égyptienne vieille de dix-sept siècles n’est peut-être pas l’objet le plus effrayant de l’histoire.

Le rapport à Viviane
Il est environ 23h30 lorsqu’ils poussent la porte du bureau. Rien n’a changé : la chaleur est toujours insoutenable, les fenêtres ouvertes ne servent à rien, l’air stagne dans un véritable four. Viviane est installée confortablement dans son fauteuil, nimbée d’un épais nuage de cigarette. Son regard est perçant, légèrement agacé. Elle attaque d’emblée : « À quoi avez-vous passé votre après-midi ? Vous pensez que nous allons payer les factures à aller rechercher les gosses de charpentier ? »
Crane, adossé à la fenêtre, tire sur sa cigarette. Lucky prend la parole le premier. Il expose ses découvertes : la boîte cachée sous le plancher de la chambre d’Émilie, ses glyphes et symboles incompréhensibles, les faux messages d’enfants à l’intérieur — une écriture qui imitait maladroitement un style enfantin, que Nicole Perry a formellement déclaré ne pas être celle de sa fille. La boîte contenait certainement un objet plus important, qui a été subtilisé. Lucky mentionne l’obsession religieuse d’Émilie, le père Walker de la paroisse Saint-Lucas, et surtout Sam Stanford, le gamin roux qui terrorisait le quartier et avait mis le feu à l’église un an plus tôt.
Briggs complète le tableau : les chats noyés en décomposition dans les bidons du jardin, les friandises européennes de chez Sears totalement incongrus dans ce quartier misérable, les témoignages concordants des voisins sur le gamin roux qui « bougeait comme un pantin suspendu à des ficelles ». Puis l’accident — la Ford T noire qui a démarré en trombe au moment de la disparition, le conducteur aux yeux bleus perçants, le gamin roux à l’arrière, le cheval de Pete pulvérisé. La voiture abandonnée à quelques centaines de mètres, le véhicule identifié comme volé grâce aux contacts de Briggs.
Crane ajoute ses propres découvertes : le câble téléphonique dérivé et dénudé sur un poteau près de la maison, preuve que quelqu’un a utilisé un dispositif pour passer l’appel de diversion sans passer par l’opératrice. Un savoir-faire technique qui ne s’improvise pas.
Et les conclusions du père Walker : Sam Stanford, enfant maltraité, placé à l’orphelinat Laurens, fugueur récidiviste, pyromane. Son oncle et tuteur, Edmund Stanford, au 418 South Alameda Street. L’orphelinat Laurens qui possède le dossier complet. Et ces derniers mots du prêtre : « Certaines âmes se perdent plus vite que d’autres. »

La boîte et le pentacle
Viviane écoute attentivement. Ses ongles vernis suivent les glyphes tracés sur la boîte. Ses connaissances en occultisme lui permettent d’identifier immédiatement ce que les autres n’avaient pas vu : les symboles sont araméens. Cette boîte date du début du christianisme, peut-être même d’avant. Elle est passée de main en main pendant des siècles — la patine du bois, lissée par d’innombrables mains, en témoigne.
Mais au moment où elle saisit la boîte pour l’examiner de plus près, un très mauvais pressentiment l’envahit. Un picotement lui parcourt les doigts. Elle la lâche comme si le bois était brûlant. La boîte tombe au sol et s’entrouvre sous l’impact, révélant un intérieur tapissé de velours — un ajout récent, destiné à préserver le contenant.

Viviane ramasse la boîte avec un petit mouchoir, refusant de toucher le bois à mains nues. Avec un coupe-papier, elle dégraffe délicatement le velours intérieur. La matière vient facilement — c’est un ajout décoratif récent, certes, mais en le retirant, elle comprend que le velours servait surtout à masquer ce qu’il y avait dessous. Et ce qu’elle découvre la fait frémir.
Gravée dans le bois ancien, une étoile à cinq branches, stylisée, très ancienne. En son centre, une flamme. Viviane reconnaît immédiatement un symbole de protection occulte. Elle lève les yeux vers ses enquêteurs : cette boîte n’a rien à faire dans la chambre d’une gamine. Elle a sa place dans un musée — ou chez les receleurs de West Hollywood.

Elle s’empare de l’objet sans hésitation, annonçant qu’elle a dans ses connaissances un antiquaire — qu’elle qualifierait plutôt d’escroc — qui sera ravi de le monnayer une fois l’affaire terminée. Sa revente suffira largement à couvrir les frais de l’enquête.
Lucky intervient : « Même au-delà de l’argent, Viviane. Ça fait des mois qu’on se tape des maris infidèles et des dettes de jeu. Là, c’est une disparition de gamins. Si on résout l’affaire, on sera des héros. Et une publicité gratuite comme ça, c’est bon à prendre. »
Viviane hausse un sourcil. « Résoudre une affaire d’adultère impliquant un producteur ou un sénateur me semble bien plus lucratif qu’une disparition d’enfants. Mais soit. J’accepte de poursuivre. »

Organiser la suite
Les pistes sont nombreuses et les enquêteurs dressent leur plan de bataille pour le lendemain. Plusieurs directions s’offrent à eux : le prêteur sur gage près de Sears, spécialisé dans l’occultisme, qui pourra identifier les symboles de la boîte ; l’orphelinat Laurens, qui détient le dossier complet de Sam Stanford — le même orphelinat où a été placé le petit Thomas Foster, l’enfant que sa mère avait refusé de reconnaître ; le rendez-vous avec John Tracy, chef des détectives, pour creuser l’affaire Foster ; et éventuellement le lieu de tournage de la Paramount où travaillait le charpentier Perry.
Crane, de son côté, tente un rapprochement mental. Viviane vient de mettre en lumière les symboles occultes de la boîte — l’étoile à cinq branches, les glyphes araméens. Dans son passé d’ancien agent allemand, Crane a passé deux ans à observer un individu puissant d’Hollywood, décryptant des symboles gravés dans la pierre de ses studios, des symboles qui rappelaient étrangement ceux des manuscrits de son père. Y a-t-il un lien ? Après réflexion, non. C’est la première fois qu’il voit ce type précis de symboles. Aucune connexion directe avec ce qu’il connaît.

Mais Crane décide de mettre cartes sur table devant l’équipe. Il révèle l’existence de ce qu’il appelle Der Zirkel — le Cercle des Silhouettes. Des individus influents impliqués dans des malversations locales : chantages sexuels, rituels pseudo-égyptiens dans les villas des collines, et surtout — des disparitions d’enfants suivant des schémas trop précis pour être naturels. Au centre de cette toile, Crane a identifié un homme : Alexander L. Koenig, un puissant producteur hollywoodien. Et la question qui brûle désormais : Koenig est-il le producteur des films sur lesquels travaillait Perry ? Est-il connecté aux productions cinématographiques autour desquelles des enfants ont disparu ?

L’ombre d’Alexander Koenig
Crane fouille sa mémoire. Ce qu’il sait de Koenig reste fragmentaire : l’homme organise des soirées très particulières dans sa villa, mais leurs détails exacts demeurent un mystère. Chaque tentative pour arracher des renseignements au personnel ou aux invités s’est heurtée à un mur de silence. Crane s’était juré d’infiltrer un jour l’une de ces soirées pour voir de ses propres yeux, mais l’occasion ne s’est jamais présentée.
Quant aux productions de Koenig, ses ficelles financières sont d’une finesse redoutable. Le producteur est fasciné par les comédies musicales et les films parlants — un nouveau format spectaculaire qui remplit les salles. Il s’intéresse particulièrement aux enfants prodiges, dans la veine de Shirley Temple, cette petite star bouclée de sept ou huit ans qui danse, chante et fait des claquettes. La première star enfant d’Hollywood. Mais relier directement Koenig au film de Chaplin sur lequel travaillait Perry reste impossible pour l’instant — les montages financiers sont trop opaques.

Les symboles de la boîte, en revanche, ne correspondent à rien de ce que Crane connaît. Les glyphes gravés dans la pierre des studios de Koenig, ceux des manuscrits de son père — aucun lien. C’est la première fois qu’il voit ce type de symboles. La piste occulte reste distincte de la piste Koenig. Pour l’instant.
L’équipe décide de l’ordre des opérations pour le lendemain : Sears d’abord — le prêteur sur gage et les friandises —, puis l’orphelinat Laurens, et enfin le rendez-vous avec le policier John Tracy.

Le lendemain matin : Sears
Le lendemain, à sept heures du matin, ils se retrouvent devant la devanture de Sears. L’air est très lourd, le ciel chargé — les nuages s’accumulent comme si toute la chaleur des dernières semaines était sur le point de craquer. Le bâtiment qui se dresse devant eux tranche avec le quartier environnant, comme une dent en or dans une bouche pourrie. Récent, massif, avec des vitres très larges et des enseignes peintes avec soin. Ici, on vend du rêve importé, des merveilles d’Europe que les gens du quartier ne peuvent que contempler à travers les vitrines sans jamais entrer.
À l’intérieur, l’air sent le café, le sucre et l’argent. C’est un monde enchanté — le premier grand magasin que la plupart d’entre eux visitent. Des boutiques alignées sur plusieurs étages, un va-et-vient constant, des restaurants modestes.
L’équipe se sépare naturellement. Crane reste à l’extérieur en observation. Briggs, fidèle à ses manières de flic de quartier, interpelle maladroitement une vendeuse et se fait immédiatement harponner par un vigile imposant : « Vous achetez ou vous dégagez ? » L’échange est tendu mais Briggs obtient l’information : les friandises européennes se trouvent chez « Le Petit Paris », la pâtisserie française du centre commercial.

Le Petit Paris
Viviane prend les choses en main avec une élégance naturelle qui la fond parfaitement dans le décor de ce magasin de luxe. Le Petit Paris est tenu par un homme au visage fin, marqué par des rides profondes, une moustache soigneusement relevée qui lui donne un air cabotin, et un regard vif et perçant. Derrière sa vitrine, il se tient comme un maître de théâtre devant ses douceurs — pâtisseries fines, bonbons importés, caramels, chocolats fourrés.

Viviane joue une partition parfaite. Elle tripote son sautoir d’un air ennuyé et prétend avoir goûté ces friandises lors d’un anniversaire caritatif dont elle est l’une des financières. Son neveu fêtera bientôt le sien, et elle tient à lui offrir les mêmes douceurs. Le pâtissier lui présente les confiseries Mercier, venues de Paris — exactement les emballages multicolores que Briggs a trouvés dans le jardin des Perry.
Puis Viviane glisse habilement ses questions. Le père Walker de la paroisse Saint-Lucas, ça lui dit quelque chose ? Non, il ne fréquente pas ce genre de lieu. Un médecin de l’Institut Laurens ? Non plus. Viviane pousse plus loin, avec un charme irrésistible. Le pâtissier finit par lâcher un nom : Arnold Brown. Le directeur de l’orphelinat Laurens. Un client régulier, un bec sucré, un amateur de friandises fines. Mais le pâtissier précise avec un petit sourire entendu : il ne pense pas que Brown distribue ces douceurs aux enfants de l’orphelinat. Sept dollars le sachet — ces confiseries ne sont pas pour n’importe qui.
Le nom d’Arnold Brown vient de s’ajouter au tableau. Le directeur de l’orphelinat Laurens achète régulièrement des friandises de luxe identiques à celles retrouvées dans le jardin d’une enfant kidnappée.

Crane en surveillance
Pendant ce temps, Crane observe depuis l’extérieur. Il repère le vigile qui a accosté Briggs et le garde à l’œil. L’homme est baraqué, il domine la foule de sa stature, et il surveille Briggs avec une insistance suspecte. Crane le voit se diriger vers un bureau qui semble être le secrétariat du personnel du centre commercial, où il discute avec une jeune femme d’une vingtaine d’années — cheveux coupés court à la garçonne, coupe avant-gardiste pour l’époque. Le vigile rigole, semble prendre son temps, jette des regards à l’extérieur. Peut-être cherche-t-il à séduire, peut-être fait-il autre chose. Crane se fait le plus discret possible pour l’observer, se fondant dans l’ombre d’une colonne. Le vigile semble avoir senti son regard un instant, mais Crane a déjà disparu. « La vache, pense-t-il. Il est chaud, le vigile. »
La boutique du brocanteur
L’équipe monte ensuite à l’étage pour trouver le prêteur sur gage recommandé par le père Walker. Lucky pousse la porte. La boutique est beaucoup plus étroite que prévu — les murs semblent se rapprocher. L’air est suspendu, la poussière ancienne, une odeur de bois sec et d’encens occupe le lieu. Une ampoule nue pend au plafond, se balançant légèrement sous le courant d’air, projetant des ombres instables. Des étagères surchargées, des horloges arrêtées, des icônes orthodoxes écaillées, des livres reliés de cuir rongés par le temps. Tout ici semble attendre une visite.

Une silhouette se détache de l’obscurité. Le brocanteur referme la porte derrière eux — pas à clé, mais le geste est significatif. Lucky lui tend la main avec une familiarité calculée, la retient longtemps — une technique pour déstabiliser. La main de l’homme est épaisse, poisseuse, les doigts jaunis par le tabac. Ses lunettes sont de travers.
Lucky présente la boîte avec emphase. Viviane la sort de son sac à main et la remet au brocanteur en lâchant d’un ton sec : « Nous sommes en affaire. C’est un objet auquel je tiens énormément. »
La réaction de l’homme est immédiate et glaçante. Il se fige. « Je la connais », murmure-t-il d’une voix soudainement plus basse. Il ne la pose pas à plat — il la tourne vers la lumière, cherche un détail précis, puis un autre. Il réajuste ses lunettes. Sa respiration se fait lente, comme s’il s’efforçait de ne pas respirer trop vite.
L’expertise tombe : cette boîte date du IIIe siècle. Elle vient d’Égypte. Le travail est exceptionnel — « le genre qu’on ne confierait pas à n’importe qui ». Son regard n’est ni cupide ni émerveillé. Il est inquiet.
Puis il soulève délicatement le velours intérieur avec une lame — toujours sans toucher le bois à mains nues — et devient livide. Le symbole de protection gravé dessous le fait reculer physiquement.
Lucky pousse l’avantage avec trois questions directes : qui a acheté cette boîte ? Que contenait-elle ? Et à quoi correspond le signe sous le velours ?
Le brocanteur répond par bribes, visiblement ébranlé. La boîte a été vendue aux enchères il y a trois ans à un riche Californien dont le nom est resté anonyme — un homme au visage sec, cheveux courts. Un Allemand. Quant au contenu, impossible de le savoir : la boîte était scellée jusqu’à ce qu’on la retrouve. Le symbole est une protection « qui remonte à la nuit des temps » — une protection contre ce que la boîte contenait.
L’homme propose d’acheter la boîte. Viviane refuse élégamment, suggérant avec aplomb que « le gentleman » qui l’avait acquise serait prêt à lui faire des cadeaux bien plus précieux pour s’attirer ses faveurs. Le brocanteur est profondément troublé. Son visage se ferme. Il se lève et les raccompagne vers la sortie avec un dernier avertissement, les yeux plantés dans ceux de Viviane :
« Si vous décidez de garder cet objet, faites très attention à vous. Et surtout, ne la laissez pas ouverte trop longtemps. »
Le gamin roux de Sears
Pendant que les autres sont chez le brocanteur, Crane continue sa surveillance depuis l’étage du centre commercial. Il observe les allées et venues, cherchant parmi la foule quiconque pourrait correspondre aux silhouettes de son enquête — l’homme massif aux yeux bleus, ou le gamin roux.
Et soudain, mêlée à la foule : des cheveux roux. Une silhouette qui se déplace rapidement. Le vigile l’a repéré au même instant. L’homme fonce dans sa direction, détache la matraque de sa ceinture, accélère le pas. Crane sort son Leica et commence à mitrailler la scène.

Le vigile pose la main sur l’enfant. Le môme est paniqué — il part en courant. En passant devant la boutique de l’antiquaire, Crane distingue clairement Viviane, Lucky et Briggs à l’intérieur, en pleine discussion avec le brocanteur. Le gamin était en train d’épier ce qui se passait dans la boutique quand le vigile l’a surpris.
L’affrontement est bref et humiliant : le gamin frappe le vigile dans les parties intimes. L’homme, pourtant impressionnant, se plie en deux, lâche sa matraque. Des cris retentissent, la foule recule, et la silhouette rousse disparaît en courant. Crane tente de contourner pour repérer la sortie qu’emprunte le gamin, mais il y a trop de monde. Il perd sa trace.

L’ancien vigile et son neveu
Crane s’approche du vigile humilié, à quatre pattes, le pantalon couvert de poussière, rouge de honte. Il joue la carte de la sympathie : témoin de l’agression, il propose son aide, un éventuel témoignage. Le vigile est d’abord méfiant, mais Crane insiste avec patience.
Et le vigile finit par lâcher un nom : Alan Booth. Le gamin traîne souvent avec lui — c’est peut-être son neveu. Booth est un ancien agent de sécurité de Sears, viré pour vol quelques mois plus tôt. La description correspond parfaitement : un homme massif, un sacré gaillard, des yeux bleus perçants. C’est bien l’homme qui conduisait la Ford T noire le jour de la disparition d’Émilie.
Et que volait Booth ? Des bonbons. Tout comme le gamin roux. Des friandises de luxe à sept dollars le sachet — un prix délirant pour un ancien vigile. Le vigile confie à Crane l’histoire tragique de Booth : il a perdu ses deux enfants dans un accident, sa femme l’a quitté. Il s’est reporté sur son neveu. Mais il traîne avec de mauvaises personnes. Le vigile, visiblement inquiet, demande à Crane de ne pas insister. Il ne veut pas d’ennuis.
Une jeune secrétaire sort du bureau du personnel — cheveux courts à la garçonne, belle, le regard calme et presque analytique. « James, ça va ? C’est encore ce gamin ? » Elle suggère au vigile de parler à la police plutôt que de régler ça lui-même, mais l’homme se renfrogne et s’éloigne. Crane tente d’engager la conversation avec la jeune femme, mais elle se referme poliment et disparaît derrière la porte du bureau.

Les pistes se croisent
L’équipe se retrouve à l’intérieur de Sears. Crane résume ses découvertes : le gamin roux traîne régulièrement dans le magasin pour voler des bonbons. Son acolyte, Alan Booth, ancien vigile licencié pour vol, est vraisemblablement l’homme qui conduisait la voiture le jour de l’enlèvement. En face, Lucky et Viviane rapportent les révélations du brocanteur : la boîte date du IIIe siècle, vient d’Égypte, a été vendue aux enchères il y a trois ans à un Allemand anonyme.
Crane réagit immédiatement. L’Égypte. Le Cercle des Silhouettes et ses rituels pseudo-égyptiens. Les disparitions d’enfants en Californie dans les milieux de l’élite. Un producteur allemand au centre de la toile — Koenig. Et maintenant, une boîte égyptienne retrouvée sous le plancher de la maison d’où une enfant a été enlevée. « Les ficelles se rejoignent », insiste-t-il.
Viviane tempère : la boîte était peut-être là depuis longtemps, dissimulée avant même l’arrivée des Perry. La poussière sous un plancher ne prouve rien — des semaines ou des années, impossible de trancher. Elle propose de vérifier l’ancienneté de la maison et ses éventuels propriétaires précédents. Mais elle reconnaît l’essentiel : une antiquité égyptienne n’a rien à faire sous le plancher d’une bicoque misérable d’Hollywood.
L’équipe note un nouveau lien capital : l’adresse de l’oncle et tuteur légal de Sam Stanford — Edmund Stanford, 418 South Alameda Street — est exactement la même adresse que celle d’Alan Booth, obtenue via le casier judiciaire. Edmund Stanford et Alan Booth vivent au même endroit. Quant au casier de Booth, il est étonnamment vierge en dehors de l’affaire de vol de bonbons — un homme à la vie régulière, si ce n’est la quantité anormale de friandises de luxe qu’il dérobait régulièrement.
Les pistes convergent. Crane et Briggs veulent creuser sur Booth, Lucky préfère foncer à l’orphelinat. Le compromis est trouvé : Briggs passe quelques coups de fil depuis une cabine de Sears pendant que les autres se préparent, puis tout le monde file à l’orphelinat Laurens.

L’orphelinat Laurens
Il est environ treize heures lorsque la voiture de Viviane s’arrête dans un crissement de gravier. Le soleil est écrasant, la lumière d’une franchise presque cruelle pour un lieu pareil.
Le bâtiment se dresse sur une colline sèche comme une forteresse de briques sombres. Massif, lourd, il étire ses ailes latérales en formant des espèces de gardes. Les fenêtres sont hautes, rectangulaires, identiques — des rangées sans expression qui s’élèvent sur plusieurs étages. Les briques sont ternies, sans fioritures, sans chaleur. Tout ici évoque la discipline et le silence.
Dans la cour, des enfants marchent en rangs imparfaits, surveillés par un adulte en grand manteau sombre. Personne ne court, personne ne crie. Ici, on apprend surtout à se taire.

Lucky prend les devants à l’accueil. Il se présente comme Raymond Dawson, journaliste, et demande à parler du jeune Sam Stanford, un résident qui aurait fugué. La secrétaire est troublée. Mais des bruits de pas approchent, et un homme fait son apparition : grand, plutôt sec, une barbe finement taillée, le regard dur. Sa silhouette semble d’un autre siècle.
« Messieurs, dames, que puis-je pour vous ? Je suis le directeur Arnold Brown. »
Le nom que le pâtissier du Petit Paris a lâché quelques heures plus tôt. Le bec sucré amateur de confiseries Mercier à sept dollars le sachet. L’homme qui, selon le vendeur, ne partagerait certainement pas ces friandises avec les orphelins dont il a la charge.

Dans le bureau d’Arnold Brown
Brown les invite dans son bureau. Il est grand, plutôt sec, avec une barbe finement taillée et un regard dur. Sa silhouette semble d’un autre siècle. Lucky et Viviane entrent, tandis que Crane reste à l’extérieur en observation et Briggs s’installe près de l’accueil avec ses propres intentions.
Lucky attaque directement : Sam Stanford, un petit roux, ancien résident, fugueur, pyromane — celui qui a mis le feu à l’église. L’atmosphère change radicalement dans le bureau. Brown vérifie que la porte est bien fermée, puis revient s’asseoir avec méthode. Il ouvre un tiroir, fouille dans des registres aux pages jaunies, et en ressort une feuille.
Ce qu’il révèle est glaçant. Sam Stanford est orphelin — son seul parent encore en vie était son oncle, Edmund Stanford, dont l’influence a été jugée néfaste. Le placement visait à l’en éloigner. Mais il était déjà trop tard. Le garçon avait subi des années de mauvais traitements avant son arrivée : violences, négligences, viols, isolement. Brown lâche les mots sans détour.
« Des enfants comme lui, j’en ai pas croisé beaucoup. Il ne manifestait aucune empathie, aucune culpabilité. Une froideur que même mes anciens collaborateurs avaient trouvée dérangeante. Son visage, c’était celui d’un ange. Très calme, très poli, presque doux. Et c’est précisément ce qui rendait ses actes si difficiles à anticiper. »
Sam se battait, provoquait, observait. Il comprenait très vite ce qui faisait peur aux autres enfants — et il utilisait cette connaissance pour son plaisir. Il a été interné après plusieurs incidents graves, pour la sécurité des autres pensionnaires. Brown sort une photo du dossier, vieille de cinq ans. Le gamin y est déjà roux, mais c’est un adolescent — pas l’enfant que les témoins du quartier Perry avaient décrit. Un détail troublant.

Lucky pousse plus loin : comment Sam a-t-il échappé à la surveillance de l’établissement ? Brown admet que le garçon était imprévisible et très malin. Il jouait avec les adultes. Lucky révèle alors que Sam est lié à une affaire de disparition d’enfants. Brown déglutit. Il hésite, puis pose un dossier complet devant Lucky — date de placement, transferts, signalements. Et une adresse : celle d’Edmund Stanford, au Ranch Nuestra Morada, un lieu isolé au nord de la ville, dans les montagnes, aux abords d’une zone désertique. C’est là que Sam disparaissait quand il fuguait. C’est là que Brown craint qu’il soit retourné.
Lucky demande si Sam avait des préoccupations religieuses — Émilie Perry avait une obsession pour la religion, et Sam a brûlé une église. Brown choisit ses mots avec soin : « Ce qui est pur l’attire. Comme une lampe peut attirer un papillon de nuit. C’est juste un enfant perdu. Mais si vous le retrouvez, la douceur est la seule façon de procéder avec lui. »

Le piège au caramel
Viviane, qui n’a pas dit un mot depuis le début de l’entretien, sort alors un petit caramel Mercier de son sac. Elle le mange lentement, jouant avec le papier d’aluminium de manière ostensible — le petit crépitement de l’emballage résonne dans le silence du bureau. Au bout d’un moment, Brown la fixe. Elle s’arrête. « Vous en voulez un ? »
L’homme accepte avec un sourire gêné : « C’est un peu mon péché mignon. » Viviane observe sa réaction avec attention — et elle voit ce qu’elle cherchait. Brown est embarrassé. Il sort d’un tiroir un bocal rempli des mêmes bonbons de chez Sears. « Avant, ils trônaient sur mon bureau, mais mystérieusement, certains disparaissaient. Je pense que c’était encore un coup de Sam. Depuis, je les range. »
La confirmation est là, discrète mais implacable. Arnold Brown, directeur de l’orphelinat Laurens, achète régulièrement les mêmes friandises de luxe que celles retrouvées dans le jardin de la petite Émilie Perry. Et il connaît personnellement Sam Stanford.

Thomas Johnson
Pendant ce temps, Briggs est resté à l’accueil. Il s’installe de manière volontairement malaisante, prend des notes, attend. La secrétaire finit par venir vers lui. Briggs joue la carte de l’intimidation : il est mandaté par des personnes d’un certain niveau, une enquête d’importance est en cours, il serait dans l’intérêt de l’établissement de coopérer. Il veut des informations sur Thomas — le garçon retrouvé, celui que sa mère avait refusé de reconnaître.
La secrétaire craque sous la pression. Elle regarde autour d’elle, baisse la voix. Personne n’a le droit d’approcher cet enfant — uniquement le directeur Brown et l’inspecteur John Tracy. L’enfant est isolé, nourri, mais il n’est plus lui-même. « Ce n’est plus qu’une ombre. »
Puis elle lâche ce qu’elle retient depuis des semaines, les yeux brillants de détresse : « Ce que l’inspecteur fait avec le directeur, c’est pas normal. Cet enfant ne mérite pas ça. » Elle ne peut pas détailler — ça la dépasse. Mais elle sait que quelque chose de profondément injuste se passe dans ces murs. L’affaire Foster, les enjeux de réputation, la pression de la police. « Ils l’ont sacrifié », murmure-t-elle.
Briggs comprend. Il se penche vers elle. « Cet enfant n’est pas Thomas Foster, c’est bien ça ? »
Elle acquiesce. L’enfant s’appelle Thomas Johnson. Quatorze ans. Un orphelin de l’institution, pas le fils de Mme Foster. On l’a utilisé comme substitut — un enfant de remplacement pour clore une affaire embarrassante.
Briggs promet de faire ce qu’il faut. La secrétaire se lève alors d’un coup, marche d’un pas pressé, regarde sans cesse autour d’elle. « Je peux vous y conduire. Vous avez très peu de temps. »

Le visage dans l’ombre
Briggs la suit à l’étage. Les escaliers sont vides, le silence total. La secrétaire pousse la porte d’une cellule et reste à l’extérieur. « Vous avez très peu de temps. »
La pièce est minuscule, éclairée par une seule ampoule qui pend au plafond. Une table, deux chaises, une fenêtre haute avec des barreaux. Et recroquevillé dans un coin, un enfant décharné. Thomas Johnson a treize ou quatorze ans, mais son corps est d’une maigreur effrayante. Il est parfaitement immobile. Ses vêtements sont propres — étonnamment propres pour un lieu pareil — mais un peu trop grands. Ses mains sont posées sur ses genoux, les doigts serrés les uns contre les autres.
Quand Briggs entre, le garçon ne le regarde pas tout de suite. Puis un regard furtif, méfiant.
« Thomas Johnson ? »
« Qu’est-ce que vous voulez ? J’ai rien fait. Je vous l’ai dit, j’ai rien fait. »
Briggs s’approche doucement. L’enfant a quatorze ans. Il confirme son nom. Briggs lui promet de tout faire pour le sortir de là. Alors le garçon parle — par fragments, la voix tremblante.
C’est Tracy, l’inspecteur, qui lui a dit quoi faire. On lui a appris quoi dire. Il ne connaissait pas cette dame — Mme Foster. Elle pleurait. « Ils m’ont dit que si je parlais trop, ça pourrait mal finir. » Il a fait ce qu’on lui a demandé. Il a souri. Il a dit son nom. Il a dit « maman ». Et puis on l’a ramené ici.
« J’ai peur. J’ai peur la nuit. Ils veulent que je parle à personne. »
Ses doigts tremblent. Briggs se penche vers lui, la voix ferme mais douce : « Écoute-moi, petit. Tu vas bientôt sortir d’ici. Crois-moi. Mais il va falloir que tu joues encore le jeu quelques jours. Le temps que je fasse ça proprement. Tu me comprends ? »
Le garçon le fixe avec ses grands yeux. Puis une ombre glisse sous la porte — la secrétaire entrebâille le battant : « Il faut partir. Maintenant. »
Briggs murmure une dernière fois : « Je vais venir. Ne dis rien. Reste en sécurité et attends. »
La porte se referme. Le visage de Thomas Johnson — blême, décharné, terrifié — disparaît dans l’obscurité de sa cellule.
L’enquête vient de basculer. Ce n’est plus seulement une disparition d’enfant. C’est un réseau — des friandises de luxe qui mènent d’un jardin misérable au bureau d’un directeur d’orphelinat, une boîte égyptienne du IIIe siècle cachée sous un plancher, un gamin roux sans empathie et son oncle aux yeux bleus, un producteur allemand au centre d’une toile d’ombres, un inspecteur de police qui fait pression sur un orphelin pour maquiller une affaire, et quelque part dans les montagnes au nord de Los Angeles, un ranch isolé nommé Nuestra Morada.
Les enquêteurs ont désormais des noms, des adresses, et une certitude : Émilie Perry n’est pas la première, et si personne n’agit vite, elle ne sera pas la dernière.


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