« Par les hémorroïdes tentaculaires de toutes les abominations des profondeurs !Il est des matins où l’on pense que la pluie glacée et la boue jusqu’aux genoux sont le pire de nos problèmes. Puis on découvre un bateau échoué, on se fait attaquer par un noyé transformé en poulpe, et on découvre que notre frêle apprentie magicienne cache la force de dix ogres sous ses airs de petite chose fragile.
Les dieux se foutent vraiment de notre gueule. Mais au moins, on a un bateau maintenant. »
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach
Le cadeau divin dans la brume
Trois jours.
Trois jours de marche dans la gadoue du Reikland. Trois jours à longer les rives boueuses du fleuve sous une pluie qui semblait avoir décidé de ne jamais s’arrêter. Trois jours avec de la boue à l’intérieur de nos chaussures — par quel miracle, je l’ignore encore.
Mes pieds ressemblaient à des jambons marinés dans la vase. Mon uniforme pesait trois fois son poids normal, gorgé d’eau comme une éponge de taverne. Et mon moral…
Mon moral était quelque part au fond du Reik, en train de se noyer avec mes espoirs de revoir un jour la Gravine.
Et puis, au matin du quatrième jour, à travers un rideau de pluie qui réduisait la visibilité à trois toises…
UN BATEAU.
Il était là, échoué sur une grève de galets et de boue. Sa voile pendait mollement, affalée comme un ivrogne après une nuit de beuverie. Le bois grinçait sous les rafales de vent — ce grincement sinistre des navires abandonnés qui appellent les fous à monter à bord.
« Par le caleçon trempé de Sigmar ! » m’exclamai-je. « Les dieux nous envoient enfin une bénédiction ! »
Loupiot me jeta un regard sombre.
« Ou un piège. »
(Première leçon de cette aventure : quand les dieux vous envoient quelque chose de gratuit, méfiez-vous toujours. Les dieux ne font pas de cadeaux. Ils font des farces.)

L’inspection — Ou les observations inquiétantes d’un batelier
Loupiot s’approcha de l’embarcation avec cet œil de professionnel que je ne lui connaissais pas (En sa qualité de batelier).
Il examina la coque. Tâta le bois. Renifla l’air — par Sigmar, il renifla l’air comme un chien de chasse.
« C’est un bateau de rivière, » dit-il finalement. « Modeste. Trois-quatre mètres de large, une dizaine de long. Assez pour nous trois et nos maigres bagages. »
Il fronça les sourcils.
« Mais il y a un problème. »
« Lequel ? »
« Il ne s’est pas échoué tout seul. On l’a fait échouer. Regarde la position — il est trop haut sur la berge. Quelqu’un l’a tiré là volontairement. »
Son visage se rembrunit encore.
« Ces eaux grouillent de naufrageurs. Des bandits qui attirent les navires avec de faux signaux, puis les pillent. Ça peut être un appât. »
Je regardai le bateau. Puis la pluie. Puis mes pieds trempés. Puis le bateau à nouveau. Puis Loupiot.
« Ou une aubaine, » répliquai-je en dégainant Familienehre. « De toute façon, on ne peut pas continuer à pied. J’y vais. »
(Note sur ma motivation réelle : je n’étais pas poussé par le courage. J’étais poussé par l’idée de ne plus sentir la boue entre mes orteils. La bravoure a parfois des origines très prosaïques.)

Ma montée à bord — Ou l’art de grimper maladroitement avec une épée à deux mains
Grimper sur un bateau avec un zweihander, c’est comme essayer de danser un menuet avec des sabots de cheval : possible, mais ridicule.
« Loupiot ! Pousse-moi au cul ! »
Il s’exécuta, ses mains osseuses me propulsant tant bien que mal par-dessus le bastingage. Je me retrouvai affalé sur le pont comme un sac de grain.
Je me relevai, Familienehre en main, scrutant les ombres.
Le pont était désert.
Pas un marin. Pas un passager. Pas même un rat.
Juste le silence. Le clapotis de la pluie sur le bois. Et ce grincement — ce grincement incessant qui semblait venir des entrailles du navire.
« Il y a quelqu’un à bord ? » hurlai-je.
Ma voix se perdit dans le brouillard.
« QUI QUE VOUS SOYEZ LÀ-DEDANS, MONTREZ-VOUS ! »
Rien.
Mais je remarquai quelque chose.
Une trappe. Au milieu du pont. Menant à la cale.
Fermée de l’intérieur.
Cadenassée.
Quelqu’un — ou quelque chose — s’était enfermé là-dessous. Et n’avait visiblement pas l’intention de sortir.
(Note sur les trappes cadenassées de l’intérieur : c’est généralement le signe que quelque chose de très désagréable se trouve de l’autre côté. Mais sur le moment, j’avais d’autres préoccupations.)

Le système de poulies — Ou comment notre batelier révèle qu’il a un cerveau
Le bateau était trop enfoncé dans la vase pour qu’on puisse le remettre à flot à la force des bras. Même avec mes biceps de soldat et la détermination de Loupiot, c’était impossible.
Mais notre batelier eut une idée.
« Un système de poulies, » dit-il en examinant les cordages du navire. « Si on attache cette corde autour d’un arbre dans la forêt et qu’on utilise le mât comme point de pivot… avec l’effet de levier, on pourra démultiplier notre force et tirer le bateau. »
Il m’expliqua des choses sur les angles, les forces, les tensions. Des mots comme « coefficient » et « démultiplication » sortirent de sa bouche — des mots que je n’avais jamais entendus ailleurs que dans les traités d’ingénierie de Nuln.
Je n’y compris rien.
Mais l’idée semblait sensée.
« Ulrich, tu vas dans la forêt attacher la corde autour d’un arbre solide. Choisis-en un gros, bien enraciné. Pendant ce temps, Vanda et moi, on prépare le système ici. »
J’acquiesçai et saisis la corde.
(Révélation : notre batelier de bordel — ce gamin des rues qui sentait le poisson — cachait des talents d’ingénieur. Décidément, tout le monde dans ce groupe avait des secrets. Sauf moi. Mes secrets à moi étaient d’une banalité affligeante.)

La forêt — Ou comment je découvris que les bois du Reikland cachent des horreurs
La corde sur l’épaule, Familienehre dans le dos, je m’enfonçai dans les ténèbres de la forêt.
Les arbres se refermèrent sur moi comme les mâchoires d’un piège.
Grands. Tordus. Couverts de mousse et de champignons qui luisaient faiblement dans la pénombre. Leurs branches s’entrelaçaient au-dessus de ma tête, formant une voûte qui bloquait le peu de lumière que la pluie n’avait pas encore noyée.
Première pensée rassurante : Ces bois ont mauvaise réputation. On dit que les hommes-bêtes y viennent hurler à la lune et s’accoupler sauvagement (!!!).
Deuxième pensée moins rassurante : Je suis seul. Avec une épée. Dans une forêt pleine d’abominations. Sous la pluie.
Troisième pensée terrifiante : Je ne vois plus le bateau.
Je me retournai. Oh putain.
Le rideau de pluie et de brume avait avalé la berge. Le Reik avait disparu. Mes compagnons avaient disparu.
« LOUPIOT ! VANDA ! VOUS M’ENTENDEZ ? »
Ma voix se perdait dans le rideau de pluie.
Pas de réponse.
J’étais seul.
Seul dans une forêt où même les oiseaux s’étaient tus.
(Note sur la solitude en forêt maudite : c’est dans ces moments-là qu’on réalise à quel point on tient à ses compagnons. Même Loupiot avec ses blagues douteuses. Même Vanda avec son air de Causette. On tient à eux parce qu’ils sont là. Et quand ils ne sont plus là… le silence devient assourdissant.)
Je trouvai un chêne massif — assez gros pour servir d’ancrage — et nouai la corde autour de son tronc avec tous les nœuds marins que Loupiot m’avait appris.
Puis je courus vers la berge.
Ou plutôt : je tentai de courir. Car ce qui m’attendait là-bas allait changer ma perception de cette journée — et de mes compagnons — à jamais.

L’horreur des profondeurs — Ou ce que je ne vis pas mais qu’on me raconta
Ce qui suit, je ne le vis pas de mes propres yeux.
Je l’appris plus tard, quand tout fut terminé, quand nous fûmes en sécurité sur les eaux du Reik et que Loupiot, encore tremblant, me raconta ce qui s’était passé pendant mon absence.
Pendant que je bataillais avec ma corde dans la forêt, MES COMPAGNONS vivaient l’enfer.
Loupiot préparait son système de poulies, ajustant les cordages avec la précision d’un artisan, quand il entendit un bruit.
Un clapotis.
Pas le clapotis normal de la pluie sur le fleuve. Non. Un clapotis délibéré. Comme quelque chose qui remonte.
Il se retourna.
Et il vit.
Un corps humain.
Enfin… ce qui en restait.
Boursouflé par un long séjour dans les eaux du Reik. Boursouflé par un long séjour dans les eaux. Doublé, triplé de volume.
Mais le pire n’était pas là.
Le pire, c’étaient les tentacules.
Une tentacule épaisse sortait de son orbite droite — là où aurait dû se trouver l’œil. D’autres jaillissaient de son ventre éventré, se tortillant comme des serpents affamés. Sa bouche — cette bouche qui avait peut-être appartenu à un marin, à un père de famille, à un homme ordinaire — régurgitait de l’eau vaseuse.
La créature saisit Loupiot par la jambe avec deux tentacules musclées, chitineuses, parcourues de veines pulsantes.
« AAAAAAHHHHH ! »
hurla notre batelier.

L’Héroïsme Inattendu de Vanda
Vanda n’hésita pas. Pas une seconde.
Cette frêle apprentie — cette petite chose maltraitée par Etelka, cette victime perpétuelle qui traînait derrière nous comme un chien battu — dégaina sa faux.
Et trancha net la tentacule qui enserrait Loupiot.
Le membre amputé se tortilla sur le sol comme un ver coupé en deux. Du sang noir — un sang qui n’avait rien d’humain — gicla sur les galets.
La créature poussa un cri.
Pas un cri humain. Pas un cri animal. Un cri abject — le son que fait quelque chose qui n’aurait jamais dû exister quand on lui arrache une partie de son être contre nature.
Elle replongea dans les profondeurs du Reik, disparaissant dans les eaux troubles comme si elle n’avait jamais existé.
Mais ce n’était pas fini.
Car quand je revins en courant — en glissant, en tombant, en me vautrant dans la boue à trois reprises — Loupiot me raconta quelque chose d’encore plus incroyable.
« Ulrich… » dit-il, le visage pâle comme un linge. « Vanda… elle a tiré sur la corde. À elle seule. »
Je le regardai sans comprendre.
« Et le bateau… il a bougé. »

La force du titan — Ou comment notre petite apprentie nous stupéfia tous
Ce qui suivit défie l’entendement.
Vanda, cette frêle petite chose qui porte les malles d’Etelka et mange les restes, saisit la corde du système de poulies.
Et tira.
LE BATEAU BOUGEA.
Pas un peu. Pas mollement. Pas avec la lenteur qu’on attendrait d’un navire de plusieurs tonnes extirpé de sa gangue de boue.
Non.
Il fut expulsé.
Arraché à la berge comme un bouchon qu’on tire d’une bouteille. Propulsé sur les eaux du Reik avec une violence qui nous fit tous tomber à la renverse.
En quelques secondes — quelques secondes — nous nous retrouvâmes sur le fleuve, libérés de cette plage maudite, voguant vers le large.
Et Vanda…
Vanda se tenait là, les mains sur la corde, pas même essoufflée.
Comme si elle venait de soulever une plume plutôt qu’un navire entier.

Mes théories — Ou comment j’essaie d’expliquer l’inexplicable
Assis sur le pont, encore sous le choc, je regardai Vanda avec des yeux nouveaux.
« Ma petite Vanda… cette force… c’est de la MAGIE ! »
Elle ne répondit pas.
« Ou alors… » Une pensée me traversa l’esprit. « Tu n’es pas vraiment une femme ! Tu es un homme déguisé ! Ashkaroun l’a toujours dit ! »
Elle leva un sourcil.
« Ou une potion ! » continuai-je, mon esprit s’emballant. « Une potion de force de géant ! Etelka t’en a donné une ! »
Elle sourit.
Ce petit sourire énigmatique qu’elle avait parfois — ce sourire qui suggérait qu’elle en savait bien plus qu’elle ne le laissait paraître.
« Je suis une arme secrète de l’Empire, » dit-elle simplement. « Vous ne le saviez pas ? »
Je ne savais pas si elle plaisantait.
Je ne sais toujours pas si elle plaisantait.

Ma nouvelle admiration — Ou comment je découvris que j’avais sous-estimé tout le monde
« Ma petite, » déclarai-je solennellement tandis que nous voguions sur les eaux grises du Reik, « c’est la première fois que je te vois faire quelque chose d’utile. Et quelle chose ! Tu as la force d’un titan ! »
« J’espère juste que je n’assisterai pas à la première fois où tu vas vraiment te battre, » répliqua-t-elle avec un sourire en coin.
Loupiot, encore tremblant de sa rencontre avec la créature, éclata de rire.
« Elle t’a mouché, Ulrich ! »
Je grognai.
Mais au fond de moi, je ressentais quelque chose de nouveau.
Du respect.
J’avais voyagé trois jours avec cette apprentie en la prenant pour une petite chose maltraitée par sa maîtresse, incapable de se défendre, ayant besoin de notre protection.
Elle pourrait probablement me briser la nuque d’une main.

Notre fuite sur le Reik
Alors que nous nous éloignions de cette plage maudite, un son s’éleva dans notre dos.
Un hurlement.
Pas un hurlement humain. Pas un hurlement animal.
Un ricanement.
Ce rire glaçant des choses qui n’appartiennent pas à ce monde — ce rire qui vous dit que vous avez échappé à quelque chose, mais que ce quelque chose se souviendra de vous.
Les frondaisons de la forêt s’agitèrent. Une ombre — grande, ailée, impossible — s’éleva dans le ciel gris et disparut dans les nuages.
« Qu’est-ce que c’était ? » murmura Loupiot.
Je ne répondis pas.
Je n’avais pas de réponse.
Tout ce que je savais, c’était que cet endroit — cette berge, cette forêt, ces eaux — était corrompu. La créature tentaculaire. Les ombres dans les arbres. Le bateau abandonné avec sa trappe cadenassée de l’intérieur.
Nous avions posé le pied sur un nid d’abominations.
Et nous en étions sortis vivants.
Par quel miracle, je l’ignore.
– Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach,
Désormais Navigateur Malgré Lui,
Témoin de la Force Secrète de Vanda,
Survivant des Tentacules du Reik,
À Bord du Navire Probablement Maudit,
En Route vers de Nouveaux Désastres,
An 2523 CI –


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