Par les boyaux tressés de Sigmar et tous les saints qui ont des tripes !Si j’invente un seul mot de ce qui suit, qu’on me grille comme un cochon farci.
Un seul mot.
Je vous le jure.
Permettez-moi, cher journal qui garde mes secrets les plus noirs, de vous conter comment votre serviteur — moi, Ulrich von Schnitzelbach, caporal du Stirland, futur capitaine (si les dieux cessent de ricaner), porteur du zweihänder Familienehre (qui a déjà connu le déshonneur de la poutre), et gourmand involontaire de choses innommables — commit l’erreur gastronomique la plus répugnante de sa vie.
Une erreur dont il ne connaîtrait la vraie nature que bien plus tard.
Trop tard.
Infiniment trop tard.
(Note d’anticipation nauséeuse : Si vous vous apprêtez à dîner, posez votre fourchette. Sérieusement. Posez-la. Ce qui suit transformera votre appétit en envie de vomir. J’ai prévenu.)»
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach

De l’art d’esquiver le désastre avec la grâce d’un prince du désert
Quand le Docteur Rousseau — ce fantôme recouvert de fard comme une catin de bas étage, qui se donnait des airs d’apothicaire respectable annonça que le souper était servi, je vis Ashkarûn se lever d’un bond.
D’un bond, je vous dis, comme un chat qui flaire le poison dans la gamelle. Comme un noble qui vient d’apercevoir une fourche de paysan pointée vers ses roupettes. Comme un marin sent venir la tempête !
« Mon bon ami, » dit-il d’une voix théâtrale qui aurait fait pâlir d’envie les acteurs de la troupe impériale d’Altdorf, « je crains que ce pénible voyage ait été trop éprouvant — notre embarcation, avec cet incapable de batelier, qui ne sait même pas la manœuvrer… »
Il lança un regard assassin à Lupio — qui fit tinter ses grelots d’un air coupable.
« …cette humidité pestilentielle, cet accueil fort désagréable par les locaux dont les bouches s’ouvrent et se ferment comme celles de carpes asphyxiées — tout cela m’a fort dérangé et à la fois coupé l’appétit d’une manière que je ne saurais décrire sans manquer à la courtoisie. . »
Il porta une main à son front dans un geste digne d’un acteur tragique.
« Je me sens fatigué et nauséeux, comme après avoir avalé de l’eau croupie. Je vous prierai de bien vouloir m’excuser. »
(Note d’admiration jalouse : cet homme mentait avec l’aisance d’un barde professionnel. Avec le talent d’un escroc de Marienburg. Avec le culot d’un marchand d’Altdorf qui vous vend du plomb en vous jurant que c’est de l’or. C’était magnifique. C’était artistique. C’était tout ce que je n’étais pas.)
Le docteur hocha la tête avec une compréhension qui me parut suspecte — trop rapide, trop facile, comme s’il s’attendait à ce refus.
« Je suis sûr que Gotthard comprendra, » dit-il avec un sourire qui découvrit ses dents jaunies.
« D’autant plus qu’il vous voudra en pleine forme demain. Il a hâte de vous rencontrer. »
(Note sur le nom « Gotthard » : Je ne savais pas encore qui c’était. Mais le ton du docteur — ce mélange d’adoration et de terreur — me glaça les parties intimes plus efficacement qu’un bain dans le Reik en plein hiver.)
Et avant que quiconque puisse protester — avant que je puisse dire « Attendez, bordel, ne me laissez pas seul avec ce cadavre poudreux et ses bocaux d’horreur » — Ashkarûn était déjà debout, se faisant revêtir par les serviteurs de cette étrange tenue imperméable qui le transformait en créature d’un autre monde.
La grande cape de toile cirée qui bruissait comme une peau de reptile.
Les gants épais qui montaient jusqu’aux coudes, noirs comme la nuit.
Les cuissardes qui montaient jusqu’aux cuisses, imperméables, renforcées, comme si l’eau elle-même était l’ennemi.
Et le masque. Par les pustules de ma belle-mère défunte, ce masque !
Un masque de peste au long bec — ce bec grotesque rempli d’herbes censées filtrer les miasmes, ce bec d’oiseau de mort qui transformait son porteur en cauchemar ambulant, en messager de la fin des temps, en démon sorti d’un livre de contes pour effrayer les enfants désobéissants.
Il ressemblait à un démon.
Ou à un oiseau de mort.
Difficile à dire.
Probablement les deux.
« Je vous retrouverai à l’auberge, » lança-t-il par-dessus son épaule, sa voix étouffée par le masque.
« Bon appétit. »
Et il disparut dans la nuit humide.
Pouf.
Comme un magicien.
(Note de frustration rétrospective : « Bon appétit » ? BON APPÉTIT ? Le bougre savait parfaitement ce qui allait se passer. Il savait. Et il nous a souhaité bon appétit comme on souhaite bonne chance à un condamné qui monte à l’échafaud.)

Je regardai la porte se refermer avec un grincement digne d’un cercueil qu’on referme.
Je regardai la table dressée devant moi.
Je regardai le Docteur Rousseau qui souriait.
Merde.
Et je sus — avec cette certitude viscerale qu’ont les soldats qui ont survécu trop de batailles — que je venais de faire une erreur monumentale en restant.

Comment la gastronomie locale peut transformer un estomac en fontaine de vomissure
Je m’installai à table avec la résignation d’un condamné qui monte à l’échafaud.
Je posai Familienehre à côté de moi — car un soldat prudent ne se sépare jamais de son arme, surtout quand il est entouré de bocaux remplis d’abominations et d’un hôte qui sent la tombe fraîchement ouverte…
Je nouai ma serviette autour de mon cou — un geste civilisé, presque comique dans ce contexte de cauchemar éveillé.
Et j’attendis, les mains croisées sur la table, comme un enfant bien élevé.
Les yeux dans les bocaux me fixaient.
Tous.
En même temps.
Ce qui arriva sur la table ressemblait à un plateau de fruits de mer.
Non. Laissez-moi reformuler.
Ce qui arriva sur la table ressemblait à un plateau de fruits de mer.
Un magnifique plateau.
Non, attendez. Laissez-moi être précis.
Ce qui arriva était un chef-d’œuvre culinaire.
Le genre de chose qu’on sert à la Comtesse Emmanuelle lors d’un banquet d’État.
Joliment présenté sur un lit d’algues brillantes.
Artistiquement décoré avec des herbes fraîches.
Parfumé à l’ail et au citron.
Du raffinement.
De l’élégance.
De l’art.
Sauf que nous n’étions pas à Nuln.
Nous étions dans un village maudit où les habitants buvaient la salive de leurs voisins.
Détail important.

Il y avait des bulots — ces petits escargots de mer qu’on trouve accrochés aux poteaux des ostréiculteurs, qu’on arrache avec un couteau et qu’on mange avec une épingle. Ils semblaient… normaux. Presque appétissants, avec leurs coquilles en spirale vernies par la cuisson, brillant à la lueur des chandelles.
Il y avait des huîtres — une proportion gigantesque, une vraie montagne d’huîtres grises et charnues, à l’odeur plus qu’iodée (une odeur qui me piquait le nez comme du vinaigre fort), servies avec leur petite sauce au citron et à l’échalote dans de jolies coupelles.
Il y avait des œufs — d’esturgeon ou d’autre chose, formant une sorte de caviar local qui brillait comme des perles noires dans son petit bol de cristal. Du caviar. Dans ce trou à rats. L’ironie était savoureuse.
Il y avait des poulpes — cuits, apparemment, leurs tentacules enroulés artistiquement comme des serpents endormis, saupoudrés de paprika qui leur donnait une couleur rougeâtre presque appétissante.
Et il y avait ces… ces anguilles.
Ou ce que je crus être des anguilles.
Longues. Sombres. Luisantes comme des intestins fraîchement extraits.
Mêlées dans une sauce brune épaisse qui collait aux doigts.
Le Docteur Rousseau s’assit en face de nous avec la grâce d’un cadavre qu’on aurait assis de force dans un fauteuil.
Et il commença à manger.
Et là, mes amis — lecteurs futurs, témoins de mes souffrances — je fis l’erreur de le regarder.

Par le caleçon de Sigmar et tous les trous qu’il contient !
Le Docteur Rousseau s’assit en face de moi.
Avec la grâce d’un cadavre qu’on aurait assis de force dans un fauteuil.
Le dos raide.
Les membres anguleux.
Les mouvements saccadés.
Il me regarda.
Sourit.
Ses dents étaient vertes.
Non, sérieusement. Vertes. Comme de la moisissure.
Il prit une huître.
L’approcha de sa bouche.
Et là, je fis l’erreur.
L’erreur fatale.
L’erreur qui hanterait mes cauchemars.
Je le regardai manger.
Son visage poudré — ce masque de fard blanc qui craquait comme du plâtre sec — se fendit.
Sa bouche s’ouvrit.
Trop grande.
BEAUCOUP trop grande.
Révélant des gencives grises. Des dents verdâtres. Une langue gonflée.
L’huître glissa à l’intérieur.
Smac.
Puis une autre.
Smac. Smac.
Et une autre.
Smac. Smac. Smac.
La consistance visqueuse des huîtres qui glissaient entre ses lèvres comme des glaviots géants.
Le bruit — par Sigmar, ce bruit qui me hantera jusqu’à ma mort et probablement au-delà — de succion, de mastication humide, de déglutition obscène.
Smac. Smac. Smac.
Le même bruit que faisaient les villageois dans les rues.
Le même bruit de bouche humide qui ne se ferme jamais complètement.
Le même son de salive qui claque.
De langue qui lèche.
De gorge qui avale avec avidité.
C’était le bruit de quelque chose qui n’est plus tout à fait humain qui se nourrit.
Smac. Smac. Smac.
Je sentis mon estomac se retourner comme une crêpe dans une poêle.
Je baissai les yeux vers mon assiette, fuyant ce spectacle répugnant.
Je pris une profonde inspiration — une erreur, car l’odeur iodée mêlée à celle du moisi me submergea comme une vague.
Et je mangeai.
Je mangeai, que Sigmar me pardonne. Je mangeai.

Vanda ou le privilège de l’intelligence féminine
Vanda, elle, avait eu plus de chance que nous.
Ou plus d’intelligence. Ou plus d’instinct de survie. Difficile à dire
Elle avait décliné le plateau de fruits de mer avec une moue délicate — prétextant qu’elle préférait prendre, plus tard, un en-cas à l’auberge.
Quant à moi et Lupio…
Quant à nous, pauvres bougres affamés…
Nous avions goûté aux « spécialités locales ».
Je ne mangeai pas beaucoup, je tiens à le préciser pour l’honneur qui me reste et pour que mes futurs petits-enfants — si j’en ai un jour, ce qui semble de moins en moins probable — ne me prennent pas pour un goinfre sans cervelle.
Quelques bouchées, pas plus.
Un bulot ou deux — que j’extirpai de leur coquille avec l’épingle fournie, et qui avaient un goût de caoutchouc salé mêlé à quelque chose de… glissant. Quelque chose qui n’aurait pas dû glisser comme ça.
Une huître — que je regrettai immédiatement, car sa consistance était exactement celle d’un glaviot gélatineux qu’un malade aurait craché après trois jours de fièvre, et qui glissa dans ma gorge comme une limace vivante qui aurait eu des idées sur ma dignité.
Un morceau de ce que je crus être de l’anguille — et qui avait un goût étrange, presque… intestinal. Un goût de viscères. Un goût d’intérieur de corps. Un goût qui disait « Tu ne devrais vraiment pas me manger » mais que j’ai ignoré parce que je suis un imbécile poli.
(Par les tripes de Morr, j’aurais dû m’arrêter là. J’aurais dû recracher. J’aurais dû me lever, planter Familienehre dans la table, et partir en hurlant des obscénités. Mais non. L’orgueil. La politesse. La stupidité masculine. La certitude qu’un soldat de l’Empire ne refuse pas un repas même s’il vient de l’enfer. J’ai continué.)
Lupio, lui, mangea avec l’appétit vorace d’un homme qui a connu la faim dans les rues, qui a dormi dans les fossés, qui a léché les restes dans les poubelles des auberges, qui ne refuse jamais un repas gratuit même s’il vient du diable en personne avec un contrat écrit en sang.
Grelot, grelot, grelot, faisaient ses clochettes à chaque bouchée — un accompagnement musical grotesque pour ce festin des damnés.
Il enfournait les bulots comme des bonbons de Nuln.
Il gobait les huîtres comme du schnaps bon marché.
Il s’empiffrait de ces « anguilles » avec une joie qui me retournait l’estomac.

L’Auberge des Cauchemars — (L’endroit où même les cafards ont des tentacules)
Après ce « repas » — et j’emploie ce mot avec toute l’ironie qu’un homme traumatisé peut rassembler —, nous fûmes escortés jusqu’à l’auberge qui nous servirait de refuge pour la nuit.
Refuge.
Quel mot inapproprié pour décrire l’endroit où nous allions passer les heures les plus longues de notre vie.
Des serviteurs au bâton de magnésium nous guidèrent à travers les rues désertes du village, leur lumière blanche grésillante repoussant les silhouettes qui rôdaient dans l’ombre comme des prédateurs nocturnes.
Les villageois aux longs cheveux mouillés qui pendaient comme des algues.
Aux mains sans ongles qui se tendaient vers nous.
Aux bouches perpétuellement ouvertes qui révélaient des gencives trop roses, trop humides, trop voraces.
Ils nous regardaient passer avec une avidité silencieuse qui me donna envie de dégainer Familienehre et de trancher jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien qui bouge.
L’auberge était… exactement ce à quoi on pouvait s’attendre dans ce village de damnation.
Suintante d’humidité comme une éponge gorgée d’eau croupie.
Couverte de taches noires de moisissure qui s’étendaient sur les murs comme des maladies de peau, comme la lèpre, comme la gangrène.
Des torchères percées par endroits laissaient couler une eau noirâtre qui formait des flaques sur le plancher pourri.
L’odeur — par tous les saints de l’Empire ! — était celle d’une cave inondée où auraient fermenté des cadavres pendant des mois.
Mais au milieu de ce décor de cauchemar, nous trouvâmes Ashkarûn.
Confortablement assis à une table.
Débarrassé de son costume de peste, redevenu l’aristocrate oriental dans toute sa splendeur arrogante.
Devant lui, les restes d’un repas qui sentait… bon.
Un parfum de viande rôtie. De romarin. D’ail. De normalité.
De l’agneau. Du vrai agneau, avec cette croûte dorée que donne une cuisson parfaite. Avec des pommes de terre fondantes.
Et un vin dont le rubis brillait à la lumière des chandelles comme du sang frais dans une coupe.
Il s’essuyait le coin de la bouche avec une serviette de lin blanc — probablement la seule chose propre dans tout ce village maudit.
Il leva les yeux vers nous.
Et il sourit.
Ce sourire. Par le caleçon troué de Sigmar, ce sourire.
Ce n’était pas un sourire de moquerie cruelle. Non. C’était pire.
C’était un sourire qui disait : « Je vous avais prévenus. Pas avec des mots, certes. Mais je vous avais prévenus. Et vous n’avez pas écouté. »
C’était un sourire qui contenait tout : la pitié, l’amusement, et peut-être — juste peut-être — une pointe de culpabilité pour nous avoir laissés dans l’ignorance.
« Alors, » dit-il avec une douceur qui était presque de la tendresse, « comment était ce repas ? »

Les Restes du Maître — Ou l’éducation par l’exemple
Je ne répondis pas à sa question moqueuse.
Parce que si j’ouvrais la bouche, je savais que ce qui en sortirait ne serait pas des mots mais le contenu intégral de mon estomac — bulots, huîtres, « anguilles » et tout le reste — dans un torrent de regrets liquides.
Vanda, bénie soit-elle, s’installa à la table et dévora les côtelettes d’agneau restantes avec une gratitude évidente.
Elle mangeait comme on prie — avec ferveur, avec reconnaissance, avec la joie de celui qui a échappé au pire.
Lupio — ce traître, ce lèche-bottes, ce courtisan déguisé en fou — avait même eu l’audace de préparer un bol rempli de notre « excellent repas » pour Ashkarûn.
Un bol. Rempli. De cette merde.
« Je vous ai mis de côté un peu de la spécialité locale, Maître, » dit-il en tendant le bol avec un sourire servile qui donne envie de lui botter le cul. « Au cas où vous auriez faim malgré votre excellent dîner. C’était vraiment délicieux. Un régal. »
Ashkarûn regarda le bol.
Puis il regarda Lupio comme un professeur regarde un élève particulièrement obtus qui vient de donner la mauvaise réponse pour la cinquième fois consécutive.
Puis il regarda le bol à nouveau, et je vis quelque chose passer dans ses yeux — du dégoût ? De l’amusement ? De la pitié ? Un mélange des trois, probablement, avec une pincée d’exaspération pédagogique.
« Tu considères mal, mon cher Lupio, » dit-il d’une voix douce qui portait une menace à peine voilée. « Tu considères d’autant plus mal que je crains qu’après ta première punition — que tu te rappelles certainement avec acuité —, tu ne saches toujours pas quand il faut tenir ta langue et quand il faut comprendre les signaux que ton maître t’envoie. »
Lupio blêmit sous son maquillage de fou.
Les grelots de son bonnet tintèrent nerveusement — ding, ding, ding — comme un glas miniature pour son ego blessé.
Ashkarûn repoussa le bol avec un geste de la main, comme on repousse des excréments qu’on viendrait de découvrir sur sa table.
Et à cet instant précis — à cette seconde exacte où ses doigts touchèrent le rebord du bol pour l’éloigner de lui comme de la peste — je sus.
Je sus qu’il savait quelque chose que nous ignorions.
Quelque chose sur ce que nous avions mangé.
Quelque chose d’horrible.
Quelque chose qu’il ne nous dirait pas.
Pas maintenant.
Peut-être jamais.
Peut-être parce qu’il voulait nous protéger de la vérité.
Ou peut-être parce qu’il pensait que nous devions l’apprendre nous-mêmes, à nos dépens, comme on apprend à ne pas toucher le feu qu’en se brûlant les doigts.
(Note d’acceptation résignée, écrite avec le recul :
Avec le temps, j’ai compris.
Ashkarûn nous avait donné un choix.
Il aurait pu nous dire : « Ne mangez pas ça, c’est de la merde corrompue. »
Mais alors nous aurions posé des questions. Fait une scène. Attiré l’attention.
Et dans un village où les murs ont des oreilles, attirer l’attention, c’est mourir.
Alors il a fait ce qu’il fait toujours : il nous a laissés apprendre.
C’est cruel.
C’est efficace.
C’est Ashkarûn.
Et peut-être — juste peut-être — il nous a sauvé la vie en ne disant rien.)

Le Message — Ou la voix dans l’ombre
C’est alors que je le vis.
Un papier.
Glissé sous la carafe de vin.
Plié en quatre.
Discret. Furtif.
Si je n’avais pas eu l’œil du soldat, je ne l’aurais jamais remarqué.
Je le pris rapidement.
Le dépliai sous la table.
Lus à la lumière vacillante :
« FUYEZ. Ne passez pas la nuit ici. »
Pas de signature.
Pas d’explication.
Pas de détails.
Juste ces mots tracés d’une écriture tremblante, pressée, désespérée.
Fuyez.
Je relevai la tête, cherchant du regard le serviteur qui avait déposé ce message.
Mais ils étaient tous partis, disparus dans la nuit, avalés par l’obscurité.
Je regardai mes compagnons attablés.
Vanda, qui finissait ses côtelettes d’agneau avec un appétit retrouvé, ignorante du danger qui rôdait.
Lupio, qui faisait tinter ses grelots d’un air nerveux, probablement encore traumatisé par la réprimande d’Ashkarûn.
Ashkarûn lui-même, qui sirotait son vin avec la satisfaction d’un chat qui vient d’avaler un canari, ses yeux mi-clos cachant des pensées que je ne pouvais qu’imaginer.
Et je compris — avec cette certitude terrible qui vous glace le sang jusqu’à la moelle — que nous étions pris au piège.
Pris au piège dans ce village.
Pris au piège par notre mission.
Pris au piège par notre propre stupidité.

Le Choix Impossible — Ou pourquoi nous restâmes malgré l’avertissement
« On devrait partir, » murmurai-je en montrant le message aux autres, ma voix aussi basse qu’un secret de confessionnal. « Cette nuit. Maintenant. Avant qu’il ne soit trop tard. »
Ashkarûn secoua la tête.
Calme. Posé. Exaspérant.
« Et aller où, caporal ? »
Il posa son verre avec délicatesse.
« Si nous fuyons comme des voleurs, nous trahissons la Gravine. Nous devenons des déserteurs. Tout ce que nous avons fait n’aura servi à rien. »
Il marqua une pause.
« Pire : nous serons marqués comme traîtres. »
« Mais ce message… »« Nous avons une mission, Ulrich. »
Il ne me coupa pas méchamment. Sa voix était presque douce.
« Infiltrer les Wittgenstein. Découvrir leurs secrets. Rapporter des preuves. Si nous échouons maintenant… »
Il n’eut pas besoin de finir.
Je le savais.
Oh, que Sigmar me pardonne, je le savais.
Le gibet. Le billot. Le bûcher.
Vanda hocha la tête, ses mains serrant sa fourchette comme une arme.
« Je n’ose même pas imaginer ce que me ferait Etelka si je reviens à Grissenwald juste avec une histoire de poulpes avec des gencives et de villageois qui boivent de la salive, » dit-elle d’une voix blanche. « Elle m’a envoyée ici pour apprendre la vraie magie. Pour prouver ma valeur. Pour montrer que je peux servir le Collège d’Altdorf. Si j’abandonne maintenant, si je fuis au premier signe de corruption… »
Elle ne termina pas sa phrase.
Elle n’en avait pas besoin.
Nous savions tous ce qu’elle voulait dire : l’humiliation. L’échec. La fin de sa carrière de magicienne avant même qu’elle n’ait commencé.
Lupio fit tinter ses grelots d’un air résigné — ding, ding, ding — comme une horloge qui sonne le glas.
« Alors on reste, » dit-il simplement.
« On reste, » confirmai-je, les mots sortant de ma bouche comme du plomb fondu.
« On reste, » répéta Vanda.
« Évidemment qu’on reste, » conclut Ashkarûn avec un sourire qui n’atteignait pas ses yeux.
« Demain, nous monterons au château Wittgenstein. Nous rencontrerons Dame Margritte, la matriarche de cette famille maudite. Nous découvrirons leurs secrets — leurs rituels, leurs complots, leurs corruptions. Et nous survivrons. Nous avons survécu jusqu’ici, n’est-ce pas ? »
Il leva son verre dans un toast moqueur.
« À notre santé mentale. Puisse-t-elle tenir jusqu’au bout. »
Personne ne trinqua.
Parce que nous savions tous que notre santé mentale était déjà fissurée.
Qu’elle pendait par un fil.
Et que demain, peut-être, ce fil se romprait.

La Nuit dans l’Auberge — Ou l’attente de l’aube
Je ne dormis pas cette nuit-là.
Pas une seconde. Pas un instant.
Allongé sur un matelas humide qui suintait comme une éponge malade.
Dans une chambre qui dégoulinait de toutes parts.
J’écoutais les bruits du village maudit.
Le vent qui sifflait entre les planches.
Ou était-ce vraiment le vent ?
Les craquements des planchers.
Des pas ? Des créatures ? Mon imagination ?
Et parfois, dans le silence épais :
Smac. Smac. Smac.
Ce bruit.
Ce foutu bruit.
Il venait de partout.
Des murs. Du plafond. Du plancher.
De l’extérieur. De l’intérieur.
De ma propre tête, peut-être.
Le bruit de succion.
Le bruit de langue contre palais.
Le bruit de salive qui claque.
Smac. Smac. Smac.
Je serrai Familienehre contre moi.
Comme un enfant serre son doudou.
Sauf que les monstres n’étaient pas sous le lit.
Ils étaient partout.
Dans les rues. Dans les maisons. Dans la nourriture que nous avions mangée.
Peut-être même en nous maintenant.
(Par les tripes de Morr, est-ce que ces choses que j’ai mangées sont en train de se transformer en moi ? Est-ce que mes intestins vont devenir des anguilles ? Est-ce que mes yeux vont se transformer en yeux de poisson ? Est-ce que ma bouche va s’ouvrir et se fermer en faisant smac, smac, smac ? Arrête, Ulrich. Arrête de penser. Tu deviens fou.)
Et j’attendis l’aube.
J’attendis que la lumière grise du matin filtre à travers les volets pourris.
J’attendis que ce cauchemar prenne fin.
Car demain, nous monterions au château.
Demain, nous rencontrerions les Wittgenstein.
Demain, nous découvririons la vérité.
Et demain, peut-être, nous mourrions.
Mais au moins, nous mourrions en soldats.
Pas en lâches.
Pas en fuyards.
Pas en traîtres.
En soldats.
En serviteurs fidèles.
En imbéciles courageux qui sont allés jusqu’au bout.
C’était tout ce qui me restait.
Mon honneur.
Mon devoir.
Mon serment.
Des mots.
De simples mots qui n’ont aucun poids physique.
Mais parfois, les mots sont tout ce qui nous sépare des bêtes.
À suivre…
Car demain, nous gravirons la colline vers le château Wittgenstein.
Et ce que nous y découvrirons fera passer les horreurs du village pour un conte d’enfant.
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach,
Dit « le Mangeur de Choses Innommables » (à son insu et à son grand regret),
Dit « le Survivant de la Nuit des Bulots » (un titre dont je me serais bien passé),
Auberge de Wittgendorf — En Attente de l’Aube et de la Mort,
An 2523 de l’Empire, que Sigmar nous protège car personne d’autre ne le fera


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