«Par le peigne cassé de Sigmar et tous les barbiers de l’Enfer !
Il est des arrivées où l’on découvre que les châteaux vous regardent, où les eaux sont faites de cheveux pourris grouillant de poux géants, où les habitants n’ont plus d’ongles mais font des bruits de bouche obscènes, et où un caporal — futur capitaine, par les tripes de Morr ! — comprend qu’il aurait mieux fait de déserter.
Moi qui croyais que le pire serait les poissons aux ongles humains, j’ai découvert qu’on peut nager dans une mer de tignasses putrides et serrer des mains spongieuses qui suintent comme des éponges malades.
Et devine quoi ? Un de mes cousins signe des édits impériaux déclarant que les mutants n’existent pas. L’ironie a le goût d’un cheveu pourri coincé entre les dents.»
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach

Les présages du voyage – Ou comment l’horreur s’accumule
D’abord, ce furent les patrouilleurs fluviaux — ces braves soldats de l’Empire censés maintenir l’ordre sur le fleuve et qui avaient l’air aussi nerveux que des poulets devant une hache.
« Prenez bien garde, » nous lancèrent-ils en brandissant leur prise du jour. « Et ne sortez point du fleuve. »
Ils avaient dans leurs filets des… choses.
Des poissons ? Par charité, appelons-les ainsi. Des créatures difformes, boursouflées comme des outres de pus, qui n’appartenaient à aucune espèce répertoriée dans les bestiaires de l’Empire.
Mais le pire — oh, par les hémorroïdes suppurantes de Morr, le pire ! — ce n’était pas leur forme grotesque.
C’étaient leurs yeux.
Ces poissons avaient des yeux humains.
Des yeux. Humains. Sur. Des. Poissons.
Des yeux qui nous regardaient avec intelligence. Qui clignaient. Qui NOUS SUIVAIENT DU REGARD.
Morts — ces poissons étaient morts, j’insiste — et pourtant leurs yeux humains continuaient de cligner, de nous fixer avec cette conscience qui n’aurait jamais dû habiter une créature aquatique.

« Si par mégarde vous vous aventurez dans les forêts sombres, » ajouta un patrouilleur en se signant nerveusement, « là, il sera question de hordes d’hommes-bêtes qu’on dit rôder. Qu’on dit se réunir. »
Des hommes-bêtes. Comme si on n’avait pas assez de problèmes avec les poissons mutants.
(Note de terreur croissante : après les poissons à ongles humains, voici les poissons à yeux humains. Je commençais à voir une tendance. À ce rythme, on finirait par croiser des poissons avec des bites humaines. Ou pire — des humains avec des écailles. Par Sigmar, dans quelle spirale d’horreur descendions-nous ?)

Le carrosse masqué — Ou les visiteurs clandestins
Plus loin, alors que le paysage virait au cauchemar — forêts noires aux arbres tordus comme des corps de suppliciés, brumes rampantes épaisses comme de la morve, ciel verdâtre sous la lueur malade de Morrslieb — nous aperçûmes quelque chose sur la route.
Un carrosse.
Pas la charrette pourrie d’un marchand de navets. Non.
Un carrosse de luxe tiré par huit destriers noirs qui galopaient comme si le Chaos lui-même était à leurs trousses. Direction : le cœur du domaine Wittgenstein.
Mais le plus louche…
Les blasons étaient masqués. Recouverts de lourdes tentures de velours noir. Les rideaux tirés. Pas un signe distinctif visible.
Quelqu’un de noble — seuls les nobles peuvent se payer huit chevaux et un carrosse qui vaut plus que ma solde de dix ans — se rendait chez les Wittgenstein en catimini.
« Qui va rendre visite aux dégénérés en secret ? » marmonna Loupiot, ses grelots tintant avec suspicion.
Grelot, grelot, grelot — même ses clochettes sentaient l’embrouille.
(Note conspiratrice : qui donc visitait cette famille maudite incognito ? Un complice ? Un client pour leurs services innommables ? Un pervers venu s’approvisionner en… en quoi au juste ? En poissons aux yeux humains ? En eau de cheveux ? Par les couilles de l’Empereur, je n’étais pas sûr de vouloir savoir.)
Ashkarûn observa le carrosse disparaître avec son sourire de serpent.
« Intéressant. Très intéressant. Il semblerait que les Wittgenstein aient encore des amis en haut lieu. »
Des amis. Ou des clients. Ou des complices.
Dans tous les cas, ça puait plus qu’un poisson aux ongles pourri au soleil..

Le Nid d’Aigle — Ou la Forteresse des Damnés
Et puis, enfin, nous la vîmes.
La forteresse des Wittgenstein.
Perchée sur son piton rocheux, dominant le Reik comme un vautour obèse surveille une charogne. Les murailles étaient noires — pas peintes en noir, non. Noires comme si elles avaient été léchées par les flammes de l’Enfer puis recrachées par dégoût.
Les tours se dressaient vers le ciel verdâtre comme des doigts accusateurs de lépreux. Des nuées d’oiseaux — corbeaux ? chauves-souris ? créatures innommables ? — tournoyaient en poussant des cris qui ressemblaient aux rires d’un fou qu’on étrangle.
Et le pire…
Le pire, c’est que cette saloperie de château nous REGARDAIT.
(Note de terreur primitive : j’ai fait face à des orques enragés, des hommes-bêtes puants, et même une fois à ma belle-mère. Mais jamais, JAMAIS, je n’avais eu l’impression qu’un bâtiment me zieutait comme un prédateur affamé. Cette forteresse était vivante. Et elle avait faim.)

Ce qui reste quand la prospérité crève
Au pied du château s’étendait ce qui avait jadis été un bourg prospère.
Jadis.
Car aujourd’hui, ce n’était plus qu’une ville fantôme.
Le port ? Ensablé comme les couilles d’un vieillard.
Les barges marchandes ? Pourries comme des dents de mendiant.
La place du marché ? Défoncée par des racines qui sortaient du sol comme des veines variqueuses.
Les maisons semblaient vides.
Semblaient.
Parce que des silhouettes bougeaient. Par petits groupes. Convergeant vers nous comme des mouches vers une merde fraîche.
« Accueil chaleureux, » marmonna Loupiot, ses grelots tintant nerveusement.
Grelot, grelot, grelot — même ses clochettes avaient peur.

Les cheveux de l’Enfer — Ou la Mer Capillaire
Notre barge pénétra dans le delta.
L’eau était verte, épaisse, mousseuse — jusque-là, normal pour un marais pourri.
Mais ce qui flottait à la surface…
PAR TOUS LES PEIGNES CASSÉS DE L’EMPIRE !
C’étaient des cheveux.
Des cheveux humains.
Des millions de tignasses emmêlées formant une mer capillaire immonde. Blonds, bruns, gris, noirs — tous pourrissants, tous grouillants de…
Vanda, cette inconsciente, plongea la main dedans.
La retira en hurlant.
« Des POUX ! Gros comme mon pouce ! »
Elle en écrasait un dans sa paume — SPLORTCH — laissant une trace visqueuse verdâtre.
Et ils étaient PARTOUT. Sautant. Grouillant. Pullulant dans cette soupe de cheveux humains comme des crabes dans une charogne.
Notre barge s’empêtra dans cette masse répugnante. Coincés. Piégés. Prisonniers d’une permanente géante partie en couilles.
(Note de dégoût absolu : j’ai vu des latrines de caserne après une épidémie de dysenterie. Mais cette mer de cheveux grouillante de parasites géants restera gravée dans mes cauchemars jusqu’à ma mort. Qui ne saurait tarder, vu où on est.)

Un édit impérial ? Quelle diablerie !
C’est alors qu’un sac de jute, portant le sceau impérial, vint heurter notre proue.
Il avait été jeté à l’eau par les patrouilleurs fluviaux — ceux-là mêmes qui avaient refusé d’accoster dans ce lieu maudit. Ils avaient préféré balancer leur cargaison plutôt que de mettre un pied sur ces rives.
Le sac s’était crevé sur la figure de proue — une représentation de Shallya qui, autrefois belle, ressemblait désormais à une déesse devenue démone.
Des prospectus s’en échappèrent, voltigeant au vent.
J’en attrapai un au vol.

Et ce que je lus me glaça le sang plus encore que tout ce que j’avais vu :
« Par ordre de Sa Majesté Impériale, le Grand Comptable, le Dirigeant des Hauteurs et des Profondeurs, la Véritable Image de Sigmar et le Dirigeant Exalté de l’Empire, que soit portée à la connaissance de tous les sujets de l’Empereur :Malgré la pratique condamnable de l’exil, autrement dit de disposer de toutes ces créatures infortunées ici connues comme MUTANTS, celle-ci doit cesser.
La provision doit être faite pour permettre à tous ceux qui ont des déformités physiques — qu’elles soient nées avec ou qu’elles les développent plus tard dans leur vie — à trouver leur place de droit dans la société.
C’est l’opinion considérée de Sa Majesté qu’il n’y a PAS de chose telle que les mutants, et l’application d’une telle nomenclature est donc ILLÉGALE.
La contravention à quelconque de ces articles de cette proclamation est punissable de MORT.
Engelbert Schnitzelbach — Script personnel de l’Empereur »
Je relus le nom.
Engelbert Schnitzelbach.
« C’est un de tes cousins ? » demanda Ashkarûn avec un sourire narquois.
« Celui qui a réussi, apparemment, » marmonnai-je.
(Note de honte familiale : pendant que je croupis comme caporal à 3 sous, mon cousin signe des édits impériaux. Des édits débiles qui déclarent que les mutants n’existent pas. ICI. DANS CE TROU À MERDE OÙ LES POISSONS ONT DES ONGLES ET L’EAU EST FAITE DE CHEVEUX. Bravo, Engelbert. Vraiment. La fierté de la lignée Schnitzelbach.)
Quelqu’un, quelque part, avait décidé de protéger ces abominations.
Et ce quelqu’un avait le pouvoir de l’Empereur lui-même.

L’accueil des Sans-Ongles
Notre barge était immobilisée. Les cheveux s’enroulaient autour de la coque comme des tentacules. Les poux géants sautaient de mèche en mèche, certains atterrissant sur le pont.
Il fallait de l’aide.
« Oyez, bonnes gens ! » criai-je aux silhouettes qui s’étaient rassemblées sur le débarcadère. « Est-ce que l’un d’entre vous aurait une planche ou quelque chose afin que nous puissions débarquer ? On ne veut pas mettre les pieds là-dedans. »
Un silence.
Long.
Interminable.
Puis, lentement — si lentement que je crus d’abord qu’ils ne m’avaient pas entendu — ils se mirent en mouvement.
Un ou deux d’abord.
Puis une quinzaine.
Et ils entrèrent dans l’eau.
Sans hésitation.
Sans répugnance.
Ils nagèrent — ou plutôt, ils pataugèrent — à travers la masse de cheveux, l’écartant de leurs bras comme on écarte des roseaux. Les poux grouillaient autour d’eux, sur eux, et ils ne semblaient pas s’en soucier.
Ils atteignirent notre barge.
Ils la tirèrent avec une force surprenante.
Et ils nous tendirent leurs mains pour nous aider à descendre.
C’est là que je les vis vraiment pour la première fois.

Le peuple des Eaux Mortes
Leurs cheveux.
Tous avaient des cheveux longs. Démesurément longs. Des cheveux qui tombaient devant leurs visages jusqu’à les masquer complètement — et qui descendaient jusqu’à leurs coudes, aussi bien devant que derrière.
Un enfant se tenait à côté de moi. Sa chevelure formait un rideau impénétrable devant son visage. Je ne pouvais voir ni ses yeux, ni son nez, ni sa bouche — seulement ces mèches humides, trempées, dégoulinantes.
Sa grande sœur, de même.
Le grand-père derrière eux, de même — une longue chevelure d’argent entremêlée en paquets humides.
Tous étaient trempés de la tête aux pieds, comme s’ils venaient de sortir d’un bain — ou comme s’ils vivaient dans l’eau.
Leurs mains.
Blanches. D’une blancheur maladive. Fripées comme des mains restées trop longtemps dans l’eau. La peau des doigts était gonflée, spongieuse, ridée — exactement comme quand on prend un bain trop long et que la peau des doigts se plisse.
Et sur ces mains…
Il n’y avait plus d’ongles.
Pas un seul. Les doigts se terminaient par une chair lisse, rose, vulnérable — là où les ongles auraient dû être, il n’y avait rien.
(Sur les poissons, pensai-je avec un frisson. Leurs ongles sont sur les poissons.)
Leurs bouches.
Je ne pouvais pas les voir — les cheveux les cachaient — mais je pouvais les entendre.
Car dès qu’ils nous eurent touchés, ils se mirent tous à faire ce bruit.
Ce bruit de bouche humide.
Ce bruit de langue pâteuse.
Ce bruit de salive qui claque entre des dents pourries.
Smac. Smac. Smac.
Le son d’une mastication sans nourriture.
Le son d’une bouche qui s’ouvre et se ferme dans le vide.
Le son le plus répugnant qu’il m’ait été donné d’entendre.
Et ils le faisaient tous.
En même temps.
Autour de nous.
Smac. Smac. Smac.
Comme s’ils nous goûtaient à distance.

Le contact – Ou comment j’ai touché l’immonde
Ashkarûn s’approcha de moi et me siffla à l’oreille :
« Allons-y, caporal. C’est toi qui dois mener cette expédition, en piste »
La Gravine — car oui, elle nous avait accompagnés jusqu’à un certain point avant de nous laisser sa barge — me regardait avec cette attente froide qui était la sienne.
C’était à moi de jouer.
C’était à moi de descendre le premier.
C’était à moi de toucher ces mains sans ongles, ces mains blanches et spongieuses, ces mains qui exsudaient une huile nauséabonde.
Je tendis une pièce.
« Une obole, » dis-je d’une voix que j’espérais assurée. « Pour vous remercier de nous avoir aidés. »
Silence.
Smac. Smac. Smac.
La pièce tomba dans l’eau de cheveux. Personne ne fit un geste pour la ramasser.
Ils continuaient simplement à tendre leurs mains.
À attendre.
À faire ce bruit de bouche répugnant.
Je pris une grande inspiration.
Je saisis la main la plus proche.
Le contact fut…
Par tous les savons de l’Empire.
Par toutes les lessives de Sigmar.
C’était comme toucher une éponge. Une éponge humaine. La chair cédait sous mes doigts, spongieuse, visqueuse. Une huile — ou quelque chose qui ressemblait à de l’huile — exsudait des pores de cette peau blanche, laissant sur ma paume une pellicule grasse à l’odeur nauséabonde.
Et la créature — l’homme, me corrigeai-je, c’était un homme, un être humain, par Sigmar, c’était un être humain — ouvrit la bouche.
Je vis, à travers le rideau de cheveux mouillés, des dents noires. Pourries. Une langue grise et gonflée. De l’eau — ou de la salive — qui coulait le long de son menton.
Et ce son.
Smac.
Si proche de mon oreille.
Tous les autres firent de même.
Smac. Smac. Smac.
Leurs bouches s’ouvraient et se fermaient autour de nous.
Comme s’ils voulaient nous goûter.
Comme s’ils se réjouissaient de notre contact.
Je lâchai cette main aussi vite que la courtoisie le permettait et sautai sur le débarcadère, mes bottes claquant sur les planches pourries.
Ashkarûn me suivit, le petit Zandar — son singe — blotti contre sa poitrine.
Puis Vanda.
Puis Lupio, ses grelots tintant d’une façon qui semblait presque joyeuse dans cet environnement de cauchemar.
Nous étions arrivés.
Nous étions au cœur du domaine des Wittgenstein.
Et déjà, je savais — avec une certitude absolue — que nous n’aurions jamais dû venir ici.
À suivre…
(Car quand les habitants d’un lieu ont des cheveux qui descendent jusqu’aux coudes, des mains sans ongles, et font des bruits de bouche qui vous donnent envie de vomir… on sait que le pire est encore à venir. Et le pire, dans ce cas précis, portait le nom de château.)
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach,
Serreur de Mains Spongieuses et Témoin de l’Immonde
Débarcadère de Wittgenstein — Premier Contact avec l’Horreur
21 Nachexen, An 2523 CI


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