En route vers les Terres des Wittgenstein
«Par les ongles incarnés de Sigmar et tous les poissons de l’Enfer !
Il est des voyages où l’on découvre que les promotions sont des pièges, où les poissons ont des ongles humains au lieu d’écailles, où un Arabien vous désigne comme chef uniquement pour mieux vous livrer aux loups, et où un caporal — futur capitaine, bordel de merde ! — comprend qu’il va servir d’appât vivant.
Moi qui croyais que le pire serait d’affronter des nobles consanguins corrompus par le Chaos, j’ai découvert que même les créatures du fleuve sont devenues des cauchemars à nageoires.
Et devine quoi ? C’est moi qu’on a nommé chef de cette expédition suicide. L’ironie a le goût d’un poisson aux ongles mal cuits.»
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach

Le Conseil de Guerre (ou les machinations d’un serpent parfumé)
Nous étions réunis dans une antichambre du château d’Achern — dernière réunion avant le grand plongeon dans la merde chaotique — quand Ashkarûn prit la parole tout en limant ses ongles.
(Note ironique : au moins, LUI, il a encore des ongles normaux. Pas comme les poissons qu’on allait bientôt croiser.)
« J’ai une idée, » susurra-t-il avec cette voix mielleuse qui me donnait envie de lui enfoncer ma botte dans le fondement. « Cette histoire d’escorte est ridicule. »
Il souffla sur ses ongles manucurés — les ongles d’un homme qui n’a jamais tenu une épée de sa vie, sauf pour poser.
« Ce cher Gotthard vous connaît. Il sait que tu es un noble de l’Empire… »
(Il avait dit « noble » comme on dit « merde séchée » — avec un dégoût poli.)
« …rattaché à la suite de la Gravine. Pourquoi un Arabien aurait-il soudainement des personnages de votre acabit comme escorte ? »
Il nous regarda avec ce sourire de serpent constipé qui me filait des envies de meurtre.
« Je propose que ce soit toi, Caporal Ulrich, qui sois le maître de cette mission. »
Je faillis m’étouffer avec ma propre langue.
« PARDON ? »

« Tu prétendras diriger notre groupe. Que nous nous rendons au procès de Kemperbad. Tu demanderas l’hospitalité. »
Son sourire s’élargit comme une plaie infectée.
« Quant à moi, j’irai trouver ce cancrelat de Gotthard pour lui dire que je ne suis là que pour vous livrer aux Seigneurs de la Ruine… et qu’il pourra faire ce qu’il veut de vos dépouilles. »
Par le caleçon troué de l’Empereur !
(Note de stupéfaction absolue : ainsi donc, après m’avoir exclu, ignoré, traité de « puant », on me nommait chef ! Chef des agneaux qu’on mène à l’abattoir ! Quelle promotion glorieuse ! J’aurais préféré qu’on me nomme chef des latrines !)

Les Agneaux et le Loup (ou la répartition des victimes)
Vanda fut la première à comprendre :
« Donc, en fait… il n’y a qu’Ashkarûn qui devra jouer la comédie. Nous, il faudra qu’on soit le plus naturel possible. »
Ashkarûn hocha la tête avec satisfaction.
« Exactement. Vous serez les agneaux. Innocents. Ignorants. Terrifiés, si possible — ce qui ne devrait pas être difficile étant donné ce qui nous attend. Et moi, je serai le loup déguisé en berger. Ou plutôt, le berger qui livre son troupeau aux loups. »
Lupio fit tinter ses grelots d’un air pensif.
« Donc je joue le bouffon. Ce qui sera facile, puisque c’est ce que je suis désormais. »
« Et moi, » ajoutai-je avec une amertume que je ne pris pas la peine de dissimuler, « je joue le guerrier bourru qui ne comprend rien à ce qui se passe. Ce qui, soyons honnêtes, ne sera pas très éloigné de la réalité. »
Ashkarûn eut un petit rire.
« Voilà qui est réglé. Oh, et une dernière chose… »
Il se tourna vers la direction où se trouvaient la Gravine et Matrella.
« Êtes-vous certaines de ne pas vouloir lui couper le nez ? »
Il désignait Lupio.
« Par les bourses de Morr ! » m’exclamai-je. « Tu as vraiment suggéré qu’on lui coupe le nez ? »
« Cela lui irait si bien, » soupira Ashkarûn avec un regret feint. « Un petit nez de bois, comme dans les contes pour enfants… »
(Note sur la cruauté arabienne : cet homme avait le don de mêler l’humour à la menace de telle façon qu’on ne savait jamais s’il plaisantait ou s’il était sérieux. Ce qui, je suppose, faisait partie de son charme. Un charme que je trouvais personnellement aussi attrayant qu’une anguille dans un bain de lait caillé.)

Le départ (ou les sourires de hyènes)
Avant de quitter Achern, Ashkarûn se tourna une dernière fois vers la Gravine et Matrella.
« Soyez certaines que nous reviendrons avec toutes les informations nécessaires sur cette bien étrange famille. »
La Gravine hocha la tête avec cette froideur aristocratique qui était sa marque de fabrique.
Matrella, elle, nous regarda partir avec un sourire de chat qui vient de lâcher des souris dans un nid de serpents.
(Note prémonitoire : je sus, à cet instant précis, que ces deux femmes ne s’attendaient pas vraiment à nous revoir vivants. Nous étions des pions sacrifiables. Des sondes qu’on envoie dans l’inconnu pour voir ce qui s’y cache. Et si nous mourions là-bas… eh bien, elles trouveraient d’autres pions.)
Nous embarquâmes sur la barge et reprîmes notre route vers le nord.
Vers les terres des Wittgenstein.
Vers l’inconnu.

Les eaux qui changent (ou les premiers signes de l’horreur)
Les premiers jours de voyage furent étrangement paisibles.
Le Reik coulait, large et majestueux, entre des rives verdoyantes. Des villages de pêcheurs parsemaient les berges. Des barges marchandes nous croisaient, chargées de tonneaux et de ballots. On aurait pu croire que nous naviguions vers une destination ordinaire.
Mais plus nous remontions vers le nord, plus l’atmosphère changeait.
Les villages se firent plus rares. Les rives plus sauvages. Les forêts plus sombres, plus denses, comme si les arbres eux-mêmes voulaient cacher quelque chose.
Et les gens que nous croisions…
Ils avaient un air. Un air que je ne saurais décrire autrement que comme celui de gens qui savent. Qui savent quelque chose de terrible et qui préfèrent ne pas en parler.
Quand nous leur demandions la direction du domaine des Wittgenstein, ils se signaient. Ils marmonnaient des prières à Sigmar. Et ils nous regardaient comme on regarde des hommes qui marchent vers leur propre tombe.
« N’y allez pas, » nous dit un vieux passeur, les yeux hagards. « Les eaux noires de là-bas… elles ne sont plus naturelles. Plus depuis longtemps. »
Nous n’écoutions pas, bien sûr.
Nous aurions dû.

Les pêcheurs d’ongles — Ou l’horreur des deltas
C’est dans les deltas du Reik — là où le fleuve se divise en dizaines de bras serpentant entre les marais — que nous les vîmes.
Des pêcheurs.
Du moins, c’est ce que je crus d’abord.
Ils étaient accroupis sur une berge boueuse, penchés sur leurs prises, leurs couteaux étincelant au soleil couchant. L’image même de la vie rurale ordinaire.
« Arrêtons-nous, » dis-je au batelier. « Demandons-leur le chemin. »
Nous accostâmes.
Je m’approchai des pêcheurs.
Et c’est alors que je vis ce qu’ils faisaient.
Ils n’écaillaient pas des poissons.
Enfin, si — c’étaient bien des poissons. De grandes silures, des esturgeons imposants, le genre de créatures qu’on trouve dans les eaux profondes du Reik.

Mais en lieu et place d’écailles…
Par le caleçon souillé de Sigmar.
Par tous les cauchemars de Morr.
Par les entrailles putréfiées du Chaos lui-même.
Ce n’étaient pas des écailles.
C’étaient des ongles.
Des ongles humains.
Des dizaines, des centaines d’ongles humains, qui poussaient le long du corps des poissons comme des écailles naturelles. Des ongles jaunes, épais, cornés — certains encore roses à la base, d’autres noirs et fendus.
Les pêcheurs les faisaient sauter méthodiquement avec leurs couteaux, les jetant dans des seaux où ils s’accumulaient en tas obscènes.
Clic. Clic. Clic.
Le son des ongles qui tombaient.

Je sentis mon estomac se retourner.
« Qu’est-ce que… » commençai-je d’une voix étranglée. « Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Le plus vieux des pêcheurs leva la tête vers moi. Ses yeux étaient ceux d’un homme qui a vu trop de choses et qui a cessé de s’en étonner.
« Les créatures des eaux noires, messire. Celles qui viennent des Wittgenstein. »
Il cracha dans la boue.
« Ça fait des années qu’elles sont comme ça. Peut-être des dizaines d’années. Personne ne sait pourquoi. Personne ne veut savoir. »
Il retourna à son travail.
Clic. Clic. Clic.
Je reculai, les jambes tremblantes.
Vanda était devenue blanche comme un linceul. Même Ashkarûn — cet homme que rien ne semblait pouvoir émouvoir — avait perdu son sourire.
Seul Lupio, étrangement, trouva les mots :
« Eh bien, » dit-il d’une voix faible, ses grelots tintant tristement, « au moins, maintenant nous savons ce qui nous attend. »
(Note d’horreur pure : des poissons avec des ongles humains. Des ongles humains. Ce n’était pas une rumeur. Ce n’était pas une légende. C’était réel. La corruption des Wittgenstein ne se limitait pas à leur château — elle avait infecté la terre elle-même, les eaux, les créatures qui y vivaient. Nous n’allions pas simplement visiter une famille noble en déclin. Nous allions pénétrer dans un territoire où la nature elle-même avait été tordue par le Chaos.)

La nuit sur le fleuve — Ou mes pensées les plus sombres
Cette nuit-là, je ne dormis pas.
Allongé sur le pont de la barge, je fixais les étoiles en me demandant dans quelle folie nous nous étions embarqués.
Les von Wittgenstein.
Une famille qui ne se mariait plus qu’entre cousins depuis trois générations.
Une famille que même les Répurgateurs n’osaient plus visiter.
Une famille dont les terres produisaient des poissons couverts d’ongles humains.
Et nous, pauvres idiots, nous y allions de notre plein gré.
Pour quoi ? Pour le procès de la Gravine ? Pour les intrigues de Matrella ? Pour les ambitions d’Ashkarûn ?
Non.
Nous y allions parce que nous n’avions pas le choix.
Parce que c’était notre devoir.
Parce que, quelque part dans ce château maudit, se trouvait la sœur de Gotthard — celle qui avait fourni le poison destiné à Bruno. Celle qui détenait peut-être les preuves dont nous avions besoin.
Et parce que, au fond de moi, une petite voix me soufflait que si quelqu’un ne faisait pas quelque chose, cette corruption finirait par s’étendre. Par contaminer d’autres terres. D’autres eaux. D’autres créatures.
Peut-être même d’autres hommes.
(Note de résolution sombre : je ne suis qu’un caporal. Un petit soldat sans importance. Un « puant » au « physique ingrat » qu’on oublie de mentionner dans les réunions importantes. Mais par Sigmar, je suis aussi un soldat de l’Empire. Et si je dois mourir dans ce trou à rats chaotique, je mourrai en combattant. Pas en fuyant. Pas en me cachant. En combattant.)
Je serrai la poignée de Familienehre — mon zweihander, mon honneur familial — et je fermai les yeux.
Demain, nous arriverions aux portes du château des Wittgenstein.
Demain, nous pénétrerions dans la tanière du loup.
Et que Sigmar nous protège tous.
À suivre…
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Chef Malgré Lui d’une Expédition Suicidaire, Témoin des Abominations Aquatiques, Delta du Reik — Approche des Terres Maudites, An 2523 de l’Empire


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