« En une seule soirée à Grissenwald, j’ai appris trois vérités fondamentales : l’amour se négocie à coup de torgnoles, les nains des légendes sont aussi nobles qu’un pet de brasseur, et les forêts de l’Empire cachent des horreurs qui feraient vomir même un nécromant.»
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach

Par le bonnet de nuit de Sigmar et tous les poux qui y font la java !
Les commères de Grissenwald avaient des langues plus agiles qu’un jongleur de foire et plus venimeuses qu’un nid de serpents du Stirland. Leurs ragots circulaient de taverne en taverne comme une épidémie de vérole, mais en plus rapide et plus contagieux.
Car voyez-vous, ce mariage triomphant n’était pas sans quelques… complications esthétiques.
On murmurait — et par « murmurait », j’entends « hurlait à pleins poumons entre deux choppes » — que les dames d’honneur auraient fort à faire pour masquer les ecchymoses qui ornaient le visage de la donzelle.
« Elle a plus de bleus qu’une carte du ciel nocturne ! » caquetait une vieille édentée.
« Thomas l’a ramenée par les cheveux ! » ajoutait une autre en mimant le geste. « Comme on traîne un sac de navets ! »
« Les dames d’honneur vont avoir du travail ! » ricanait une troisième. « Faudra plus de poudre que pour cacher les rides de la Comtesse Emmanuelle ! »
(Note matrimoniale : chez les marchands du Reik, l’amour se manifeste apparemment par des marques violettes et des cheveux arrachés. Charmant. Ça me rappelle les négociations commerciales de mon père avec ses créanciers, sauf qu’ici on appelle ça un mariage.)
Mais le mystère le plus savoureux — oh, par les bourses gelées de Morr ! — concernait ce fameux Monsieur Schmidt.
Disparu.
Évanoui comme une brume matinale sur le Reik. Envolé comme la vertu de Fraulein Hanna.
Qui était-il ? Nul ne le savait. D’où venait-il ? Mystère complet. Et les rumeurs les plus extravagantes couraient les tavernes comme des rats affamés dans une boulangerie.
La plus grotesque ? Certains prétendaient qu’il était le fils bâtard de Karl Franz Ier lui-même !
Par le caleçon troué de Ranald ! Si l’Empereur avait autant de bâtards qu’on le prétend dans les tavernes, il aurait passé plus de temps à forniquer qu’à gouverner ! L’Empire entier serait peuplé de ses rejetons !
Un ivrogne particulièrement inspiré développait la théorie :
« Réfléchissez ! Il apparaît de nulle part ! Il séduit une héritière ! Il disparaît mystérieusement ! C’est FORCÉMENT du sang impérial ! »
(Logique de pochetron : si tu baises bien et que tu disparais vite, tu es forcément de lignée royale. Avec ce raisonnement, la moitié des déserteurs de l’armée seraient princes.)
Cette rumeur-là puait le canular de pochetron. Trop grosse. Trop belle. Le genre de sottise qu’on invente au fond d’une chopine pour impressionner les benêts.
Mais une autre rumeur, elle, fit dresser les oreilles d’Ashkarûn…

Les bêtes des forêts profondes
Il était question d’hommes-bêtes.
Des créatures rôdant au cœur des forêts inaccessibles qui ceinturent la région. Ni hommes, ni bêtes — il n’y avait pas d’autre mot. Têtes de bouc. Têtes de taureau. Créatures tonitruantes sorties des cauchemars les plus noirs, qui dévoreraient la chair humaine comme d’autres croquent une pomme.
Les descriptions qu’en faisaient les buveurs — entre deux rots et trois signes de protection contre le mauvais œil — éveillaient une curiosité mêlée d’effroi.
Ashkarûn comprenait enfin, je pense, à quel point il était loin des palais parfumés d’Arabie. Là-bas, les monstres avaient au moins la décence de rester dans les contes pour enfants. Ici, dans cet Empire décadent, ils rôdaient à la lisière des villages, attendant que quelque voyageur imprudent s’aventure un peu trop loin des routes pavées.
Bienvenue dans le Reikland, cher ami. Où même les forêts ont des dents.

Les brutes du cocu
Mais notre ambassadeur n’était pas homme à se laisser distraire par les horreurs sylvestres. Il avait une mission : récolter des informations.
Et le destin — ou Ranald le Fourbe, qui sait ? — lui fit un cadeau inattendu.
Balayant la salle enfumée de son regard de faucon arabien, Ashkarûn repéra des visages familiers. Là, avachis sous une table comme des porcs après l’engraissement, ronflaient les malandrins qui avaient accompagné Thomas Prahmhandler lors de sa glorieuse récupération d’épouse.
Les trois brutes. Ivres comme des outres percées. La bedaine sortie des chemises. Les pantalons encore attachés par miracle, mais déjà maculés de graisses de poisson, de miettes et de Sigmar-sait-quoi-d’autre.
(Observation militaire : voilà les guerriers qui avaient « héroïquement » ramené Fraulein Hanna. Leur plus grande victoire : avoir traîné une femme par les cheveux. Les légendes qu’on racontera sur eux seront magnifiques.)
Ashkarûn, malin comme un renard du désert, s’installa à leur proximité. Il agrippa une serveuse par les hanches — avec cette grâce naturelle qui lui vaut tant de succès — et lui glissa quelques mots à l’oreille.
Quels mots ? Je l’ignore. Mais connaissant notre ambassadeur, c’était soit une demande d’information, soit une proposition indécente, soit les deux à la fois.

Un chat, un singe, et la trame du destin
C’est alors qu’un petit chat — intrigué depuis un moment par Zandar, le singe perché sur l’épaule d’Ashkarûn — décida que l’heure était venue de fuir.
Une porte claqua violemment. Le matou, pris de panique, détala comme si Morr lui-même lui mordait la queue. Il évita au passage de gros rats qui infestaient l’étal du poissonnier — des bestioles grosses comme des chiots, par les crocs d’Ulric ! — et se faufila entre les jambes des domestiques qui débarquaient de la barge de la Gravine.
Et ce petit chat, ce messager involontaire du destin, vint se frotter contre mes bottes.
Je baissai les yeux. Le félin me regarda avec cette expression que seuls les chats possèdent — un mélange de mépris absolu et de demande de caresses.
Mais je n’avais guère le temps pour les chatteries. Car devant moi se déroulait un spectacle qui allait briser quelques-unes de mes illusions les plus tenaces.

La noble race des nains — Ou comment perdre ses illusions en trois coups de gourdin
Par le trône doré d’Altdorf et tous les coussins qui l’ornent !
C’était la première fois de ma vie que je voyais des nains. De vrais nains. En chair, en os, et en barbe.
Dans les récits de garnison, on nous les décrivait comme une race noble et fière. Forgerons légendaires. Guerriers indomptables. Gardiens de secrets ancestraux dans leurs forteresses de montagne. Les images d’Épinal de mon enfance les montraient dignes, honorables, le marteau à la main et l’honneur au cœur.
Fichtre éclair et coup de tonnerre, quelle désillusion !
Car voilà que devant moi, des miliciens — ces braves imbéciles à la cervelle aussi épaisse que leurs gourdins cloutés — s’en prenaient à deux mendiants.
Le premier, un nain, suppliait qu’on l’épargne. Il prétendait avoir perdu ses jambes lors d’un éboulement, alors qu’il reconstruisait les tours de la ville. Quelle tragédie ! Quel malheur ! Les miliciens le saisirent par les biceps — courts mais noueux comme des racines de chêne — et le soulevèrent de terre.

Et là…
Pas de moignons.
Deux pieds énormes, crasseux, couverts de champignons verdâtres, battaient l’air avec vigueur. Le bougre n’avait rien d’un impotent ! C’était un coquin, un fieffé menteur qui faisait semblant d’être cul-de-jatte pour apitoyer les passants !
Son complice — posté de l’autre côté des halles selon la technique bien connue des tire-laine — jouait l’aveugle avec un bandeau crasseux. Mais quand il souleva ledit bandeau pour repérer sa fuite, je vis deux yeux parfaitement valides, aussi vifs que ceux d’un rat cherchant le fromage.
Ce qui suivit ne fut pas beau à voir.

Le faux cul-de-jatte cracha au visage d’un milicien. Puis il lui explosa l’arcade sourcilière d’un coup de coude d’une brutalité inouïe — un coup de maître, je dois l’admettre, le genre qui s’apprend dans les ruelles sombres plutôt que dans les académies de combat.
Mais l’ordre de Sigmar règne, même sur les quais puants de Grissenwald. Les autres miliciens, plus nombreux, tabassèrent les deux coquins avec un enthousiasme professionnel. Gourdins cloutés contre crânes épais. Le bruit mat de la justice populaire.
Et quand le nain passa à ma hauteur — la trogne fracassée, le sang coulant dans sa barbe emmêlée — il eut l’audace de montrer ses parties en direction des servantes de la Gravine !
Il cracha. Il éructa des insultes dans cette langue gutturale des nains que je ne comprenais pas mais dont je saisissais parfaitement le sens. Il rua comme un animal enragé.
Et je compris, dans ses yeux injectés de sang et de haine, que s’il pouvait en découdre avec le monde entier, il le ferait. Avec ses dents s’il le fallait.
(Note désabusée : voilà donc la « noble race » des légendes. Des forgerons légendaires ? Ces deux-là auraient été incapables de forger autre chose que des ennuis. Des guerriers honorables ? Ils se battaient comme des ragondins acculés. La seule chose qu’ils gardaient de leurs ancêtres, c’était la robustesse des coups de coude.)
Je regardai ce spectacle navrant en caressant distraitement le chat qui s’était réfugié contre ma botte.
Ainsi donc, même les nains pouvaient être de la pure racaille. Le Vieux Monde ne cessait de m’instruire — et chaque leçon avait le goût amer de la désillusion.
(Mais quelque part, une petite voix me soufflait que ces deux malandrins n’étaient pas représentatifs de leur race. Qu’il existait, dans les montagnes lointaines, des nains dignes des légendes. Ou peut-être était-ce simplement l’espoir naïf d’un caporal qui refuse de voir le monde tel qu’il est vraiment.)
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Berger de Témoins et Observateur de Racailles, Collectionneur Involontaire de Désillusions, Grissenwald — An 2523 de l’Empire


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