« Par les bourses puantes de Morr et le slip troué de Ranald réunis !
Il est des déjeuners où l’on découvre qu’on n’est pas l’invité mais le gibier, des révélations où l’on apprend que même les fornications de vos compagnons sont plus stratégiques que toute votre carrière militaire, et des moments où votre noble employeuse vous annonce — devant quinze gardes armés jusqu’aux dents — que vous êtes « parfaitement incompétent et inutile ».
Moi qui rêvais d’être capitaine, je découvre que je ne suis même pas un pion sur l’échiquier. Je suis la merde de pigeon qu’on a oublié de nettoyer sur une case.
Et le pire ? Le PIRE ? C’est que l’Arabien, lui, transforme la baise en reconnaissance militaire pendant que moi, je me fais casser le genou par une folle pour RIEN. Même dans la débauche, je suis un amateur. Un bleu. Un conscrit de la luxure qui se présente au bordel avec son caleçon troué et son argent de poche.
Ah, et j’oubliais : des plumes pourpres nous suivent partout comme la mort suit un pestiféré, on est tous des cibles ambulantes dans un jeu politique qui nous dépasse, et maintenant je dois protéger un barde qui pourrait déclencher une révolution.
Avec ma chance légendaire de me cogner le petit orteil sur tous les meubles de l’Empire, qu’est-ce qui pourrait mal tourner ?
Voici donc comment un simple déjeuner sur une barge se transforma en tribunal où j’appris que j’étais le boulet officiel de cette expédition maudite.»
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach

Le moment où je deviens le premier pigeon à la broche
Le silence s’étira comme une saucisse de Stirland mal fourrée, qu’on essaie de faire passer par le trou d’une serrure — long, pénible, et voué à l’échec. Mon ventre choisit ce moment précis pour produire un gargouillement sonore, comme si mes tripes commentaient la situation.
La Gravine — que Sigmar la préserve de sa propre cruauté — se tourna vers MOI avec ce sourire de chat qui vient de coincer une souris borgne.
Évidemment.
Par les hémorroïdes de l’Empereur, c’est TOUJOURS vers moi qu’on se tourne en premier quand il faut un bouc émissaire !
« Mais mon petit caporal, » susurra-t-elle avec ce sourire de chat qui vient de coincer une souris borgne, « comment expliquez-vous ces mauvaises influences ? À votre avis, quelle en est l’origine ? »
Puis, avant que ma bouche ne s’ouvre :
« Et surtout, ne prononcez SURTOUT PAS les noms des dieux de la ruine. N’attirez pas sur nous leurs horreur »
Par le slip troué de Ranald ! Elle venait de me demander d’expliquer l’inexplicable SANS mentionner l’évidence ! Pourquoi tout le monde s’était transformé en bête en rut SANS mentionner les Puissances de la Corruption !
C’était comme demander à un cuisinier de faire de la choucroute sans chou, ou à un prêtre de Sigmar de prêcher sans qu’il tripote son marteau !
Je toussai comme un tuberculeux de quatrième classe qui aurait avalé une arête de carpe. Ma jambe me lançait des éclairs de douleur — merci Alrela, puisses-tu attraper des furoncles aux endroits intimes.
« Votre Seigneurie, » coassai-je avec toute la dignité d’un crapaud sous la pluie, « je… je ne suis qu’un simple caporal. »
(Aveu douloureux numéro un.)
« Un soldat de base. Je ne connais rien aux… aux vents magiques et autres… choses savantes. »
(Mensonge : j’ai lu trois pages d’un manuel de théorie magique une fois. J’ai rien compris, mais j’ai lu.)
Elle me fixait attendant la suite. Mon cerveau pédalait dans le vide.
« Mais, » m’empressai-je d’ajouter, « ce que j’ai vu cette nuit… c’était pas NATUREL. Les gens agissaient comme… Pardonnez l’expression. Comme si quelque chose les… POUSSAIT. Les manipulait. Comme des marionnettes… très… très enthousiastes, et très… très obscènes. »
« Vous pensez donc à une sorcellerie ? » demanda-t-elle, l’œil brillant d’une lueur que je n’aimais pas du tout.
« Je… oui, Votre Seigneurie. Enfin, peut-être. Ou pas. Je sais pas. C’est vous la noble éduquée. »
(Note pour moi-même : brillante réponse, Ulrich. Vraiment. Le stratège Von Kriegstein serait fier.)

Vanda la savante me fait passer pour un demeuré
La Gravine, lassée de ma brillante analyse, se tourna vers Vanda.
« Mais en parlant de sorcellerie, Vanda, vous êtes bien une apprentie mage du Collège de la Magie d’Altdorf, n’est-ce pas ? »
« Oui, tout à fait, Votre Seigneurie, » répondit Vanda avec cette assurance agaçante des gens qui ont fait des études.
Et là, elle se lança dans une explication qui me passa au-dessus de la tête comme un boulet de canon au-dessus d’un nain bourré :
« C’est vrai que j’ai vu des choses que même les GROS YEUX de notre caporal ne peuvent pas voir. »
(Des GROS YEUX ? Mes yeux sont de taille tout à fait normale, merci bien ! C’est juste que je louche un peu quand je réfléchis !)
Elle continua, pérorant comme une institutrice devant des enfants particulièrement lents :
« Il est vrai que tous les événements qui se sont déroulés hier soir ont fait venir des vents magiques très étranges. Des vents que je ne connais pas personnellement, mais qui collaient à l’ambiance générale de cette auberge comme de la morve sur la moustache d’une prostituée. Impossible à ignorer pour qui sait regarder.»
« Est-ce que les événements ont amené ce vent ? Ou est-ce que ce vent a précipité ces événements ? » philosopha-t-elle. « Je suis incapable de le dire. C’est comme se demander si c’est la poule ou l’œuf, sauf qu’ici, la poule serait possédée et l’œuf sentirait le soufre. »
Elle haussa les épaules avec cette désinvolture exaspérante des intellectuels.
« Mais il y avait définitivement une atmosphère magique intense. Très intense. Comme une odeur de pet dans une chapelle fermée — on ne sait pas d’où ça vient, mais tout le monde le sent. »

Loupiot, mon petit Loupiot, sauve nos miches !
« Mon petit Lupio, » ronronna la Gravine, « quelle est ton opinion ? »
Loupiot se redressa avec cette assurance théâtrale qui lui allait si bien :
« Votre Seigneurie, la situation est clairement instrumentalisée. Quelqu’un cherche à vous nuire avec autant de subtilité qu’un ogre dans une cristallerie. »
(Bien vu, le barde !)
« Mais notre petite compagnie de bras cassés — pardon, de loyaux serviteurs — est de votre côté. L’Arabien a risqué sa peau pour capturer ce cinglé de Josef qui est maintenant votre pensionnaire. Moi et mes comparses, nous nous sommes jetés dans la mêlée pour protéger votre Graffe, même si on s’est pris plus de coups qu’on en a donné. »
Il nous engloba tous d’un geste :
« Notre fidélité vous est acquise. Même si on est aussi efficaces qu’une passoire pour retenir l’eau, au moins on ESSAIE. »
Puis il ajouta quelque chose qui me fit dresser l’oreille comme une Dominique qui entend le mot « saucisse » :
« D’ailleurs, en arrivant hier, il y avait déjà des créatures mutantes qui pendaient sur des mats de cocagne. Des bestioles avec des appendices là où il ne devrait pas y en avoir. Le genre de trucs qui suggèrent qu’il y a de la magie corruptrice dans le coin, comme une infection qui suppure depuis longtemps. »
Par le fessier poilu de Taal ! Des MUTANTS ? Et j’avais raté ça ?

Ashkarûn joue avec le feu
« Et quel est votre avis, Ashkarûn ? » demanda la Gravine.
Notre ambassadeur du désert, toujours aussi calme qu’un lac par temps mort (comment fait-il, bordel ?), prit la parole avec cette nonchalance calculée :
« Écoutez, Votre Seigneurie, toute cette débauche sent plus l’intrigue politique que la sorcellerie. C’est comme une soupe : on ne sait pas tous les ingrédients, mais on reconnaît le goût de la trahison. »
Il marqua une pause, plissant les yeux :
« Êtes-vous bien sûre de la neutralité de Kemperbad ? Délocaliser un procès là-bas, c’est comme demander à un loup de garder les moutons — techniquement possible, mais généralement mal avisé. »
La Gravine eut un rire qui aurait fait cailler le lait :
« La neutralité de Kemperbad ? Autant espérer de la chasteté dans un bordel de Marienburg ! Non, nous SAVONS que la haute cour nous est hostile. C’est un fait. »
Elle se pencha en avant, et là, mes amis, elle nous révéla le pot aux roses :
« Il y a actuellement un conflit entre l’Empereur et certains Comtes Électeurs. Des alliances se nouent. Des contre-alliances se trament. Et nous sommes au milieu, comme une noix entre le marteau et l’enclume. »
(Réflexion militaire : quand les nobles jouent à la guerre, c’est toujours les petits soldats qui crèvent. Et devinez qui sont les petits soldats ici ?)
Ça sent le roussi
La Gravine se tourna alors vers Ashkarûn avec un regard calculateur.
« Je crains d’ailleurs que certains d’entre vous ici n’aient été quelque peu peut-être utilisés, je l’espère à leur insu. »
Elle marqua une pause.
« Par exemple, vous Ashkarûn, vous a-t-on demandé, orienté, suggéré de venir faire route jusqu’à Nuln ? Un baron, une baronnesse, un duc quelconque, vous aurait-il à un moment donné susurré, alors même que vous-même vous lui susurriez à l’oreille peut-être, » — elle dit cela avec un petit sourire amusé — « de venir jusqu’en notre belle cité pour nous rencontrer ? Quand je dis nous, il ne s’agit pas de moi, ni de ma tante, mais disons la haute cour si réputée. Dites-moi plus sur les motivations qui vous ont poussé jusqu’à chez nous. »
Ashkarûn sortit calmement sa lettre de créance.
« Vous avez la lettre de créance du Sultan des Sultans que je vous ai présentée. Je parcours l’Empire pour quête de savoir, de légendes et d’histoires. S’il n’y avait pas eu ce regrettable meurtre lors de la fête auquel j’ai assisté, je serais déjà probablement loin d’ici. »
La Gravine hocha la tête.
Puis elle fit quelque chose qui me glaça le sang.
La cloche sonne
La Gravine prit alors une petite clochette d’argent. Innocente. Délicate. Le genre de truc qu’on utilise pour appeler le thé.
Elle la fit tinter. Une fois. Sèchement.
DING !
Et là, par les testicules gelés de tous les saints martyrs, ce fut comme si elle avait sonné le tocsin de notre condamnation !
Le pont se remplit soudain du bruit métallique des armures. Des pas lourds. Du cliquetis menaçant des armes.
QUINZE gardes surgirent des entrailles de la barge comme des cafards d’une bûche pourrie. Ils nous encerclèrent avec la précision d’une chorégraphie militaire.
Rapières à moitié dégainées. Mousquets armés. Regards vides de toute compassion.
Nous venions de passer du statut d’ « invités à un déjeuner sympathique » à « gibier encerclé par les chasseurs ».
(Note de survie : la prochaine fois qu’une noble m’invite à manger, vérifier d’ABORD où sont les sorties.)
L’interrogatoire sur le meurtre du baron
La Gravine prit alors la parole. Sa voix était froide. Incisive.
« J’ai longuement réfléchi. Je vous ai dit, et je persiste et signe à le dire et à le croire, que jamais, jamais, ni vous, Ashkarûn, ni vous, Lupio, n’avez de près ou de loin pourfendu à coups de pic et énuclé ce bon vieux baron. »
Elle marqua une pause.
« J’en suis CERTAINE. Néanmoins, quels en sont vos souvenirs ? »
Ashkarûn répondit calmement :
« Pour simple, j’étais en conversation avec divers nobles qui voulaient tous toucher l’exotique Arabien comme on touche une relique. Loupiot est venu me chercher en me disant qu’un autre voulait me voir. Ma première réaction, et peut-être vous fera-t-elle sourire, je lui ai demandé s’il ou elle était jeune et d’agréable compagnie. Il m’a répondu que non. Un peu déçu, je l’ai suivi. »
Il haussa les épaules.
« On a tiré le rideau. Le baron était là, troué comme une écumoire et avec un œil en moins. Très mort. Très froid. Très malodorant. »
La Gravine se tourna vers Loupiot :
« Et cette pique dans ta main ? »
Loupiot baissa les yeux comme un gamin pris à voler des tartes :
« Elle est… apparue. Comme par magie. Un instant j’avais les mains vides, l’instant d’après j’étais armé et couvert de sang comme un boucher un jour d’abattage. »
La Gravine se tourna vers Ashkarûn.
« Ashkarûn, de même, vous étiez-vous aussi équipé d’une arme que l’on peut considérer par destination ? Une fourchette. J’entends, mais qui par destination a été nous le savons désormais, celle qui a notamment arraché de son orbite l’œil du baron en question ? »
Ashkarûn haussa les épaules avec élégance.
« L’ai-je saisie par réflexe pour me protéger ? Vous me côtoyez depuis quelques jours déjà madame, pour savoir que je ne suis pas homme à me promener avec un ustensile de cuisine à la main. Je laisse ça au petit personnel. »
BANG !
Il venait de traiter tous les serviteurs de l’Empire de manieurs de fourchettes criminelles. Avec classe. Le salaud.
Des révélations qui font mal au fondement
La Gravine nous regardait maintenant tous, un par un. Ses yeux étaient froids comme le cul d’un mort en hiver. Les gardes se rapprochaient imperceptiblement, resserrant le cercle.
« Mais Ashkarûn, pour en revenir au propos du caporal — »
(Ah tiens, on parle encore de moi. Généralement mauvais signe.)
« — vous avez pu constater comme moi l’étrangeté de cette débauche quasi-bestiale qui s’est emparée de l’auberge, n’est-ce pas ? »
Ashkarûn hocha la tête.
« Je n’ai pas suivi les passions de ce jeune couple Schmitt, mais après tout ils sont jeunes mariés. Pour ceux qui ont connu cet état, il n’a rien d’étonnant à ce que la passion les dévore. »
La Gravine le fixa, l’œil brillant :
« Mais est-il commun en Arabie que, dès votre arrivée dans un caravansérail, vous vous précipitiez pour assouvir vos passions sur la première gourgandine venue ? »
Et là, mes amis, Ashkarûn lâcha une bombe plus grosse que les canons de Nuln :
« J’y ai vu mon INTÉRÊT. Madame»
Silence.
Le genre de silence qui tombe quand quelqu’un pète pendant la messe.
« Une chambre confortable ET des informations de première main, » continua-t-il tranquillement, « qui m’ont permis de demander à cette petite créature — » il tapota son singe Zandar — « de renverser FORT À PROPOS la chope de bière de votre champion. »
Par les bourses de l’Empereur ! Il avait transformé une partie de jambes en l’air en opération d’espionnage !
« Pourquoi renverser cette bière ? » demanda la Gravine, les yeux plissés comme un chat devant une souris trop grosse.
« L’aubergiste a eu de longues conversations avec l’Homme en Vert et de Jade. Je le sais uniquement parce que j’ai partagé la couche avec cette Dominique »
(Quel brigand et moi j’ai juste eu droit à une folle qui m’a cassé le genou !)
« Elle sait fort bien s’y prendre, soit dit en passant. »
Il ajouta avec ce sourire énervant :
« J’y avais un double intérêt : protéger votre champion, assurer votre victoire ET assurer un plaisir qui, me semble-t-il, n’est pas condamnable. »
La Gravine le fixa longuement, puis dit d’une voix douce comme une lame de rasoir :
« Donc vous avez forniqué par CALCUL, pas par passion. Vous avez transformé cette truie en informatrice. Fort bien. Mais à l’avenir, mon ami, partagez ce genre d’information IMMÉDIATEMENT. »
Elle me pointa du doigt :
« Passez par le caporal. Il me rapportera. »
(Magnifique. Me voilà messager officiel des nouvelles de fornication stratégique. Ma mère serait si fière.)
La Gravine le regarda longuement.

L’affaire des plumes pourpres (Ou comment tout est lié)
La Gravine se leva brusquement et jeta sur la table…
Une PLUME.
POURPRE.
Qui tomba en tournoyant comme un présage de malheur.
« Ces plumes nous SUIVENT ! » siffla-t-elle. « Partout ! Ne me dites pas que vous ne les avez pas vues ! »
Par le prépuce rétracté de Ranald ! Les plumes pourpres ! Celles qui virevoltaient dans l’auberge. J’en avais vu une dans ma chambre et j’avais cru à une décoration !

La grande révélation
Et alors, la Gravine se lança dans son grand numéro. Son explication finale. Sa révélation.
Et par tous les saints constipés du panthéon, j’aurais préféré ne pas l’entendre.
« Écoutez-moi bien, » commença-t-elle. « Vous êtes TOUS ici pour une raison. Placés sur mon chemin comme des pions sur un échiquier. »
Elle pointa Ashkarûn :
« Vous êtes là pour qu’on m’accuse d’héberger un sorcier renégat d’Arabie. »
L’Arabien pâlit légèrement. Première fois que je le voyais perdre contenance.
Elle se tourna vers Loupiot :
« Vous êtes là pour devenir un martyr. Si vous mourez, le peuple se soulèvera en vous croyant assassiné par mes soins. »
Loupiot déglutit bruyamment. Fini le barde confiant.
Vers Vanda :
« Vous aussi avez un passif qu’on peut retourner contre moi. Réfléchissez-y. »
Vanda baissa les yeux, soudain très intéressée par ses ongles.
Et puis…
Oh non.
Elle se tourna vers moi.
Avec ce regard. Ce regard de pitié mélangée à du mépris amusé.
« Enfin, Ulrich… »
(Mon prénom. Pas « caporal ». Mon PRÉNOM. Mauvais signe.)
« Navré, navré, mon petit caporal… »
(Deux « navré ». Je suis foutu.)
« Mais vous êtes ici parce qu’on vous considère comme PARFAITEMENT INCOMPÉTENT ET INOFFENSIF. »
BOUM.
Le bruit de mon ego s’écrasant au sol comme une merde de pigeon.
Un silence de cathédrale s’abattit sur le pont.
« L’ennemi pense que je suis idiote d’engager quelqu’un comme vous. C’est votre rôle : me faire passer pour une imbécile. » ajouta-t-elle, enfonçant le clou avec la délicatesse d’un forgeron bourré.
Par le scrotum ratatiné de Morr ! Elle venait de m’annoncer — devant TOUT LE MONDE — que j’étais le BOULET de service ! Le crétin de l’équipe ! Le type qu’on garde parce qu’il est tellement nul qu’il en devient inoffensif !

Les ordres de Sa Grâce
« Je demanderai à Bruno, dès que vous serez rétabli, » continua la Gravine en me regardant comme on regarde un chien boiteux, « de vous apprendre quelques passes. Il est temps de progresser martialement, mon ami. »
Elle distribua ensuite ses ordres comme des cartes de tarot maudit :
À Ashkarûn : « Si vous pratiquez une sorcellerie sauvage, CACHEZ-LA. Sinon les répurgateurs vous grilleront comme une saucisse de Reikland. »
À Loupiot : « Restez près du caporal. »
À moi : « Veillez sur Lupio. C’est la mèche qui pourrait allumer une révolte. »
(Génial. On me confie la garde du barde. Comme si un borgne guidait un aveugle dans une carrière de pierre.)
« Nous ferons halte à Grissenwald, » annonça-t-elle. « Pour voir Etelka, la magicienne du Collège. Elle examinera les vents de magie autour de vous, Ashkarûn. »
L’Arabien s’inclina avec grâce :
« Je n’ai d’autre pouvoir que de faire disparaître un foulard pour en faire apparaître deux. »
La Gravine sourit. Ce sourire glacial qui fait qu’on a envie de confesser des crimes qu’on n’a pas commis :
« Si vous êtes un sorcier sauvage, la loi m’obligera à vous livrer aux répurgateurs. Mais je suis sûre que vous ne faites QUE des tours de passe-passe. N’est-ce pas ? »
(Sous-texte : mentez bien ou vous finirez sur un bûcher.)
Dominique… ah Dominique…
« En parlant de cela, Ashkarûn, » continua la Gravine, « cette Dominique n’arrête pas de suivre ma barge. Elle va faire crever son cheval. Visiblement, elle crève d’amour pour vous. »
Elle fit une pause calculée.
« De grâce, si elle est bonne cuisinière, faites-la monter à bord. Mais n’oubliez pas… le caporal n’a pas tort. Il me semble qu’il y a d’autres sorcelleries et charmes qui vous attachent. À mon regard, ce n’est pas naturel, cette passion qu’elle vous porte. »
Elle sourit légèrement.
« Dame Etelka, en sa tour de Grissenwald, nous le révélera. Nous verrons si vous arrivez aussi à la charmer, mon ami. »
La tentative d’Ashkarûn (Et les quinze rapières)
Ashkarûn se leva légèrement.
Immédiatement — IMMÉDIATEMENT — les quinze gardes firent UN PAS en avant.
Dans une parfaite coordination.
Comme une seule entité.
Et tous mirent la main sur leur rapière.
CLIC CLIC CLIC CLIC CLIC
Quinze mains. Quinze rapières. Quinze menaces.
« C’est facile quand il n’y a pas de poutre, » murmura Vanda.
Ashkarûn se rassit lentement.
« Autorisez-vous à… vous glisser un mot à l’oreille ? » demanda-t-il.
La Gravine hocha la tête.
« Ashkarûn, glissez-moi uniquement un mot à l’oreille. Et j’espère pour vous que nul ici n’aura après à constater un quelconque changement de mon attitude. Allez-y, Ashkarûn. »
Il se leva. S’approcha. Murmura quelque chose à son oreille.
Nous ne sûmes pas ce qu’il dit.
Mais la Gravine hocha la tête lentement.

La fin du banquet
Le « déjeuner » se termina dans une ambiance aussi joyeuse qu’un enterrement sous la pluie.
Les gardes nous escortèrent — toujours quinze, au cas où mon incompétence deviendrait soudain dangereuse — jusqu’à nos quartiers.
Je boitillai jusqu’à ma cabine, la jambe en feu et l’orgueil en miettes.
Mon zweihänder m’attendait, appuyé contre le mur. Fidèle. Silencieux. Aussi inutile que son propriétaire, apparemment.
Je m’assis lourdement sur ma paillasse et contemplai le plafond.
Ulrich von Schnitzelbach. Caporal par pitié. Futur capitaine dans ses rêves délirants. Boulet officiel de la compagnie de la Gravine.
Au moins, maintenant, c’est clair : je ne suis pas là pour mes compétences. Je suis là parce que je suis tellement pathétique que l’ennemi me considère comme quantité négligeable.
Quelqu’un frappa à ma porte.
« Entrez, » grognai-je.
C’était Loupiot.
« Alors, mon protecteur attitré, » dit-il avec un sourire triste, « on fait équipe ? Le barde-cible et le caporal-boulet ? »
Je ne pus m’empêcher de sourire :
« Au moins, si on crève, on aura l’air moins cons ensemble que séparément. »
Il s’assit à côté de moi :
« Tu sais quoi, Ulrich ? Être sous-estimé, c’est parfois un avantage. Personne ne se méfie du bouffon. »
« Sauf que moi, je suis même pas drôle, » répondis-je amèrement.
« Non, » admit-il, « mais tu es têtu. Et parfois, c’est plus utile que l’intelligence. »
Par le fondement fendu de Sigmar, un barde qui me remonte le moral. On aura tout vu.
Dehors, le Reik coulait, indifférent à nos petites misères. Les plumes pourpres nous suivaient. L’Homme de Vert et de Jade nous guettait. Et moi, l’incompétent officiel, je devais protéger la mèche qui pourrait faire exploser Nuln.
Ma mère avait raison : j’aurais dû rester éleveur de cochons.
– Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach,
Officiellement Déclaré Incompétent et Inutile Par Sa Noble Maîtresse,
Pion Involontaire Sur L’Échiquier du Fils d’Otto,
Témoin Impuissant Des Plumes Pourpres et Des Quinze Rapières,
Barge Principale, Quelque Part Sur Le Reik Entre Nuln et Kemperbad
– An 2523 CI –
P.S. : La Gravine vient de me dire publiquement que je suis inutile. Pas « un peu inutile ». Pas « parfois inutile ». PARFAITEMENT INCOMPÉTENT ET INUTILE. Von Kriegstein, où que tu sois, je suis désolé. J’ai échoué.
P.P.S. : Ashkarûn fornique pour l’Empire. Moi, je me fais juste casser la gueule pour l’Empire. Chacun ses talents.
P.P.P.S. : Les plumes pourpres nous suivent. Partout. Elles marquent les victimes. Et nous en sommes.
P.P.P.P.S. : Nous allons à Grissenwald voir Etelka. Pour vérifier si Ashkarûn est un sorcier sauvage. S’il l’est, les répurgateurs viendront. Et moi, pauvre caporal inutile, je devrai juste regarder.
P.P.P.P.P.S. : Bruno va m’entraîner. Un colosse contre un boiteux. Ça va être épique. Ou pathétique. Probablement les deux.


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