« La tempête magique s’était s’était évaporée comme un pet de succube au soleil, ne laissant pas même un crottin spectral pour témoigner de son passage… Les trois érudits, ces cervelles perruqués avaient filé ventre à terre sur des chevaux frais, preuve qu’elles se savaient déjà dans la panade. Les gnomes, eux, se marraient dans les coins comme des gamins qui savent un secret dégueulasse. Et nous, pauvres clampins, on restait plantés autour d’une chandelle qui tremblotait comme une veilleuse de bordel à la fermeture. Les vents magiques ne laissent jamais de traces. Les coupables filent toujours comme anguilles savonnées. Les témoins, eux, récoltent des genoux brisés, des bleus partout et des énigmes qui puent la calamité. Mais cette nuit, j’ai compris un truc simple. Quand le Chaos frappe une auberge, il ne laisse jamais un mode d’emploi.»
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach
La réunion des rescapés
(Écrite avec une jambe cassée, beaucoup d’amertume, et une chandelle mourante)
Bien plus tard, quand les hurlements avaient cessé, quand les cadavres avaient été ficelés comme du linge sale, et quand le chaos, repu, avait enfin daigné nous lâcher la bride, nous nous entassâmes dans ma chambre d’infirmerie. Non pas que j’eusse convié qui que ce soit. Ni parce que ma chambre était accueillante, Sigmar m’en garde.
Mais nous avions besoin de causer.
Besoin de comprendre. Besoin de nous convaincre mutuellement que ce qui venait de se passer n’était pas le résultat d’une fièvre collective causée par l’eau pourrie de l’auberge.
Une chandelle brûlait au centre de la table, , sa flamme tremblant comme une pucelle avant son premier bal.
Ma jambe reposait dans ses bandages gonflés comme un saucisson trop cuit. Mon zweihänder, qu’on avait dû arracher d’une poutre comme un clou mal enfoncé, faisait la gueule contre le mur.
Loupiot triturait ses balles de jongleur, ces mêmes balles qui n’avaient servi strictement à rien pendant la panique, mais qu’il faisait tourner comme un prêtre tripote son chapelet en espérant un miracle.
Vanda, l’apprentie sorcière, avait pris dix ans dans la nuit. Elle avait compris que la magie, ce n’est pas des étincelles pour amuser le peuple, mais une bête qui mord à pleines dents.
Quant à Ashkarûn, notre bel oiseau oriental, il avait l’air sonné comme un coq qui tombe d’une charrette.
Mais avant que nous puissions commencer à exposer nos confusions mutuelles, la porte s’ouvrit.
Gustav.
Le Rechtsanwalt de la Gravine.
Toujours bien mis, toujours gris, toujours planqué quand ça crie.
Et là, il avait une tête de gars qui vient de comprendre qu’il a pissé dans son propre bénitier.
« Vous comprenez ce qui vient de se passer ? » dit-il en refermant derrière lui.

Nous le regardâmes, attendant ses explications.
Il s’écroula sur une chaise comme un sac de farine. Ses traits se tordaient. On aurait dit un banquier qui découvre que sa caisse a été vidée par une actrice trop charmante pour être honnête.
« Ce n’est plus possible, » soupira-t-il. « Josef… On chante déjà son nom à Nuln. Le poète martyrisé par les puissants. »
Il se frotta longuement le visage, comme s’il essayait d’effacer la soirée entière.
« Même si la Gravine n’a jamais voulu le tuer. Enfin. Pas de cette façon. Le peuple n’écoutera rien. Les agitateurs vont s’en servir pour retourner Kemperbad contre la Comtesse et la Gravine. »
« Pourtant, elle avait bien un contrat pour lui fermer le clapet » dis-je.
« Ursula, non ? »
« Justement, » grogna Gustav. « Et si maintenant les gens croient que la Gravine a tenté de tuer l’homme qui s’attaquait à elle par pamphlets, c’est l’émeute assurée. Une vraie. Avec torches et fourches. »
Il secoua la tête.
« Non. Nous allons protéger, comme une vipère contre notre sein, cet agitateur jusqu’à Kemperbad. Pire — mieux pour lui, pire pour nous — nous allons lui offrir une audience devant la populace de Kemperbad qui ne nous est pas acquise. »
« Et Ursula ? » demanda Ashkarûn.
Le sourire amer de Gustav aurait pu cailler le lait.
« Ursula vient de comprendre que la soif de pièces d’or fait perdre plus qu’elle ne rapporte. Elle s’est retirée pour ruminer sa bêtise. »
Puis il tourna vers Ashkarûn un regard si dur qu’on aurait pu s’y limer les ongles.
« Et vous, seigneur Arabien, vous avez précipité notre Gravine dans une trappe à purin. En croyant bien faire, vous avez créé un désastre politique qui pourrait raser une province. »
Ashkarûn pâlit légèrement.
« Je ne comprends pas vos coutumes, » murmura-t-il.
Gustav le regarda durement.
« Il serait peut-être temps, monsieur l’Arabien — peu importe d’où vous venez — que vous respectiez davantage les lois qui sont les nôtres. Vous avez joué avec le feu. Et nous voilà tous roussis. »
« Moi au moins, je ne suis pas compromis avec ces trois étranges érudits. Votre passé est brumeux Muhaddith !» lança l’arabien. Ce coup était fatal.
Sur ces mots, Gustav se leva et quitta la chambre, nous laissant dans un silence pesant.
Ashkarûn resta songeur un long moment. Puis, préféra se retirer.

Les questions sans réponses
Nous restâmes là, Loupiot, Vanda et moi, autour de cette chandelle mourante.
« Il y a quelque chose, » commença Vanda, sa voix tremblant légèrement, « que nous n’avons pas vraiment résolu. »
Elle avait raison. Dans tout ce chaos — les masques de cochons, les cercueils parlants, le tueur à gages, mon genou explosé — nous avions perdu de vue certains détails.
« Gustav, » dit Loupiot doucement. « Il a un passé avec les érudits. Un passé… douteux. »
Vanda hocha la tête.
« Les trois érudits. Alrela, Elga, Elfeïs. Ils le connaissaient. Ils partageaient quelque chose avec lui. Un culte, peut-être. Un culte malsain. Même si le Rechtsanwalt est un repenti. »
« Raison de plus pour le protéger, » dis-je. « On a assisté à une manipulation. Quelqu’un a essayé de pousser le Rechtsanwalt vers la mauvaise pente. Une pente savonneuse. Une pente où on finit dans les bras du Chaos, moustachu ou pas. »
Loupiot releva le nez.
« Mais il est entre de bonnes mains maintenant. Entre les mains de la Gravine. Je pense qu’on peut arrêter de s’inquiéter pour lui. »
« Non, » dit Vanda en se penchant en avant. « Ce qui s’est passé durant la nuit, c’est une double tentative de sabotage. Deux pistes. Deux pièges. Deux mystères. Et nous n’avons pas résolu l’essentiel. »
Elle nous regarda tour à tour comme si elle allait nous mettre un bonnet d’âne.
« Ces trois érudits ont manipulé les vents magiques. Je les ai sentis. Je peux l’affirmer sans trembler. Mais je ne peux pas dire exactement ce qu’ils ont fait. Les vents n’en font qu’à leur tête. Ils gloussent. Ils ricannent. Ils vous tirent la langue et disparaissent. »
« Les plumes, » dit soudainement Loupiot. « Les plumes roses. Nous n’avons pas résolu cette histoire de plumes. »
« Et le pentagramme, » ajouta Vanda.
« Les époux Schmidt, » dis-je. « Qu’est-ce qu’ils sont devenus, eux ? »
Vanda grimaça.
« Ils ont profité de la bousculade, du chaos ambiant, pour s’enfuir. Disparus. »
« Il y a un lien, » insista Loupiot. « Un point commun entre le pentagramme fait de… » il hésita, « enfin, ce pentagramme, et les plumes. »
« Le pentagramme était de couleur rose, » dit Vanda. « Et les plumes étaient roses. Exactement la même couleur. »
« Les plumes sont apparues comme par magie ? » demandai-je.
« Oui, » confirma Vanda. « De l’étage où t’as combattu avec Ulrich. Mais lancées d’encore plus haut. »
Nous restâmes silencieux un moment, digérant ces informations.

La force invisible
« Pour moi, » reprit Vanda lentement, « il y a quelque chose qu’on n’a pas résolu. C’est : quelle était cette force qui s’est emparée de l’auberge et qui a rendu les gens aussi fous ? »
« Le gros point commun que je vois, » dit Loupiot avec embarras, « c’est une sexualité totalement débridée dans cette auberge. Les Schmidt avec leurs masques de cochon. Même Dominique qui… »
Il s’interrompit, le rouge aux joues, comme un gamin qui vient d’avouer avoir volé une tarte.
« Comme s’il y avait une influence générale magique, » continua Vanda, « qui laissait s’exprimer les plus bas instincts. Une force qui libérait… les désirs. »
« Et les érudits qui ont des pratiques très… démonstratives» ajouta Loupiot.
« Mais nous n’étions pas tous sous l’influence, » intervins-je. « Pourquoi certains ont été affectés et pas d’autres ? »
« Je ne sais pas, » avoua Vanda. « Peut-être une question de volonté. De résistance. Ou peut-être que certains étaient… déjà prédisposés. »
Elle réfléchit un instant.
« Ce que je peux affirmer, en revanche, c’est qu’il y a eu manipulation de vents magiques au moment de l’arrivée des faux prêtres de Morr. Plusieurs vents. Entremêlés. Ce qui crée toujours quelque chose de dangereux. De… différent.»
Loupiot s’y risqua.
« Un sort de luxure ? »
« Plus complexe que ça, » dit Vanda. « Plus subtil. Pas un sort qui pousse les gens à sauter sur tout ce qui bouge. Plutôt… une ambiance. Une atmosphère saturée qui amplifie ce qui existe déjà dans les gens. Le désir. La peur. Les obsessions. Les fantasmes.»
Elle s’était penchée vers la chandelle au point que son nez frôlait presque la flamme. Je l’aurais tirée en arrière si j’avais eu deux jambes valides.
« Le pentagramme rose dans la chambre de Gustav était peut-être un focus. Un amplificateur. Les plumes étaient peut-être… une manifestation physique de cette énergie magique. Une trace laissée par le vent manipulé.»
« De la dépravation, » murmurai-je.
« Oui, » confirma Vanda. « Il y avait une force cette nuit. Une force qui rendait les gens… débridés. Sexuellement débridés. »
Par tous les saints de la braguette en or, voilà une explication qui aurait fait rougir un prêtre de Shallya !

Vanda vérifie les vents
Vanda se leva brusquement, coupant court à nos réflexions moroses.
« Attendez, » dit-elle. « Je vais vérifier quelque chose. »
Elle ferma les yeux, tendit les mains, et je la vis plonger dans une concentration telle qu’on aurait pu croire qu’elle essayait de traire l’air lui-même. Elle cherchait, sans aucun doute, les traces de ce vent magique qu’elle avait senti plus tôt dans la soirée.
Celui qui puait le sang et le foutre, soyons honnête.
(Note pour moi-même : je deviens de plus en plus grossier dans mon journal. Peut-être l’influence de cette maudite auberge persiste-t-elle ?)
Après un long moment, elle rouvrit les yeux et secoua la tête.
« Plus rien, » murmura-t-elle. « Plus rien du tout. Le calme. Le vrai calme après la tempête. »
« C’est normal ? » demandai-je.
« Tout à fait, » répondit-elle en se rasseyant. « Les vents magiques se manifestent par rapport à des événements. Quand l’événement se termine, quand le calme revient, les vents se dissipent. Comme une houle après un orage.»
Elle fronça les sourcils, songeuse.
« C’est comme si les astres s’étaient alignés. Une conjonction. Plusieurs vents entremêlés qui créaient quelque chose de nouveau. De temporaire. Une ambiance. Un mélange instable. Mais maintenant que tout est fini, il ne reste plus rien. »
« Et ce vent que tu as ressenti ? » insista Loupiot. « Tu peux le reconnaître ? »
« Non, » avoua Vanda. « Je serais incapable de le dire. Ce n’est pas un vent classique qu’on apprend à l’Académie. C’était… différent. Inhabituel. Un vent hybride, peut-être. Ou quelque chose en dehors des huit vents que nous connaissons.»
Elle haussa les épaules avec impuissance.
« Nous ne sommes qu’au début de nos péripéties, j’en ai peur. »
Par les bourses gelées de Morr, voilà une prophétie qui donnait envie de se cacher sous les couvertures jusqu’à l’an prochain.

Les gnomes suspects (Parce que bien sûr, les gnomes)
Par les moustaches sucrées d’un prêtre de Shallya ! À peine recousu, encore palpitant comme un vieux brochet sur une planche de boucher, voilà que Loupiot ouvre un nouveau chapitre de cette nuit infernale : les gnomes.
« Pour moi, ils sont suspects »
Loupiot se pencha, son visage éclairé par une chandelle tremblotante qui faisait danser ses ombres comme des démons de comptoir.
Je cligne des yeux. L’idée me paraît grotesque.
Mais avec tout ce que j’ai vu ce soir (cochons, cercueils, érudits psychopathes, flops magiques et brochettes humaines), pourquoi pas ?
Les gnomes.
Bien sûr.
« Les gnomes ? » répétai-je.
Loupiot hoche la tête avec gravité.
« Oui. Le gnome masculin — enfin, gnome ou hobbit, pour moi c’est un peu la même chose, les êtres de petite taille — m’avait dit que j’allais apprécier cette nuit. »
Il nous regarda avec intensité.
« Donc, à mon avis, ils étaient dans le coup. Ils savaient ce qui allait se passer. »
Vanda, toujours assise sur le bord du lit, entortille une mèche de cheveux entre ses doigts (signe certain qu’elle pense). Ses yeux brillent comme les feux-follets du Reik.
« Peut-être, » dit Vanda prudemment. « Ou peut-être qu’ils se doutaient simplement que quelque chose allait arriver. Une petite main. Un informateur. »
Une petite main…
Cette expression tourne dans ma tête comme une bière trop forte dans l’estomac d’un halfling.
Loupiot n’en démord pas
Il se redresse, gonflant la poitrine comme s’il allait déclamer une tirade héroïque.
— « Ou un complice ! » insiste-t-il, convaincu comme un prêtre de Sigmar juste avant de frapper un mutant.
Vanda secoue la tête.
— « Peut-être… »
Mais son ton sonne faux.
Oh oui, elle doute.
Ses yeux se plissent. Son front se ride.
Elle réfléchit. Beaucoup trop.

La main gantée
Alors que je pensais enfin pouvoir respirer un peu — ou du moins respirer sans sentir mon genou jouer une fugue en trois actes — voilà que Loupiot remet une nouvelle bûche dans le brasier de cette nuit maudite : la main gantée.
Et pas n’importe laquelle : celle qui aurait empoisonné Bruno, notre colosse impérial, notre “Ombre de l’Empire”, l’homme qui mange des briques pour s’entraîner et qui écrase des chopes comme d’autres cassent des noix.
Par Ranald et sa chance grinçante… si quelqu’un a réussi à s’en prendre à Bruno sans se faire briser la colonne vertébrale dans la seconde, c’est qu’on a affaire à un malin. Un très, très malin.
Loupiot s’éclaircit la gorge, prend un ton grave — comme s’il allait annoncer l’effondrement d’une cathédrale — et dit :
— « Et cette main… celle qui a versé le poison dans la bière de Bruno. »
Je sursaute malgré la douleur.
— « La main gantée ? » que je répète, déjà mal à l’aise.
— « Oui. Ashkarûn l’a vue. Enfin… il a entrevu quelque chose. Mais ce n’était pas une main magique ou une main fantôme. C’était quelqu’un qui a versé le poison et qui a pris soin de déguiser sa main pour ne pas être reconnu. »
Un frisson me parcourt la colonne, comme si un rat de la cité venait de me grimper dans le dos.

Une main déguisée.
Une main qui ne veut pas être identifiée.
Une main qui cache une identité.
Et dans ce genre d’affaire, croyez-en un caporal vêtu de cicatrices : lorsqu’on cache une main dans une histoire pleine de morts, de masques et de faux érudits… c’est qu’on est coupable.
Vanda, perchée sur une chaise comme une chouette inquiète, hoche lentement la tête.
— « Quelqu’un qui ne voulait pas qu’on puisse reconnaître sa main. C’est aussi simple que ça. »
Elle dit cela calmement, mais je vois bien qu’elle réfléchit vite. Très vite.
Et moi, je commence à sentir cette odeur familière :
celle des complots en marche, des machinations de noble, des rivalités d’ambassade, des secrets couverts de suie magique et de sang séché.
Une odeur plus forte que les latrines d’Altdorf en été.
L’enquête de Loupiot
« Bon, » dit Loupiot en se levant. « Avant d’aller me coucher, je vais quand même ressortir de l’auberge. Je vais aller saluer les bateliers de la Gravine. »
« Pourquoi ? » demandai-je.
« Pour m’enquérir s’ils ont vu du monde sortir de l’auberge dans la soirée. Notamment un couple accompagné de trois espèces de brutes. Savoir s’ils les ont vus partir et dans quelle direction. »
Il sortit, me laissant seul dans ma chambre avec ma jambe bandée et mes pensées confuses.
Je profitai de ce moment de solitude pour contempler mon zweihänder appuyé contre le mur.
Ce pauvre zweihänder.
Qui s’était planté dans une poutre.
Qui avait servi de trampoline à Loupiot.
Qui n’avait jamais demandé à être l’instrument de ma honte publique.

Loupiot revint une vingtaine de minutes plus tard, l’air sombre.
« Alors ? » demandai-je.
« Les bateliers ont vu le mari cocu embarquer les Schmidt — saucissonnés — sur une barge. Ils sont partis sur le fleuve. »
« Et les trois érudits ? »
« Ils ont fui à grand renfort de galop. Elles avaient des chevaux frais qui les attendaient. Donc il y avait une certaine forme de préméditation. D’organisation. »
Je sifflai doucement.
« Elles savaient qu’elles devraient fuir. »
« Exactement, » confirma Loupiot. « Ce n’était pas improvisé. Elles avaient un plan. »
Récapitulation nocturne
Loupiot s’assit lourdement sur le bord du lit.
« Résumons, » dit-il. « Nous avons échappé à trois drames cette nuit. L’enlèvement ou la liquidation de Gustav. L’empoisonnement de Bruno. Et… »
Il hésita.
« Et ma propre exécution, » terminais-je doucement.
Silence.
« Cette espèce de vendetta entre les trois érudits et le juriste, » dis-je. « Il y a un passé sulfureux là-dedans. Un passé lié à quelque chose qu’ils ont vécu ensemble. »
« Il faudrait cuisiner Gustav, » suggéra Loupiot.
« C’est un peu compliqué de cuisiner le conseiller juridique de ta protectrice, » fis-je remarquer.
« Pas si c’est pour le protéger, » rétorqua Loupiot.
Il avait raison.
La mission de protection
Je regardai Loupiot dans les yeux.
« Écoute, » dis-je. « Je suis blessé. J’ai besoin de toi. Est-ce que tu peux avoir un œil sur Gustav ? Le protéger ? T’assurer que les érudites ne reviennent pas tenter à nouveau leur coup ? »
Loupiot hocha la tête lentement.
« Et peut-être, » ajoutai-je, « tu es moins menaçant que moi. Tu pourrais tenter un truc. Essayer d’en savoir plus. »
« Le juriste est mon assurance-vie, » dit Loupiot gravement. « C’est lui qui va plaider ma cause et mon innocence à Kemperbad. Pour moi, Gustav est capital. Le fait qu’il soit menacé, agressé par des personnes extérieures… je suis tout à fait disposé à essayer d’en savoir plus. »
Il se leva.
« Je peux tenter de lui tirer les vers du nez. Mais ce n’est pas dit qu’il veuille se laisser faire. »
« Tente quand même, » l’encourageai-je.
Loupiot sortit de la chambre, me laissant enfin seul avec mes douleurs, mes pensées, et mon genou qui élançait comme si on y plantait des clous rouges au feu.

Loupiot frappe à la porte (Récit reconstitué)
Je ne sus pas exactement ce qui se passa ensuite. Mais Loupiot me raconta plus tard.
Il avait frappé à la porte de Gustav.
Doucement d’abord. Puis plus fort.
Une voix ensommeillée répondit :
« Qui est là ? »
« Loupiot, Gustav. Puis-je vous parler un instant ? »
Un silence. Puis le bruit d’un verrou qu’on tire.
La porte s’entrouvrit, révélant Gustav en chemise de nuit, les cheveux en désordre, les yeux cernés.
« Que voulez-vous, à cette heure ? » demanda-t-il avec une pointe d’irritation.
« Vous protéger, Gustav, » répondit Loupiot simplement. « Et comprendre. »
Gustav le regarda longuement. Évaluant. Jaugeant. Pesant.
Puis il ouvrit la porte en grand.
« Entrez, » dit-il. « Mais soyez bref. La nuit a été longue. »
Et Loupiot entra, refermant la porte derrière lui.
Pendant ce temps…
Pendant ce temps, moi, Ulrich von Schnitzelbach, caporal désormais officiellement incompétent selon les propres mots de ma noble maîtresse, je restai allongé dans mon lit.
Ma jambe me faisait un mal de chien.
Mon honneur était en lambeaux.
Mon zweihänder reposait contre le mur comme un témoin silencieux de ma honte.
Mais j’étais vivant.
J’avais survécu.
Et demain, nous quitterons cette auberge maudite.
Nous monterons sur la barge de la Gravine.
Et nous naviguerons vers Grissenwald.
Là où vit Etelka, la magicienne d’Altdorf.
Et tout recommencera.
Par Sigmar, que cette nuit se termine enfin.
– Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach,
Observateur de Vents Magiques Qu’Il Ne Comprend Pas,
Témoin de Gnomes Suspects et de Mains Gantées,
Survivant Miraculeux d’une Nuit de Débauche Magique,
Chambre de Convalescence, Auberge Maudite Quelque Part Entre Nuln et Kemperbad
– An 2523 CI –
P.S. : La chandelle vient de s’éteindre. Métaphore parfaite de notre situation. Nous étions dans la lumière. Maintenant nous sommes dans le noir. Et nous ne savons toujours pas qui tire les ficelles.
P.P.S. : Loupiot m’a raconté qu’en entrant chez Gustav, il a vu quelque chose dans ses yeux. De la peur. De la honte. Et quelque chose d’autre. Quelque chose de plus sombre. Je crains que les réponses que Loupiot obtiendra ne soient pas celles que nous souhaitons entendre.


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