Les stigmates
Le visage de Luke Belton est blanc comme un linge quand il émerge du sas avec Daniel Hamlet. Pas la pâleur de l’apesanteur ou de la fatigue. Quelque chose de pire. Quelque chose de profond et de viscéral.
Michael Spay le voit immédiatement. Après des mois à s’entraîner ensemble, il connaît tous les visages de Belton. Celui de la concentration. Celui de la fatigue. Celui de l’exaltation après un vol réussi.
Mais celui-ci ? Il ne l’a jamais vu.
« Commandant. » La voix de Belton est étrangement plate. Contrôlée. Comme un homme qui refuse de laisser la panique transpirer. « On a un problème. Un gros problème. »
Dans la cabine principale, tout le monde se fige. Dirk McMillan, qui était en train de vérifier les systèmes de navigation. Deirdre Turner, qui prenait des notes médicales sur son portable.
Ils se tournent tous vers Belton et Hamlet.
« Quel genre de problème ? » demande Spay, sa voix de commandant exigeant des faits, pas des émotions.
Belton inspire profondément. Hamlet à côté de lui ne dit rien, ses yeux fixant le vide – ce regard qu’on voit chez les gens qui viennent de voir quelque chose qui a changé leur compréhension du monde.
« On a trouvé des dispositifs dans les MMU que Hamlet et moi devons utiliser pour l’EVA. Des boîtiers électroniques soudés directement au système respiratoire. »
Un silence.
« Quel genre de dispositifs ? » C’est Turner qui parle, son esprit médical déjà en train d’analyser les implications.
« Des kill switches. Un système d’arrêt d’urgence respiratoire.
Belton dit les mots calmement, mais ils tombent dans la cabine comme des pierres dans un puits sans fond.
« Des dispositifs conçus pour couper l’alimentation en oxygène à distance. Par signal radio. Quelqu’un, quelque part, a la capacité d’activer ces dispositifs et de nous tuer dans nos combinaisons. »
Pendant un long moment, personne ne bouge. Personne ne parle. C’est trop énorme. Trop impossible.
Puis McMillan explose :
« QUOI ?! Des KILL SWITCHES ?! Dans nos combinaisons ?! Tu es en train de me dire que quelqu’un a installé des dispositifs pour nous ASSASSINER et PERSONNE n’a rien vu ?! »
« C’est impossible, » murmure Turner. « Ces MMU ont été vérifiées. Inspectées. Testées. Comment quelqu’un aurait pu— »
« Regardez par vous-mêmes. » Belton les entraîne vers la MMU démontée. Les circuits. Les soudures. Et ces boîtiers qui n’ont rien à faire là.

McMillan les examine. Son visage passe de l’incrédulité à la rage.
« Ces salopards. Ces PUTAINS de salopards. »
« Qui ? » demande Spay, sa voix dangereusement calme. « Qui a fait ça ? Houston ? Woolrich ? »
« Qui d’autre ? » crache McMillan. « Qui d’autre aurait accès ? Qui d’autre aurait les moyens ? Les compétences techniques ? »
Belton flotte vers le centre de la cabine, ses mains tremblantes malgré tous ses efforts pour rester calme.
« Ces dispositifs ne sont pas du bricolage amateur. Ils sont professionnels. Militaires. Soudés directement au système de respiration avec une précision chirurgicale. Il faudrait un ingénieur hautement qualifié et plusieurs heures d’accès non surveillé aux MMU pour faire ça. »
« Pendant l’entraînement, » dit lentement Hamlet – et c’est peut-être la première phrase complète qu’il prononce depuis le lancement avec une vraie clarté dans la voix – « on était isolés. Mis à l’écart du personnel au sol pour des raisons de ‘confidentialité’. »
« On ne pouvait pas voir qui travaillait sur notre équipement, » continue Belton. « On ne pouvait pas superviser les techniciens. On nous disait que c’était pour la sécurité de la mission. »
« Et pendant ce temps, » murmure Turner avec horreur, « quelqu’un installait des dispositifs pour nous tuer. »
Les questions commencent à fuser, chacun parlant par-dessus les autres, la tension montant comme une cocotte-minute sur le point d’exploser.
« Comment ça marche exactement ? »
« Qui a la télécommande ? »
« Est-ce qu’ils peuvent l’activer depuis Houston ? »
« Ou est-ce que c’est quelqu’un ici, dans la navette ? »
« Est-ce que toutes les MMU en ont ? »
« Juste les nôtres ou TOUTES ? »
Belton lève les mains, essayant de ramener un semblant d’ordre.
« D’après ce que j’ai pu analyser, le mécanisme est activé par signal radio. «
« Et qui peut envoyer ce signal ? » demande Spay, forçant la conversation à rester focalisée. « Houston ? Woolrich ? »
« Probablement. Mais je ne peux pas en être sûr. Le dispositif pourrait répondre à n’importe quelle source émettant sur la bonne fréquence avec le bon code d’activation. »
Un silence glaçant suit cette révélation.
Parce que cela signifie que n’importe qui avec le bon équipement pourrait les tuer. Houston. Woolrich. Ou quelqu’un d’autre.

Un commandement fragile
Dirk McMillan flotte près du panneau de contrôle, ses mains se serrant et se desserrant compulsivement. La rage bouillonne en lui – cette rage militaire, entraînée, contrôlée mais féroce.
« On doit fouiller, » dit-il soudainement. « Tout. La navette. Nos affaires. Le matériel. «
« Et on cherche quoi exactement ? » demande Turner.
« Une télécommande. Un déclencheur manuel. Un indice. N’importe quoi qui nous dise qui contrôle ces putains de kill switches. »
Il se tourne vers Spay.
« Commandant, permission de fouiller le corps de Weintraub. »
Le silence qui suit est lourd. Inconfortable.
« Le corps ? » répète Turner. « Dirk, il est mort. Qu’est-ce que vous espérez trouver ? »
« Des effets personnels. Quelque chose dans ses poches. Un dispositif que personne n’a remarqué. Si Woolrich nous a menti sur tout – et il nous a clairement menti sur TOUT – alors peut-être que Weintraub était impliqué. Peut-être qu’il savait. Peut-être qu’il avait quelque chose sur lui. »
Son regard balaie la cabine.
« Où est O’Neil ? »
« Je l’ai vu partir vers l’arrière il y a quelques minutes, » dit Belton. « Près de son espace de couchage. Il avait l’air… perdu. »
McMillan hoche la tête.
« Bien. Je vais fouiller Weintraub. Seul. Si je trouve quelque chose de compromettant sur son ami, je préfère qu’O’Neil ne soit pas là pour le voir. »
Spay hésite. C’est ce moment d’hésitation que Turner remarque. Cette microseconde où le commandant semble perdu. Fragile.
Elle a vu ça pendant l’entraînement à Houston — les crises d’angoisse de Spay dans le vestiaire, parfois en réunion. Ses mains qui tremblaient. Le médecin de la NASA qui murmurait à son chef : « Borderline. Mais apte au vol. »
Borderline mais apte au vol signifiait : « On le risque. Pour cette mission, on le risque. »
Spay acquiesce finalement.
« Allez-y. Mais soyez respectueux. Weintraub était un homme, pas juste une source d’indices. »
« Je sais, » dit McMillan, sa voix s’adoucissant légèrement. « Je sais. »
Le corridor de la vérité
McMillan flotte vers le pont intermédiaire, propulsé par de petites impulsions contrôlées. Dans l’étroitesse du couloir, la lumière froide des LEDs crée des ombres dures, transformant l’intérieur familier de la navette en quelque chose d’oppressant. D’hostile.
C’est là qu’il tombe sur Pierce O’Neil.
L’homme flotte près d’une écoutille, son corps mince suspendu dans l’apesanteur comme un pantin dont on aurait coupé les fils. Ses yeux – ces yeux creux, hantés – fixent le vide devant lui.
Il ne semble pas voir McMillan approcher. Ne réagit pas. Complètement perdu dans ses pensées.
« O’Neil, » dit McMillan doucement.
Pas de réponse.
« O’Neil ! » Plus fort cette fois.
L’homme sursaute, se retourne. Pendant une fraction de seconde, son visage montre quelque chose de profond et de terrifiant – une peur primale, comme un animal acculé. Puis le masque revient. Le calme artificiel. L’indifférence étudiée.
« Commandant McMillan. Puis-je vous aider ? »
McMillan flotte plus près, scrutant le visage d’O’Neil. L’homme a l’air épuisé. Plus qu’épuisé. Vidé.
« Je vais fouiller le corps de Weintraub, » dit-il simplement. « Je voulais vous prévenir. Au cas où… au cas où vous voudriez être présent. Ou pas. »
O’Neil cligne des yeux lentement, comme s’il avait du mal à traiter l’information.
« Bruce, » murmure-t-il. « Vous voulez fouiller Bruce. »
« Oui. Je cherche des indices. Quelque chose qui nous dise ce qui se passe vraiment. Qui contrôle ces dispositifs. Pourquoi ils sont là. »
Un long silence. O’Neil regarde ses propres mains – ces mains osseuses, tremblantes.
« Vous ne trouverez rien, » dit-il finalement. « Bruce n’était pas… «
Il lève les yeux vers McMillan, et dans ce regard, McMillan voit quelque chose qui le déstabilise. Pas de la culpabilité. Pas de la peur d’être découvert.
De la tristesse. Pure. Infinie. Écrasante.
« Il est mort dans la terreur, » continue O’Neil, sa voix à peine plus qu’un murmure. « Pendant le lancement. Son cœur lâchant sous le stress. Et je n’ai rien pu faire. Rien. J’ai juste regardé mon ami mourir en sachant que tout ça – toute cette mission, toute cette horreur – était peut-être pour rien. »
O’Neil est clairement en deuil. Vraiment.
« Je suis désolé, » dit McMillan, et il est surpris de constater qu’il le pense vraiment. « Pour Weintraub. Pour Bruce. Il ne méritait pas ça. Cette fin. Mourir comme ça. »
O’Neil le regarde, et pour la première fois depuis le lancement, quelque chose qui ressemble à de la gratitude apparaît dans ses yeux.
« Merci. C’est… c’est gentil à vous de dire ça. Peu de gens ont eu de la compassion pour Bruce. Ou pour moi. On était les fous. Les marginaux. Les types qui voyaient des choses que personne d’autre ne voulait voir. »
Un silence. Puis McMillan demande doucement :
« Vous étiez proches ? »
« Depuis plus de dix ans. On travaillait sur les mêmes équations. Les mêmes théories. Les mêmes cauchemars mathématiques que personne d’autre ne voulait toucher. On était les seuls à comprendre ce que l’autre voyait. Les seuls à ne pas se traiter mutuellement de fou. »
Il ferme les yeux.
« Bruce voulait juste que tout ça ait du sens. Que son travail signifie quelque chose. Qu’il puisse prouver que l’univers est plus étrange et plus terrifiant que ce que les gens croient. «
« Il a prouvé ça, » murmure O’Neil. « Au prix de sa vie. J’espère juste que ça en valait la peine. »
McMillan ne sait pas quoi répondre. Dans le silence qui suit, il se contente de poser une main sur l’épaule d’O’Neil – un geste simple, humain, de solidarité entre deux hommes brisés flottant dans le vide.
« Je dois y aller, » dit-il finalement. « Fouiller. Chercher. Même si je ne trouve probablement rien. »
O’Neil hoche la tête.
« Faites ce que vous devez faire. Bruce aurait compris. Il était comme ça – pragmatique jusqu’au bout. Si sa mort peut fournir des réponses, il aurait voulu qu’on les trouve. »
Les vestiges
McMillan continue seul vers le compartiment où le corps de Bruce Weintraub a été stocké selon le protocole – enveloppé dans sa combinaison, sanglé contre la paroi pour éviter qu’il ne dérive.
Seul avec un cadavre dans l’étroitesse du pont intermédiaire, McMillan sent le poids de la situation s’abattre sur lui. Ce n’est pas la première fois qu’il voit un mort. Loin de là. Ses années dans la Navy, ses missions en zone de combat – il a vu des corps.
Mais c’est la première fois qu’il doit fouiller les poches d’un collègue décédé en cherchant des preuves d’une conspiration qu’il ne comprend même pas.
Dans l’espace confiné du pont intermédiaire, l’éclairage blanc et froid des LEDs donne à tout un aspect clinique, chirurgical. Impersonnel.
McMillan respire profondément. Prépare son esprit.
Puis il ouvre la combinaison

L’horreur
« Oh putain— »
L’odeur le frappe en premier. Même à travers les systèmes de filtration de la navette, même dans l’air recyclé, c’est immonde. Acide. Âcre. L’odeur de la mort et de quelque chose de pire.
Le corps de Weintraub est couvert de vomi.
Pas juste un peu. Couvert.
Le vomi a séché en croûtes jaune-verdâtres sur sa combinaison de vol. Sur son visage. Dans ses cheveux. Il en a coulé de sa bouche et de son nez, formant des traînées qui ont séché en rigoles craquelées le long de son cou.
Ses yeux sont vitreux, grand ouverts, fixant le vide avec une expression de terreur absolue. Sa bouche est figée dans un rictus – pas un cri, quelque chose de pire. L’expression de quelqu’un qui a compris quelque chose d’horrible au moment de mourir.
Et les brûlures.
Elles sont partout sous le vomi séché. Sur son torse. Ses bras. Ses épaules. Des marques circulaires, rouges et boursouflées, comme si on l’avait marqué au fer rouge. Comme des stigmates.
McMillan détourne le regard, lutte contre sa propre nausée.
« Bon Dieu, Bruce. Qu’est-ce qui t’est arrivé ? »
La fouille insupportable
Il doit fouiller. Il doit. Peu importe à quel point c’est répugnant. Peu importe à quel point chaque fibre de son être hurle de refermer ce sac et de s’enfuir.
Il y a peut-être quelque chose. Un indice. Une réponse.
Poche de poitrine gauche.
Ses doigts gantés touchent la combinaison de vol rigide de vomi séché. Ça craque sous ses doigts. Des morceaux se détachent, flottant dans l’apesanteur comme des flocons de neige jaunes et dégoûtants.
Il trouve un stylo. Des notes griffonnées sur du papier – mais le papier est trempé, détrempé par les fluides corporels. L’encre a coulé. Les équations sont illisibles, juste des taches noires sur un fond brunâtre.
Poche de poitrine droite.
Plus de vomi séché. Plus de croûtes qui se détachent. McMillan doit se forcer à continuer, chaque mouvement une bataille contre son propre dégoût.
Des photos. Une femme – en robe élégante des années 70. Deux enfants qui sourient à l’objectif, l’un des visages ressemble vaguement à Bruce. Mais les photos sont collées ensemble, rendues presque opaques par les fluides qui les ont imbibées. Les visages sont à peine visibles sous la pellicule jaunâtre.
Une famille ordinaire. Qui attend le retour d’un homme qui ne reviendra jamais. Qui ne saura jamais vraiment comment il est mort.
Les poches de pantalon.
Pour y accéder, McMillan doit soulever le corps légèrement. Le faire pivoter dans l’apesanteur.
Le mouvement détache des morceaux de vomi séché qui flottent maintenant dans l’air confiné du pont intermédiaire. Des particules dégueulasses qui dérivent autour de lui, certaines se collant à sa propre combinaison de vol.
« Merde. Merde merde merde. »
Poche droite : un petit carnet. Rempli de calculs. De diagrammes. De notes en marge dans une écriture serrée et nerveuse.
Mais le carnet aussi est compromis. Les pages sont gondolées, collées ensemble. Certaines équations sont encore lisibles, mais la plupart sont perdues.
Poche intérieure.
C’est la pire. La plus proche du corps. Là où le vomi s’est infiltré le plus profondément.
McMillan doit littéralement décoller la fermeture éclair, le tissu rendu rigide et collant.
À l’intérieur : rien d’autre que des mouchoirs trempés et un pass de la NASA dont la photo d’identité est complètement illisible.

McMillan recule, flottant en arrière, arrachant ses gants avec des gestes frénétiques.
Rien.
Il n’a rien trouvé.
Pas de télécommande. Pas de dispositif électronique. Pas d’indice qui pourrait expliquer les kill switches ou qui les contrôle.
Juste un homme mort. Couvert de ses propres fluides. Mort dans la terreur et la souffrance.
McMillan flotte là, regardant le corps toujours exposé dans le sac mortuaire ouvert. Les particules de vomi dérivent autour de lui dans l’air. L’odeur persiste, accrochée à l’intérieur de ses narines.
Il sent sa propre nausée monter. La bile dans sa gorge.
« Je suis désolé, » murmure-t-il, et sa voix se brise.
Il referme le sac mortuaire avec des mains tremblantes. Prend soin de le sceller correctement malgré son dégoût, malgré son envie de simplement s’enfuir.
Quand McMillan retourne finalement vers la cabine principale, il a l’air brisé.
Son visage est blanc. Ses mains tremblent. Il y a des traces de vomi séché sur sa combinaison de vol qu’il n’a pas remarquées.
Les autres le voient immédiatement. Le changement. Le trauma écrit sur chaque ligne de son visage.
« Dirk ? » La voix de Turner est douce, inquiète. « Qu’est-ce qui s’est passé ? »
« Vous avez trouvé quelque chose ? »
McMillan secoue la tête lentement.
« Rien. Absolument rien. Des photos de sa famille – ruinées, trempées de vomi. Mais pas de dispositif. Pas d’indice. »
Il regarde ses mains, même si elles sont propres maintenant. Comme s’il pouvait encore voir les gants souillés.
Le silence qui suit est lourd. Personne ne sait quoi dire. Comment réconforter un homme qui vient de vivre ça.
Turner s’approche, offre un paquet de lingettes antiseptiques.
« Vous avez des traces. Sur votre combinaison. »
McMillan regarde, voit les particules jaunâtres accrochées au tissu bleu. Son visage se tord en une grimace de dégoût.
« Bordel. »
Le poids des décisions
Après un long moment de silence lourd – McMillan toujours en train de frotter compulsivement sa combinaison, les autres digérant l’horreur de ce qu’il vient de vivre – Michael Spay prend la parole.
Sa voix de commandant. Ferme. Autoritaire. Celle qui a guidé des dizaines de missions d’entrainement. Celle qui doit maintenant guider la plus cauchemardesque de toutes.
« Écoutez-moi tous. On doit affronter la réalité de notre situation. »
Ses mains — Turner le remarque — tremblent légèrement. Il les cache discrètement.
Spay inspire profondément.
« On est allés trop loin pour faire demi-tour. Weintraub est mort. On a deux jours de vol derrière nous. Des milliers de litres de carburant dépensés. Si on rentre maintenant, on abandonne la mission. Et si ces dispositifs sont vraiment essentiels à quelque chose qu’on ne comprend pas encore – si Houston avait une raison de les installer – les désactiver pourrait tout compromettre.«
« Ou sauver nos vies, » interrompt McMillan, sa voix amère. « Si ces kill switches sont juste là pour nous assassiner quand on deviendra gênants. »
« Je sais. » Spay hoche la tête.
Spay regarde Belton.
« Luke. Quelles sont nos options ? »

Les options techniques
Luke Belton sort à nouveau son carnet en cuir – ce vieux compagnon rempli de calculs et de schémas qui l’a suivi depuis l’Académie navale jusqu’aux étoiles.
Il l’ouvre à une page couverte de diagrammes récents. Des croquis rapides faits après la découverte des kill switches. Des calculs de risques. Des arbres de décision.
« Si on veut désactiver ces saloperies, » dit-il, sa voix d’ingénieur reprenant le dessus sur ses émotions, « j’ai identifié quatre approches possibles. Chacune avec des avantages et des inconvénients majeurs. »
Il flotte au centre de la cabine, tenant son carnet comme un prêtre tiendrait une Bible.
« Écoutez bien. »
OPTION 1 : Désactiver les radios
Belton pointe son premier schéma.
« Première approche, la plus simple techniquement : on désactive complètement les systèmes radio des MMU. Les dispositifs s’activent par signal radio. Pas de radio fonctionnelle, pas de signal reçu, pas d’activation. »
« C’est simple. Propre. Aucun risque d’endommager les systèmes vitaux des MMU. Je coupe juste l’alimentation des récepteurs. Dix minutes de travail, maximum. »
Il y a un instant de silence. Ça semble presque trop facile.
Puis Hamlet parle :
« Mais on se retrouve dans le vide spatial sans moyen de communiquer. À part en collant nos casques l’un contre l’autre pour que les vibrations sonores passent par contact direct. »
Le silence qui suit est glacial.
Parce que tout le monde comprend immédiatement les implications.
McMillan secoue la tête violemment, sa réaction presque viscérale.
« Mauvaise idée. Très mauvaise idée. »
Il flotte vers Belton, ses yeux brûlants d’une intensité que personne ne lui a jamais vue.
« Dans une EVA complexe – et celle-ci sera complexe, croyez-moi – sans communication, c’est un suicide. Vous ne pourrez pas vous coordonner. Pas vous avertir de dangers. Pas appeler à l’aide si quelque chose tourne mal. Pas recevoir d’instructions de la navette. »
« Vous serez trois hommes dans le vide, incapables de se parler, devant accomplir une tâche délicate sur un satellite potentiellement hostile. Un faux mouvement, une incompréhension, et quelqu’un dérive dans l’espace. Ou pire. »
OPTION 2 : Déconnecter l’oxygène
Belton tourne à une nouvelle page de son carnet.
« Je démonte partiellement le système respiratoire. Je coupe la connexion physique entre le dispositif et l’oxygène. »
« Le dispositif reste en place. La radio reste fonctionnelle. »
Ça semble raisonnable. Logique. Le meilleur des deux mondes.
« Risques ? » demande Spay, sa voix de commandant exigeant les faits bruts.
Belton hésite. Et dans cette hésitation, tout le monde comprend que ce n’est pas aussi simple que ça en a l’air.
« Si je rate, » dit-il lentement, « le dispositif reste actif et fonctionnel. Quiconque a la télécommande – que ce soit Houston ou quelqu’un d’autre – garde son kill switch. On n’aura rien gagné. »
« Et si vous ratez gravement cette manipulation ? » presse Turner.
Belton la regarde droit dans les yeux.
« Si je rate – si mes mains tremblent au mauvais moment, si je coupe le mauvais tube dans l’enchevêtrement de connexions – je peux endommager le système respiratoire lui-même. »
« Et alors ? »
« Et alors cette MMU devient un cercueil. L’astronaute qui la porte meurt d’asphyxie en quelques minutes. Dans le vide. En sachant exactement ce qui lui arrive. En sachant qu’il n’y a aucun moyen de le sauver. »
Le silence qui suit est absolu.
OPTION 3 : Isoler les boîtiers
« Troisième approche, » continue Belton, et son ton devient encore plus incertain. « Plus délicate. Plus risquée. Je ne coupe pas entre le dispositif et l’oxygène. Je coupe le dispositif lui-même. »
« En théorie ? » répète Turner immédiatement, saisissant l’hésitation dans sa voix.
« En théorie, » confirme Belton, « le dispositif ne peut pas recevoir le signal d’activation. Il reste là, inoffensif. Et tous les systèmes – oxygène, radio, tout – restent intacts et fonctionnels. »
« Et en pratique ? »
Belton ferme les yeux un instant.
« En pratique, c’est beaucoup plus difficile. Les composants sont minuscules. Les fils sont fins comme des cheveux. Ils sont enchevêtrés dans un espace de quelques centimètres cubes. Un seul faux mouvement… »
Il rouvre les yeux.
« Si je me plante, je pourrais endommager la radio. Pas la détruire complètement, mais la rendre… instable. Erratique. »
« Ce qui veut dire ? » demande Hamlet.
« Ce qui veut dire qu’on aurait besoin de chance pure pour recevoir des signaux. La radio fonctionnerait par intermittence. Des bribes de communication. Des fragments de messages. Impossible de savoir quand elle marche et quand elle ne marche pas. »
Il les regarde tous avec une expression sombre.
« Et le pire, c’est que le dispositif lui-même pourrait toujours être capable de recevoir son signal d’activation à travers le bruit électronique. La radio serait foutue pour nous, mais fonctionnelle pour le kill switch. »
« Donc, » résume McMillan lentement, « on se retrouverait avec une communication compromise ET potentiellement toujours vulnérables à l’activation. Le pire des deux mondes. »
« Exactement. »
OPTION 4 : Démonter complètement les MMU
Belton tourne à la dernière page de ses notes. Les schémas ici sont plus détaillés, plus complexes. Des heures de travail condensées en quelques croquis.
« Dernière option. La solution nucléaire. »
« On démonte complètement les MMU. On enlève les dispositifs dans leur intégralité. On les étudie. On comprend exactement comment ils fonctionnent – quelle fréquence radio, quel code d’activation, quelle est leur portée »
« Et ensuite ? » demande Hamlet, déjà anticipant le problème.
Belton soupire.
« Ensuite, on ne peut plus les utiliser. Si je démonte une MMU complètement – si je retire des composants majeurs, si je défais des soudures permanentes – je ne pourrai pas la remonter de façon fiable dans les conditions de la navette. »
« Les MMU seraient foutues pour le reste de la mission. On ne pourrait pas accomplir l’EVA. On ne pourrait pas s’approcher de BLACKSAT. »
« La mission échoue, » dit Spay simplement.
« Oui. La mission échoue. »
Un silence lourd s’installe.
Le choix impossible
Les quatre options flottent maintenant dans l’air de la cabine comme des spectres. Chacune impossible à sa façon.
Option 1 : Sécurité contre les kill switches, mais suicide opérationnel par manque de communication.
Option 2 : Équilibré en théorie, mais risque de transformer une MMU en cercueil si Belton échoue.
Option 3 : Élégant si ça marche, catastrophique si ça échoue – communication compromise ET toujours vulnérables.
Option 4 : On sacrifie une combinaison.
Spay regarde ses astronautes. Voit le poids de la décision sur chaque visage.
McMillan, toujours sous le choc de sa fouille traumatisante, fixe le vide. Turner calcule mentalement les probabilités médicales de survie pour chaque option. Hamlet a fermé les yeux, comme s’il priait – lui qui ne prie jamais.
Et Belton tient son carnet contre sa poitrine, conscient que quoi qu’ils décident, ce seront ses mains qui exécuteront. Sa responsabilité si quelque chose tourne mal.
« Je dois parler à O’Neil« .

Belton pose la vraie question
Après avoir exposé les quatre options, Luke Belton reste là, flottant au centre de la cabine, son carnet toujours serré contre sa poitrine.
Mais quelque chose a changé dans son regard. L’ingénieur méthodique, toujours si précis, si contrôlé, laisse transparaître quelque chose de plus profond. De plus troublant.
De la peur.
« Je peux faire le travail, » dit-il lentement, pesant chaque mot. « J’ai les compétences. La formation. L’expérience. J’ai démonté et remonté des systèmes plus complexes que ces MMU dans des conditions pires que celle-ci. »
Il regarde ses mains à nouveau – ces mains qui tremblent imperceptiblement.
« Mais il y a toujours un risque d’échec. Et dans l’espace… »
Il les regarde tous.
« Dans l’espace, l’échec tue. »
Un silence lourd suit. Personne ne peut contester cette réalité brutale.
Puis Belton continue, et sa voix devient plus basse, plus tendue :
« Mais ce qui me dérange le plus – ce qui me hante depuis qu’on a trouvé ces dispositifs – c’est qu’on ne comprend pas POURQUOI ils sont nécessaires. »
Il flotte vers le hublot, regarde l’immensité noire parsemée d’étoiles.
« Pourquoi installer des kill switches dans quatre combinaisons spatiales ? Pourquoi prendre le risque que quelqu’un les découvre ? Pourquoi compromettre toute la mission pour avoir cette capacité ? »
Il se retourne, et dans ses yeux brille une question terrifiante.
« Et surtout… »
Sa voix se brise légèrement.
« Est-ce un sabotage ou un moyen de pression pour mener la mission à son terme ? »
La paranoïa s’installe
Le silence qui suit cette question est absolu.
Pas juste le silence de gens qui réfléchissent. Le silence de gens qui viennent de comprendre quelque chose d’horrible. Quelque chose qu’ils avaient peut-être pressenti mais qu’ils refusaient d’admettre.
Ces dispositifs ne sont pas là « au cas où ». Ce ne sont pas des mesures de sécurité. Ce ne sont pas des backup plans en cas d’urgence imprévue.
Quelqu’un – Houston, une agence gouvernementale, Dieu sait qui – a décidé avant le lancement que le personnel de l’EVA devait pouvoir être tuée à distance.
Pas « pourrait ». Devait.
McMillan sent la rage monter.
Hamlet a les yeux fermés. Ses lèvres bougent silencieusement – une prière, peut-être.
Spay regarde chacun de ses astronautes et se demande : Lequel ? Lequel d’entre eux est marqué pour mourir ? Belton, avec ses compétences trop précieuses pour être sacrifiées ? Hamlet, l’optimiste dont la naïveté pourrait être vue comme une faiblesse ? Ou lui-même, le commandant dont la mort pourrait être présentée comme un accident héroïque ?
La paranoïa s’installe. Lentement. Insidieusement.

Dans le silence oppressant, une voix s’élève depuis l’arrière de la cabine.
Calme. Détachée. Résignée.
« C’est moi qui doit mourrir. »
Tous se retournent d’un coup, leurs corps pivotant dans l’apesanteur.
Pierce O’Neil – ou Alfred Kannessinger, ou qui qu’il soit vraiment – flotte dans l’embrasure de l’écoutille, les observant de ses yeux creux. Dans la lumière froide et blanche des LEDs, son visage émacié semble encore plus spectral. Presque translucide.
Un silence absolu s’installe dans la cabine. Même le bourdonnement constant des ventilateurs semble s’évanouir, comme si la navette elle-même retenait son souffle.
« Qu’est-ce que vous racontez ? »
La voix de Belton est dangereusement calme. Le ton d’un homme qui essaie de rester rationnel face à quelque chose qui défie toute rationalité.
O’Neil flotte vers eux avec des mouvements lents, presque gracieux dans l’apesanteur. Ses bras flottent le long de son corps comme ceux d’un noyé dérivant dans l’eau. Et pour la première fois depuis le décollage – depuis deux jours de silence et d’absence – son regard distant semble se focaliser. Devenir présent. Intensément présent.
« Je pensais que ce serait l’un de vous, » dit-il simplement, regardant Belton, puis Hamlet, puis Spay. « C’était le plan. Woolrich avait désigné… quelqu’un. Pas à moi de choisir qui. C’était pas mon rôle. Juste de faire le travail une fois que le dispositif aurait été activé. »
McMillan sent la rage monter en lui comme une vague brûlante.
« Faire le travail ? Quel travail exactement ? »
Le dévidage de conscience
O’Neil les regarde tous, un par un. Et dans ses yeux se lit quelque chose qui ressemble à de la pitié. La pitié qu’on ressent pour des gens qui vont apprendre une vérité qu’ils ne pourront jamais oublier.
« Dévider sa conscience. Détricoter son esprit. »
Il dit les mots calmement, cliniquement, comme un médecin annonçant un diagnostic terminal.
« Les appareils que vous avez trouvés sur les MMU – ces kill switches – ils servent à ça. »
« Quoi ? »
C’est Turner qui parle, sa voix de médecin refusant instinctivement ce qu’elle vient d’entendre.
« C’est impossible. La conscience n’est pas… on ne peut pas la ‘dévider’. C’est de la neurologie. De la biochimie. Pas une force qu’on peut extraire. »
O’Neil la regarde avec quelque chose qui ressemble presque à de la tendresse.
« Vous pensez comme un médecin conventionnel, docteur Turner. Et dans quatre-vingt-dix-neuf pour cent des cas, vous auriez raison. Mais BLACKSAT… ce que nous devons faire là-haut… ça ne relève pas de la médecine conventionnelle. »
Il ferme les yeux un instant.
« La conscience n’est pas juste un sous-produit de l’activité neuronale. C’est une structure. Une géométrie. Quelque chose qui peut être mesuré, manipulé, et oui… extrait. »
Le silence qui suit est celui de l’incrédulité absolue.
Puis Hamlet demande, sa voix tremblante :
« Vous êtes en train de dire qu’on doit… quoi ? Tuer quelqu’un et utiliser son esprit comme… comme carburant ? »
« Oui. »
Un seul mot. Simple. Terrible. Définitif.
La gratitude inattendue
O’Neil flotte vers le centre de la cabine. Ses mouvements sont toujours lents, délibérés, comme s’il économisait son énergie pour ce qui doit venir.
Il se tourne vers Turner.
« Docteur Turner. »
Elle le regarde, et quelque chose dans son ton – plus doux, plus humain que tout ce qu’elle a entendu de lui jusqu’ici – la fait se figer.
« Vous avez essayé de sauver Bruce. Weintraub. Pendant le lancement, quand il paniquait, quand son cœur lâchait, vous avez tout fait. Même quand c’était impossible. Même quand vous risquiez votre propre vie. »
Il ferme les yeux un instant, comme s’il revivait ce moment horrible dans la soute cargo, les g-forces écrasantes, Weintraub mourant dans ses bras.
« Je vous ai regardée, » continue-t-il, rouvrant les yeux. « Cette détermination. Cet acharnement à préserver une vie. Ça m’a… touché. Plus que je ne l’aurais cru possible. »
Sa voix devient plus faible.
« Bruce m’avait supplié avant le lancement. ‘Si ça tourne mal, Al, tue-moi. Pas eux. Promets-moi.’ Et j’ai promis. »
Sa voix se brise légèrement.
« Mais je savais que je mentais. Parce que le plan de Woolrich, c’était de sacrifier l’un de vous. Celui qui serait jugé le plus… dispensable. »
Belton sent quelque chose se glacer dans sa poitrine. Dispensable. Ce mot à nouveau. Ce mot horrible qui réduit une vie humaine à une équation de coût-bénéfice.
O’Neil regarde Turner directement, et dans ses yeux creux brille quelque chose qui ressemble presque à de la gratitude.
« Mais vous, Turner… vous lui avez montré de l’humanité. De la compassion. Quelque chose que j’avais presque oublié que les gens pouvaient avoir. »
Puis il se tourne vers McMillan, qui flotte toujours près de son panneau de contrôle, encore marqué par le trauma de sa fouille du corps de Weintraub.
« Et vous, McMillan. Tout à l’heure, dans le couloir, quand vous m’avez parlé de Bruce… vous m’avez aidé. À me retrouver. À me rappeler pourquoi on fait ça. Pourquoi Bruce a donné sa vie. »
Il les regarde tous maintenant.
« Alors maintenant, je vais vous dire la vérité. Toute la vérité. Parce que vous méritez de savoir dans quoi on vous a embarqués. Dans quoi Woolrich et les autres nous ont tous embarqués. »


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