Respirez cette atmosphère épaisse comme de la mélasse. Fumée de cigarette, whisky frelaté, mensonges murmurés.
Le hasard n’existe pas à Los Angeles. Il y a seulement cette gravité particulière qui attire les âmes brisées les unes vers les autres, comme des débris spatiaux pris dans l’orbite d’un trou noir.
Briggs était arrivé six mois plus tôt avec un sac et un Colt. Petits boulots : garde du corps pour producteurs véreux, homme de main pour usuriers italiens. Mais son instinct de flic le démangeait comme une cicatriche mal guérie. Les enfants qui disparaissaient. Les femmes qui criaient sans être entendues. Les vérités enterrées sous les tapis persans.
Ce soir, il cherche des informations sur Liu Wei-Ming, huit ans, volatilisé dans Chinatown. Quatrième enfant cette année, même secteur. Police : dossier classé sans enquête.
Entendez-vous ce claquement sec ? C’est Crane qui pose une photographie sur la table de Briggs.
L’image : floue, téléobjectif, visage que Briggs reconnaît immédiatement. Ancien flic de New York, supposé mort en 1918, maintenant en costume trois-pièces avec une bague ornée d’un symbole qu’il n’arrive pas à identifier.
« T’as intérêt à bien choisir tes mots, » gronde Briggs, main instinctivement près de son flingue.
Crane s’assoit sans invitation, yeux pâles fixant Briggs avec l’intensité d’un entomologiste. « Je sais que vous cherchez l’enfant Liu. Je sais que la police a enterré l’affaire. Je sais que vous ne résoudrez rien seul. »
Ils parlent jusqu’à l’aube. Pas d’eux – trop de fantômes. Mais des autres. Noms récurrents. Connexions suspectes. Symboles repeints chaque nuit sur les murs des quartiers chauds.
Quand le soleil se lève, ils comprennent deux vérités essentielles : ils sont seuls dans cette ville hostile, et seuls, ils mourront sans accomplir quoi que ce soit.
À cet instant précis, à huit kilomètres de là, Vivian Marlowe raccroche son téléphone et sourit. Ses mouchards viennent de lui rapporter quelque chose d’intéressant.


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