La scène est complètement surréaliste pour Cléophas. Mais c’est à ce moment-là qu’il lève les yeux vers la grande terrasse du manoir et aperçoit un groupe figé dans la lumière rouge du soir. En contre-plongée, cette vision semble presque irréelle.
Il voit trois domestiques immobiles, une esclave qui tient une lanterne vacillante, et au centre, une silhouette qui le fait d’abord douter de ses yeux. Puis enfin, il comprend : devant lui se tient Constance de Saint-Aubray, mais elle est assise dans un fauteuil roulant.

Une femme transformée
Constance est assise dans un fauteuil très ancien de bois sombre orné de fer forgé. Dans ce fauteuil, Cléophas découvre cette femme, ou ce qu’il en reste. Elle est spectrale – belle, très belle, mais décomposée. Ses yeux sont trop grands pour son visage amaigri, et elle le fixe avec une intensité qui le traverse.
Son corps semble comme s’il était effondré sur lui-même. Ses mains tremblent à peine, ses lèvres sont blêmes. Et pourtant, elle le domine, située sur cette terrasse, le regardant d’en haut. Les domestiques qui l’entourent font immédiatement signe à Cléophas d’approcher.

Mathilde, la gardienne silencieuse
Cléophas reconnaît tout de suite Mathilde, la bonne de Constance – immense, corpulente, silencieuse. Il la voit presque nue sous sa robe de servante qui lui colle à la peau. Son regard glisse sur lui puis sur les autres comme une langue invisible. Elle se penche vers Constance, murmure quelque chose à son oreille, et le regard de Constance se porte vers Cléophas.
Derrière eux, on entend toujours les coups de fouet et les hurlements.
Face à cette scène surréaliste, les trois hommes n’ont d’autre choix que de s’approcher de Constance, qui semble être le seul point sûr des environs. Les contremaîtres les suivent du regard, leurs armes dans les mains, et ils sentent bien que toute réaction de leur part en direction de Saint-Aubray se passerait très mal pour eux.
Quand ils font quelques pas en direction de Constance, celle-ci les regarde et se contente de dire : « Vous voilà enfin. » Sa voix est assez grave mais assurée. Constance n’esquisse pas le moindre sourire.
« Approchez, approchez. Ça me fait tellement plaisir de vous voir, Cléophas. Vous êtes venu avec Lafayette et Otis. Je suppose que vous ne vous attendiez pas à ça. »
Elle dit cela avec une pointe d’ironie glacée.
Les excuses d’une hôtesse
« Je suis désolée pour ce spectacle, mais père ne peut pas vous recevoir. Il est occupé. J’ai préparé des chambres pour vous. Le dîner sera servi dans 30 minutes. Nous aurons tout le temps de discuter à cet instant-là. Installez-vous, en tout cas vous devez être fatigués. Vous avez l’air tous changés depuis notre dernière rencontre. »
Tous sont figés – la scène leur semble trop étrange, trop calme, trop bien mise en scène. Mathilde dévore littéralement Otis des yeux, le regardant goulûment d’une manière qui ajoute encore à l’étrangeté de la situation.
Les révélations de Constance

Un père devenu incontrôlable
Cléophas, troublé, demande : « Ma chère amie, cela me fait très plaisir de vous voir, mais sommes-nous vraiment attendus ici ? Je pensais que votre père m’accueillerait. Je ne reconnais pas le Saint-Aubray que j’ai fréquenté à d’innombrables reprises. »
« Mon père est tellement à cran avec ce qui se passe ici », répond Constance. « J’ai essayé de discuter avec lui, de le prévenir de votre venue, mais il n’a pas voulu m’écouter. Je vous ai fait venir ici de mon propre chef. Il ne se doute pas que je vous l’ai demandé. Pour lui, vous êtes juste de passage. Il nous rejoindra ce soir, mais je vous demanderais juste d’être prudent. Ce n’est plus le même homme que vous avez connu. »
Une maladie mystérieuse
Constance révèle alors son état : « Je suis atteinte d’une extrême faiblesse depuis quelques mois. Je ne sais pas ce qui se passe. Je n’ai plus la force de pouvoir marcher. Mes nuits sont de plus en plus difficiles. Je vous donne un piètre spectacle, je suis désolée. »
« Mon père a fait venir des médecins. Personne ne trouve l’origine de mon mal. Je ne fais que m’affaiblir. » Elle regarde Cléophas avec une expression désolée. « Je ne suis pas à mon avantage, Cléophas. J’aurais tellement aimé vous rencontrer dans d’autres circonstances. Mon père me donne beaucoup de soucis aussi, si vous saviez. Je compte sur vous, vraiment. »
Sa voix est chargée d’émotions. Elle regarde Cléophas comme un sauveur, avec peut-être ce regard de petite fille de l’époque où il l’avait rencontrée.


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