Pour cette session, la table s’ancre en novembre 1936, au cœur de Madrid assiégée. Une ville à bout de souffle, encerclée, affamée, bombardée, où la vie s’accroche aux ruines. C’est dans cette tension extrême que se noue l’intrigue, et que les personnages doivent affronter non seulement les fantômes de la guerre, mais aussi ceux, bien plus anciens, que la terre espagnole n’a jamais vraiment oubliés.

Note du Gardien
Voici le récit d’une session marquante pour notre table, jouée autour de « Sonreír con plomo en las entrañas« , un scénario publié par Shadowlands. Si vous êtes Gardien ou simplement curieux de voir ce que devient L’Appel de Cthulhu plongé dans la guerre civile espagnole, ce compte-rendu est pour vous.
Ce texte contient évidemment des spoilers. Mais ici, sur Cosmic Fear, c’est un hommage assumé : aux histoires qu’on joue, aux moments qui marquent, aux horreurs qu’on invoque, et aux joueurs qui les affrontent.

Madrid : ville en flammes, cœur d’une nation fracturée
« Madrid ! Madrid ! Que ton nom sonne bien !
Rafael Alberti
Brise-lames de toutes les Espagnes.
La terre frémit, le ciel gronde.
Et toi, tu souris avec du plomb dans les entrailles. »
La partie s’ouvre sur une ambiance pesante. Madrid résiste encore à l’insurrection militaire lancée en juillet, mais le pays est brisé : d’un côté la République, vacillante ; de l’autre, les nationalistes soutenus par une grande partie de l’armée. Dans les rues, la faim, la peur, les trahisons et surtout les bombardements rythment le quotidien. Le musée du Prado, symbole culturel de la nation, est frappé par les bombes. Une aile entière est détruite. Face à cette barbarie, le gouvernement républicain ordonne l’évacuation des œuvres majeures vers Valence.
Un article du Heraldo de Madrid, publié le 12 novembre 1936, dénonce avec force cette attaque contre la culture. Les œuvres de Goya, Velázquez ou El Greco ont été ciblées. Grâce à l’anticipation des autorités, elles sont en partie préservées. Mais l’offensive franquiste vise plus que des bâtiments : elle cherche à anéantir l’esprit même du peuple espagnol.

Sauver l’âme d’un pays
Les personnages entrent en scène dans ce chaos. Blanca Chacelle, archiviste au Prado et sœur de la poétesse Rosa Chassel, est mobilisée pour participer à la sauvegarde des œuvres. Elle n’a pas eu le choix. Le ministère a besoin de son expertise. Avec Urbano, franc-maçon républicain et militaire gouailleur, elle est chargée de protéger et transporter les trésors nationaux.

Urbano connaît l’urgence. Il a vu Madrid s’effondrer. Quand la mission de protection du patrimoine a été lancée, il a répondu immédiatement, mû par le devoir et par la fraternité maçonnique.
Tous deux savent que leur tâche dépasse la simple logistique : ils doivent sauver l’héritage spirituel d’une nation. « No pasarán » résonne dans leurs cœurs. L’heure est grave. Il est 7h45 du matin.

L’évacuation du Prado : une course contre la montre
Le froid s’infiltre dans les murs du musée. Un brouillard sale enveloppe les rues. Des ouvriers et soldats s’activent. Des camions bâchés attendent, moteurs allumés, prêts à fuir vers Valence. Les caisses marquées du sceau du musée s’empilent trop vite, sous les critiques d’intellectuels inquiets de la précipitation.
Les œuvres sont manipulées sans cérémonie, les plus grandes toiles entassées sous les ordres hurlés de chefs épuisés. Des galeries entières se transforment en labyrinthe de fortune. Les ampoules vacillent, la tension est palpable. Conservateurs, manœuvres, miliciens : tous participent à ce sauvetage désespéré.
Sous les copeaux, les toiles brutes et les cordes, des fragments de culture sont en jeu. Des ordres claquent, des prières montent. Le Prado devient le théâtre d’un combat invisible : celui de la mémoire contre l’oubli.
Dans les sous-sols du musée du Prado, le rythme s’intensifie. Les caisses sont hissées, poussées, chargées dans les camions. Le bois râpe, les ordres claquent. Urbano, infatigable, coordonne les efforts, aide les plus faibles, accélère le travail. À quelques mètres, Blanca s’effondre brièvement, submergée. Les nerfs lâchent un instant. Urbano l’aperçoit, bouleversée mais digne, et la voit se redresser, rassemblant son courage. Les yeux humides, elle reprend le contrôle. « Nous aurons tout le temps de pleurer quand tout ça sera en sécurité. »
Blanca sait que tout ne pourra pas être sauvé. Il faut trier, choisir. Trois jours seulement pour décider du destin d’œuvres inestimables. Elle appelle à l’aide les jeunes soldats, les entraîne dans les réserves. Urbano, seul homme armé sur place, l’accompagne, son revolver P-38 à la ceinture. Ils croisent Don Emilio Vargas, directeur du musée. Épuisé, nerveux, il les interpelle avec autorité : il faut accélérer.

Une perte inacceptable
Alors qu’un ouvrier manque de faire chuter une caisse, révélant l’humidité et la rouille qui rongent les matériaux, Blanca retourne à son pupitre. Elle vérifie les registres, passe en revue les caisses. Mais quelque chose attire son attention, derrière un rideau de bâches. Une caisse semble anormale. Elle s’approche. Elle a l’œil. Une bâche souillée recouvre une caisse forcée. Les clous sont arrachés, le bois fendu… et des traces de sang séché maculent la surface.
Selon le registre, cette caisse devait contenir un tableau intitulé Les triomphateurs de la barbarie, signé Richard Upton Pickman. Blanca connaît l’œuvre. Elle sent un choc la traverser. Ce n’est pas qu’un vol, c’est une profanation. Une attaque contre l’âme du musée. Ce tableau, un des plus dérangeants de la collection, est désormais introuvable.
Don Emilio, livide, est à ses côtés. Blanca claque le registre, furieuse : « Maudits soient les franquistes comme les républicains. » Elle s’approche de la caisse, déterminée à comprendre ce qu’il s’est passé.
Urbano, témoin de la scène, s’approche à son tour. Il perçoit la gravité de la situation. Blanca examine la caisse éventrée. Tous les signes sont là : un vol prémédité, exécuté avec violence. Ils découvrent ensemble les preuves du vol : des clous tordus, une armature de toile brisée, et l’étiquette de l’œuvre arrachée. Rien d’autre.
Un tableau disparu : symbole d’un désastre
Blanca, méthodique, se souvient qu’elle tient chez elle un carnet d’observations détaillant chaque œuvre passée entre ses mains. C’est une habitude, une méthode de travail rigoureuse. Si elle peut retrouver ses notes, elle pourra peut-être reconstituer l’apparence de l’œuvre disparue.
Mais l’ambiance est lourde. Le stress monte, les erreurs s’accumulent. On gère l’urgence. On improvise. Et on garde en tête l’essentiel : préserver ce qui peut encore l’être, dans une ville qui s’effondre, sous un ciel qui saigne.
Le mystère Pickman : entre art, sang et silence
La caisse éventrée révèle davantage qu’un simple vol. Blanca comprend qu’elle devra consulter le catalogue interne du musée pour retrouver les notes détaillées qu’elle avait prises sur l’œuvre disparue. Urbano, de son côté, inspecte les traces de sang. Il estime que la blessure a eu lieu la veille. Le sang a coagulé. À quelques pas, il découvre un pied-de-biche ensanglanté et un chiffon, signes évidents d’un acte violent. Mais pourquoi voler ce tableau ? Un accident ? Un sabotage ? Ou autre chose ?
Blanca identifie rapidement l’œuvre manquante : Les triomphateurs de la barbarie, signée Richard Upton Pickman. Le nom évoque une figure étrange, obscure, que peu de conservateurs osent mentionner.
Richard Upton Pickman : portrait d’un peintre maudit

Pickman, peintre américain né en 1880, a disparu mystérieusement en 1926. Il appartenait à une vieille lignée de Salem, hantée par les procès de sorcières. Son art, extrêmement réaliste et macabre, rappelle les œuvres de Goya. Il affirmait peindre « d’après nature », capturant des scènes horrifiques comme issues d’un autre monde.
Ses tableaux, jugés trop choquants, furent bannis des galeries officielles. Le Boston Art Club refusa d’exposer Ghoul Feeding. Même le musée des Beaux-Arts rejeta son travail. Pickman possédait deux ateliers : l’un dans le quartier chic de Back Bay, l’autre dans une cave sombre du North End, louée sous un faux nom. C’est là qu’il disait « peindre l’indicible ».
Sa disparition alimente les rumeurs. Certains affirment qu’il a mis fin à ses jours, pour rejoindre à jamais les chimères qu’il représentait. Aujourd’hui encore, son nom incarne la frontière entre art et horreur.
Un tableau au pouvoir troublant
Urbano, pragmatique, interroge Don Emilio sur l’intérêt stratégique d’une telle œuvre. Pourquoi cette agitation autour d’un seul tableau ? Le directeur réagit vivement. Il fait le signe de croix, interdit toute fuite d’information. Blanca et Urbano doivent retrouver la toile, immédiatement et en silence. S’il s’agit d’un sabotage franquiste, les conséquences politiques seraient catastrophiques.
Le vol est donc un acte potentiellement politique, ou pire, un signal. Urbano demande qui a eu accès aux sous-sols récemment. Emilio oriente les enquêteurs vers le contremaître, seul à tenir les registres précis des allées et venues.
Les secrets du tableau révèlent leur poids
Blanca retrouve l’affiche du tableau disparu. Dimensions : 120 par 180. L’œuvre fut léguée par un certain Arsenio García Knauss en 1933. Jamais exposée, elle repose depuis dans le local D5. État de conservation : bon. Mais le rapport qui l’accompagne est alarmant.
En 1934, le docteur Hidalgo rédige un avis psychiatrique : l’œuvre est susceptible de provoquer des troubles psychologiques graves chez les spectateurs sensibles. Le tableau représente un groupe d’entités monstrueuses dominant un champ de cadavres humains. Certains y voient une critique de la violence du XXe siècle, d’autres y lisent des symboles occultes.
Pickman n’a jamais été officiellement identifié en Europe. Et pourtant, cette toile est datée de 1931, cinq ans après sa disparition.
Quant à García Knauss, Blanca se souvient qu’il était un grand donateur du Prado, admirateur de Bosch et Goya. Il s’est suicidé quelques années auparavant, après avoir légué plusieurs œuvres majeures, dont celle-ci. L’œuvre a toujours été entourée d’un halo de peur : incidents inexpliqués, rayures mystérieuses, personnel inquiet. Aucune preuve n’a jamais été apportée… jusqu’à maintenant.
Une piste froide, une atmosphère lourde
Urbano tente d’analyser la scène de crime. Il cherche des gouttelettes de sang, un indice sur la direction prise par l’auteur du vol. Il échoue. Trop peu d’éléments. Trop d’incertitude. Pas question d’épuiser toute sa chance si tôt.
Il invite alors Blanca à le suivre. Objectif : rencontrer le contremaître et consulter les registres des accès. Ensemble, ils montent au premier étage, vers un petit bureau encombré de papiers. Peut-être que là, parmi les listes griffonnées, une piste émergera enfin.
Le contremaître et la piste de Gustavo Rodríguez
Le bureau du contremaître est un réduit sombre, saturé de papiers et chauffé par un poêle qui peine à faire face au froid de novembre. Sur un mur, les vestiges d’un portrait arraché d’Alfonso XIII rappellent le passé monarchique du pays. Derrière le bureau s’affaire Leandro Torres, un homme épuisé, moustachu, vêtu d’une veste élimée, les mains marquées par le travail. Il accueille Blanca et Urbano avec lassitude, persuadé qu’on vient encore le presser.

Mais la visite est sérieuse. Une œuvre a disparu. Une caisse a été forcée. Il y a du sang. Urbano est direct. Blanca précise : il faut savoir qui a eu accès à la pièce D5 dans les jours précédents. Torres pâlit, demande à ce qu’on ferme la porte, puis fouille fébrilement ses registres.
Un nom ressort : Gustavo Rodríguez. Il n’est pas venu ce matin. Ivrogne, grossier, souvent absent, mais gardé par nécessité. S’il y a un suspect, c’est lui. Torres griffonne son adresse sur un bout de papier et leur tend : 54, calle de los Embajadores. Un quartier difficile de Madrid.
Urbano perçoit un regard fuyant. Rien de concret, juste une intuition : Torres n’a peut-être pas tout dit.

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