Los Angeles, 21 Mars 1917
Alvin Crane n’avait jamais vraiment existé – c’était sa force et sa malédiction. À trente-quatre ans, il était devenu un maître de l’inexistence, façonné par une enfance prussienne où les ombres avaient plus de substance que la réalité.
Son père, professeur d’occultisme à Leipzig, collectionnait les textes interdits comme d’autres rassemblent des timbres. Sa mère s’était ouverte les veines dans une baignoire quand Alvin avait douze ans, laissant l’eau rouge et le gosse orphelin de normalité. L’Abteilung IIIb l’avait recruté en 1905 comme on ramasse un couteau bien aiguisé – avec précaution, mais en reconnaissant son utilité.

L’Opération Verklärung l’avait mené en Californie en 1911 : infiltrer l’intelligentsia américaine, empêcher toute intervention dans le conflit européen. Pendant cinq ans, il avait vécu sous des identités multiples – Alexander Vane dans les salons de Pasadena, Claude Wickham dans les studios naissants, le mystérieux Baron du Vermont dans les bordels de luxe où se négociaient les vrais contrats.
Mais Crane avait découvert quelque chose que Berlin n’avait pas prévu. Au cœur de l’élite californienne se cachait une organisation qu’il avait baptisée Der Zirkel der Silhouetten – le Cercle des Silhouettes. Leurs méthodes dépassaient l’espionnage classique : chantage sexuel systématique, rituels pseudo-égyptiens dans les villas des collines, et surtout, des disparitions d’enfants qui suivaient des patterns trop précis pour être naturelles.
Au centre de cette toile : Alexander L. Koenig, producteur aux connexions infinies.

Crane avait passé deux ans à l’observer, photographiant ses associés, décryptant les symboles gravés dans la pierre de ses studios. Des symboles qui lui rappelaient étrangement ceux des manuscrits de son père.
1916 : Berlin rappelle ses agents. Guerre totale, plus de budget pour l’Amérique. Mais quand l’ordre de rentrer arrive, Crane comprend qu’il ne peut pas partir. Le Cercle n’a pas disparu avec la fin de sa mission – si tant est qu’il ait jamais dépendu de l’Allemagne.
Son refus lui coûte sa nationalité. Nom rayé, contacts coupés, ressources supprimées. Il devient fantôme officiel dans une ville qui collectionne les revenants.
Désormais, il vit dans une chambre d’hôtel miteuse de Spring Street. Trois possessions : un appareil photo Leica, un carnet crypté, une paranoïa productive. Il dort avec un Luger sous l’oreiller, recouvre systématiquement les miroirs, refuse qu’on le photographie.
Crane sait une vérité que personne ne comprend : dans cette ville, la lumière elle-même ment. Seules les ombres disent la vérité.
Et pendant que l’ex-espion traque ses démons invisibles, une femme compte ses trophées vivants dans une villa qui sent le péché et l’argent.


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