« Par les trois sceaux d’Ashkarûn et les chicots en or d’un batelier menteur !
J’ai appris en une seule soirée deux vérités que le Vieux Monde s’acharne à vous cacher. La première : notre trésor, celui qui devait acheter notre pardon auprès de la Main Pourpre, un vieux loup édenté se l’était bu, joué et dépensé en filles pendant qu’on nous croyait morts. La seconde : quand les grands de l’Empire veulent comploter, ils ne le font pas dans une cave humide comme des gens honnêtes — ils enfilent des masques d’animaux, se murmurent des trahisons sur une valse, et appellent cela un bal.
J’y suis entré en garde du corps masqué. J’en suis ressorti chef d’une croisade. On ne m’a pas demandé mon avis. On ne me le demande jamais. »
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach
Reprenons où le fleuve nous avait repris : sur le pont du Revenant, cap sur Kemperbad, Vanda recousue, le nain d’Unterbrunnen gémissant quelque part loin derrière, et moi avec une vieille dette à régler. Pas une dette d’or. Une dette de vérité. Et le débiteur s’appelait Joseph.

L’interrogatoire du vieux loup
Depuis des lunes, une question me rongeait : où était passé le coffre de la Main Pourpre — ces vingt mille couronnes dont on nous somme de nous acquitter sous peine d’égorgement ? Et depuis des lunes, un soupçon : notre bosco aux dents d’or, Joseph, en savait plus qu’il n’en disait.
Je l’acculai sur le pont. Je ne suis plus tout à fait le caporal dégingandé qu’il a connu : le pugilat contre le Tueur de Trolls m’a laissé le torse luisant et le mordant facile. Je m’approchai tout près de sa face, et je posai la seule question qui vaille : « Tes dents en or, Joseph. Elles sortent d’où ? »
Le vieux loup suait à grosses gouttes. Il tourna la tête vers Lupio en quête d’un allié qu’il ne trouva pas — un petit chat cerné de trois mollusques, dont un gros. Et il craqua. Il avoua. (On nous croyait morts, comprenez. Morts et remorts. Alors ce coffre qui lui tombait du ciel, il l’avait pris. Un fil de vie l’avait épargné sur le Béribéli ; il n’allait pas, en plus, laisser pourrir une fortune.)
Qu’en avait-il fait ? La vérité d’un batelier, c’est-à-dire la pire. « Je l’ai bu. Je l’ai joué. Je l’ai baisé. Il ne reste plus rien. » Des dettes épongées — mais pas la bonne, pas celle du créancier à qui nous devons encore la moitié de ce bateau. Le reste évaporé en pistoles, en filles et en tripots. Et le coffre lui-même, à l’en croire, n’était que verroterie et pacotille : la Main nous réclame une fortune qui, au fond, n’en était pas une. (Charmant. On nous menace de mort pour un trésor de camelote qu’un ivrogne a dilapidé en une saison. Voilà résumée, mes amis, toute l’économie de cet Empire.)
Fallait-il lui arracher ses chicots en or pour rembourser ? Lester ses pieds et le rendre au fleuve, selon la loi des bateliers — ce voleur qui avait abordé notre barge, attaché sa corde, traîné dans notre sillage ? Nous y songeâmes. Puis nous fîmes le compte : trois dents en or ne remboursent pas vingt mille couronnes, et un batelier mort ne pilote pas un bateau. On le garda vivant. (Il jure qu’il connaît chaque méandre, chaque delta, chaque tripot caché du Reik, et qu’il saura toujours fuir la Main Pourpre jusqu’à ce qu’elle l’oublie. Grand bien lui fasse. Moi, ce que j’ai gagné dans l’affaire, ce n’est pas l’or : c’est de savoir enfin la vérité. Et dans ce monde, une vérité est parfois la seule monnaie qu’on puisse encore présenter à un créancier.)

Kemperbad, le bain et le masque
À Kemperbad, on ne nous laissa pas le temps de souffler. La ville bruissait d’un grand bal costumé donné dans un palais privé par un riche noble venu de loin — et derrière ce nobliau, nous le comprîmes vite, se tenait Dame Etelka, qui avait dépêché aux quatre coins de la cité des gamins chargés de nous rabattre vers elle.
On nous prit en main. Une armée de serviteurs nous lava, nous lavanda, nous récura, nous pomponna. (Pour Lupio, précisons-le, on choisit de vieux gaillards de soixante-dix ans : sa réputation l’avait précédé, et nulle fraîche servante ne fut mise à portée de ses doigts baladeurs.) On prit nos mesures, on nous demanda nos plus beaux atours — et surtout quel masque nous voulions porter. Car telle était la règle d’or d’Etelka : incognito absolu. Nul, pas même entre nous, ne devait connaître le visage ni le déguisement de l’autre.

On me tendit un masque. Et quel masque. Car j’avais, pour une fois, laissé parler le rêve que je cache sous ma moustache : un masque vénitien taillé et peint en un visage de prince de cour, lisse et clair comme la porcelaine, l’œil rehaussé de fards bleus et d’argent, une fleur de lys dorée posée sous la paupière, et tout autour des yeux une poudre d’or disposée comme une couronne. Par-dessus, une haute perruque poudrée à la mode des grandes cours, croulant de boucles, nouée de rubans bleu, blanc et rouge, piquée d’épingles en forme de lys, de petits écussons et de perles. Et sous le tout, un plastron de parade, une armure d’apparat. (Oui, lecteur. Le caporal miteux, le dégingandé moustachu, s’était fait, le temps d’un bal, le chevalier noble de ses songes — celui qui, dans un monde moins injuste, épouserait sa reine. Ma moustache elle-même, mon socle de puissance, disparaissait lissée sous le vernis du masque. Que la Gravine ne l’apprenne jamais : son vieux soudard a passé une soirée déguisé en l’homme qu’il aurait voulu être pour elle. C’est, de tout ce que j’ai fait dans ce bal, la seule chose dont j’aie vraiment honte — et la seule que je ne regrette pas.)

Le rituel des murmures
La grande salle n’était que rires, volupté, orchestres et vins pétillants de Tilée. Des costumes partout — certains si bien joués qu’on ne savait plus si l’androgyne sous la plume était homme ou femme, et qui s’amusait à passer du côté des dames ou des messieurs pour la danse. Et au milieu de tout cela, une voix s’éleva dans nos masques mêmes — la voix d’Etelka.

Un tour de sorcière, nous rassura-t-elle, nulle magie noire : un simple sortilège de murmure, patiemment tissé, qui amplifie le moindre chuchotement pour qu’il porte à toutes les oreilles de la conspiration sans qu’un seul mot s’échappe au-dehors. Il suffisait de parler bas, la main devant la bouche, et l’on s’entendait comme chuchoté à un pouce de l’oreille. (Un bal où l’on complote en murmurant sous des masques de bêtes, pendant que l’orchestre couvre vos trahisons. Je l’ai dit tout haut, ou plutôt tout bas : c’est un véritable bal des faux-culs. Je n’ai pas changé d’avis depuis.)

Erich von HolzenauerOn nous présenta l’hôte : Erich von Holzenauer, noble de fraîche date — ascension fulgurante, racines peu profondes, aïeux marchands — venu de l’ouest lointain, des environs d’Übersreik, cette cité que l’Empereur Karl-Franz a prise manu militari à sa maison noble et dont le pouvoir, depuis, reste vacant. Von Holzenauer rêve de récupérer sa cité. Voilà son ambition. Voilà ce qui l’amène à traverser tout le Reich, d’ouest en est, pour réunir des conjurés sous des masques.

La plume pourpre dans la foule
Pendant qu’on nous servait ces présentations, je faisais mon métier : je cherchais dans la cohue un signe. Une couleur. Le pourpre.
Je la vis. Une seule. Une haute silhouette costumée en paon, le masque emplumé, dont la roue laissait éclater, parmi l’azur et l’or, quelques plumes d’un pourpre trop franc pour être innocent. Le costume le plus voyant de la salle. Je crus tenir la Main Pourpre. Je crus que l’ennemi dansait là, sous mon nez, arborant son signe avec l’arrogance des sectes qui se savent protégées. Je cherchai d’autres plumes pourpres dans l’assistance : il n’y en avait pas. Une seule dans tout le bal.
(Lecteur, je dois à l’Histoire — et à ma propre humiliation — de t’avouer la suite. Ce paon que je filais comme un limier, cette prétendue Main Pourpre venue narguer la compagnie… c’était Lupio. Mon propre batelier, grimé en paon, le masque secret jusqu’à nous. J’avais passé une partie de la soirée à soupçonner mon ami de me vendre aux assassins, quand il ne faisait que se pavaner dans ses plumes. Voilà ce que vaut l’œil infaillible du caporal : il débusque toujours l’ennemi, à condition que l’ennemi soit un idiot déguisé qu’il connaît depuis deux ans. De la véritable Main Pourpre, elle, nulle trace. Ce qui, à bien y réfléchir, est peut-être plus inquiétant encore : ou bien elle n’était pas là, ou bien elle se cache mieux que je ne cherche.)

Quant à Vanda — je ne l’appris qu’au démasquage —, elle était cette gracieuse silhouette en robe d’améthyste, le visage pris dans un masque de serpent. La couleur de son école, la mort faite parure. Elle au moins portait son âme sur son costume.
Ce qu’on murmure quand l’Empire brûle
Puis vinrent les voix. Quatre, cinq, six voix masquées, dont pas une que je pusse nommer — hormis celle d’Etelka, seule femme du chœur. Des nobles du Reik, attachés jusqu’à l’os à leurs vieilles traditions, méfiants des complots, venus là à reculons et seulement parce que la réputation sulfureuse d’Etelka impose, malgré tout, qu’on l’écoute.
On me pressa — moi, « l’agent » d’Etelka à l’accent trop rude pour être noble — de confirmer les rumeurs qui remontent le Reik de Nuln à Aldorf. Je confirmai. Et une voix, une voix d’homme qui disait avoir combattu là-bas, raconta la chute de Bögenhafen : le portail vomissant l’indicible, les horreurs de la Ruine, et les régiments d’élite de l’Empereur — ses meilleurs arquebusiers, ses artilleurs — contraints de se replier de l’autre côté de la Bogan tant ce qui grouille désormais dans la cité dépasse les mots. (Nous le savions déjà, nous qui en étions sortis à deux nuits près. Mais l’entendre dire par un homme qui y a laissé son courage, dans le murmure d’un bal, un verre de Tilée à la main — cela glace autrement qu’une rumeur de quai.)

Alors je livrai notre part. Que sous les égouts de Bögenhafen, avant la chute, nous avions vu une salle murée, un vrai pentacle cerclé de fer, une étoile à six branches gravée au sol, une serrure à chaque pointe — et qu’on nous avait fait taire. Et que cette même étoile, à quelques lieues d’ici, nous l’avions revue dans la tour de Dagmar von Wittgenstein. La coïncidence était un peu grosse. Et si l’on nous avait fait taire à Bögenhafen, c’est qu’au plus haut, quelqu’un avait tout intérêt à ce que cette porte-là s’ouvre.

Le nom tomba, enfin, comme un abcès qu’on crève : von Wittgenstein. La maison maudite. La Malepierre dans les entrailles de leur forteresse. Les difformités de Wittgendorf. Les eaux où les pêcheurs ne jettent plus leurs filets, car ce qu’on en tire n’est qu’abomination, et ces algues longues comme des chevelures arrachées à mille crânes. Un vieux noble, la voix usée, confirma : ses propres terres sont déjà cernées, ses bêtes attaquées, les peaux-vertes lâchées contre lui. Un autre balaya l’édit impérial qui protégerait les Wittgenstein : il ne vaut plus rien, dit-il, il remonte au temps des Trois Empereurs, et le grand conseil électoral travaille déjà, en sous-main, à éloigner les lignées pures de cette branche pourrie.

La lame qu’on réclame
Mais il y avait plus. Les Wittgenstein n’amassent pas que de la Malepierre : ils collectionnent des artefacts. Et l’un d’eux, murmura une voix, est une relique arabienne — une lame — qu’un certain agent avait pour mission de faire disparaître, et qui a fini, par ruse ou par contrainte, entre leurs mains.
Je tendis l’oreille, et quelque chose se noua dans mon ventre. Car cette histoire-là, je la connais. Ashkarûn. Notre Arabien. La fameuse relique qu’il jurait avoir détruite — c’était écrit dans son pli aux trois sceaux, celui que Vanda avait lu de ses yeux. Mensonge. La chose n’a jamais été détruite : elle a glissé, d’une manière ou d’une autre, dans la collection des Wittgenstein. (Un homme qui scelle trois fois une lettre pour mieux y mentir, je l’avais dit. Me voilà servi. Où qu’il soit ce soir, derrière quel masque, notre Arabien se moque de nous jusque dans ses aveux.)
Un croisé masqué réclama cette lame comme l’objet de sa quête : il la veut, il la reprendra, elle lui appartient. Soit. Un de plus pour la troupe.
La compagnie se forme
Car c’est bien d’une troupe qu’il s’agissait. Erich von Holzenauer annonça son plan : non pas une armée — mieux vaut peu d’hommes que mal accompagnés —, mais une compagnie de combattants déterminés, pour marcher sur la forteresse Wittgenstein, en extirper la Malepierre, en rapporter les preuves, et ramener les Wittgenstein, morts ou vifs, devant la justice de Sigmar et de l’Empereur. À une condition, posée par le comte Otto Boormann, plénipotentiaire de l’Empereur venu enquêter en personne sur ces rumeurs : que tout se fasse sous le sceau impérial, comme une croisade sainte, et non comme une guerre privée de plus contre une vieille maison.
Les volontaires se déclarèrent dans le noir des masques : von Holzenauer pour mener, le croisé de Bögenhafen pour son épée, le chercheur de lame pour sa quête, Etelka pour son art. Et puis cette voix qui annonça, tranquille : « Je me joindrai à Ulrich, également. »
Ulrich.
Mon nom. Jeté dans un bal de conspirateurs masqués, comme si c’était déjà entendu. (Je n’avais rien promis. Je n’avais rien juré. Mais dans cet Empire, on ne vous enrôle pas : on vous nomme, et le reste suit. Me voilà donc, sans l’avoir demandé, à la tête d’une croisade contre la plus noire forteresse du Reikland. Lupio me suivra, forcément — c’est son réflexe reptilien, il fuit comme il obéit, sans réfléchir.) Un vieux noble méfiant, lui, refusa net de se lever, flaira dans tout cela un énième coup pour abattre une maison rivale — mais offrit ses ressources sans offrir son dos. Prudent. Je l’aime bien, ce vieux-là. Il a le cynisme de ceux qui ont déjà vu brûler des choses.
Bas les masques
Le bal se vida. Ne restèrent que la compagnie. Et l’on tomba les masques.

Dame Etelka Herzen, d’abord, qui laissa tomber son masque d’or et de jais — et sous son blason, un serpent d’or lové sur champ de sinople, ce qui, pour une magicienne de la mort qui joue tous les tableaux, est l’enseigne la plus honnête qu’elle ait jamais portée.

Puis notre hôte lui-même, Erich von Holzenauer, dont le masque était une haute ramure de cerf d’or filigrané — le cerf blanc sur champ de gueules, l’animal des ambitieux qui veulent qu’on les croie nobles depuis toujours.

Puis Siegfried von Saponatheim — de cette maison qu’on avait flairée dès la réception de Nuln, celle-là même qui avait jadis convié Ashkarûn —, le visage pris dans un masque d’oiseau aux plumes d’azur et au bec d’or, l’aigle blanc pour armes. C’est le jeune cousin du comte Wilhelm von Saponatheim, souverain de Bögenhafen.

Puis le comte Bruno Pfeifraucher, seigneur de Grissenwald — là où Etelka tient demeure —, massif, la barbe prise dans une fourrure, qui ôta son masque de sanglier défendu de ses deux crocs : le sanglier noir sur champ d’or.

Et enfin le comte Otto Boormann, plénipotentiaire de l’Empereur, sous un masque doré d’ailes déployées, portant l’aigle impérial à deux têtes — celui-là seul parlait au nom du trône. Cinq visages de haute noblesse, et nous trois, roturiers sortis de la fange, en face. (Il y a un an, on nous jetait du haut d’un quai. Ce soir, cinq blasons se découvrent devant nous et l’on nous appelle « mes amis ». Je ne me fais pas d’illusion : le jour où nous ne servirons plus, le quai nous reprendra. Mais qu’on me laisse savourer le palais pendant qu’il dure.)
Le singe de trop
Restait une ombre. Dans l’assistance qui s’était retirée, quelqu’un avait écouté sans jamais se démasquer ni se déclarer. Un pressentiment me saisit — le même que dans la cave de Bögenhafen. Je demandai qu’on cherche, dans les costumes, un petit singe.
Il était là. Le singe d’Ashkarûn. Et du coup tout s’éclaira : ce magnifique personnage drapé de bleu et d’or que j’avais remarqué sans le reconnaître, cette haute silhouette au masque de grue — long bec d’or, coiffe de plumes noires ruisselante de joyaux —, c’était lui. Ashkarûn. Venu au bal sous les plumes d’un échassier, masqué, muet, à boire chacune de nos paroles sans lever le petit doigt pour notre croisade. Nul ne l’avait démasqué ; c’est sa bête qui l’a trahi. Vanda tenta de charmer le singe pour le retourner ; les vents lui filèrent entre les doigts, et l’animal s’enfuit dans un ricanement, emportant son maître avec lui. (Toujours assis à trois pas du danger, à faire rouler son raisin pendant que les autres saignent. Une grue, par-dessus le marché : l’oiseau qui se tient sur une patte au bord de l’eau et attend, immobile, que le poisson passe. Le costume lui allait trop bien. Un jour, Arabien, il faudra décider si tu es le corbeau qui annonce le malheur ou la main qui l’apporte. Mais ce soir, tu n’étais qu’une grue, et un singe de trop.)

Le choix de Vanda, et la Couronne Rouge
Puis Etelka me vola Vanda pour un tête-à-tête, et la petite m’en rapporta l’essentiel.
Elle lui fit le compte rendu du cratère : Dagmar, la Malepierre, le trou immense, les compagnons égorgés, les skavens trouvés sur la même piste avec la même carte — donc d’autres copies, ailleurs, et d’autres expéditions possibles vers Wittgenstein. Etelka écouta, et offrit de nouveau à Vanda le marché de toujours : la voie des reniés — apprendre sur-le-champ les sorts, à ses côtés, mais être marquée du sceau de l’infamie pour l’éternité — ou la voie droite, l’Académie, et la grande magistère Elspeth von Draken.
Vanda, qui rêve de devenir la plus grande magicienne d’Améthyste qui ait jamais foulé le Reikland, ne tournera pas renégate — pas question de gâcher cela. Elle ira à Elspeth. Mais pas tout de suite. Car elle refusa, net, de nous abandonner à l’assaut : « On ne se sépare pas maintenant. » (Après le nombre de fois où elle nous a sauvé la mise, elle jure qu’elle viendra nous hanter si nous mourons sans elle. Je lui ai répondu que nous la hanterions d’abord. On s’aime comme on peut, dans cette compagnie de gueux.)
Et Etelka lâcha, pour finir, sa vérité la plus lourde. Cette carte que les skavens portaient, cette carte officielle tamponnée aux armes de la grande bibliothèque d’Aldorf — elle en connaît l’origine. Elle a infiltré un culte. Un de ces cercles qui, quand Morrslieb crache son venin, se cagoulent et paient les puissances de la Ruine — et qui ne sont pas que des nobles corrompus, mais touchent toutes les strates du Vieux Monde : bourgeois, banquiers, gros paysans. Ce culte se nomme la Couronne Rouge. C’est lui qui détenait l’original de la carte. C’est de lui qu’Etelka la tient. Et le vrai danger, ajouta-t-elle, ce ne sont pas tant les Wittgenstein — qui pourrissent sans savoir maîtriser leur Malepierre — que les skavens, s’ils mettent la main dessus. Car alors les visions apocalyptiques de l’Empire en flammes cesseraient d’être des prophéties pour devenir un calendrier.
(Vanda ne lui dit pas qu’elle possède les six clés. Moi non plus, je ne le dirai à personne. Il est une chose que ce voyage m’a apprise : dans cet Empire, la seule clé qu’on garde en vie est celle qu’on ne montre pas.)
Et voilà où nous en sommes, à la veille du pire.
Une compagnie de masques tombés : un nobliau ambitieux, un comte au sanglier, un envoyé de l’Empereur sous un phénix, une sorcière renégate, un croisé, un chercheur de lame — et trois gueux qu’on a nommés sans leur demander. Devant nous, la forteresse Wittgenstein, sa Malepierre, ses mutants, et peut-être, tapi dans ses murs, le secret pour refermer ce que Bögenhafen a ouvert. Derrière nous, un batelier qui a bu notre rançon, une Main Pourpre qu’on devra payer en vérités faute d’or, un singe arabien qui a tout entendu, et une Couronne Rouge qui joue sa propre partie dans l’ombre.
Vanda vient avec nous — avec son bâton et son cran, puisqu’elle a refusé la magie pour ne pas nous lâcher. Lupio vient, parce qu’il vient toujours. Et moi, Lord Wolf, caporal de la fange promu chef de croisade entre deux valses, je m’en vais marcher sur un château dont tout le monde murmure le nom et dont personne n’est jamais revenu.
On m’avait promis la gloire au bout de l’aventure.
On ne m’avait pas dit qu’elle aurait le goût du vin de Tilée bu derrière un masque, la veille d’un massacre.
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Officiellement Décédé, Chef de Croisade Malgré Lui, Danseur de Fortune et Démasqueur de Singes, Palais d’Erich von Holzenauer, Kemperbad, à l’heure où le dernier masque tombe


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