« Par les serments brisés et tous les nains que j’ai fait mentir sur ma tombe !
Il est des dettes qu’on paie en or, d’autres en sang, et puis il y a celles qu’on paie à coups de poing, torse nu, au sommet d’une cascade, sous un soleil couchant, devant un village de brebis médusées.
Moi qui croyais qu’un caporal moustachu réglait ses affaires avec une lame et trois jurons bien sentis, j’ai découvert qu’il fallait parfois se déshabiller jusqu’à l’âme pour comprendre qui l’on est — et que ce qu’on découvre, sous la sueur et la poussière, c’est rarement joli.
La première règle, ici, c’est qu’on ne parle pas de ce qu’on a fait à Grissenwald. La deuxième règle, c’est qu’on ne parle SURTOUT pas de ce qu’on a fait à Grissenwald. Le nain, lui, n’avait pas lu le règlement. »
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach
Reprenons où le cauchemar nous avait laissés : au fond de la grotte, dans le boyau au bout du monde, la Malepierre suintant sa lueur verte à travers les pierres.

Extermination de vermine
Le champion skaven gisait, brisé mais vivant, et deux de ses congénères agonisaient un peu plus loin. Nous ne sommes pas d’un naturel cruel — mais on ne laisse pas un rat à moitié mort dans son dos. On les acheva, tous les trois, proprement, sans un mot et sans un remords. (Je n’ai aucune description à offrir à l’Histoire pour ce moment-là : on ne décrit pas une vermine. On la supprime, comme on écrase un cafard sous la botte, et l’on s’essuie la semelle. Il n’y a pas, que je sache, de débat de conscience à avoir sur l’éradication d’un rat debout qui voulait nous bouffer.)
Avant de laisser le champion à sa charogne, je le fouillai. Un chef, même rat, porte toujours quelque chose. Et je ne fus pas déçu : sur lui, une carte. La même, exactement, que celle de Vanda — celle du journal de Dagmar. Une copie. (Comprenez le vertige : nous nous croyions seuls à connaître ce trou maudit, et voilà qu’une bête des profondeurs nous apportait le même plan que le nôtre, à la virgule près.)
Mais la nôtre est un vélin râpé, griffonné de mémoire. Celle du skaven, elle, est une vraie carte — sérigraphiée, tamponnée, frappée aux armes des bibliothèques impériales, et pour être précis, de la grande bibliothèque d’Aldorf. Autrement dit : d’autres copies courent le monde. Le lieu est consigné, catalogué, rangé sur une étagère quelque part dans la capitale, et n’importe qui d’assez retors pour y accéder peut, comme ces rats, suivre la piste de la Malepierre jusqu’ici. (Les skavens, que je croyais légende de nourrice, chassaient donc le même caillou vert que nous. Quand la vermine et vous lisez la même carte, c’est que vous êtes tous les deux au mauvais endroit.)

La banshee et l’éboulis
Restait la raison première de notre descente aux enfers : la spectre. Car ce n’est pas la Malepierre qui avait mené Vanda dans cette grotte, mais elle — cette banshee archère que nous avions suivie jusqu’ici, et que Vanda, fidèle à ses préceptes de magicienne de la mort, voulait libérer de son errance en consacrant sa dépouille. Nous l’avions pistée jusqu’à son corps, croyait-elle. Et son corps devait dormir derrière l’éboulis.
Le spectre reparut dans la désolation, contempla en silence le carnage, puis se tourna vers l’amas de pierres et nous offrit volontairement son dos — comme pour désigner ce qu’il y avait à dégager. Alors nous dégageâmes. Lupio et moi, à mains nues, des heures durant — les petites pierres d’abord, les grosses ensuite —, pendant que la morte flottait près de nous, ses cheveux et ses étoffes agités par des vents qu’elle seule sentait, ce vent noir du Dhar dont toute la région est gorgée. De temps à autre, elle tournait vers nous un regard vide de toute expression, et pourtant ce regard-là nous apaisait. (Une morte pour chaperon, voilà qui a du bon : tant qu’elle flottait à nos côtés, parmi les cadavres de leur champion, pas un skaven survivant n’osa repointer son museau. Le meilleur des épouvantails, en somme. On se rassure comme on peut, au fond d’un trou qui pue la Malepierre.)
Nous curions jadis les égouts ; nous savons travailler dans la crasse sans y laisser toute notre vigueur. Au bout de l’effort, l’éboulis céda. De l’autre côté, pas de trésor. Un charnier.

Les morts se relèvent
Quatre corps. Une expédition entière, réfugiée jadis dans ce cul-de-sac et massacrée dans son sommeil. Le temps et la Malepierre les avaient changés en une chose entre la momie et le squelette — des os à demi couverts de peau tannée, de ligaments fondus, de matière molle calcifiée. Non pas ramollis : durcis, fusionnés, os et chair et viscères soudés en une seule masse ligneuse. Deux d’entre eux, poignardés au cœur ou à la gorge, n’avaient pas vu venir la mort : un spasme, et rien. L’un a même encore, fiché à travers le crâne, le poignard qui l’a cueilli dans son sommeil — une belle lame, qui a défié les siècles. Les deux autres avaient la bouche grande ouverte sur un puits noir. Ceux-là avaient vu leur assassin.
Et cette lueur verte qui baigne tout — d’où sort-elle ? Vanda lève les yeux, examine, calcule à voix basse ses vieilles leçons de géométrie. La caverne elle-même n’est pas naturelle : au sol, un point précis où la pierre a été creusée, attaquée, fondue en une matière vitreuse, une silice figée. Quelque chose est entré là à très grande vitesse, a percé la terre, a foré son sillon en pente douce, et a fini sa course en creusant une petite cavité — un cratère miniature, un mètre de diamètre à peine, au cœur de la roche.
« Il y avait quelque chose là-dedans, murmure-t-elle. Un fragment. Un éclat tombé du ciel. Et on l’a extrait. »

Le nid est vide. La source a disparu — emportée il y a quatre siècles. Mais elle a imprégné la pierre pour l’éternité, et c’est de ce creux vide que suinte encore, aujourd’hui, cette phosphorescence verdâtre et malsaine dans laquelle les corps ont mariné toutes ces années. Une lumière qu’on jurerait vivante. Une lumière qui vous ronge rien qu’à la regarder.
À leurs pieds, quelques objets épargnés par les siècles. Une fiole d’argent, d’abord — brillante, intacte, une flasque que la rouille n’a jamais mordue, et qui semble presque appeler la main. (Nous ne la prîmes point. Obnubilés par le reste, nous l’avons laissée là, dans le sable. Je le regrette déjà — car j’ai l’obscur pressentiment que cette fiole reviendra me visiter, une nuit, dans mes rêves les moins reposants.)
Et une clé.

Une seule, posée dans le sable, que le temps n’a pas ternie. Vanda se penche, la ramasse — et je vois passer sur son visage un mélange que je lui connais mal : de l’excitation, de la stupeur, quelque chose qui ressemble à de la peur. Car cette clé a une forme. Une forme qu’elle reconnaît aussitôt. Une clé en étoile.
« Je vous expliquerai, Caporal. L’heure n’est pas au cours magistral. » Et elle l’empoche.
C’est en s’accroupissant près des corps, ensuite, pour examiner les plaies, les postures, ce campement figé dans la mort, qu’elle reconstitue le drame — tout haut, comme on récite une oraison funèbre avec quatre siècles de retard.
« Ils dormaient. On les a égorgés dans leur sommeil, un par un. Pas des pillards : un des leurs. Quelqu’un en qui ils avaient confiance, qui a attendu la nuit, qui a refermé le passage derrière lui pour qu’on ne les retrouve jamais. Quelqu’un qui voulait ce fragment pour lui seul. » Elle relève les yeux. « Leur chef. Celui qui les avait menés ici. Dagmar. »
C’est en prononçant ce nom que tout a basculé.

Un gémissement. Puis quatre. Et de ces bouches ouvertes, de ces orbites creuses, jaillit une flamme verte — organique, immonde, crachée par la Malepierre elle-même. Les quatre cadavres s’agitent. Se lèvent en grinçant. Nous fixent de leurs yeux de jade glauque.
La spectre, elle, ouvre grande la bouche — non pour nous attaquer, mais pour nous alerter. Trop tard. Et je vois son visage de morte se déformer d’une peine intense, ses grands yeux vides s’ouvrir sur un cri muet de désespoir. Elle laisse retomber son bras. Elle n’osera pas frapper ces morts-là. Comme si, entre trépassés, il y avait un pacte que même la haine ne rompt pas.

Nous voilà seuls. Lupio, ce brave batelier au réflexe reptilien, a déjà pris ses jambes à son cou — envolé, disparu dans les boyaux, fidèle à lui-même. (Je ne lui en veux pas. Fuir, chez lui, n’est pas de la lâcheté : c’est un art, une vocation, presque une prière. Il fuit comme d’autres respirent. Et bien souvent, c’est ce qui le garde en vie quand les héros, eux, finissent en steak.)

La tête la première
La peur me saisit. Et je dis bien : me saisit. Ces yeux de jade, ces flammes vertes, ces gueules mortes — je reste cloué sur place, incapable d’un geste, le grand caporal, le vétéran de vingt campagnes, planté comme un épouvantail qui aurait vu un fantôme. (On m’a fait tuer des goules, des charognards, des rats debout. Mais quatre cadavres qui se lèvent en crachant du feu vert, ça vous rappelle soudain que sous la moustache, il y a un homme. Et l’homme, lui, a une trouille bleue.)
Vanda, plus vaillante, garde la tête froide. Elle tente un trait de mort — et le rate, lamentablement, ses vents lui filant entre les doigts.

Alors l’un des morts avance sur elle. Une masse. Un morgenstern rouillé, brandi par des bras de cuir sec. Et il l’abat.
En pleine tête.
J’entends le craquement d’ici. Les os de la petite qui cèdent. Elle tournoie, chancelle, et s’effondre — zéro. À terre. Inconsciente, le crâne fendu, le sang plein les cheveux.
Et là, quelque chose se déchire en moi. Pas le courage — je n’en ai jamais eu de rechange. Autre chose. Ce vieux réflexe absurde qui fait qu’un caporal ne laisse pas tomber un gosse sur un champ de bataille.
Je fonce. J’empoigne Vanda par le col. Je la charge sur mon épaule comme un sac de grain. Et je cours.
Un mort me cueille dans le dos au passage — une attaque de couard offerte à qui tourne les talons. La masse s’écrase entre mes omoplates. Le souffle me manque, la douleur explose, mais je tiens debout, Sigmar sait comment. Je tiens, parce que si je tombe, on meurt à deux.
(Note d’un homme qui n’a jamais couru vers le danger sans qu’on l’y pousse : j’ai passé ma vie à fuir intelligemment. Cette fois, je fuyais chargé d’une apprentie inconsciente, le dos en compote, le cœur chevelu explosé, à travers un boyau noir où grinçaient quatre morts dans mon dos. Et pour la première fois, je ne fuyais pas pour sauver ma peau. Je fuyais pour sauver la sienne. Que Ranald me pardonne cette rechute d’héroïsme. Ça ne se reproduira pas. Enfin, j’espère.)

La course dans le noir
Ce qui suit n’est qu’une longue fuite aveugle.
Je cours. Brisé par la peur, je ne calcule plus rien — le crâne en feu, le tournis, une gamine sur l’épaule et la mort dans le dos. Le boyau débouche. Une falaise me barre la route : je longe, je contourne, je repique. Mes jambes ne sont pas rapides — mais celles des morts le sont moins encore. Peu à peu, dans le noir, le grincement de leurs os s’éloigne. Ils ralentissent. Ils s’arrêtent.
Ou bien ils me suivent toujours. Je n’en sais rien. Dans ces ténèbres d’encre, on ne sait plus qui halète derrière soi — un mort, le vent, ou sa propre terreur.
Je cours quand même. Les trois quarts du chemin, puis tout le chemin, jusqu’à ce que la roche cède la place aux arbres et que je débouche enfin dans une épaisse forêt.
Alors je me retourne.
Rien. Plus rien. Que les ténèbres, et le silence, et Vanda contre mon flanc, inconsciente mais respirant encore.
Il me restait juste assez de forces pour gagner en titubant le seul refuge de cette terre maudite : le cercle de menhirs des vieux druides, dont les pierres tiennent le mal à distance. J’y traînai la petite. Et là, enfin, le caporal défaillit à son tour. La nuit m’avala.

Le réveil dans le cercle
Au petit matin, je grelotte. Les yeux gonflés, les membres perclus, le corps rompu comme après une nuit passée sur les pavés d’un cachot de Nuln. Contre moi, Vanda. Inconsciente encore, mais le pouls bat — je l’ai gardée toute la nuit contre ma carcasse, à lui prêter le peu de chaleur qui suintait de mes vieux os. (Une apprentie qui vole la chaleur d’un caporal, voilà bien la dernière indignité. Mais on ne laisse pas geler une gamine qui vient de vous sauver la mise. Même moi, j’ai mes limites dans la muflerie. Deux ou trois, pas davantage.)
Autour de nous, la lande n’est plus qu’un océan roulant de brume — une purée de pois ensorcelée, malfaisante, qui vient battre les menhirs comme les vagues battent une jetée, et s’arrête là. Net. Contre un mur invisible. Le cercle de pierres druidiques tient bon, même déformé par la Malepierre. Passée une heure, la brume s’étiole, s’effiloche en fumerolles, et le paysage reparaît — cette désolation de jade et de pierre dressée que je rêvais déjà de ne plus jamais revoir.

Vanda ouvre enfin les yeux.
« Ma petite Vanda. Si tu savais la trouille que j’ai eue. »
« Vous m’avez sauvé la vie, Caporal. »
(Note pour la postérité, car ces instants sont rares : elle m’a remercié. Sincèrement. Moi. Et pour une fois, je n’avais rien fait de fourbe pour le mériter. Juste tenu une gamine au chaud toute la nuit en claquant des dents. Il faut croire qu’à force de fréquenter des héros, on finit par en attraper les tics. Un rhume de l’âme, en somme. Ça se soigne.)

Ce que le nom du mort a réveillé
Nous l’avions compris dans la grotte, dans la panique : c’est le nom de Dagmar, prononcé tout haut, qui avait tiré ces morts de leur sommeil de quatre siècles. Le nom du bourreau, jeté dans le silence — comme si, où qu’il soit, l’assassin les tenait encore par un fil, et qu’il suffisait de le nommer pour rouvrir la plaie.
Mais c’est au petit matin, dans le calme du cercle, que le reste s’emboîte — comme les pièces d’une serrure qu’on force enfin.
Cet endroit — ce cratère, ce lac vert baveux — n’est pas né du hasard. Une météorite est tombée ici jadis, une grosse, une énorme, un crachat de Morrslieb qui a creusé la cuvette et rempli le trou de cette eau maudite. Elle s’est dissoute dans le sol, a infesté les nappes profondes, empoisonné l’eau, fait muter la contrée entière sur des lieues à la ronde. Les druides ont cerclé l’impact de menhirs, contenu le mal comme on cautérise une plaie.

Mais la grosse météorite n’était pas seule. D’autres éclats plus petits sont tombés avec elle. L’un d’eux a foré, en s’enfonçant, cette caverne au flanc du cratère. Et c’est celui-là — ce bolide-là — que Dagmar von Wittgenstein est venu déterrer, il y a quatre siècles, avec une expédition d’hommes. Il a récupéré son gros morceau de Malepierre. Puis il a maudit ses compagnons avec les restes, les a transformés en ces créatures qui errent encore. Et il a provoqué l’éboulis, de sa propre main, pour que jamais personne ne retrouve l’expédition ni ne remonte jusqu’à lui.
(Voilà donc l’aïeul. Voilà le grand-père de la lignée que la Gravine fréquente à dîner. Un homme qui a assassiné ses propres porteurs pour un caillou vert, il y a quatre cents ans, et qui — détail charmant — n’est peut-être pas tout à fait mort. On choisit mal sa belle-famille, dans cet Empire. On la choisit même très, très mal.)
Et je comprends enfin, du même coup, l’état du pauvre Dagmarit — notre légume de Vérena, ce garçon brisé qui porte le nom de l’ancêtre. La malédiction court dans le sang. Quatre siècles n’y ont rien fait.

La sagesse de l’apprentie
Vanda tranche. Et pour une fois, je la laisse faire sans broncher — car elle a raison, et sa raison, ce jour-là, coïncide miraculeusement avec ma paresse.
« Notre mission d’investigation est terminée, Caporal. »
Nous n’avons pas les épaules pour la Malepierre. Elle est apprentie, pas magisterix ; elle ne va pas déchaîner les vents de la magie sur des créatures du Chaos avec, pour tout bagage, un bâton et du courage. Et surtout — surtout — elle a vu ce que la Malepierre fait aux hommes. Elle n’en veut pas. Ni sur elle, ni dans ses mains, ni dans le coffre.
« Je dirai la vérité à Etelka, décide-t-elle. Toute la vérité. Et si elle veut un gros morceau de sa précieuse Malepierre, je lui donnerai l’adresse : le château Wittgenstein. Qu’elle aille frapper elle-même à cette porte-là. »
(Une apprentie qui, au bord du gouffre, choisit l’honnêteté et la prudence plutôt que la gloire et le caillou magique. Dans cet Empire, c’est presque une révolution. J’en aurais pleuré, si le froid ne m’avait pas déjà gelé les larmes.)
Reste un dernier secret, qu’elle me lâche sur le chemin. Dans la tour de Dagmar — là où nous avions occis l’ignoble goule —, il y avait une étoile à six branches gravée, avec une serrure à chaque pointe. Dans le laboratoire, elle a trouvé cinq clés. Et sur le cou du monstre, jadis, la sixième. Elle les a toutes. Ou sait où elles sont toutes.
« Et qu’est-ce que ça ouvre ? » demandé-je.
« Je crois que c’est un portail. Le même pentacle que sous Bogenhafen. Et je crois que c’est par là que la Ruine est entrée dans Bogenhafen. Alors il est hors de question — HORS DE QUESTION — que je tourne ces clés. »
(Sage petite. On ne tourne pas une clé quand on ignore quelle porte elle ouvre — surtout quand la dernière fois qu’on l’a fait, une province entière a sombré dans l’enfer. C’est une leçon que l’Empire n’apprend jamais, lui qui passe son temps à ouvrir des portes en priant pour qu’il n’y ait rien derrière. Il y a toujours quelque chose derrière. C’est bien ça, le problème.)
Quatre jours de retour, la Narne à la descente cette fois, le coffre toujours aussi vide et lourd. On récupère nos forces au fil de l’eau. Et l’on regagne enfin Unterbaum — le village de Corrobreth, où nous attend le Revenant, et ce brave Lupio qui, en batelier de pur réflexe reptilien, a filé se réfugier au bateau dès que l’affaire a mal tourné.
Sauf qu’à Unterbaum, l’accueil a changé de goût.

Le village a fermé sa porte
Les mines sont graves. Corrobreth est rentré avant nous — lui qui nous avait guidés jusqu’au cratère, puis attendus au campement. Il nous regarde, sévère, le corbeau silencieux sur l’épaule. Et tous ces villageois qui nous fêtaient à l’aller ont désormais le visage fermé comme une huître à marée basse.
« Le patriarche et moi voudrions vous parler sous l’arbre de paix. »
On accepte, forcément. On ne refuse pas grand-chose à un homme dont tout le village vous escorte, la main sur la fourche. Des hommes en armes nous encadrent — pas menaçants, mais le poids de leurs regards pèse son quintal. Certains sont durs. D’autres, plus circonspects, presque étonnés, comme s’ils assistaient à quelque chose qu’ils ne comprennent pas encore.
On nous mène sous le grand chêne. Le géant millénaire, l’arbre de paix.
Et c’est là, sous ses branches, que Vorster le doyen prend la parole. D’une voix grave, il nous parle d’honneur. De cet honneur que les Baumenwolfs, ce peuple retiré, ont su garder quand nous autres, hommes de l’Empire, l’avons laissé s’étioler. Il nous parle de la vieille langue des nains, qu’ils connaissent encore. Et d’un mot, dans cette langue, qu’on ne prononce jamais — car le prononcer, c’est prononcer une condamnation à mort. La sienne, ou celle qu’on désigne.
Puis tous les regards se tournent vers moi.
« Qu’avez-vous fait, Caporal ? Qu’avez-vous fait, le jour où vous avez donné votre parole d’honneur à un chef de clan — pour ensuite vous parjurer ? »
Ah.
Ça.

Le nain qui venait de loin
Ils l’ont retrouvé. Ou plutôt : il m’a retrouvé.
La foule se fend. Et il est là.
Un nain. Portant fourrure de loup, le visage et la peau tannés par le soleil, couvert de la poussière de mille routes. Car à la différence de nous, qui avons voyagé sur l’eau, lui est venu à pied. Depuis Karak Grissenwald. Des lieues et des lieues, dormant à la belle étoile, se nourrissant de ce qu’il chassait, parfois de rien du tout. Il m’a traqué, moi, impitoyablement, nuit après nuit, jour après jour.
Et quelque chose a changé en lui. Son regard est noir d’obsidienne, et il me transperce sans un mot. Il s’est rasé le crâne. Et avec une pâte d’argile rouge et blanche, il s’est dressé sur le sommet du chef une crête raide et sanglante.
Un Pourfendeur de Trolls.
(Pour ceux qui l’ignorent — et je les envie —, un nain qui se fait Pourfendeur de Trolls est un nain qui a tout perdu. L’honneur, le clan, l’espoir. Il ne lui reste qu’une quête : mourir. Non pas gagner mille combats, mais en perdre un — le bon —, contre une bête assez grosse pour laver sa honte dans son propre sang. Il va de monstre en monstre en cherchant sa fin. Et cet honneur qu’il cherche à laver dans la mort, c’est MOI qui le lui ai crotté aux pieds. Un jour de grand courage, jadis, où j’ai donné ma parole à un chef de clan nain — puis je me la suis rassise dessus. Les nains ont la rancune tenace. Celui-ci l’a portée à pied sur trois cents lieues.)
Le vieux prêtre a été clair : au sommet des chutes, là où les eaux se rejoignent, il y a une grande terre plate. C’est là que je réglerai ma dette. Au dernier feu du soleil.
Je jette un regard à Vanda. Je lui fais du pied. Un signal fort, désespéré, éloquent : sois ma championne, petite, comme Bruno l’est pour la Gravine.
Elle me regarde droit dans les yeux.
« Non. Je n’irai pas à ta place. Assume tes combats, Caporal. Merde. »
(Charmant. La gamine que j’ai tenue au chaud toute une nuit, celle qui me remerciait il y a quatre jours de lui avoir sauvé la vie, me renvoie à mes propres turpitudes avec la sécheresse d’un sergent-instructeur. Voilà la gratitude. Voilà ce qu’on récolte à jouer les héros. Un « assume tes combats, merde », et un nain enragé au bout du pré.)

Le pugilat, ou la seule leçon d’honneur que j’aie jamais donnée
Le soleil descend sur les chutes. La terre plate luit d’humidité. Les villageois font cercle, silencieux. En contrebas, le fracas des deux cascades couvre presque les battements de mon cœur.
D’abord, on essaie les mots. Car je ne suis pas qu’un pommeau au bout d’un bras — j’ai aussi une bouche, et de temps à autre il en sort autre chose que des jurons. Alors je m’avance. Car après tout, c’est ma dette, et un caporal ne se planque pas éternellement derrière une apprentie.
« Écoute-moi, maître nain. J’étais à Grissenwald. Je sais la cause des maux de votre peuple. Ta mort ne résoudra rien — ton peuple souffre, et nous sommes là pour lui apporter une solution, pas pour ajouter un cadavre à ses malheurs. Je ne te promets pas monts et merveilles. Mais je te jure, sur le peu d’honneur qu’il reste aux hommes, d’intervenir auprès d’Etelka Erzen pour qu’elle cesse de creuser dans les tréfonds de vos terres. Laisse-nous faire. »
Vanda renchérit, à sa façon — celle qui a l’usage des mots, cette langue de velours que je n’ai jamais eue.
« Sa mort ne vous rendra rien, maître nain. Ni votre honneur, ni votre clan, ni votre terre. Laissez-le réparer. C’est plus utile qu’un cadavre. »
Il ne cille pas.
« On m’a prévenu que tu étais une langue morte. Que tu tenterais, comme jadis, d’embrumer mon esprit. Une fois déjà, tu m’as donné ta parole. Tu as vécu. Tu m’as regardé. Tu as gagné ma confiance — et tu l’as abusée. Comment oses-tu, à nouveau, te cacher derrière mes mots ? »
Bon.
Puisque c’est ainsi.
Je lui fous un coup de pommeau en pleine gueule. En plein discours.

(Oui, lecteur. Je sais. « Un coup de pute », diront les puristes. Mais comprenez-moi : un nain qui a marché trois cents lieues pour ma peau ne se laissera pas convaincre par un beau discours — je l’ai fait plier une fois par la parole, jadis, et ça m’a coûté six heures et l’âme. Cette fois, je n’avais pas six heures. J’avais un pommeau. Et l’instinct du survivant, qui ne s’embarrasse pas d’esthétique.)
Le pommeau claque. Le nain vacille — mais ne tombe pas. Ces bestioles-là ont le crâne en enclume. Il crache, essuie le sang, et sourit pour la première fois. Un sourire qui dit : maintenant, on peut commencer.
Il jette sa hache. Je jette ma lame. « À mains nues, alors. Comme des hommes. »
Et ce qui suit, lecteur, fut le plus beau moment de brutalité de ma médiocre existence.
Il charge. Un taureau. Un taureau Shetland — petit, ras du sol, mais un taureau tout de même, trois cents ans de muscle nain lancés sur mes tibias. Je l’esquive. Je le nargue. Je propulse mon genou très haut, vers l’épaule, et je le détends d’un coup sec — un chassé cueilli à la caserne, dans les batailles de taverne, un soir d’ivresse dont je ne suis pas fier. Le talon percute la rotule.
Crac.
Le genou se disloque. Le nain s’effondre dans la poussière, la jambe pliée du mauvais côté.

Il se relève. Bien sûr qu’il se relève. Un Pourfendeur de Trolls ne connaît pas d’autre verbe. Il repart à l’assaut — et sa jambe brisée se dérobe sous lui. Il tombe encore, face contre terre, mange la poussière.
Je pourrais m’arrêter là. Je ne m’arrête pas. Je le nargue. Je l’appelle « gamin » — lui qui a trois cent cinquante ans. Chaque insulte est un coup de plus, car chaque humiliation le rend plus fou, et un fou se bat plus mal.
Il se relève encore. Il feinte. Je feinte mieux : un jab du gauche vers son visage — il se baisse, comme prévu — et mon genou droit, embusqué derrière, jaillit à la rencontre de son crâne. Il pare du bras droit, l’encaisse dans un grognement. Je saisis ce bras au vol. Clé. Rotation. Et je le projette par-dessus mon épaule — il vole, retombe, roule, l’épaule luxée.
Il se relève TOUJOURS. Par les couilles de Sigmar, il ne s’arrête donc jamais. Alors je change de registre : une savate, la pointe de la botte en plein dans le plexus. Le souffle lui sort du corps comme d’une cornemuse qu’on écrase. Il plie. Il tombe. Le bras droit pendant, inutile.
Il tente un dernier grand swing du bras valide — un moulinet désespéré qui passe très haut au-dessus de ma tête, dans le vide, emportant ses dernières forces.
Et là, je finis le travail.

Je me précipite. Bras gauche sous son avant-bras. Bras droit passé sous son coude. Je verrouille. Et je tire — une clé nette, méthodique, apprise nulle part et partout, dans toutes les tavernes de l’Empire où un homme a dû casser un autre homme pour survivre à la nuit. Le bras cède dans un craquement sinistre. Fracture ouverte. Le nain hurle enfin — le premier cri qu’il ait poussé — et s’effondre pour de bon.
Inconscient. Le bras en morceaux. Vaincu.
By the book, comme dirait l’autre. À la loyale — enfin, aussi loyalement qu’un coup de pommeau inaugural le permet.

Ce que le couchant a éclairé
Le soleil se couche. Je suis ruisselant de sueur, le souffle court, les poings en sang. Et il paraît — on me l’a assez répété depuis — que dans cette lumière rasante, moi le caporal miteux, le dégingandé, le moustachu fatigué, j’avais soudain quelque chose de sculptural. Une statue de temple. Un homme qui vient de donner, torse nu, une leçon de pugilat à un guerrier venu de trois cents lieues pour le tuer.
(Je n’en crois pas un mot, évidemment. Mais qu’on me laisse cette illusion. À mon âge, avec mon casier, un instant de gloire sculpturale au sommet d’une cascade, ça ne se refuse pas. Même si demain je serai de nouveau Groz’œil, le mort officiel qui répare les voiles.)
Je retiens le coup fatal. Je ne le tue pas. Il reste au sol, gémissant, incapable de se relever — mais vivant. Car voyez-vous, lecteur, un Pourfendeur de Trolls cherche la mort au combat pour laver sa honte. La lui donner, ce serait lui offrir ce qu’il désire. Le laisser vivre, vaincu à mains nues, à la loyale — voilà, peut-être, la seule vengeance élégante que j’aie jamais servie. Ou la seule cruauté. Avec moi, on ne sait jamais bien où finit l’une et où commence l’autre.
Il n’a pas crié pendant les coups. Pas une fois. Tant il était certain de m’assommer. Pour lui, m’a-t-on dit, c’est une défaite à la loyale — et non le coup de pute par lequel tout a commencé. J’espère de tout mon cœur que la légende retiendra cette version-là. La mienne. Celle où le caporal gagne proprement.
(Car entre nous — et que ceci reste entre nous —, j’ai bel et bien commencé par un coup de pute. Je ne peux pas m’en empêcher. C’est plus fort que moi. C’est, je crois, la seule chose vraiment constante de toute ma vie.)

Et voilà où nous en sommes. Le cratère derrière nous, le nain à nos pieds, le bateau au bout du chemin.
J’ai une vérité vieille de quatre cents ans à rapporter à une sorcière. Une carte, un journal, et six clés que Vanda refuse — sagement — de tourner. Un portail, peut-être, qui a englouti Bogenhafen et qui n’attend que six tours de clé pour recommencer ailleurs. Un légume à Vérena qui compte les jours. Des skavens sur la même piste que nous, avec la même carte — donc d’autres cartes, ailleurs, entre d’autres mains. Et un Pourfendeur de Trolls gémissant dans la poussière, qui vivra, et qui me haïra plus encore de l’avoir laissé vivre.
Qu’est-ce qu’ouvre vraiment l’étoile à six branches — et qui, dans cet Empire, serait assez fou pour vouloir le savoir ?
Combien d’autres cartes courent les routes, menant d’autres avides à d’autres cratères ?
Et moi qui viens, pour une fois, de gagner un combat à la loyale — ou presque —, ai-je enfin lavé un peu de ma crasse, ou seulement ajouté un nom de plus à la longue liste de ceux qui, la nuit, rêvent de ma mort ?
Les réponses viendront.
Ou pas.
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Officiellement Décédé, Chauffe-Apprentie de Fortune, Pugiliste Malgré Lui, Vainqueur à la Loyale (le Coup de Pommeau Mis à Part) d’un Pourfendeur de Trolls Venu de Trois Cents Lieues, Sommet des Chutes d’Unterbaum, au dernier feu du soleil, An 2523 de l’Empire
(Post-scriptum sur le nain : je ne connais même pas son nom. Il ne me l’a pas donné. On ne donne pas son nom à l’homme qu’on est venu tuer — ça complique le deuil. Il gît quelque part sur cette terre plate, le bras en écharpe, à ruminer sa deuxième défaite contre moi. Qu’un troll, un jour, lui offre enfin la mort que je lui ai refusée. C’est tout ce que je peux lui souhaiter de bon. Entre gens qui se sont proprement cassé la figure, c’est presque de la tendresse.)
(Post-scriptum sur Vanda : « Assume tes combats, merde. » Elle avait raison. Elle a toujours raison. Et le pire, c’est que sans son refus, je n’aurais jamais découvert que ce vieux corps miteux avait encore un pugilat dans le ventre. Il faut croire que la meilleure façon d’aider un homme, parfois, c’est de refuser de l’aider. Note à moi-même : ne jamais lui avouer qu’elle m’a rendu service. Elle en tirerait une insupportable fierté.)
(Post-scriptum sur les six clés : elles sont quelque part, en sûreté, loin de la moindre serrure. Et elles y resteront. Car s’il est une chose que ce voyage m’a apprise, c’est que dans cet Empire, la curiosité n’ouvre jamais que des portes qu’on aurait dû laisser closes — et que derrière chacune, invariablement, il y a des dents.)


Leave a Comment