« Par le cognac de Kemperbad et tous les digestifs de l’Empire !
Il est des invitations à souper qu’on accepte par gourmandise, d’autres par politesse, et puis il y a celles d’une magisterix renégate perchée au-dessus d’un ravin, qui vous sert un apéritif fin en vous expliquant, le sourire de marbre, qu’elle vous cache la vérité pour votre bien — afin que sous la torture vous n’ayez rien à trahir.
Moi qui croyais avoir tout vu avec les latrines d’Etelka et le postérieur de Herr Schmidt, j’ai découvert qu’on pouvait se faire suspendre dans une cage à trente mètres du sol par un fanatique à mouchoir pourpre, et négocier poliment entre deux cascades.
Et cerise sur le gâteau empoisonné : un mort ressuscitable me tend la main d’un lit d’hospice, et une sorcière me prédit l’avenir dans une chaise à porteurs.
Décidément, dans cet Empire, on ne monte jamais assez haut pour échapper à la merde — on la voit juste tomber de plus loin. »
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach
Nous voilà donc à Kemperbad. Moi mort — administrativement s’entend —, Lupio la main violette planquée sous son gant, et Vanda dressée entre nous comme le seul membre de cet équipage qu’on puisse exhiber au grand jour sans allumer un bûcher. Trois éclopés, un bateau, une couronne d’or. Et déjà l’Empire qui remet le couvert.
Au sens propre, d’ailleurs. Car tout commence par un dîner.
« Dans l’Empire, quand on t’invite à souper, demande d’abord où sont les portes. Et prie pour qu’il y en ait. »
Par Ulrich von Schnitzelbach, Qui N’a Jamais Autant Regretté d’Avoir un Estomac

Le souper de la sorcière
Lupio a mis son plus beau manteau — pas pour se cacher, jura-t-il, mais pour « rester discret » —, laissé un mot griffonné sur la porte de ma cabine (le bougre écrit comme il rame : maladroitement, avec plein de fautes, et un dessin de tulipe bleue en guise de signature. Une tulipe. Référence, paraît-il, à un souvenir que je n’ai pas partagé et que la décence m’interdit de creuser). Puis il suivit Vanda jusqu’au petit palais qu’Etelka s’est loué à flanc de falaise.
Ce qu’il m’en rapporta, je vous le livre tel quel.
La demeure se tient à l’écart de la ville, bâtie à même la roche, tout au bout, avec un balcon — pas une terrasse, lecteur, un balcon — suspendu au-dessus du vide, à plusieurs dizaines de mètres au-dessus du Reik et du port. On y dîne le cul dans les nuages et les pieds au-dessus de la mort. Voilà le genre d’endroit où loge une magisterix renégate : haut, isolé, et d’où l’on voit venir de loin ceux qui montent.
Etelka reçut avec ce raffinement glacé qui est sa marque. Un cognac de Kemperbad, réputé dans tout le Reikland, servi en apéritif. Un quart d’heure de banalités qu’elle tenta maladroitement — car cette femme, m’a dit Lupio, a le contrôle absolu de ses émotions, sans doute parce qu’elle n’en a plus guère à contrôler. Un bloc de marbre qui vous verse le digestif et vous demande, la voix plate, si le voyage fut bon.
Lupio, en courtisan de barque, la remercia pour le Revenant — notre Revenant, ce Bérébéli qu’elle nous a récupéré et remis à flot, et dont il est de nouveau capitaine. Puis, en fin renard : « Je me doute bien que vous avez quelque chose derrière la tête, n’est-ce pas ? »
Elle alla droit au but. « Je ne suis point portée sur la chose sociale », dit-elle.
Ça, au moins, personne ne le contestera.
« J’ai besoin de vous. La confiance se gagne ou se paye. Je préfère de loin ce qui se paye. »
L’affaire est simple à dire et sinistre à faire. Une expédition. Remonter non pas le Reik mais un de ses bras — le Styr, qui se jette dans le fleuve ici même —, vers l’est, jusqu’à un point qu’on n’atteint que par l’eau. Les collines arides. Une contrée jadis luxuriante, sublime, sauvage — jusqu’à ce qu’un fléau, il y a deux siècles, la frappe et la change en terre maudite. Au sens premier du mot. Vanda mènera l’expédition. Nous suivrons. Il s’agit de rapporter un bien qu’Etelka refuse de nommer.
(Un artefact, donc. Car dans cet Empire, tout ce qu’on refuse de nommer est soit un dieu, soit une saloperie. Et les dieux, en général, on n’envoie pas trois gueux les chercher au fond d’un désert maudit.)
« Je ne vous en dirai pas davantage, expliqua-t-elle, car vous allez voir les répurgateurs en ville, et je n’aimerais pas vous mettre dans l’obligation de leur mentir. »
Savourez, lecteur, la délicatesse du raisonnement. Elle ne nous cache pas la vérité par méfiance. Elle nous la cache par prévenance. Pour que, sous la torture, le fer rouge sous l’ongle, nous n’ayons rien à cracher. C’est une magicienne noire qui pense à notre confort d’interrogé. J’ai connu des mères moins attentionnées.
Puis Lupio retira son gant. Montra la main.

Etelka la contempla sans qu’un muscle bouge — pas un frisson, pas un cil. Puis rendit son verdict, tiède comme un croque-mort qui annonce l’heure de la levée du corps.
« C’est la marque d’un culte. L’une des puissances de la Ruine — la plus retorse, la plus feinte, celle qu’il ne m’est pas permis de nommer. »
Et de préciser, aimable : si un répurgateur voit cette main, il ne discutera pas. Au mieux le fer. Puis la question. Puis le bûcher. Dans cet ordre, ou dans le désordre, selon son humeur et l’heure du dîner.
« Je ne suis ni juge, ni répurgateur, ni votre avocat, ajouta-t-elle. Ne plaidez donc pas votre innocence auprès de moi. Je me contente de vous dire les faits. »
Voilà pour la chaleur du foyer.
En dédommagement de nos peines, elle promit de l’or au retour — de l’or même si nous revenions bredouilles, ce qui, connaissant notre chance légendaire, est le pari le plus sûr de l’affaire. Et un coffre. Un grand coffre, très lourd et parfaitement vide, qu’on chargea à bord pour y ranger ce que nous rapporterions.
« Qu’y a-t-il dedans ? » demanda Lupio.
« Rien. »
« Rien ? »
« Rien encore. »
(Un coffre vide et lourd. Comme les promesses de l’Empire. Comme les caisses de l’État. Comme le crâne de Lupio — vide, mais si lourd à porter. Nous embarquons décidément les plus belles cargaisons du Reik : un squelette pourpre au fond de la cale, un grimoire de nécromant, une main damnée, une apprentie qui sent encore le jus de zombie, et maintenant un coffre qui pèse le poids du néant. Un jour, je jure de me reconvertir dans le chou. Le brave chou. Le chou honnête, qui ne pèse que son poids et ne réveille personne.)
Restait Ashkarûn. Lupio, qui a du flair, demanda si elle avait des nouvelles du parfumé. Elle haussa les épaules — enfin, l’équivalent glacé d’un haussement d’épaules chez une femme qui n’en a plus. Plus aucune relation avec lui. Elle se contrefiche de ses sphères diplomatiques, de ses intrigues, de sa personne. « Depuis la dernière fois, je ne m’intéresse plus à ce qu’il fait. »
(Traduction du caporal, spécialiste ès mensonges pour en pondre lui-même à la pelle : ou elle dit vrai, ou elle ment comme elle respire — et elle respire fort peu, cette femme. Lupio, l’aveu lui coûte, n’a pas jeté les dés de son flair. Nous n’en saurons donc rien. Ashkarûn glisse une fois de plus entre les mailles du filet, luisant comme une anguille bénie.)

Une cage entre ciel et terre
Le lendemain matin, tous trois sur les quais, dans la cohue des dockers et des piquiers de Kemperbad en livrée rouge, noir et blanc. Vanda partait affronter les répurgateurs ; Lupio, se ravitailler ; moi, honorer une convocation dont je reparlerai — avec la boule au ventre, car tout le monde, ce matin-là, me faisait peur.
On monte par ces grandes cages de fer que des treuils nains hissent le long de la falaise, dans le fracas des cascades du Styr qui tombent devant vous — un vacarme à ne pas s’entendre hurler d’une cage à l’autre.
Et voilà qu’au beau milieu de l’ascension, à trente mètres du sommet et autant du fond, la grande roue s’arrête. Net.

Lupio — qui depuis sa mésaventure passée inspecte tout ce qui pend, tout ce qui tient, et tout ce qui pourrait le précipiter dans le Reik — comprend aussitôt. Les cordages tiennent bon. C’est le levier, tout en haut, qu’on a bloqué. À bras d’hommes. Et à cinq mètres de là, dans une autre cage suspendue, un citadin souriant lui fait de grands signes.
Il ôte son chapeau pour saluer. Plume pourpre.
Il sort un mouchoir pour s’éponger le front. Étoffe pourpre.
Il range le tout, coquet comme un notaire à un mariage, et lance par-dessus le gouffre, la voix en porte-voix pour couvrir la cascade :
« J’aimerais que vous m’expliquiez pourquoi Kastor n’est pas avec vous. »
La Main Pourpre. Encore elle. Toujours elle. Celle qui nous avait déjà glissé un avertissement par nos deux compères marchands, celle qui réclame ses vingt mille couronnes et son maudit héritage.

Et le voilà, le doux monsieur, à négocier entre ciel et terre, avec ses hommes de main — au sens le plus premier du terme — postés là-haut sur le levier. « Si je tombe raide mort ici, dit-il, ils lâcheront votre cage aussi. Ce n’est pas mon but. Nous voulons notre argent. »
Charmante façon d’ouvrir les négociations. Suspendu au-dessus d’une cataracte, dans une boîte qui ne tient qu’à la bonne humeur d’un fanatique.
Ce qu’ils cherchent : une cassette. Or, gemmes, bijoux — les possessions très personnelles des membres du culte, une fortune, disent-ils, plus que précieuse. Kastor la leur a volée. Ou l’a confiée à mes compagnons. Le récit change selon le sens du vent. Ce que nous savons, nous — enfin, ce que Lupio et Vanda savent, car j’étais déclaré mort, moi, à ce chapitre — c’est que la maudite cassette a disparu le jour où l’on nous a trucidés sur le Revenant. Elle était dans la cale. Les brigands ne l’ont pas prise. Restent deux noms : Joseph, notre bosco épargné ce jour-là. Et cette apothicaire, Elvira — qui ne s’appelait peut-être même pas Elvira — sortie vivante du carnage, elle aussi, comme par hasard, elle dont la cargaison mystérieuse filait justement vers Bogenhafen juste avant que Bogenhafen sombre dans l’enfer.
(Comme par hasard. Trois mots, et tout l’Empire tient dedans. Rien n’arrive par accident, et pourtant tout se déguise en malchance. C’est le grand art des puissances qui nous mènent : maquiller le complot en guigne, pour qu’on remercie le destin de ce qu’on devrait reprocher aux hommes. Moi, j’ai cessé de croire au hasard le jour où une goule m’a traversé le ventre. Le hasard ne vise jamais aussi bien.)
Lupio joua franc jeu — la seule carte qui restait, une cage suspendue se prêtant mal au bluff. Castor nous a bernés comme il vous a bernés. Nous sommes fauchés. Nous n’avons plus la cassette. Entendons-nous donc, retrouvons ensemble ce filou, plutôt que de nous entretuer au-dessus d’un ravin comme deux idiots.
Le fanatique sourit. Se dit charmé. Se dit même, entre gens de bonne compagnie, à moitié convaincu. Se répandit en compliments — « je vous trouve charmant », « je vous aime », « vous m’avez ému » — avec la componction d’un vieux loup qui explique aux jeunes loups tout feu tout flamme qu’on n’est pas obligé, vraiment, de vous mettre des charbons ardents dans les tripes pour vous faire parler.
Il accorda un délai. Une lune. Une de ces nuits où Morrslieb, la mauvaise lune, pèse plus lourd dans le ciel que sa petite sœur. Retrouvez la cassette, ou de quoi la retrouver. « Nous serons toujours là, à vous observer. Mais nous n’interviendrons plus. Une lune. » Claquement de doigts. La roue repart. Leur cage descend, la nôtre monte, et il salue bien bas, chapeau sur le cœur, comme un galant après un quadrille.
Sur la plateforme, les gardes avaient les poches pleines de pistoles. Grassement payés pour n’avoir rien vu, rien entendu, rien empêché. « Une blague entre bons amis », dirent-ils en tapotant leurs poches sonnantes.
Nous n’avions pas besoin de ça. Personne, jamais, n’a besoin de ça. Mais l’Empire, lui, adore vous offrir précisément ce dont vous n’avez pas besoin — et jamais, au grand jamais, la monnaie.

Ce que Vanda porta aux répurgateurs
Pendant ce temps, la petite affrontait le vrai danger. Pas une bête, pas un charognard : un homme en noir. Pire : un homme en noir.
Le répurgateur qui la reçut au palais de justice était de ceux qu’on n’oublie pas. Tout de noir vêtu, austère jusqu’à l’os — une espèce de prédicateur glacé, le genre d’homme qui n’a jamais ri de sa vie et qui considérerait le rire comme une première mutation à cautériser. Sa rapière et ses deux mousquets posés bien en évidence, à portée de main, histoire que nul n’ait de doute sur la teneur cordiale de l’entretien. Devant lui, le grand livre des témoignages, déjà refermé. Il savait tout. Sur les bancs, les deux frères sigmarites — Martin le torse encore bandé, Rolf le bras en écharpe — se tenaient droits, garants de moralité.
Vanda déclina son école : l’Améthyste. Le collège violet — celui qui manie le vent de la mort non pour servir la nécromancie, mais pour la faucher. Pour bannir les non-morts. Pour pousser les trépassés vers Morr comme il se doit. L’exact contraire, autrement dit, de ce qui grouillait sous la tour maudite. Elle eut l’esprit de le marteler d’emblée : ma couleur est celle de vos alliés, monsieur, pas de vos gibiers.
Puis elle raconta. La tour de signal bâtie sur le laboratoire d’un nécromant. Le grimoire. Les notes. Elle les remit — le grimoire et les notes, rien de plus. Ni le journal de Dagmar, ni la carte de la Malepierre, planqués sous les planches du Revenant. Aux répurgateurs, la nécromancie propre et anonyme ; à Etelka, le secret. Elle témoigna qu’il fallait sacraliser le lieu, qu’une simple apprentie ne le pouvait, que Sven reviendrait avec ses ingénieurs, qu’on dépêchât là-bas des hommes du temple.
Et le répurgateur parla. Et ce qu’il dit, Vanda nous le rapporta le soir — et j’en ai encore la courante en couchant ces lignes.
Bogenhafen est tombée.
Tombée sous la Ruine. La rumeur était vraie, et bien pire que la rumeur. On y a jeté les régiments d’élite — la Reiksguard, le cinquième artilleur d’Altdorf, les lanciers de Nuln, la fine fleur. Et ils en reviennent brisés. Certains se sont arraché les yeux de leurs propres mains pour ne plus jamais voir ce qu’ils avaient vu là-bas.
« Ce ne sont pas les combats qui saignent nos rangs, dit l’homme en noir. Ce sont nos vétérans qui reviennent. » Pour la première fois, expliqua-t-il, alors qu’on massait les troupes aux frontières contre la horde verte, le coup est venu de l’intérieur. Un poignard dans le dos de l’Empire.
« En des heures aussi sombres, poursuivit-il, nous autres répurgateurs sommes implacables. Et être implacable, c’est ne prendre aucun risque. Au moindre soupçon — un murmure, une impression, une ombre au coin de l’œil — nous extirpons le mal. Comme on tranche le membre gangrené avant que la pourriture ne gagne le corps entier. »
Traduction, pour ceux du fond : au premier doute, on coupe. La main, le bras, l’homme. Tant pis pour le doute.
Se retrouver exposée à pareil grimoire, dit-il à Vanda, c’était bien plus qu’un murmure. Plus qu’une ombre. Sans les deux frères sigmarites — ces deux justes qui jurèrent sur leur honneur lui devoir la vie, qui témoignèrent qu’elle avait repoussé les créatures mêmes de la Ruine, celles-là qui avaient éventré le bon Père Marcus — elle ne serait pas ressortie de cette salle avec ses deux mains attachées aux poignets.
« Que je ne vous recroise jamais, conclut-il. Jamais. Ou alors seul le Grand Théogoniste pourra témoigner en votre faveur. Évitez ma route. »
(Voilà l’Empire qu’on prétend sauver, lecteur. Un Empire si terrorisé par la pourriture qu’il s’ampute lui-même au premier frisson. Où le soldat revient de guerre pour se crever les yeux. Où le prix de la survie, c’est de n’avoir jamais existé — comme moi, tiens. Je commence à me demander si ma mort administrative n’était pas, tout compte fait, la plus belle promotion.

La chaise à porteurs, et la larme du caporal
Ma part à moi, dans cette journée de fous, commença par un gamin des rues me glissant un billet : Etelka voulait me parler. En tête-à-tête.
On vint donc me prendre en chaise — une de ces boîtes qu’on porte à bras d’hommes. Rideau tiré, elle me demanda comment j’allais.
« Nerveux », avouai-je, car ce tête-à-tête ne me disait rien qui vaille. Une sorcière qui veut vous parler seul à seul, dans mon expérience, c’est rarement pour vanter votre moustache.
« Vous êtes, vous aussi, intéressé au succès de la mission de Vanda », dit-elle.
« J’aimerais en savoir plus. »

« Vous allez en savoir plus. Un peu de magie. » Elle sourit — enfin, elle fit ce qu’une statue fait de plus proche d’un sourire. « C’est comme si je voyais l’avenir. Je vous prédis que d’ici dix minutes, vous aurez autant à cœur que Vanda, pour des raisons radicalement différentes, de mener cette affaire à bien. »
Et elle tapota la paroi. « Porteur ! En route pour le futur. Un peu plus vite. »
Le futur. Que ses porteurs, sur son ordre et contre son or, m’amenèrent voir par un détour soigneusement choisi.
D’abord la lice.
Ils me firent passer devant l’arène. Cette arène. Celle où jadis je livrai mon ordalie, où je me battis pour ma peau devant témoins, où Ulrich von Schnitzelbach mourut officiellement dans l’honneur et le sang.
Je versai ma petite larme. Je l’avoue sans honte. Une larmichette de vétéran pour le fantôme qu’on me force à rester.
(On croit toujours qu’on pleure les morts. Parfois on pleure surtout de devoir jouer les fantômes de soi-même, sous un nom ridicule — Groz’œil ! — dans une ville où l’on fut, un jour, presque quelqu’un.)

L’échafaud de Josef
Puis vint le pire. Car Etelka ne fait jamais rien à moitié, même la cruauté.
Sur la place, on dressait un échafaud. Et voilà que la sorcière, d’un claquement de doigts par la fenêtre de la chaise, hèle un colporteur qui vendait, à la sauvette, des gravures. Ce genre de gravures. Elle en achète une d’un jet de pistole, me la fourre dans les mains — et je vis.
Une estampe. Fort bien troussée, je dois le reconnaître, dans le plus pur goût du Kamasutra arabien. On y voyait un Arabien monté comme un cheval d’Arabie, entreprenant une dame par le fondement avec l’enthousiasme martial d’un lancier qui charge un carré d’infanterie. Et la dame, lecteur. La dame.
Je ne dirai pas son nom. Vous le devinez. Le graveur, ce fils de pute talentueux, ne s’était pas gêné pour le suggérer.
Car voilà le crime pour lequel on allait raccourcir un homme : Josef Aufwiegler. Le pamphlétaire. L’agitateur de Nuln que nous avions jadis tiré d’un cercueil à l’auberge des Trois Plumes. Depuis, il croupissait en geôle, et de sa cellule, ce fielleux n’avait cessé de pondre ces ordures. Des estampes où la Gravine — ma Gravine — se vautrait nuit après nuit dans les bras du parfumé. Digne héritière, proclamait le torchon, des mœurs dissolues de sa tante. Servante des puissances de la Ruine qui rongent l’Empire par le ventre. Dansant sur je ne sais quel étalon d’Arabie pendant que Bogenhafen brûlait. J’en passe. Le fiel de cet homme était sans fond, et son talent de dessinateur, hélas, à la hauteur de son fiel.
On allait donc le décapiter en place publique, pour la plus grande joie du petit peuple.
Sauf que le petit peuple, justement, ne l’entendait pas tout à fait de cette oreille. Car Lupio, au marché ce même matin, avait été reconnu.
Pas comme capitaine. Non. Comme le compère du pamphlétaire !!!
« LE PETIT LUTIN DU REIK ! » lui beugla un docker haut d’un mètre quatre-vingt-dix, les avant-bras tatoués gros comme des poutres de charpente, à la tête d’une troupe de débardeurs en sueur. Le héros descendu du bateau avec la Gravine et l’Arabien ! Celui qui avait osé crier tout haut qu’il en avait assez de ces riches qui font et défont les destins d’un coup de dé ! « T’ES REVENU POUR L »EXECUTION ? T’es revenu changer l’histoire ! On est d’accord ? »
Lupio, mon fin renard, sentit le vent tourner et fit ce qu’il fait de mieux au monde : il nia. Erreur sur la personne, brave homme.
(Erreur sur la personne. Cette formule, décidément, nous colle le fond de culotte comme une vérole de famille. On m’a pris pour un mort, Lupio pour un révolutionnaire et Vanda pour une petite boniche des latrines ! À force, on finira par ne plus savoir nous-mêmes qui nous sommes. )
Il n’était pas leur héros, pas leur révolutionnaire. Il leur servit même un petit sermon désabusé : « Montez un syndicat, réunissez-vous, mais ne rêvez pas de révolution, elle serait matée dans le sang, nous ne sommes que des punaises que l’Empire écrase dès qu’elles se croient plus grosses qu’elles ne sont. »
(Sagesse de survivant. Lâcheté de vivant. Dans cet Empire, les deux portent le même manteau, et seuls les morts se paient le luxe de les distinguer. Lupio choisit de vivre. Je ne lui jetterai pas la pierre — j’ai fait pire pour moins.)
Mais le géant insista. Si Lupio ne revenait pas sauver Josef, jura-t-il, il aurait sa mort sur la conscience — car le peuple l’aurait suivi, lui, parce qu’il avait « des couilles, petit gars ». Et le voilà, mon capitaine, planté seul au milieu d’une foule aux regards mi-espoir, mi-colère, un poisson mort du marché dans une main, un colporteur de culs qui le reluque de l’autre côté, sommé de choisir entre la corde d’un inconnu et la sienne.
Il ne sauva personne. Il acheta son poisson. Il rentra au bateau.
(Et il eut raison. Cent fois raison. Mille fois raison. On ne renverse pas l’Empire avec un poisson mort et trois dockers en colère. Mais je sais, moi qui l’ai vu revenir le regard bas et l’échine molle, que la raison ne console de rien. On peut avoir raison et se sentir tout de même comme la dernière des ordures. C’est même, le plus souvent, à ça qu’on la reconnaît.)

Le mort qui me tendit la main
Etelka avait promis le futur en dix minutes. Elle tint parole.
Les porteurs me déposèrent devant l’abbaye de Vérena. Une grande salle de pierre fraîche, des lits alignés, des miséreux recueillis là par les bonnes sœurs, chacun séparé du voisin par un simple voile. Tout au fond, une alcôve. Une sœur veillait. « Il va mieux, murmura-t-elle. Il a même parlé, ce matin. C’est un ami ? Vous pouvez entrer. »
Elle tira le rideau.
Et je le reconnus, sous les pansements et les hématomes, sous la chair martelée comme par l’enclume d’un forgeron dément, comme par les sabots d’une bête qui l’aurait piétiné encore et encore : le jeune aristocrate. Le noble courtois qui était venu nous trouver, jadis, quand j’avais échangé ma place. Un Wittgenstein — mais de la bonne branche, celle que la pourriture n’a pas encore mangée. Dagmarit, nommé ainsi en l’honneur de ses aïeux. Celui-là même dont le courage nous avait, la Gravine, Etelka et nous, tirés d’un fort mauvais pas.
Il ne pouvait plus parler. Une seule de ses mains marchait encore. Il la leva péniblement vers moi, une larme au coin de l’œil, un semblant de sourire sur ses lèvres broyées.
Je m’approchai. Je pris cette main. Je murmurai à son oreille : « Mon pauvre ami. Comment allez-vous ? »

Il ne répondit pas. Il ne le pouvait pas. Il serra ma main — une fois, brièvement, de sa seule main valide. Content de vous voir.
Et c’est là qu’Etelka acheva son tour de magie. Ce que Vanda ira chercher au bout du Styr, dans les collines maudites — cet artefact qu’elle refuse de nommer — peut, dit-elle, réparer. Il n’y a pas d’autre mot. Réparer ce corps saccagé. Rendre à Dagmarit sa vie d’avant. Une vie pour une vie.
Alors, dit Etelka, faites pour cette mission ce que Dagmarit fit jadis pour vous. Agissez au péril de votre propre vie. Soyez le bouclier de Vanda là-bas, dans ces terres qui furent jadis les plus sublimes de la contrée, jusqu’à ce qu’un fléau — dont elle seule connaît la cause, dit-elle avec ce demi-sourire de marbre — les change en malédiction. Permettez-lui de rapporter l’objet. Et vous rendrez à Dagmarit son corps.
Une vie pour une vie.
Je serrai la main du blessé. Je lui jurai que je ferai tout — tout — pour qu’il retrouve sa forme d’antan. Que le chemin serait long, semé d’embûches, mais que je le prendrais.
Il me crut.
(Il me crut, lecteur. Voilà mon vrai talent, celui qu’aucun collège de magie n’enseigne : quand je jure un énorme mensonge — que je mettrai ma vie en jeu pour sauver la sienne —, on me croit sincère. Comme jadis on me crut, du côté d’un plan que j’avais juré tenir. Sauf que cette fois… cette fois, en serrant cette main brisée qui s’accrochait à la mienne comme à une bouée, je me suis surpris à me demander si, pour une fois, le mensonge n’allait pas devenir vrai malgré moi. Vieillirais-je ? Que Ranald m’en préserve.)

Et voilà où j’en suis. Le décor est planté, comme dit la petite.
J’ai un dîner de sorcière dans le ventre, une expédition maudite devant l’étrave, un coffre vide et lourd dans la cale. J’ai la Main Pourpre qui nous laisse une lune pour retrouver une cassette qu’on a perdue. J’ai un Kastor filou qui nous a bernés et qui est peut-être partout, peut-être personne. J’ai un chasseur de primes qui court après lui, un Seigneur des Tombes qui court après nous, et des répurgateurs qui nous menacent. J’ai un capitaine qui a renié un héros pour rentrer avec son poisson. Et j’ai un jeune homme brisé sur un lit de Vérena, qui serre ma main et croit à ma parole.
Pourquoi ces terres, jadis luxuriantes, sont-elles devenues maudites il y a deux siècles — et qu’est-ce qu’Etelka sait, qu’elle ne dit pas ?
Que faut-il rapporter dans ce coffre trop lourd pour être vide ?
Et moi qui pars, une fois de plus, sauver la peau des autres pour sauver la mienne — trouverai-je, au bout de ce fleuve, de quoi tenir un serment pour la première fois de ma chienne de vie ?
Les réponses viendront.
Ou pas.
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Officiellement Décédé, Convoyeur de Coffres Vides, Pleureur de sa Propre Tombe, Menteur de Génie et Bouclier Malgré Lui d’une Apprentie qui Vaut Mieux que Nous Tous, Cale du Revenant, cap sur le Styr et les collines maudites — An 2523 CI —
P.S. : Etelka m’avait juré qu’en dix minutes j’aurais cette mission autant à cœur que Vanda. La sorcière avait raison. Je hais quand les sorcières ont raison. C’est presque aussi vexant que lorsque c’est la petite.


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