Bögenhafen, sept heures du matin, brume à couper au couteau. Loupiot avance, blondi et moustaché en faux héritier Kastor, Vanda joue la magicienne de bonne maison, et Ulrich le garde du corps — direction l’étude d’un notaire au nom improbable de maître Patati Patata. Mais huit gaillards masqués et deux molosses les attendent dans la ruelle. Et sous la cagoule du meneur, une odeur que le caporal reconnaîtrait entre mille. Acte 82 des Chroniques d’Ulrich von Schnitzelbach, campagne Warhammer Fantasy.
« Par les BRUMES traîtresses de Bögenhafen et le sac à patates de l’humiliation ! On me grime en garde du corps, on barbouille mon batelier en héritier blondi comme un poulet de printemps, on poudre Vanda en magicienne de bonne maison — et qu’est-ce que nous offre Bögenhafen au saut du lit ? HUIT gaillards masqués et deux clébards ! PAR LES UPPERCUTS de Ranald dans le foie d’un honnête caporal… et au bout du chemin, sous la cagoule, cette odeur que je reconnaîtrais entre mille… ASHKARUN ?! »

La brume du petit matin et les huit gaillards
Sept heures, une brume à couper au couteau, et nous trois en route vers l’étude d’un notaire répondant au nom — je l’écris parce que je n’aurais pas osé l’inventer — de maître Patati Patata. Un jeunot du métier, à en juger par l’adresse : une ruelle du quartier des artisans, étroite comme une conscience de marchand, filant vers l’est depuis la Leisenbahn, non loin de la Guilde des Métallurgistes.
Lupio ouvrait la marche, blondi, moustaché, grimé en l’héritier Castor avec juste ce qu’il faut d’aplomb pour tromper un aveugle pressé. Vanda jouait la magicienne de bonne maison (facile). Moi, le garde du corps. (Notez le ridicule : un caporal qui se fait passer pour ce qu’il est presque, à un grade et une fortune près.)
— « Vu que vous vous baladez avec une gentille dame et un beau petit jeunot, vous voulez qu’on vous mène en lieu sûr ? »
Lupio se raidit. Le beau petit jeunot, c’était lui ; il crut son déguisement percé. Je le rassurai d’un regard : mon vieux, ils ne te complimentent pas, ils t’inventorient. Le plus rousteau fit d’ailleurs les comptes, avec la délicatesse d’un boucher qui soupèse un jarret.
— « Hey toi le gamin, dit-il à Lupio, t’as une tête de bite ; les deux qui t’escortent, c’est tes couilles. On est huit, deux clébards. Vous êtes un et demi. »
Pas trois. Pas deux. Un et demi.
Je me rangeai à son avis — c’est même flatteur, un et demi, pour ce que je vaux un matin de brouillard. Lupio, lui, proposa qu’on tape le carton en attendant. (Mon batelier a, dans l’adversité, des sérénités qui m’effraient.) Il n’y eut pas de cartes. Il y eut un sac à patates, trois lames déposées dans la boue — dont la mienne, bâtarde, achetée à crédit, confisquée avant d’avoir seulement goûté un cou —, et une marche en zigzag tournée pour nous brouiller la tête. Vanda compta ses pas jusqu’à ce que les pas se moquent d’elle.
Tête ou bide ?
On descendit. Escaliers, portes, l’humidité qui monte et la chaleur qui fout le camp, jusqu’à une de ces caves voûtées dont Bögenhafen doit être tapissée par en dessous comme un vieux fromage est tapissé de trous. Et il faut croire que sous une cité aussi ancienne, ce ne sont pas que des tonneaux qu’on entrepose dans le noir.
Et là, divertissement maison. Tête ou bide ? qu’on demande à Lupio, toujours encagoulé. Le malheureux répond : « Bide. » (Retenez la leçon, vous qui me lisez : dans une cave de cette ville, on répond toujours tête.) Ce qui suivit ne demanda aucune imagination — un poing, un foie, un souffle qui s’en va par la petite porte. Pas un cri d’abord, juste ce hoquet d’un homme à qui on vient de retirer l’air du monde. Du travail d’orfèvre : pas une marque. Quinze secondes à terre, deux minutes pour respirer comme un baptisé.
L’artiste eut ensuite la courtoisie de presque s’excuser.
« Je suis consciencieux, vous comprenez. »
Puis il flaira chez Lupio je ne sais quoi qui le chiffonnait, repartit derrière sa porte tenir conseil, revint, repartit. Et nous l’entendîmes poser à l’autre la grande question philosophique de la matinée : je le tape ou pas ?
La porte se rouvrit une troisième fois. Des pas. Et une odeur — autre que la moisissure, autre que la peur de Lupio — que je reconnaîtrais entre mille à travers un sac de toile à poisson pourri. (Il y a des hommes qu’on sent venir. Le mien fait rouler un raisin entre ses doigts pendant qu’on vous fracasse le foie.)
Ashkarun. Évidemment.
Le raisin et le créancier
On nous retira les sacs. Il était là, avachi sur un banc de bois grossier, à rouler son grain de raisin entre ses phalanges avec cette nonchalance qui m’a toujours donné l’envie simultanée de le frapper et de l’embrasser. Ashkarun. Encore lui. Toujours lui, en vérité, depuis le jour maudit où nos routes se sont croisées.
Il claqua des doigts ; les gardes s’évaporèrent. Et il nous expliqua, en précepteur devant des cancres, que nous tirer du guêpier lui avait coûté tout le crédit qu’il avait durement bâti à Bögenhafen. Sans lui, ce ne sont pas quelques pains que le commanditaire nous aurait servis, mais un couteau d’une oreille à l’autre. Il le dit sans hausser la voix, comme on annonce la pluie — et c’est précisément ce qui me glaça : dans cette ville, on tranche une gorge avec la même indifférence qu’on vide un seau.
(J’ai depuis longtemps cessé de compter combien de fois cet homme nous a sauvé la vie. Le compteur tourne quelque part derrière son front, j’en suis sûr, et un jour il présentera l’addition. Ce jour-là sera pire que le démon des égouts.)

La rumeur qui ruine une fête
Le commanditaire nous connaissait, dit-il, pour la raison la plus simple du monde : nous avions semé la rumeur d’un démon dans les égouts la semaine même où les marchands engraissaient à la Schaffenfest. Du dernier mendiant au plus gras négociant, personne n’avait avalé notre rétractation. La foire, cette année, ne serait pas aussi grasse — et une foire maigre, à Bögenhafen, ça se paie en sang.
(Voilà donc la vraie raison de notre quasi-exécution dans une cave humide : nous avions, sans le vouloir, écorné les bénéfices de toute une ville. Dans l’Empire, on pardonne plus volontiers un meurtre qu’une mauvaise affaire. Retenez bien ça, vous qui rêvez d’y faire fortune.)
Ashkarun en profita pour dresser, avec une délectation à peine voilée, l’inventaire de « notre gloire » depuis qu’il nous avait perdus de vue.
Nous lui retournions ses propres rumeurs de nécromancie sur un prêtre, à Aldorf — accusation dont il se défendit avec l’aisance d’un homme rompu à l’insinuation, rappelant qu’il dînait encore la veille avec les autorités impériales, de la plus excusable des manières. Et notre mémorable promenade sur le Béribéli, roués de coups et abandonnés aux portes de la mort.
— Belle promotion, conclut-il, pour un bâtelier, un caporal et une magicienne.
Et il sourit. Ce sourire-là rend ses insultes presque agréables à recevoir, ce qui est, chez un homme, la pire des qualités.

La lettre, l’héritage, et le loup dans l’affaire
Nous lui montrâmes la lettre — celle qui avait survécu aux égouts, à la fuite, au démon, lavée mais lisible — adressée à Castor Aliesus Liberung, dernier parent vivant du feu baronnet, héritier présumé d’un manoir, de terres, et de vingt mille couronnes d’or.
Ashkarun posa alors la question que personne n’avait osé formuler aussi nettement : pourquoi diable Castor n’allait-il pas chercher lui-même cet héritage ? Peut-être, glissa-t-il, parce que la mort du précédent baronnet n’avait rien de naturel. Un loup se cachait dans cette affaire, forcément — et nous y courions précisément pour lui voir la gueule, sans savoir si elle aurait des crocs ou des serres.
Notre franchise, à cet instant, fut presque touchante. Oui, nous subissions les vagues plus que nous ne les chevauchions. Oui, nous avions pris cette mission au sortir de la mort, sans un sou, sous la menace feutrée de Castor. Nous n’avions ni le réseau ni l’entregent de notre Arabien. Nous étions des gens du peuple, sortis des bas-fonds de Nuln, sans les codes de cette société qui nous traite au mieux en amusement, au pire en cible.

Etelka, sa vision, et le rituel mystérieux
Vanda saisit l’occasion pour rouvrir sa propre plaie : retrouver Etelka, sa maîtresse, qu’elle traquait à travers tous nos détours par les égouts et les tribunaux. Ashkarun confirma les avoir vues ensemble une dernière fois, autour d’une affaire de relique arabienne réglée comme convenu — et la suite, dit-il, lui échappait.
Ce qu’il révéla ensuite, je l’écris d’une main moins légère. De retour à son académie de magie d’Aldorf, lors de rituels qu’on y pratique entre initiés, il avait eu une vision : Alvira, éventrée sur les quais, ses tripes fumant dans l’air froid du matin. Ces visions, précisa-t-il sans l’ombre d’un sourire, se vérifient presque toujours. Il s’étonnait lui-même qu’on l’eût, dans la sienne, vue ressortir vivante. (Quand un homme qui plaisante de tout cesse de plaisanter, c’est qu’on a touché le fond du puits. Et le fond, ici, est très bas.)
Plus sombre encore : Alvira avait commercé quelque chose pour financer un rituel d’une ampleur considérable. Des éléments rares, d’un prix exigeant une fortune — pas la bricole d’un particulier. Un grand marchand, peut-être. Ou un ordre. Ashkarun, qui n’est pas apothicaire, ne pouvait en dire la nature, seulement la dimension : ce n’était pas faire tomber la pluie sur un champ. C’était assez de poudres et de sels pour appeler une chose qui n’aurait jamais dû entendre son nom.
Et ce détail, glissé presque par mégarde : en cherchant à voir le juge Richter — désormais agonisant, empoisonné avec la patience méthodique d’un assassin de métier, peut-être déjà froid à l’heure où j’écris ces lignes — Ashkarun avait mis la main sur un bon de réception au nom d’un certain Hagen, pour une livraison de marchandises non précisées. Un nom déjà croisé, sans le savoir, dans la trame pourrissante de cette affaire.

L’Ordo Septenarius, l’Ordo Ultima, et l’art de ne pas se mêler des affaires des puissants
Sur l’Ordo Septenarius, Ashkarun se fit d’une franchise presque désinvolte. Rien de bien secret, à l’entendre : des marchands qui se piquent de savoirs anciens, s’affublent de défroques grotesques pour régler entre eux l’ordre commercial de la ville, et dont le nom s’étale à la craie sur les murs des égouts comme sur ceux de certains quartiers. Vous voyez qu’il n’y a rien de très secret dans cette vraie fausse société secrète.
Le rire s’arrêta vite. Car sa mise en garde, elle, ne prêtait pas à sourire : que les répurgateurs viennent à flairer notre histoire, et ils dépêcheraient quelqu’un pour nous faire taire — proprement, définitivement. Et ce panier de crabes, où chaque dynastie marchande accuse sa voisine d’adorer les puissances de la Ruine pour mieux la précipiter dans le bûcher, n’est pas un terrain où des gens comme nous tiennent une saison. On y meurt sur dénonciation, pas sur preuve.
Il cita Hagen — le plus respectable en apparence, le plus dévot à Sigmar, et celui qui ne cesse de cracher sur les autres familles des mensonges qu’Ashkarun tient pour faux. À l’inverse, les Teugen, plus troubles de façade, n’avaient selon lui rien à se reprocher. (Dans l’Empire, méfie-toi de l’homme trop propre : c’est souvent qu’il lave ailleurs.)
Sur l’Ordo Ultima, il jura d’abord n’en rien savoir — jusqu’à ce que nous lui rappelions le procès de Kemperbad, cette dame venue plaider une cause de terres avant d’annoncer à Damenblatt, à portée de son oreille, qu’il ne recevrait plus l’aide de cet ordre. Il concéda le souvenir. Rien de plus. Ashkarun ne donne jamais tout : il prête, et il note.

Le débat : fuir, s’élever, ou se satisfaire de la fange
Vint l’heure du grand conseil — celui qu’on tient toujours, dans cette campagne, le ventre vide et l’avenir plus vide encore. Que faire de nos vies, maintenant que nous avions, une fois de plus, glissé entre les doigts de la mort ?
Ashkarun trancha en précepteur lassé : renoncez au Béribéli, renoncez à l’héritage, filez de Bögenhafen avant que le panier de crabes ne se referme. Sage. Trop sage pour moi.
Car ce soir-là, je l’avoue, l’idée de m’élever me chatouillait l’orgueil. La gloire, la fortune, de quoi éblouir la Gravine avec autre chose qu’un couteau de ratier et une épée payée en trois fois.
— Il n’y a aucune honte, déclarai-je, à ouvrir une saucisserie. Et je connais bien des femmes qu’une belle et vigoureuse saucisse sait émouvoir.
La table s’effondra de rire. Lupio, entre deux quintes, prophétisa mon avenir : avec moi aux fourneaux, ce serait une saucisse dans chaque femme et un porc dans chaque port. Je ne relevai pas l’injure — je la pris pour un plan de carrière. Il faut dire que mes saucisses, sur l’ensemble du trajet, nous ont valu plus de horions que de couronnes ; on me suggéra donc d’y ajouter du boudin noir, pour l’afflux sanguin. Je notai. Un homme d’avenir note tout, même les vacheries, surtout les vacheries.
(La vérité, que je ne confie qu’à ce journal : un caporal qui rêve de charcuterie et de grandeur dans le même souffle, c’est exactement le genre d’homme dont l’Histoire se gausse avant de lui donner raison. J’attends mon tour.)
Lupio, lui, ne voulait qu’un bateau et la paix du fleuve. Les dieux en ont décidé autrement : ils l’ont marqué, mon petit Lupio, et un homme marqué ne navigue jamais en eaux calmes. Vanda, enfin, posa sa carte avec une netteté qui ne lui ressemblait pas — elle avait tout enduré, chaque humiliation, chaque goutte de dignité vendue, dans un seul dessein : devenir magicienne reconnue, et cesser d’être le paillasson d’Etelka pour en devenir l’égale.
Et moi, entre une saucisse et une revanche, je me dis que la seconde se mange froide, mais qu’elle nourrit plus longtemps.
Ashkarun, fidèle à son habitude de jouer sur tous les tableaux, laissa entendre qu’il pourrait fort bien nous livrer aux répurgateurs pour avoir couvert le négoce interdit d’une alchimiste. La récompense, suggéra-t-il, serait à la hauteur de la trahison, et lui ouvrirait bien des portes.
Nous lui rappelâmes, sans grand espoir, qu’il venait à l’instant de nous sauver la peau. Il assura qu’il y réfléchirait dans l’intimité et le secret de son cœur — ce qui, dans sa bouche, n’est ni promesse ni menace, seulement un rappel que sa loyauté a toujours un prix, et que ce prix reste à débattre. (On ne dîne pas avec cet homme. On l’emprunte. Et tout emprunt se rembourse.)
La décision, malgré tout, se dessina : nous remonterions ensemble vers Aldorf, où Lupio reprendrait son bateau, le Maria, et où Vanda guetterait Etelka.

Dernière battue dans la boue : sur la piste d’Alvira
Avant de tourner le dos à la ville, je voulus une dernière battue — vive, discrète, sans dévorer la soirée. Savoir si Alvira traînait encore dans les murs, et percer, si possible, la nature de ce rituel et de la cargaison qu’elle transportait. Vanda refusa de me suivre, peu désireuse de se faire remarquer après l’arrangement obtenu des marchands. Lupio m’emboîta le pas avec son enthousiasme habituel pour mes folies. Et Ashkarun — qui avait lui-même cherché Alvira pour sauver Richter — se joignit à la filature en simple curieux.
Sur Richter, je tranchai vite : l’homme agonisait, sans visite possible, déjà aux trois quarts dans le royaume de Morr. On ne tire rien d’un mourant qui ne connaît de vous que votre tronche.
Ashkarun nous mena jusqu’à l’échoppe d’Alvira. Vide. Éventrée comme le reste. Lui s’était bien gardé d’y fouiller — associer son nom à une apothicaire disparue n’aurait rien donné de bon. Nous, on n’a pas ces pudeurs. Au beau milieu de la foire aux bestiaux — boue jusqu’au genou, fiente jusqu’à la cheville, beuglements jusqu’au crâne, et là-dedans un bosquet d’apothicaires grelottant sous des toiles détrempées, du vin chaud entre les mains comme on tient une prière —, le témoignage fut unanime, une fois la peur recrachée : des costauds étaient venus un matin et avaient emporté Alvira manu militari vers les docks, ses pieds ne touchant même pas terre.
J’activai alors mon réseau — le réseau des saucissiers, pour le nommer avec l’honneur qui lui revient — et, à force de pistoles glissées avec l’art consommé de la conversation (de vraies pistoles, notez bien, pas de la mitraille : on ne délie pas les langues avec de la ferraille), j’obtins ce que je redoutais. Un gang de dockers, ramifié jusqu’à Aldorf, aussi sanglant que son cousin du nord, règne sur ces quais. Une mafia, étirée tout au long de la Bogan et du Rec. Veut-on faire disparaître quelqu’un en plein jour, dans la cohue d’une foire ? C’est à eux qu’on s’adresse. Et à l’heure qu’il est, me souffla -t-on, l’apothicaire nourrit peut-être déjà les crabes au fond de la Bogan, les pieds pris dans la pierre.
Une seconde tentative, plus risquée, me valut une adresse — du côté de l’auberge des Trois Piques, où l’on pouvait, dit-on, croiser le chef de la meute. L’homme me la chuchota avec l’avertissement d’usage : fais attention, petit gars. Et bien entendu, je ne t’ai rien dit.
Restait la question, jetée à la table : valait-il la peine de pousser ? Vanda et Lupio s’y opposèrent net — s’attaquer au gang qui nous avait déjà pliés le matin même, alors que nous sortions à peine du four, relevait du suicide poli. Ashkarun refusa de tremper dans les affaires de la ville, conseillant de détourner les yeux, ou — pourquoi pas — de vendre Alvira aux répurgateurs pour en tirer profit. Il doutait, le sourire en coin, que nous fussions de ce bois-là.
Sans la moindre preuve, et notre crédit déjà rongé par l’histoire des égouts, la prudence l’emporta. Nous abandonnâmes Alvira à son sort — provisoirement. Dans cette campagne, aucun fil ne se coupe vraiment ; il s’enfonce seulement, et revient plus tard, serré autour d’une gorge.

Le pli aux trois sceaux
Au moment de nous quitter, Ashkarun tira de sa manche un pli soigneusement fermé — non pas d’un sceau, ni de deux, mais de trois, en cire sombre, frappés d’un sigle que je ne sus pas lire et qui ne me disait rien qui vaille. Il était adressé à Etelka.
— Puisque vous la cherchez, dit-il en le déposant dans la paume de Vanda, vous me rendrez ce service de le lui porter. Intact.
Le mot tomba comme une herse. Intact. (Trois sceaux pour une lettre, c’est deux de trop pour un simple bonjour. On ne scelle ainsi que ce qui tue, ou ce qui paie — et chez cet homme-là, c’est souvent les deux.)
Je vis l’œil de Vanda s’attarder sur la cire. Elle est l’apprentie d’Etelka ; et voilà qu’un pli s’adresse à sa maîtresse par-dessus sa tête, dans une langue de sceaux qu’on ne lui a pas confiée. La tentation de l’ouvrir était écrite sur son visage aussi nettement que l’adresse sur le papier. Mais on ne décachette pas une enveloppe d’Ashkarun de gaieté de cœur — il a l’art de savoir, à des lieues de distance, qui a fourré le nez dans ses affaires.
Nous le prîmes. Que pouvions-nous faire d’autre ? Un homme qui vous sauve la vie au matin peut bien vous passer un secret au soir : c’est sa manière à lui de garder la corde au cou de ceux qu’il vient de tirer du puits. (Je glissai le pli contre ma poitrine. Il y pesa tout le trajet, plus lourd qu’une lettre n’a le droit de l’être.)

Départ sous un feu d’artifice douteux
Minuit approchait. Trempés jusqu’à l’os, l’odeur de la Schaffenfest collée à la peau comme une seconde crasse, nous montâmes à bord d’une barge en partance pour Aldorf, laissant derrière nous le quartier des marchands où crépitait un feu d’artifice. Signe des dieux du destin, ou rire moqueur des puissances de la Ruine ? Nous n’en sûmes rien — et c’est peut-être ce que cette ville a de plus honnête : elle ne vous dit jamais lequel des deux vous regarde.
Ashkarun, insaisissable comme toujours, choisit de s’attarder quelques jours, prétextant des affaires à clore et des invitations à honorer, avec la promesse de nous rejoindre sous deux ou trois jours. (Quand un homme comme lui promet de vous rattraper, comptez vos doigts en vous éloignant.)
L’acte s’achevait ainsi, sur le pont d’une barge fendant les eaux noires du Rec, Bögenhafen se dissolvant dans la brume et les derniers échos d’une fête que nous avions, sans le vouloir, irrémédiablement gâchée. Devant nous : Aldorf, le Maria à reprendre, Etelka à débusquer. Et la certitude, partagée par tous malgré les dénégations d’Ashkarun, que nous avions effleuré du bout des doigts une chose que l’Empire entier préférerait voir murée dans le noir — et qui, elle, ne nous oubliera pas.
On s’emploie à nous renvoyer à la fange. À notre place. À notre boue.
Je ne suis pas taillé pour la fange.


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