Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach
Par les couilles gelées de Morr qui pendent comme des glaçons sur un cadavre de janvier ! Me voilà à tendre les bras vers des malheureux pendant que mon bateau s’éloigne — le portrait craché du héros de comptoir qui promet monts et merveilles et qui file à l’anglaise quand vient l’heure de payer l’addition !
Nuit tombante sur le Reik, quelque part entre la Reiksguard et nos remords — An 2523 CI
Il est des jours où l’on se sent l’âme d’un chevalier.
Des jours où l’on brandit son épée vers le ciel, où l’on hurle son nom aux quatre vents, où l’on se jure de protéger la veuve et l’orphelin jusqu’à son dernier souffle.
Et puis il y a les autres jours.
Les jours où l’on passe devant une forteresse en se disant « peut-être plus tard ». Les jours où l’on regarde des innocents terrifiés tendre leurs mains vers vous et où l’on invente des « contre-courants » et des « vents magiques » pour justifier sa lâcheté. Les jours où l’on réalise que le héros qu’on prétend être n’est qu’un caporal qui sait très bien tendre les bras — à condition que le bateau continue de s’éloigner.
Ce jour-là fut un de ces autres jours.
Que Sigmar me pardonne.
Que les nains, eux, ne me pardonnent jamais.

La Forteresse de la Reiksguard — Ou comment passer devant le donjon le plus dangereux de l’Empire en se promettant d’y revenir « quand on aura dix niveaux de plus »
Les jours passèrent.
Le Reik s’élargissait à mesure que nous remontions vers le nord-ouest, se rapprochant de sa confluence avec d’autres affluents qui convergaient vers Altdorf. Le trafic fluvial s’intensifiait — barges marchandes, péniches de grain, galères de guerre qui patrouillaient les eaux avec l’arrogance de ceux qui savent que personne n’osera leur barrer la route.
Et puis, un soir, alors que le soleil déclinait derrière les nuages, nous l’aperçûmes.
Le Château Reiksguard.
Gardereik, comme l’appellent les vieux soldats qui en parlent à voix basse dans les tavernes.
Par les magnificences de Sigmar…
Elle se dressait sur les berges du fleuve comme un défi lancé au monde entier. Massive. Imposante. Terrifiante de puissance. Ses tours de pierre colossales étaient visibles à des lieues à la ronde — des sentinelles de granit qui semblaient surveiller chaque embarcation qui osait passer à leur portée.
C’était le quartier général du Grand Ordre des Chevaliers Reiksguard — ces guerriers d’élite voués corps et âme à la défense de l’Empereur, qu’ils considèrent comme l’incarnation vivante de Sigmar lui-même. Leur mission sacrée : protéger la lignée impériale. Leur résidence : cette forteresse imprenable où les gens ordinaires ne sont jamais admis.
Sur les remparts, des gardes en armures étincelantes arpentaient les créneaux — leurs cuirasses reflétant les derniers rayons du soleil comme autant de miroirs d’acier. Des gonfalons immenses — ces grands étendards frappés de l’héraldique des Reiksguard, le griffon couronné sur fond de pourpre et d’or — claquaient au vent avec une arrogance toute impériale.
Et les canons.
Par les forges de Nuln, les canons !
Des bouches à feu menaçantes pointaient vers l’extérieur depuis chaque meurtrière, chaque embrasure, chaque tour. C’étaient les pièces d’artillerie les plus puissantes que les maîtres-fondeurs de ma chère Nuln aient jamais produites — capables de réduire en miettes n’importe quel navire assez fou pour s’approcher sans autorisation.
Et sur les eaux, dans un ballet parfaitement synchronisé, les grandes trirèmes de guerre de la marine fluviale impériale patrouillaient sans relâche, empêchant quiconque de s’approcher des murailles. Des garnisons entières se tenaient prêtes au combat derrière ces remparts — des chevaliers d’élite qui assuraient également la sécurité des palais impériaux d’Altdorf.
C’était ici, selon les rumeurs qui circulaient de bouche en bouche sur le Reik, que quelqu’un était enfermé.
Le Prince Wolfgang Holswig-Abenauer.
L’héritier nommé de l’Empereur Karl Franz Ier, le neveu de celui-ci.
On murmurait qu’il était fou.
On murmurait aussi des choses bien pires — des choses que je n’ose pas coucher sur le papier, même dans l’intimité de ce journal. Des choses qui concernaient des problèmes d’une nature particulière. Le genre de problèmes pour lesquels le Cabinet Noir faisait disparaître les apothicaires trop curieux.
Loupiot était fasciné. Il regardait les navires de guerre avec des yeux d’enfant devant un jouet — admirant leur construction, leur manœuvrabilité, leur puissance de feu. Je voyais presque les rouages tourner dans sa tête de batelier : combien vaudrait une seule de ces trirèmes ? Combien de cargaisons « interlopes » pourrait-on transporter avec une telle puissance de dissuasion ?
« On pourrait… » commença-t-il.
« Non, » coupa Vanda immédiatement.
« Mais si l’héritier de l’Empereur est vraiment là… si les rumeurs sur sa folie sont vraies… »
« Non. »
Je me rangeai à l’avis de Vanda.
« C’est une quête pour plus tard, Loupiot. Quand nous aurons dix niveaux de plus. Quand nous aurons une armée derrière nous. Pour l’instant, nous avons d’autres priorités — et aucune envie de finir criblés de boulets de canon pour avoir osé approcher la résidence du Grand Ordre. »
(Note sur les quêtes secondaires : dans les histoires que me racontait mon vieux sergent, le héros ne se jette pas immédiatement dans le donjon le plus dangereux. Il explore d’abord les alentours, accumule de l’expérience, forge des alliances. La Forteresse de la Reiksguard était comme un de ces châteaux entourés de brume dans les légendes — on savait qu’il y avait des secrets terribles à l’intérieur, mais on savait aussi qu’on y laisserait notre peau si on y entrait sans préparation. Et puis, par les interdictions de Sigmar, les gens ordinaires n’y sont pas admis ! Que ferions-nous ? Frapper à la porte et demander poliment si le prince héritier était vraiment un mutant ? Nous reviendrions. Un jour. Peut-être. Quand nous aurions des réponses à offrir plutôt que des questions à poser.)
Nous passâmes devant Gardereik sans nous arrêter, observant de loin ses murailles impénétrables, ses patrouilles incessantes, et ces tours de pierre qui semblaient nous suivre du regard jusqu’à ce que nous disparaissions au détour d’un méandre du fleuve.
Le Prince Wolfgang Holswig-Abenauer, héritier de l’Empire, restait prisonnier de sa propre lignée.
Et nous, pauvres aventuriers sans le sou, nous continuions notre route vers Altdorf — ignorants des secrets qui pourrissaient derrière ces murs, mais suffisamment sages pour savoir que certaines portes valent mieux rester fermées.
Du moins, pour l’instant.

Le crépuscule — Ou quand le passé vous rattrape vraiment
La nuit était presque tombante quand cela arriva.
Les cieux se chargeaient de lourds nuages. L’hiver approchait, et les arbres des berges étaient dénudés — leurs branches noires tendues vers le ciel comme des squelettes qui imploraient une pitié que personne ne leur accorderait. Des nuées de corneilles croassaient dans le crépuscule.
Et puis…
Des cris.
Des cris gutturaux, avec un fort accent. Des voix qui ne maîtrisaient pas parfaitement le reiklandais mais qui hurlaient néanmoins à pleins poumons.
Je me précipitai sur le pont.
Et je les vis.
Deux silhouettes qui couraient vers notre embarcation. D’une démarche puissante, pesante, mais avec des jambes fort courtes. L’un brandissait sa main gauche dans notre direction, l’autre courait avec une lanterne pour attirer notre regard dans la pénombre grandissante.
Des nains.
Par les rancunes de Sigmar, des nains !
Derrière eux, sur la berge, je distinguai une étrange construction. Les vestiges d’une tour — une tour bâtie par un architecte excentrique, à en juger par les sculptures de crânes et de têtes de mort qui ornaient ses fondations. Un échafaudage complexe avait été installé sur la partie effondrée, avec des échelles, des oriflammes, et tout en haut…
Une gigantesque lentille.
Une lentille qui semblait refléter la chaleur d’un brasier.

Loupiot, malgré la tension du moment, ne put s’empêcher d’admirer cette construction.
« C’est… c’est un véritable chef-d’œuvre d’ingénierie, » murmura-t-il. « Ces calculs de structure, ces supports, cette optique… »
« Regarde, Ulrich, » ricana-t-il ensuite. « Les nains ont construit un gibet uniquement pour toi. Ils vont braiser ta nouille sur cette lentille ! »
Je ne trouvai pas cela drôle.
Pas drôle du tout.
Car ces deux nains qui couraient vers nous… ils me rappelaient quelque chose. Quelqu’un. Une promesse non tenue. Un serment brisé.
(Note sur la panique : était-ce les nains de Grissenwald ? Ceux que j’avais peut-être — peut-être — offensés lors de notre passage ? Étaient-ils venus me retrouver pour me faire payer ma parjure ? Mon cœur battait à tout rompre. Mes mains tremblaient sur le bastingage.)

Les réactions à bord — Ou comment chacun gère la panique différemment
Elvyra, qui avait jusque-là profité du voyage pour me dévorer du regard, changea instantanément d’attitude.
Elle se recroquevilla derrière mon dos — ce dos « puissant et musculeux » selon ses propres mots — tremblante comme une feuille.
« Des nains ! » gémit-elle. « Qu’est-ce qu’ils veulent ? »
Puis, tenant à son incognito et à son anonymat, elle ne se fit pas prier pour aller se réfugier dans la cale de notre embarcation. Elle disparut par l’écoutille aussi vite que ses jambes pouvaient la porter.
Renate, elle, resta sur le pont, les yeux plissés, essayant de distinguer ce qui se passait dans la pénombre.
Vanda préparait déjà sa magie, murmurant des incantations à voix basse.
Et moi…
Moi, je hurlai vers les deux nains qui approchaient :
« QU’EST-CE QUI SE PASSE ? QUI VOUS POURSUIT ? »
Car ils fuyaient quelque chose. C’était évident. Quelque chose de terrible.
Et si nous devions les aider — ou les fuir — il fallait d’abord savoir de quoi il retournait.

Les nains en détresse — Ou ce que nous vîmes sur la berge
Je les observai attentivement tandis qu’ils approchaient.
Ce n’étaient pas des mendiants. Ce n’étaient pas non plus des nobles déguisés. Leurs vêtements étaient fonctionnels — ni guenilles ni oripos. Des tabliers de cuir protégeaient leurs torses trapus, et leurs sacs à dos cliquetaient d’instruments que je reconnus immédiatement : des outils de maçonnerie, de charpenterie.
Des artisans. Des compagnons du bâtiment. Le genre d’honnêtes travailleurs nains qui construisaient les ponts et les forteresses de l’Empire.
« Nous pouvons payer ! » hurlaient-ils d’une voix véritablement effrayée. « Nous avons des couronnes ! Par pitié, prenez-nous à votre bord ! »
« Que fuyez-vous ? » criai-je en retour.
Mais avant qu’ils puissent répondre, une troisième silhouette surgit de la petite maison construite près de la tour.
Une naine.
Elle courut vers la berge en hurlant des mots dans sa langue — des prénoms que je crus comprendre : Tingrim ! Belegol ! Elle les répétait encore et encore, la voix vibrante d’une colère noire.
Puis elle se tourna vers nous.
« VOUS, DU BATEAU ! Par tous les dieux, je vous INTERDIS de les laisser monter à bord ! Ce sont mes ouvriers, mes compagnons ! Des pleutres ! Des lâches ! »
Elle eut cette réaction volcanique typique de son peuple — cette fureur soudaine qui s’enflamme comme de la poudre noire. Puis elle se ressaisit, et sa voix devint suppliante :
« Mes seigneurs, je vous en prie, ne les prenez pas à bord. Ce sont des compagnons qui me doivent encore du travail. »
Mais les deux nains continuaient de hurler :
« Nous voulons fuir ! Nous voulons partir à Altdorf ! Nous vous supplions — CE LIEU EST MAUDIT ! »

Le Mot « Maudit » — Ou comment un seul mot peut transformer le courage en couardise et les héros en fuyards
Maudit.
Ce mot eut un effet immédiat sur mes passagères.
Renate, qui se tenait près de moi sur le pont, enfonça ses ongles dans mon bras. Je sentis ses doigts trembler contre ma peau tandis qu’elle se recroquevillait contre moi.
« Partons, » murmura-t-elle d’une voix blanche. « Partons vite. »
Ses grands yeux verts — ces yeux de Strigani qui voyaient l’avenir — étaient emplis d’une terreur que je ne lui connaissais pas. Elle croyait à ce genre de malédictions. Son peuple vivait avec les esprits et les présages depuis des millénaires.
Dans l’ombre de la cale, j’aperçus les petits yeux porcins d’Elvyra qui nous observaient. Elle était blême, tapie dans l’obscurité, n’osant pas se montrer.
La nuit tombait.
Un frisson me parcourut l’échine.
Et les trois nains continuaient de s’invectiver sur la berge — les deux qui voulaient fuir, la femme qui les traitait de déserteurs.

La décision — Ou comment nous choisîmes la prudence sur l’héroïsme
« Nous ne prenons pas de passagers supplémentaires, » déclara Loupiot depuis la barre. « Nous n’allons nous attirer que de nouveaux ennuis. »
Vanda hocha la tête.
« Je suis d’accord. Notre mission est de protéger Elvyra. Pas de collecter tous les nains terrifiés du Reik. »
Je regardai les deux compagnons sur la berge — leurs visages désespérés, leurs mains tendues vers nous, leurs voix suppliantes.
Et je pensai…
Je pensai à Grissenwald. À la promesse que j’avais faite au roi du taudis des nains. Une promesse que j’avais peut-être — peut-être — brisée dans notre fuite précipitée.
Je pensai à Kemperbad. À Dagmarit Wittgenstein qui s’était fait martyriser à ma place dans l’arène, tandis que je restais caché dans un cercueil.
Je pensai à toutes les fois où j’avais choisi la prudence plutôt que le courage. La survie plutôt que l’honneur.
« On arrive ! » hurlai-je en tendant les bras vers eux. « Tenez bon ! »
Mais le bateau… le bateau ne s’arrêtait pas.

La Décision de Loupiot — Ou les « contre-courants » imaginaires d’un batelier qui ne veut pas s’arrêter
« Il y a un contre-courant ! » cria Loupiot depuis la barre. « Je ne peux pas accoster ! J’ai peur d’échouer le navire ! »
Je le regardai. Il évitait mon regard.
« On ne contrôle plus le bateau ! » ajoutais-je. « Il continue tout seul ! »
Par les mensonges de Sigmar, je savais qu’il mentait. Je savais qu’il pouvait accoster s’il le voulait. Mais il avait fait son choix — et ce choix n’incluait pas de sauver deux nains terrorisés.
Et moi…
Moi, je continuais de tendre les bras vers eux, comme un idiot, tandis que « La Destinée » s’éloignait inexorablement de la berge.
« On arrive ! » criai-je encore, la voix de plus en plus faible. « Il y a des vents qui nous poussent ! On n’y arrive pas ! »
Je vis leurs visages s’effondrer.
Je vis le désespoir remplacer l’espoir dans leurs yeux.
Je vis ce même regard que j’avais vu à Grissenwald — ce regard de nains perdus, loin de leurs forteresses de pierre, terrorisés et abandonnés.
Et je ne fis rien.

La Honte du Caporal — Ou ce que j’aurais pu faire, ce que je n’ai pas fait, et ce que je n’écrirai jamais dans mes mémoires officielles
Le bateau s’éloigna.
Les cris des nains s’estompèrent dans la nuit.
La tour mystérieuse avec sa lentille géante disparut dans l’obscurité grandissante.
Et moi, je restai sur le pont, les bras ballants, regardant la berge s’éloigner.
« Tu as fait le bon choix, » dit Loupiot d’une voix qui se voulait rassurante. « Nous avons une mission. Nous ne pouvons pas sauver tout le monde. »
« Je sais, » répondis-je.
Mais au fond de moi, je savais aussi autre chose.
Je savais que j’aurais pu insister. J’aurais pu ordonner à Loupiot d’accoster. J’aurais pu sauter à l’eau et nager jusqu’à la berge.
J’aurais pu être le héros que je prétendais être.
Au lieu de cela, j’avais tendu les bras en criant « on arrive » pendant que le bateau s’éloignait. J’avais joué les sauveurs impuissants, victime d’un « contre-courant » imaginaire et de « vents magiques » inexistants.
C’était plus facile ainsi.
C’était plus lâche aussi.
(Note pour mes mémoires : cette scène sera entièrement réécrite dans la version officielle. On parlera d’un « courant traître » qui nous empêcha de porter secours à ces malheureux. On parlera de notre « déchirement » face à l’impossibilité de les aider. On ne parlera pas de Loupiot qui refusait d’accoster, ni de moi qui tendais les bras pendant que nous passions devant. Certaines vérités sont trop honteuses pour être consignées.)

La Tour aux Crânes — Ou cette construction maudite dont je ne saurai jamais les secrets parce que j’ai choisi de fuir
La nuit tomba complètement.
Derrière nous, quelque part dans l’obscurité, trois nains continuaient probablement de se disputer sur une berge déserte, près d’une tour ornée de crânes et d’une lentille géante dont je ne comprenais pas la fonction.
Un lieu « maudit », avaient-ils dit.
Des « compagnons » qui voulaient fuir leur chantier, avait dit leur patronne.
Qu’est-ce qui les terrifiait tant ? Qu’avaient-ils vu dans cette tour ? Pourquoi voulaient-ils si désespérément fuir vers Altdorf ?
Je ne le saurais jamais.
Parce que nous avions continué notre route.
Parce que nous avions choisi la « prudence ».
Parce que j’avais choisi la lâcheté, une fois de plus.
Renate se blottit contre moi, soulagée que nous n’ayons pas fait halte.
« Tu as bien fait, » murmura-t-elle. « Ce lieu était mauvais. Je l’ai senti. »
Je ne répondis pas.
Je regardais les étoiles qui apparaissaient une à une dans le ciel noir, et je me demandais quel genre de héros abandonne des innocents terrifiés pour protéger sa propre peau.
La réponse était simple.
Le même genre de héros qui laisse un autre combattre à sa place dans une arène.
Le même genre de héros qui brise ses promesses aux nains.
Le même genre de héros qui écrit dans son journal des exploits qu’il n’a jamais accomplis.
Moi.


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