Deux heures
C’est le temps qu’il a fallu au sédatif pour se dissiper suffisamment pour que le Commandant Michael Spay reprenne conscience.
Deux longues heures pendant lesquelles l’équipage du Discovery a tenté de reprendre le contrôle d’une situation qui avait dérapé de manière inquiétante.

Pendant ces deux heures, l’équipage a méthodiquement nettoyé la cabine. Les gouttelettes de sang qui flottaient dans l’air en apesanteur ont été récupérées avec des serviettes humides, les panneaux remis en place, les blessures soignées. Belton s’est consacré aux MMU, désactivant méthodiquement les systèmes radio de trois combinaisons spatiales, coupant les fils, isolant les circuits. La décision avait été prise : les communications se feraient désormais par langage des signes, et en cas d’urgence absolue, par contact direct casque contre casque, les vibrations permettant d’entendre la voix de l’interlocuteur.
Pendant ce temps, MacMillan était resté seul dans un coin, silencieux, hanté par ce qu’il avait fait. O’Neill, lui, avait flotté près d’un hublot, contemplant les étoiles, préparant son esprit pour ce qui devait venir.

Retour à la réalité
Lorsque Spay ouvre lentement les yeux, la première chose qu’il voit est le visage du Dr Turner penché sur lui, tenant une lampe stylo pour vérifier ses pupilles.
« Commandant ? Commandant, vous m’entendez ? »
Spay agrippe l’avant-bras de Turner. « Je vous entends, Turner. »
Le médecin reste concentré, professionnel. Il vérifie la réaction des pupilles à la lumière, pose les questions de routine. « Vous vous rappelez où vous êtes ? Quel est votre dernier souvenir ? »
Les souvenirs du Commandant reviennent par fragments. Sa bouche est sèche, sa tête résonne comme une cloche. « Mon dernier souvenir est que MacMillan a eu un acte de rébellion contre mon autorité. »
Certaines choses sont claires dans l’esprit de Spay : l’incident avec MacMillan, la confrontation. Mais d’autres choses, il préfère les enfouir, les cacher. La tétanie. Le poids écrasant des révélations d’O’Neill. Son corps qui s’était figé, incapable de bouger, de respirer.
Turner brise le fil de ses pensées, sa voix mécanique mais assurée : « Ce qui s’est passé est inadmissible, c’est sûr. Mais ça fait deux heures que vous dormez, Capitaine. Et là, on approche de Blacksat. On a besoin de vous au pilotage. »
« Apportez-moi à boire et… allez me chercher MacMillan », ordonne Spay.
Turner hésite visiblement. Elle semble peser ses mots avec difficulté. « De toute manière, nous n’avons pas le choix. MacMillan a… des actes qui méritent la cour martiale. Mais… la rébellion ne date pas des propos d’O’Neill. Juste avant, il avait déjà fait preuve d’indiscipline. Nous ne pouvons pas nous le permettre dans la situation dans laquelle nous sommes. »
« Ne vous inquiétez pas, Turner. Hydratez-moi comme il le faut, et je piloterai cette mission. »
Le médecin acquiesce. « Très bien, Colonel. Je vous ai préparé justement une boisson énergisante. Et… juste pour vous communiquer mon expertise médicale : je pense que la crise de MacMillan relevait d’une folie passagère. Depuis, il est resté calme de lui-même et semble éprouver beaucoup de remords. »
« C’est peut-être la seule chose qui lui épargnera la prison », répond Spay froidement. « Mais sa carrière est foutue. »
Avant que Turner ne s’éloigne pour faire appeler MacMillan, le Commandant ajoute : « Et vous ferez venir O’Neill une fois que je me serai occupé de MacMillan. J’ai quelques mots à lui dire à lui aussi. »

Une justification peu convaincante
MacMillan tente de se défendre, cherchant désespérément une explication rationnelle à son comportement. « Je le dis… Peut-être que je le pense… » Sa voix manque de conviction, et il le sait. Il essaie de se persuader lui-même autant que de convaincre son commandant.
Mais Spay n’est pas dupe. Le mensonge – ou l’auto-persuasion – de MacMillan est trop évident. Le pilote s’enfonce dans ses explications bancales, et son commandant le coupe sèchement.
« Ça n’a pas de sens, MacMillan. Drogué par qui ? Quand ? » Le ton de Spay est glacial, sans appel. « De toute manière, les conséquences de vos actes appellent une enquête interne au sein de l’armée et probablement une comparution devant un tribunal militaire. »
Il marque une pause, laissant le poids de ces mots s’installer. « Comprenez bien que l’estime et la grande amitié que j’ai pour vous est la seule chose qui vous épargnera la prison. Vous allez, pour cette mission, être mon second. J’assurerai la tâche principale de pilotage de la navette. »
« Très bien. Oui, mon commandant », répond MacMillan, la voix éteinte.

Le retour de Belton
Pendant cet échange, Turner est retournée à ses fiches médicales à l’arrière de la cabine de pilotage. Belton, lui, a passé deux heures à travailler sur la modification des MMU dans le sas d’équipement. Lorsqu’il revient enfin, c’est pour annoncer l’achèvement de sa mission.
« Lieutenant-Colonel Spay, la tâche est terminée. Les radios sont désactivées. »
« Les kill-switches aussi ? » demande Spay.
« Les radios », précise Belton. « Il n’y aura pas de communication, pas d’émission en tout cas. Il n’y a plus la possibilité d’activer quoi que ce soit. »
Le commandant acquiesce, puis pose une question qui prend Belton totalement au dépourvu : « La seule question Belton, est… devons-nous réactiver celle de cette saloperie d’O’Neill ? »
Belton le regarde, déconcerté. « Vous voulez que je réactive la radio de… »
Spay confirme.
L’ingénieur, troublé, tente de répondre : « Écoutez, je peux tenter, Lieutenant-Colonel. Ou tout au mieux, je pense l’avoir quand même bien endommagé. Il y aura peut-être une possibilité de pouvoir communiquer avec lui, mais de façon erratique. Ce ne sera pas parfait. Loin d’être parfait. »
« Je n’ai pas compris, Belton. Ce n’est pas pour communiquer avec lui. Je souhaite que vous réactiviez la connexion de la radio pour permettre à Houston d’activer les kill-switchs. »
La mâchoire de Belton tombe littéralement. « Lieutenant-Colonel, je… Très bien. Très bien. » Il est complètement perdu, désorienté par cet ordre qui contredit tout ce qu’on lui a demandé de faire ces deux dernières heures. « Ce sont les ordres. Si ce sont les ordres, je le ferai. »
Il part vers le sas, visiblement perturbé.

Conversation dans le sas : La méfiance s’installe
C’est dans le sas d’équipement que Hamlet rejoint Belton. L’atmosphère y est tendue, presque étouffante. Belton est manifestement perturbé, silencieux, essayant de reprendre son souffle, le visage couvert de sueur.
Lorsqu’il voit Hamlet entrer, son regard est désespéré. « Vous réussissez la mission. J’ai réussi la mission. J’ai bel et bien suivi les ordres du Lieutenant-Colonel hier. J’ai fait ce qu’il m’a demandé. »
« Belton, ça fait longtemps qu’on travaille ensemble », commence Hamlet. « Mais ce regard que je vois… »
« Écoute, Hamlet », l’interrompt Belton, sa voix basse et urgente. « Il va falloir que tu me fasses confiance sur ce coup. Il faut que les choses restent entre toi et moi. J’ai absolument aucune confiance en O’Neill. Absolument pas. »
Il marque une pause, jetant un regard nerveux autour de lui. « J’ai vu comment MacMillan a pété un câble. Je suis sûr que c’est à cause de lui. Il lui a pourri la tête. J’évite de lui parler. Vraiment. C’est un mec qui me fout la frousse. »
Belton se rapproche encore. « Et le Lieutenant-Colonel est très déterminé. La seule chose que je veux être sûr, c’est que quand on partira dans l’espace, on sera trois, mais en fait on sera vraiment que tous les deux. Est-ce que je peux compter sur toi ? »
« Bien sûr », répond Hamlet sans hésiter.
« J’ai besoin de ça », insiste Belton. « Tu sais qu’on prend énormément de risques sur cette mission. Avoir coupé les radios, c’était peut-être pas la meilleure option. »
« Non, en effet », concède Hamlet. « Mais plus ça avance, plus je réfléchis à la précision de ce que tu as fait. On n’avait pas tellement le temps non plus. En deux heures… j’avais pas tellement le choix, mais j’ai confiance en le Lieutenant-Colonel. »
Un silence pesant s’installe avant que Belton ne reprenne. « Mais tout n’est pas clair dans ce qui se passe ici. Écoute, quand on sera dans l’espace, les radios sont mortes. Elles sont coupées. On va utiliser les signes. Est-ce que tout est clair de ton côté ? Les signes de plongée ? »
« Oui, bien sûr. Des signes standards. Tout le monde s’en souvient. »
Belton fait un signe OK avec son pouce et son index formant un cercle. « Ça va aller, ça va aller. Il faut que je redescende. Je pense qu’on est tous tendus. Et Turner a dit qu’on approchait de la destination. Il faut rester groupé. Il faut qu’on ne se perde jamais de vue. Tu me comprends ? Tu ne me perds jamais de vue. »

Les non-dits
Hamlet se rapproche alors de Belton, le colle presque, sa bouche à quelques centimètres de son oreille dans une étreinte dure, presque désespérée.
« Écoute-moi, Belton. Tu me demandes de te faire confiance. Tu commences des discussions que tu ne termines pas. Tu allais me demander quelque chose. »
« J’ai peur, Hamlet. J’ai peur. »
« On a tous peur, Belton. On a tous peur d’O’Neill, mais ce que tu me dis, ça ne te ressemble pas. »
« Je comprends », répond Belton. « On est chamboulés par tout ce qui s’est passé. Tu as été attaqué par MacMillan. Cette histoire de milliards de morts. O’Neill. Blacksat. Ça n’a pas de sens. Le suits-kill, rien n’a de sens. »
Un silence, puis la question qui tue : « Pourquoi ? Tu crois qu’il nous raconte des conneries, O’Neill ? Tu crois qu’il nous ment ? Et si c’était des conneries depuis le début ? »
Belton continue, sa voix à peine audible : « Il y a quelque chose que les autres ne comprennent pas. Toute cette histoire, on va s’arracher le cerveau et essayer de la comprendre. Et on ne va pas y arriver. On ne va pas y arriver tant qu’on n’aura pas un bout de météorite qui va nous tomber sur le coin du nez. On ne sait pas ce qui nous… »
La phrase reste en suspens, lourde de sens et de peur non dite, tandis que le Discovery continue inexorablement son approche vers Blacksat.

Une mission suicide ?
« C’est peut-être une mission suicide. On ne sait pas », poursuit Belton, la voix chargée d’angoisse. « Mais il y a une chose dont je suis sûr : l’équipe qui est là en face de moi, elle est compétente. Malgré les défauts. »
Il énumère, comme pour se rassurer lui-même : « Toi, Belton, tu réussis tout ce que tu touches. Turner est là pour nous mettre en garde, surveiller, prendre soin de nous. Et Spay… ce Lieutenant-Colonel a une vision d’ensemble. »
Hamlet réfléchit aux propos de son coéquipier. « Il y a deux minutes, tu m’as dit que quelque chose n’allait pas pour Spay. Mais moi, je pense qu’on peut lui faire confiance. »
« Je ne sais pas », hésite Belton. « C’est lui le capitaine. J’en sais rien. C’est lui qui mène la barque. »
« Jusqu’à présent, tout s’est bien passé », insiste Hamlet. « Il nous a promis de nous ramener tous vivants. Je vais lui faire confiance. »
À ce moment-là, le sas s’ouvre. Turner entre et leur fait signe d’approcher. Petit à petit, leurs trois silhouettes n’en forment plus qu’une, tandis que la tension continue de monter à bord du Discovery.

L’approche de Blacksat
Pendant ce temps, MacMillan s’installe à son poste de pilotage. Il examine l’ensemble des panneaux de contrôle avec l’assurance du professionnel qu’il est. Sur les radars de contrôle, il commence à percevoir un signal. Blacksat n’est plus très loin. Il va bientôt falloir opérer. Malgré tout ce qui s’est passé, malgré la confrontation avec Spay, MacMillan se sent prêt. Il reste, après tout, le meilleur pilote.

La confrontation avec O’Neill
Dans le poste médical, O’Neill arrive pour son entrevue avec le Lieutenant-Colonel. Il semble détendu, presque trop détendu compte tenu des circonstances.
« Vous m’avez demandé, capitaine ? » commence-t-il.
La correction vient immédiatement. « Lieutenant-Colonel. »
O’Neill s’approche, mais Spay l’interrompt brutalement : « Espèce de sombre petite merde. Je ne connais pas du tout ce qui était prévu. J’avais demandé de ne rien dire pour éviter de troubler l’équipage. »
Sans prévenir, Spay l’attrape par la peau de la joue et la lui tord violemment. O’Neill pousse un cri de douleur. « Mais ça ne va pas ? Je dois vous rappeler que je suis un civil ! »
« On n’a rien à foutre », répond Spay, glacial. « De toute manière, tu ne reviendras probablement pas vivant de cette mission. Dis-moi pourquoi tu as fait ça. » Il tord un peu plus.
« Arrêtez, arrêtez, arrêtez tout de suite ! » hurle O’Neill. « Il fallait dire la vérité ! Vous avez l’habitude de mentir à votre équipage, vous ? Ils sont des êtres humains, bordel. On a tous le droit de savoir ce qui se passe ici. Tous ! »
« Tu as eu le droit surtout de les terroriser », rétorque Spay.
« Je comprends mon erreur. Je comprends mon erreur », bafouille O’Neill.
« Surtout, tu m’as menti. Tu vas les désactiver, ce satellite. Et je n’espère qu’une chose : s’il y a un dieu qui m’écoute, tu ne refoutras pas un pied dans cette navette. Dégage de là. Maintenant. »
O’Neill recule, horrifié par le comportement du Lieutenant-Colonel. Spay est manifestement hors de lui, au-delà du contrôle, terrifiant. Le civil se déplace en apesanteur, faisant quelques brassées en arrière, s’acheminant vers le sas de préparation.
Avant qu’il ne disparaisse, Spay lui lance une dernière menace : « Si ça peut te consoler, je ferai en sorte que toi et ton gros porc de McMurdo, vous pourrissions ensemble en orbite autour de la Terre. »
O’Neill est tétanisé par ces paroles. La violence de Spay est d’autant plus inquiétante qu’elle vient d’un homme habituellement maître de lui-même. Le Lieutenant-Colonel vient de s’engueuler avec MacMillan, celui qu’il préférait dans l’équipage, qui s’est rebellé contre lui. Et maintenant O’Neill, qui lui a menti de A à Z, qui a semé la panique et la terreur parmi l’équipage. L’effet a été dévastateur.

Préparatifs pour l’EVA
Le sas s’ouvre. O’Neill fait son apparition et tombe sur Hamlet, Belton et Turner. Hamlet a pour projet de faire un récapitulatif avec O’Neill de tous les gestes et signes de communication. Belton, Hamlet et O’Neill seront tous les trois dans l’espace pour cette mission critique.
Turner effectue un check-up complet d’O’Neill. Elle remarque immédiatement que sa tension est élevée. Il a une joue cyanosée, plus marquée que l’autre, qui transpire. Il est manifestement très nerveux, comme liquéfié, certainement à cause de son entretien avec Spay. Il ravale sa salive avec difficulté.
Mécaniquement, O’Neill effectue tous les gestes de plongée qu’on lui demande. Belton rappelle les consignes : « N’oubliez pas, on a trois moyens de communication : les casques l’un contre l’autre, le langage des signes, et la navette peut communiquer avec nous par des signaux lumineux en morse. »
« Tout le langage de la plongée, oui », confirme Turner. « Mais il y a aussi la navigation de la marine. On peut faire du morse avec des signaux lumineux. Donc il faut avoir un œil rivé sur la navette et sur nous. »

La procédure d’hyperoxygénation
Turner prend une profonde inspiration. Elle regarde les trois hommes après avoir fini de vérifier leur état de santé. Maintenant, elle doit les laisser. Dans ce sas d’équipement, l’atmosphère va être vidée. Ils vont tous rester en sous-vêtements de vol et doivent attendre le processus d’hyperoxygénation – ce qu’on appelle familièrement « faire du camping ».
C’est une procédure standard : avant toute sortie extravéhiculaire, il faut respirer de l’oxygène pur pendant une heure. Cette étape élimine l’azote du sang. Sans elle, le passage brutal à la pression réduite des combinaisons spatiales pourrait causer des embolies gazeuses, la même maladie qui frappe les plongeurs qui remontent trop vite.
Avant de partir, Turner s’adresse discrètement à O’Neill : « O’Neill, je sais que ce que vous faites est bien mystérieux. Vous devriez confier la nature exacte de votre procédé et son déroulement à vos deux coéquipiers de vol. »
« Ça sera chose faite, vous savez », répond O’Neill. « On a quatre heures à attendre pendant cette procédure d’hyperoxygénation. On va avoir le temps de discuter, je pense. Et je compte bien leur expliquer le déroulé de la mission. Si ça peut rassurer votre capitaine, on peut laisser les micros ouverts. Il n’y a rien à vous cacher. »
« Très bien, docteur », conclut Turner, constatant qu’O’Neill semble épuisé.

L’attente
Une heure se présente maintenant aux trois hommes. Une heure où il va falloir flotter, attendre, penser.
Belton vérifie et revérifie mentalement chaque étape de la procédure : l’enfilage des MMU, la vérification des systèmes, la navigation vers Blacksat. Il visualise chaque mouvement, chaque geste. C’est comme un pilote de chasse – tout doit être une machine parfaitement huilée.
Avant que le sas ne se referme, quelque chose d’inhabituel se produit : Hamlet prie. Silencieusement. Ses collègues peuvent voir ses lèvres bouger sous son masque à oxygène, où il respire l’air pur. Il est en train de réciter des versets qu’il connaît par cœur.
Et il répète, encore et encore : « À partir de maintenant, je vais franchir la vallée de la mort. »
O’Neill, lui, fixe le vide devant lui. Ses yeux sont ailleurs. Et déjà là-bas, Blacksat commence à poindre dans l’obscurité de l’espace.

Le camping : Une heure dans le vide
Le camping commence. Dans le sas, tout est trop petit. Beaucoup trop. Le volume est étroit, comme une armoire saturée d’oxygène pur. Les corps des trois hommes flottent, encombrés par des câbles qui les relient à la navette comme des cordons ombilicaux. Ces câbles mesurent leur tension artérielle, leurs battements de cœur.
Hamlet regarde ses deux compagnons. Il sent l’odeur froide du métal, un goût de plastique dans sa bouche, la légère vibration du flux d’air dans son casque. Il essaie de penser à autre chose.
Il reste encore une heure. Une heure avant la sortie. Avant le vide. Avant ce qui les attend dehors. Le temps que leur sang se purge de l’azote. Le temps de préparer leurs corps au vide. Et le temps de préparer leurs esprits à ce qui vient.
Derrière lui, Belton reste immobile, appuyé contre la paroi, les bras croisés, fermé comme un coffre. Face à lui, O’Neill flotte au centre, les yeux clos, respirant profondément, comme s’il priait un dieu que personne d’autre ne comprend.
Hamlet s’est replié dans un coin, les genoux ramenés contre lui, comme pour occuper le moins de place possible. Comme si cela pouvait réduire le poids de tout ce qu’il ressent.
Un silence absolu s’est installé. Pas celui du confort – celui du vide. Tout est lourd, tendu, froid. Le silence s’étire.
Une minute. Deux. Cinq. Cela semble interminable.

Les pensées d’Hamlet
Hamlet essaie de faire le vide dans sa tête. Seule la respiration compte. Il essaie de ne pas y penser, mais la pensée revient. Toujours.
Il repense à Diane. À ses baisers. Au parfum de sa peau. Son regard brûlant. La douceur de ses lèvres. Cette liaison impossible qui l’a tant fait douter de lui-même. Est-ce qu’au moins elle pense encore à lui ?
« Qu’est-ce qui t’a pris, Hamlet ? Ressaisis-toi. »
Il sent son cœur battre contre ses tempes, le casque amplifiant chaque pulsation comme un tambour. Il essaie de ne pas imaginer ce qui l’attend dehors, mais c’est là, omniprésent.
Il repense à tout ce qu’il a vu, tout ce qu’il a entendu, et tout ce qu’on ne leur a pas dit. Et c’est ce qui le ronge le plus. Ce qui le bouffe, c’est de ne pas comprendre cette situation. Pas vraiment, pas complètement. Il y a tant de détails qui lui échappent.
Il veut des réponses. Pas des rapports officiels. Pas de messages cryptés. Pas de silence en réunion. Il veut savoir. Il veut qu’on arrête de le traiter comme un pion.
Et il sent que c’est le moment ou jamais. Que le silence doit se briser. Que s’il a encore une heure à tuer, c’est le moment de parler à O’Neill. De le regarder droit dans les yeux.

Le briefing
À cet instant, O’Neill semble avoir senti le regard de Hamlet, comme si ce dernier lui avait transmis sa pensée. Il ouvre lentement les yeux. Son regard glisse vers Hamlet, puis vers Belton. Il semble peser quelque chose, ou se libérer d’un poids.
« Quelque chose ne va pas, Hamlet ? Pourquoi vous me regardez comme ça ? »
« Je vous regarde comme ça, O’Neill, parce que… » Hamlet se tourne vers Belton, lui fait un signe de tête, puis se dirige vers les deux hommes. « Messieurs, il est l’heure du briefing. »
« Belton connaît très bien les briefings. Mais vous, O’Neill, vous ne connaissez peut-être pas ce moment privilégié. C’est celui où nous devons tout planifier, dans les moindres détails, en transparence totale. Car dehors, il n’y a que le vide et la mort. Et la seule chose qui nous maintient en vie, c’est nos coéquipiers. Nous trois. »
Hamlet marque une pause. « Alors, si on veut avoir une chance de réussir cette mission, il va falloir ne faire qu’un. Il va falloir respirer en même temps, bouger en même temps, communiquer, se comprendre. Et pour ça, nous avons besoin de tout le déroulement de la mission. Pas simplement des phrases creuses et des mystères. Vous me comprenez, O’Neill ? »
« Je comprends. »
O’Neill prend une longue inspiration. « Sachez une chose, Capitaine. Ce que je risque de vous dire, vous ne pourrez plus jamais l’oublier. »
Hamlet rigole amèrement. « Croyez-moi, O’Neill, rien de tout ceci ne quittera ma mémoire. Soyez-en sûr. »
« Vous savez, ce que je vais vous dire, ce n’est pas que des secrets militaires. Ce sont des vérités qui griffent l’intérieur du crâne. À partir de maintenant, si vous continuez, si vous me suivez… il n’y aura pas de retour possible. »
Un gros silence s’installe dans le sas. Les trois hommes savent que cette conversation est également écoutée par le reste de l’équipage.
« Comment ça, pas de retour ? » demande quelqu’un.

Les révélations d’Alfred Kensinger
O’Neill regarde lentement autour de lui, puis se lance : « Pierce O’Neill n’est pas mon vrai nom. Vous le saviez. Vous le saviez déjà. Vos recherches étaient impressionnantes. »
Il marque une pause. « Mon vrai nom est Alfred Kensinger. Je suis né en 1948 dans une petite ville du Massachusetts. Mes parents étaient différents. Ce n’était pas des illuminés, non. C’était des universitaires. Mais pas, comment dire… pas conventionnels. »
« Ils étudiaient les pratiques mathématiques anciennes. Celles qui sont enfouies dans le folklore. Les géométries sacrées. Les nombres de pouvoir. »
Il observe le visage de Hamlet. « Je vois à votre tête, Hamlet, que ça ne vous parle pas. Mais vous devriez prêter plus d’attention. La géométrie sacrée, les nombres de pouvoir, les équations qui, selon les anciennes traditions, pouvaient changer le monde… Pourquoi, à votre avis, des principes comme le nombre d’or, la suite de Fibonacci, les fractales, agissent sur notre cerveau ? »
Ce qu’il dit semble complètement fou à Hamlet, qui soupire.
« Je sais ce que tu penses », continue O’Neill. « Je te parle de folklore, je te parle de foutaises ésotériques. Moi aussi, j’ai pensé à ça pendant un temps. »
Son regard se perd un instant. « Mais ce qu’ils étudiaient, c’était de l’hypergéométrie. Des structures mathématiques capables d’altérer la perception, de plier l’espace autour de la conscience. C’est réel. Terriblement réel. »
Il ferme les yeux une seconde. « Depuis mon enfance, j’ai eu des visions. Tous les sept ans. Tous les sept ans, comme une horloge cosmique. J’ai des flashs. Des flashs d’endroits impossibles. Des espaces qui se plient sur eux-mêmes. Des… je ne sais pas si on peut appeler ça des créatures qui ne devraient pas pouvoir tenir dans notre réalité. Des géométries qui font saigner les yeux et hurler l’esprit. »
Il rouvre les yeux et regarde ses deux compagnons. « Et pourtant, tout est là. »
Face à lui, Hamlet a les yeux écarquillés, mais son esprit d’ingénieur ne voit qu’une chose : des signes de psychose. Rien d’autre.
« Je devine, par ton regard, ce que tu penses de moi », poursuit O’Neill. « J’ai passé ma vie à croire que j’étais malade. Puis j’ai compris. Ces visions, ce n’était pas des délires. C’était des aperçus. Comme si quelque chose essayait de me montrer ce qui… »
La nature du calibrage
« Je ne suis pas un prophète », continue O’Neill. « Ni un gourou. Je suis calibré. C’est le mot qu’ils utilisent. Mon esprit est réceptif à ces structures, à cette forme de langage. Et mon cerveau peut supporter ce que d’autres ne peuvent même pas regarder. »
Un frisson parcourt les trois hommes dans le sas.
« Oui, je suis particulier. Mais je ne suis pas un charlatan de foire. Je ne suis pas un type avec des cartes de tarot. Quand je vous parle de visions, elles sont vraies. Et je vous parle en tant que quelqu’un qui a vu l’autre côté. »
Un gros silence s’installe. Belton ne prononce pas un seul mot. Rien. Absolument rien dans le sas. Ils entendent juste leur respiration dans leurs casques. La sensation, quelque part, que quelque chose vient de changer.
O’Neill vient de leur parler d’un don qu’il possède depuis son enfance, de la vie de ses parents qui étudiaient les mathématiques comme un langage capable de communiquer avec l’inconscient humain, de provoquer des émotions, la beauté, le plaisir – le principe du nombre d’or. Il leur parle d’équilibre cosmique, de la puissance des mathématiques, et surtout de ce qu’il a entrevu à travers ses visions : des choses difficilement définissables, des paysages impossibles, des créatures qui n’auraient pas leur place dans notre monde.
Cela semble complètement délirant.
Au bout de quelques secondes, Turner intervient simplement : « Les fréquences, ou votre calibrage… ce sont mes fréquences. Ce que j’ai pu observer dans les appareils. »
« Tout à fait, docteur. Les fréquences cognitives. »

L’intervention de Spay
Soudain, la voix froide de Spay résonne dans leurs casques : « O’Neill, je vous interdis de parler du contenu de cette mission. Non seulement vous effrayez l’équipage, vous les empêchez de se concentrer, mais en plus vous allez à l’encontre des ordres de nos officiers supérieurs en dévoilant des éléments de secret défense de la plus haute confidentialité. Turner et tous les autres, plus aucune question. »
Hamlet se racle la gorge. « Oui, Colonel. Nous allons en effet nous concentrer simplement sur le déroulé. »
Il commence à meubler, décrivant comment vont se passer les premières minutes de la mission : la sortie du sas, la direction à prendre, le temps calculé de déplacement jusqu’à Blacksat. Arrivé au niveau du satellite, il regarde O’Neill et fronce les sourcils, comme pour le laisser continuer.

Le Projet Red Light
« Je dois vous prévenir d’une chose », reprend O’Neill. « Ce qu’on s’apprête à manipuler, c’est une arme. Si je ne vous explique pas son fonctionnement, vous risquez d’y passer. Je demande juste de l’attention. Je ne vais pas dévoiler la nature des projets dans lesquels j’ai été impliqué. Je vais respecter la volonté du Lieutenant-Colonel. Je veux juste vous parler de ce que j’ai vécu dans les années 70, comment cette arme a été mise au point, et à quoi vous attendre. »
Il marque une pause. « Le projet pour lequel j’ai participé s’appelle le Projet Red Light. Bien évidemment, ça ne veut rien dire en soi. Le but, c’était d’étudier les mathématiques exhumées de sources exotiques – des mathématiques peu conventionnelles tirées de tablettes sumériennes, de grimoires médiévaux, de manuscrits censurés par l’Église. Partout où nous pouvions trouver des sources contestées, effleurées par l’humanité, tout ce qui a été écarté de la réflexion scientifique. »
« Bref, tout ce que ces équations contenaient comme mathématiques non conventionnelles. Vous allez me demander pourquoi. Pourquoi cette recherche effrénée ? Parce que pendant la Guerre froide, un type du Pentagone a eu une idée terrifiante : et si les Soviétiques avaient découvert une arme qu’on n’arriverait même pas à conceptualiser ? Une arme fondée sur des lois qu’on ne comprend pas, tout simplement parce qu’on ne souhaite pas comprendre. Une arme redoutable qui se nourrit de l’observateur lui-même. »
O’Neill les observe. « Je vois à vos têtes que je vous ai perdus. Ils avaient raison de s’inquiéter. Parce que c’est possible. L’hypergéométrie et les mathématiques qui transcendent notre compréhension euclidienne de l’espace peuvent modifier la réalité. Et pas symboliquement. Réellement. Des structures mathématiques qui interfèrent avec les fondations mêmes de ce qu’on appelle la physique. »

L’arme cognitive
« Red Light a été créé pour explorer ça. Exploiter ça. Pour se protéger ou l’utiliser. Le premier effet, c’est une distorsion de la réalité. Vous aurez juste l’impression que vous êtes victime d’une hallucination, que c’est votre cerveau qui vous joue des tours. Non. C’est bien réel. »
Il sourit amèrement. « Mais ce projet, autant vous le dire, il était taillé pour moi. J’étais fait pour lui. »
Belton n’y tient plus. « Comment ça, ‘fait’ ? »
« Je l’ai senti. En 1974, quand ils ont commencé les premières expérimentations sérieuses, je l’ai ressenti. Je ne sais pas comment l’expliquer. C’est comme une vibration dans mon crâne. Comme si quelqu’un avait frappé à une porte que je portais en moi depuis toujours. Alors, je les ai contactés. J’ai offert mes services. Ils m’ont recruté. »
« Un homme comme moi pour un projet gouvernemental ultra-secret. C’est ironique, non ? Mais ils ne m’ont jamais fait confiance. Quand je dis jamais, c’est jamais. Pour eux, j’étais un outil – un outil précieux, certes, mais jetable. Ils pensaient que je travaillais pour les Russes, ou pour autre chose. Pendant des années, j’ai été surveillé 24h sur 24. Je n’avais même pas le droit d’aller aux toilettes sans escorte. »
Il marque une pause. « Ils avaient besoin de moi parce que moi, je comprenais. Ou du moins, j’encaissais. J’ai cette capacité. Vous pas. »

Le Projet Adakit et Mustang Fields
« Et c’est là toute la délicatesse de votre mission. Le Projet Red Light, c’est que l’arbre qui cache la forêt. Il y avait des dizaines d’autres branches, des sous-projets, des cellules autonomes. Tout était réparti à travers le territoire. Et l’un d’eux s’appelait le Projet Adakit. »
O’Neill les regarde intensément. « Là, je pense que je vous parle. Vous l’avez certainement entendu. Mustang Fields. C’est là que Bruce et moi, on a travaillé ensemble pendant presque dix ans. Une installation souterraine dans le Wyoming. Nom de code… Alors officiellement, c’est une station de recherche géologique. En réalité, c’est un laboratoire pour explorer les mathématiques impossibles. »
« Et c’est là-bas que j’ai découvert le Livre Blanc. Le Livre Blanc, ce sont les notes personnelles du docteur Stephen Curtis. Vous en avez sans doute entendu parler – Bruce n’était pas très discret à son sujet. Des centaines de pages. Des équations, des diagrammes, des observations. Des choses qui ne peuvent pas exister. Et pourtant, elles étaient là. »

Le génie de Curtis
« Curtis, c’était un génie. Le genre de type qui fait passer Einstein pour un mécanicien. »
Ce qu’il dit n’est pas une métaphore. Pas dans sa bouche. Pas ici, pas en ce moment.
« Curtis est mort en 1972. Crise cardiaque, officiellement. Mais vu ce qu’il écrivait les dernières semaines, peut-être qu’il a vu quelque chose… ou que quelque chose l’a vu, en retour. »
Rien qu’à cette idée, un frisson glacé parcourt l’échine des trois hommes.
« Il a laissé des notes. Et Bruce et moi, on a passé une décennie à essayer de les comprendre. Personne d’autre ne le pouvait. Même les mathématiciens les plus brillants du projet – ils regardaient ces équations et elles leur faisaient mal. Et quand je dis mal, c’est physiquement. Des migraines, des saignements de nez. Un gars a eu une crise d’épilepsie juste en les lisant. »
O’Neill les fixe du regard. « Et nous, on pouvait. On pouvait les lire. Parce que nos esprits, avec Bruce, étaient déjà tordus. Calibrés. Bruce, à force de travailler sur les équations pendant si longtemps, et moi à cause de mes visions. Nos cerveaux se sont adaptés. Ils ont muté. Ils sont devenus capables de traiter ces informations qui auraient brisé un être normal. Comme vous. »
Il se tourne vers Hamlet. « Tu veux savoir pourquoi le docteur Turner a découvert que Bruce et moi, on avait les mêmes ondes cérébrales ? Les mêmes motifs impossibles ? »
Hamlet n’ose pas répondre à cause de Spay, mais hoche la tête en écarquillant les yeux.
« Parce que nos esprits raisonnent sur la même fréquence. La même fréquence que l’artefact. Et… »

Blacksat est une cage
O’Neill regarde Hamlet droit dans les yeux. Pas comme un fou. Pas comme un illuminé. Mais comme quelqu’un qui est allé trop loin et qui en est revenu à moitié dérangé.
« Blacksat. »
Sa voix change. Elle devient beaucoup plus grave, plus lourde. Comme si elle prononçait un nom interdit.
« Ce n’est pas un satellite comme les autres. Ce n’est même pas un satellite, en vérité. C’est un conteneur. Une cage. Un harnais pour quelque chose qui n’aurait jamais dû être trouvé. »
Hamlet sent une pression sourde derrière ses yeux. Il ne se sent pas bien. C’est peut-être l’oxygène, peut-être autre chose. Peut-être le regard d’O’Neill dans lequel il se perd.
Belton reste figé. On peut capter un micro-mouvement dans sa visière. Il écoute. Il encaisse.

L’artefact
« L’artefact a été découvert en 1997, lors d’une fouille archéologique classifiée au Moyen-Orient. L’équipe a cru trouver un objet cérémoniel… jusqu’à ce que les instruments commencent à dysfonctionner. Jusqu’à ce que les lois physiques cessent d’être constantes à proximité. »
O’Neill marque une pause. « Les analystes de Red Light ont estimé son âge à plus de 4 000 ans. Peut-être beaucoup plus. On ne sait pas qui l’a créé. Peut-être pas une civilisation. Peut-être pas une espèce. »
Le rythme cardiaque de Hamlet s’accélère.
« Ce qu’on sait, c’est ce qu’il peut faire. L’artefact est capable de modifier la gravité – pas de l’annuler, pas de la créer, de la moduler, de réécrire temporairement les règles locales de la traction entre les masses. »
O’Neill joint lentement ses mains, comme s’il tenait une sphère invisible. « Imagine un satellite parfaitement stable en orbite géostationnaire. Tu ajoutes 1,5 kg à sa masse, sans contact, sans propulsion, juste par manipulation locale de la réalité. C’est suffisant pour altérer sa trajectoire, pour déséquilibrer tout le système. Blacksat peut faire ça. Il génère ce qu’on appelle des sphères gravitationnelles, des crêtes pour diminuer la masse. En 15 minutes, c’est tout ce qu’il faut. C’est une arme anti-satellite basée sur un artefact extraordinaire. »
Belton ne peut s’empêcher de demander : « Extraterrestre ? »
« Non, pas extraterrestre. On ne pense pas. C’est terrestre, mais c’est ancien. Ça a été créé par des humains d’avant l’histoire, ou par quelque chose qui vivait ici bien avant nous. »
Il est totalement sérieux quand il dit cela. Une vibration parcourt les os des trois hommes, peut-être un tremblement imaginaire.
« Et maintenant, Blacksat est en train de tomber, son orbite décline. Dans six mois, dans un an, si l’artefact est encore actif quand il entre dans l’atmosphère… »
Il ne termine pas sa phrase. Il n’en a pas besoin. Ils savent. Ils savent tous.

La nature de la conscience
« La manœuvre qu’on va amorcer sur Blacksat est très simple. Il s’agit d’un sacrifice. Et vous voulez comprendre pourquoi mon sacrifice est nécessaire ? Vous voulez comprendre pourquoi ce que je m’apprête à faire, personne ne peut l’accepter ? Ce que même les scientifiques de Red Light n’ont pas osé formuler, parce qu’ils devinent mais qu’ils refusent d’admettre ? »
Il prend une profonde inspiration. « Il faut comprendre un concept. Et c’est là toute la clé de Blacksat. Je vais être très précis : la conscience n’est pas biologique. Elle n’est pas chimique. Elle n’est pas le fruit de connexions neurales aléatoires. La conscience est mathématique. »
L’impact de cette phrase les traverse comme une onde.
« La conscience a une forme, une structure, des motifs, une logique. Elle existe au-delà du cerveau qui l’héberge. Comme une chanson qui existe au-delà de la radio qui la diffuse. Les mathématiques sont la réalité à son niveau le plus fondamental. L’univers n’est qu’un système d’équations qui s’exécute lui-même. Des motifs qui s’écrivent et se lisent en boucle. »
« Et nous, qu’est-ce qu’on est dans tout ça ? » se demandent-ils mentalement.
« On n’est que des programmes vivants, en quelque sorte. Votre corps, c’est la machine qui lit votre conscience. Comme un phonographe qui lit un disque de vinyle. Les phonographes peuvent s’éteindre, se briser, être détruits. Mais les sillons du disque demeurent et les informations persistent. Même si le corps meurt, la conscience demeure. Elle est là. Parmi nous. Là. »
Il les laisse digérer cette information. « Vous êtes certainement en train de vous dire : ‘Dans ce cas-là, sommes-nous immortels ?’ On n’est pas immortels. On est persistants. Et c’est là toute la différence. L’immortalité impliquerait la continuation de notre existence personnelle, de notre identité. Ce qui persiste après la mort, ce sont les données brutes. Les équations. La structure mathématique de notre conscience. Et ces données, croyez-moi, elles peuvent être utilisées. »

Le sacrifice rituel
« Vous êtes bien sûr, O’Neill, que cela est nécessaire pour la réussite de la mission ? »
« Oui. Car la clé est là – et j’y viens – c’est que l’hypergéométrie, cette capacité à altérer la réalité, la transformer, la comprimer… pour pouvoir activer cette fonction, il faut que la conscience elle-même soit un facteur dans les équations. Votre conscience est capable de modifier la réalité, de l’alimenter et de l’amplifier. »
O’Neill poursuit, implacable : « C’est pour ça que les sacrifices humains ont toujours été au cœur de la magie ancienne. Ce n’était pas symbolique, ce n’était pas mystique. C’était fonctionnel. Quand on détricote une conscience, quand on déroule toutes les informations, tous les souvenirs, toutes les connexions qui forment une personnalité, on libère une quantité phénoménale d’énergie – une énergie hypergéométrique. Une énergie qui peut alimenter des rituels, qui peut manipuler la réalité. »
« Tout se tord sous le regard, se modifie selon la conscience qui la contemple. Et pour désactiver Blacksat, pour mettre l’artefact en sommeil permanent, je dois accomplir une routine hypergéométrique très complexe. Et cette routine nécessite de l’énergie, une quantité massive d’énergie qui ne peut venir que d’une seule source : le dévidage d’une conscience humaine calibrée. »
« Vous comprenez mieux ? Blacksat a besoin d’une chose : un meurtre rituel comme source d’énergie, comme carburant. »
L’horreur du processus
« Je ne vais pas vous édulcorer la réalité. Je sais que le Colonel Spay va m’arracher ma seconde joue, mais je ne peux pas vous prétendre que ce que l’on est en train de faire sera noble ou beau. Ça va être horrible. Monstrueux. »
Hamlet n’a pas de mots pour penser à ce qu’il lui dit. Même penser est extrêmement difficile.
« Vous allez faire ce que vous devez faire – vos gestes géométriques, vos calculs, vos rituels, que sais-je – et lorsque tout sera fini, nous ferons en sorte que votre conscience évidée active tout ça », intervient une voix. « En tous les cas, les hommes et les femmes de cette mission qui sont sous ma responsabilité reviendront sains et saufs à la base. »
« Très bien », répond O’Neill. « Je veux juste vous prévenir d’une chose. Le procédé risque de prendre 47 secondes. 47 secondes où vous allez entendre mes hurlements. Où vous allez entendre mes supplications. Où, à un moment, mes cordes vocales auront explosé et ma gorge ne sera même plus capable de traduire ce que ressent mon esprit. Des sons. Des sons que vous allez certainement tous entendre au fond de votre crâne. »
Ils se taisent tous. Ils voient ses yeux. Ses yeux qui s’agitent étrangement, qui continuent de bouger, comme s’ils souffraient d’un strabisme puissant.

La révélation finale
« Nous avons peu de temps. Encore quelques minutes avant que le processus soit complet. Hamlet, je vais répondre à votre question. Le plan initial était de sacrifier l’un d’entre vous. Vous, Hamlet, ou Belton. Ils n’avaient pas encore décidé lequel. Le plus dispensable selon leurs estimations. »
« Hamlet, vous dépassez largement vos niveaux d’accréditation », intervient sèchement la voix de Spay.
« Lieutenant-Colonel, avec tout mon respect, nous sommes en train de parler de nos vies », rétorque Hamlet.
« Vous êtes dans le cadre d’une mission militaire. Et j’ai besoin de savoir la décision de vos officiers supérieurs qu’ils n’ont pas souhaité vous communiquer. Ils n’ont pas discuté avec des civils. »
« Turner, vous êtes en train de vous mettre dans une situation qui vous conduira tout droit à la cour martiale. »
Il y a une confusion – Turner n’a pas parlé. C’était Hamlet.
« Peu importe », tranche quelqu’un. « Turner ne peut pas être à la cour martiale. Elle n’est pas militaire. »
« Nous avons quand même besoin d’un médecin militaire. »
« Non, elle n’est pas militaire. »
La dépressurisation
La voix de Turner traverse soudain le cockpit, très claire, très propre. Comme un rappel au monde réel qui les entoure.
« L’équipe EVA. L’équipe EVA. Début de la dépressurisation pour test d’étanchéité. »
Autour d’eux, la pression diminue. Leurs combinaisons se gonflent légèrement, leurs corps deviennent beaucoup plus rigides. Et tout devient beaucoup plus réel, plus proche.
Un petit bruit de gorge se fait entendre. C’est Belton. Il tourne la tête vers O’Neill.
« Je ne sais pas si je crois tout ce que vous avez dit. Mais je respecte ce que vous êtes en train de faire. Je vais tout faire pour que ça ne soit pas en vain. »
Cette phrase – typique de Belton – résonne avec force dans le sas confiné.
O’Neill sourit. Un vrai sourire. Pas un rictus. Et lui répond : « C’est tout ce que je vous demande. »
« Tous les systèmes sont verts », annonce la voix de Turner qui grésille dans leurs casques. « Vous êtes go pour l’ouverture ? »
Les dernières instructions
« Une minute, Turner », demande Hamlet. Puis, se tournant vers O’Neill : « D’ici quelques secondes, expliquez-nous au moins le déroulé. Sans rentrer dans les détails. Plus de métaphysique. »
« Vous allez m’accompagner », commence O’Neill. « On va devoir approcher et vraiment faire tout ce que je vais vous dire. À un certain moment, il faudra s’arrêter. Il faudra me suivre. Jusqu’au bout. M’épauler. Jusqu’au bout. »
Il marque une pause, son regard devenant plus intense. « À des moments, je vais vous supplier de tout arrêter. Mais il ne faudra pas m’écouter. Je ne serai plus moi-même. Et là, il faudra me laisser. Mais le plus dur, c’est de m’emmener jusqu’à lui. »
Un silence pesant s’installe.
« Vous comprendrez vite. Je dois entrer en contact avec lui. Il faut l’approcher et me laisser. Et m’épauler dans cet instant. C’est tout ce que je vous demande. »
« Messieurs, vous êtes prêts ? » demande Turner.
O’Neill ferme les yeux. Belton regarde Hamlet.
« Je suis prêt. Je veux que ça s’arrête. Et puis merde, allons-y. »

L’ouverture
Belton appuie. Il y a un clic mécanique. Un instant suspendu. Puis, doucement, l’écoutille s’ouvre.
Et l’espace entre.
Pas d’air. Pas de froid. Du vide. L’océan noir.
Ils entendent juste la voix de Spay depuis le cockpit : « Je peux communiquer avec eux ? »
« Non, ils sont encore dans le sas », répond Turner. « Ce sont des comlinks, des haut-parleurs. Mais dès qu’ils seront dans l’espace, vous ne pourrez plus communiquer avec eux. »
Une pause. « Ou en fait, vous pourrez peut-être communiquer avec O’Neill… si Belton a fait son boulot correctement. »

Dans le cockpit
Pendant l’hyperpressurisation, Turner a pris position à l’arrière du cockpit, dans le siège réservé à l’ingénieur de vol. Devant elle, Spay occupe le siège du commandant à gauche, et MacMillan est au poste de pilote à droite.
L’atmosphère entre eux est tendue. Vraiment tendue.
MacMillan, depuis sa discussion avec Spay, ose à peine le regarder. Il se sent déchu de sa position de préféré qu’il occupait dans l’équipage. Il sentait que le Lieutenant-Colonel avait réellement de l’affection pour lui, et cette situation crée une énorme gêne. Il n’a pas dit un mot, fixant juste les instruments, les mains sur les commandes, attendant les ordres.
Spay, quant à lui, fait comme si rien n’était. Comme si son second ne l’avait pas sédaté violemment il y a deux heures, comme si tout était normal. Parce qu’il est un commandant. Il continue, peu importe.
Turner surveille trois écrans devant elle, affichant les constantes vitales de Belton, Hamlet et O’Neill : rythme cardiaque, pression sanguine, saturation d’oxygène, température corporelle. Pour l’instant, tous les paramètres sont normaux. Mais Turner sait au fond d’elle que tout ça va changer une fois qu’ils seront dans le vide. Une fois qu’ils seront face à Blacksat.

Blacksat dans le viseur
MacMillan voit, à travers le hublot sur la gauche, l’espace. Quelque part là-dehors, encore invisible, se trouve leur cible. Il a un écran à sa droite, relié à la caméra externe montée sur le bras robotique dans la soute de la navette. Pour l’instant, il ne voit sur sa caméra que le noir parsemé d’étoiles.
Il prend le micro et annonce : « Sas en dépressurisation, 30 secondes avant l’ouverture. »
Spay hoche la tête. Il y a un long silence.
« Vos réservoirs sont à 78% », indique quelqu’un. « C’est suffisant pour maintenir une approche et garder le cap. »
« MacMillan », dit Spay, « sitôt que nous serons en position, vous orienterez la navette de telle manière – parce qu’elle ne pointe pas sur Blacksat – et vous opacifierez les hublots. »
« Très bien. »
Spay prend les commandes manuelles. Ce sont deux petits joysticks qui contrôlent les propulseurs. À cette distance, il aperçoit Blacksat à environ 500 mètres. Mais il sait très bien que pour cette manœuvre, il faut une précision millimétrique. Une poussée trop forte, et il dépasse la cible. Trop faible, et il gaspille du carburant en forte quantité.
Pour le moment, ce n’est qu’une ombre. Qu’une ombre.
Et ses mains – ses mains qui ont piloté des dizaines de missions – tremblent. Légèrement. C’est la fatigue.
« Je vais amorcer la manœuvre d’approche. Corrigez mon mouvement si vous voyez qu’on dévie trop de notre cible. »
Spay commence à amorcer les choses, mais il est pris de vertige. Ce sont les sédatifs qui font encore effet sur lui. Et il sent vraiment que sa manœuvre n’est pas franchement brillante.
MacMillan, à côté, s’en aperçoit immédiatement. Aussitôt, il modifie la trajectoire, ses mains expertes prenant le relais avec une précision parfaite. Son jet de pilotage d’astronef est excellent.
MacMillan est très fier de la situation, mais avec tout ce qui s’est passé, il essaie de prendre vraiment sur lui. Il sait que c’est chaud. « Lieutenant-Colonel, si vous voulez, je peux prendre la suite. Je suis prêt à suivre vos directives. »
« Pour corriger ma trajectoire, MacMillan, nous aviserons quand nous serons en situation… »


Leave a Comment