« J’ai appris cette nuit qu’un mot bien placé vaut mieux qu’une lame bien affûtée. Ashkarûn a sauvé un poète avec sa langue pendant que je me faisais briser le genou avec mon épée. La leçon est cruelle, mais instructive. »
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach
Pendant que le caporal dort, le monde tourne
Ashkarûn — ce diplomate arabien de malheur — accomplissait ce qu’il faisait mieux que quiconque : parler. Et transformer le désastre en opportunité.
Il s’était précipité vers la chambre de la Gravine avec l’assurance tranquille de celui qui vient de résoudre une affaire criminelle majeure. Ursula le suivait, traînant Josef Aufwiegler comme un sac de grain — ce malheureux qui venait de sortir du cercueil comme un diable de sa boîte. Des parchemins voltigeaient encore autour d’eux, retombant lentement comme des feuilles mortes après une tempête.
Face à la Gravine — Maria Ulrike von Liebwitz d’Ambosstein, noble dame de Nuln, nièce de la Comtesse Emmanuelle elle-même — Ashkarûn déploya son talent.
On m’a raconté la scène plus tard. Je la retranscris ici telle qu’on me l’a décrite, car j’étais moi-même occupé à saigner sur le plancher d’un couloir.

« Votre Grâce, » commença-t-il avec une révérence mesurée, « comme je m’y attendais, ces prêtres de Morr n’étaient que des usurpateurs. »
La Gravine haussa un sourcil. Elle avait déjà ses soupçons, mais entendre la confirmation lui arracha un imperceptible froncement de lèvres.
« Mais la situation, » continua Ashkarûn sans lui laisser le temps de répondre, « est plus complexe encore. Cette femme que voici — » il désigna Ursula qui se tenait là, mousquets en bandoulière, Josef pendant à son poing comme un lapin mort — « est une chasseuse de primes. Une tueuse à gages. Probablement engagée par vos ennemis politiques. »
Là, les yeux de la Gravine s’élargirent. Pas beaucoup — elle était trop bien élevée pour cela — mais assez pour qu’on remarque l’intérêt soudain.
Ursula ne broncha pas. Elle était professionnelle jusqu’au bout des ongles.
« Et cet homme, » poursuivit Ashkarûn en pointant Josef qui pendouillait misérablement, « ce criminel, cet imposteur qui se cachait dans un cercueil, nous vous l’amenons pour interrogatoire. Je me suis permis de penser, Votre Grâce, que vous seriez peut-être intéressée de… réviser le contrat initial. De garder ce prisonnier vivant. De le questionner à votre guise. »
Il laissa la phrase en suspens.
La Gravine comprit immédiatement. Son regard passa d’Ashkarûn à Ursula, puis au prisonnier.
« Tripler le prix ? » demanda-t-elle sèchement.
« C’est ce que madame propose, » répondit Ashkarûn avec un sourire.
La Gravine réfléchit. Trois secondes. Pas plus.
Puis Ashkarûn ajouta, et son ton changea — devint plus grave, plus urgent :
« Mais je dois vous informer, Votre Grâce, que votre caporal et votre conseiller juridique sont dans une posture… critique. »
Et là, pour la première fois, la Gravine pâlit.
Vraiment pâlit.
Son teint passa du rose aristocratique au blanc crayeux. Ses lèvres se pincèrent. Elle fit un geste brusque de la main, et ses gardes se précipitèrent hors de la chambre.
Pendant ce temps, moi, Ulrich von Schnitzelbach, je gisais toujours inconscient dans le couloir, ma jambe cassée formant un angle peu naturel, mon zweihänder planté dans le plafond comme un étendard de l’incompétence, et mon honneur en miettes — aussi dispersé que les parchemins qui volaient encore dans les airs.

La sagesse de Vanda et l’arrivée de Loupiot
Vanda fit alors quelque chose de très sage : elle évalua la situation.
Elle regarda les trois érudits qui s’acharnaient encore sur mon corps inconscient.
Elle regarda Alrela qui se tenait près de moi, probablement en train de se demander si elle devait me lécher l’autre oreille pour faire bonne mesure.
Pendant qu’Ashkarûn était parti voir la Gravine, Loupiot — ce barde-batelier accusé à tort — arriva en courant dans le couloir comme un dément.
Il vit mon corps étalé sur le sol.
Il vit Vanda qui reculait prudemment.
Il vit Alrela plantée là, attendant peut-être que je reprenne conscience pour prolonger son plaisir sadique.
Et pour un instant — juste un instant — Loupiot voulut faire quelque chose de spectaculaire.

Il envisagea une acrobatie de saltimbanque digne d’un cirque de Nuln : faire glisser ses balles de jongleur sous les jambes des trois érudits, les faire tomber comme des quilles, les bousculer avec la grâce d’un danseur professionnel, peut-être même finir sur un salto arrière et une révérence ironique.
C’était un plan magnifique.
Un plan digne des légendes.
Un plan totalement irréaliste.
Parce que Loupiot n’était pas un acrobate entraîné. Il n’avait pas ces talents-là. Il était jongleur, pas voltigeur.
Alors Loupiot fit ce qu’il put : il fonça.
Il entra en courant, trop vite. Il glissa sur… quelque chose. Probablement mon sang, maintenant que j’y pense. Il traîna sur les quatre membres pendant cinq bons mètres — ce qui n’est ni gracieux, ni héroïque, ni même vaguement digne — avant de s’arrêter en dérapage contrôlé face aux trois érudits.

Alrela le regarda avec ce sourire prédateur qu’elle semblait affectionner.
« Ça va. Un de plus. Tout seul. Contre trois. C’est gentil de ta part. »
Et Loupiot s’élança avec toute la fureur d’un homme qui venait de découvrir que son compagnon avait été transformé en purée de caporal.

Où comment mon épée devint un trampoline
Loupiot dégaina sa dague — car même un barde a ses limites, et les balles de jongleur ne suffiraient pas.
Il avait bien essayé de lancer quelques-unes de ses balles. Elles avaient ricoché sur le crâne d’Alrela comme des grains de raisin lancés contre une armure. Elle n’avait même pas cillé.
Elle passa sa sa langue sur ces lèvres charnues — cette langue qui m’avait léché l’oreille, par tous les saints — et repoussa Loupiot comme on écarte un enfant importun.
« Arrête, gamin, » dit-elle avec le ton de celle qui en a vu bien d’autres.
Et elle enfonça sa dague vers lui.
Il para. De justesse. L’acier grinça contre l’acier.
Ils se retrouvèrent au corps-à-corps, leurs visages à quelques centimètres l’un de l’autre, leurs lames croisées, leurs forces opposées dans ce moment fragile où tout peut basculer.
Pendant ce temps, Elga et Elfeïs tournaient autour comme des louves, rajoutant leur pression, cherchant l’ouverture.
C’est là que Loupiot eut — ô dieux du Chaos, que c’était improbable — une idée.
Une idée qui défiait les lois de la physique, de la tactique, et du simple bon sens militaire.
Il leva les yeux.
Et il vit.
Mon zweihänder. Familienehre. L’honneur de la famille. Planté majestueusement dans la poutre comme un monument vivant à l’incompétence du Caporal von Schnitzelbach.
Et cet imbécile de barde pensa : « Pourquoi ne pas utiliser l’épée du Caporal comme levier pour me propulser directement sur la tête d’Alrela comme un projectile humain ? »
C’était une idée tellement stupide, tellement impensable, tellement magnifiquement vaudevillesque que je ne peux qu’admirer le génie tordu de cet homme, même dans mon inconscience.
Il sauta.
Il s’accrocha à la garde de Familienehre.
Et il tenta de se propulser.
Les dieux (et les dés) ne furent pas tendres avec lui : une mare de sang, des adversaires qui le submerge… – le résultat fut épouvantable.
Il se balança. Mollement. Sans grâce. Comme un jambon accroché à un crochet de boucher.
Il visa Alrela avec sa dague.
Et — contre toute attente, contre toute probabilité, contre toute justice divine — il réussit.
Non pas parce qu’il était bon.
Mais parce qu’elle fut distraite une fraction de seconde.
Sa dague rencontra l’avant-bras d’Alrela. Cinq dégâts. Cinq misérables dégâts qui n’auraient pas tué une poule malade. Mais un coup quand même. Une égratignure qui comptait.
Et voilà ce qui se passa ensuite — la description qu’on m’offrit tandis que je gisais inconscient :
Loupiot s’était accroché à mon épée — mon zweihänder, cet outil de l’honneur familial — et Familienehre, fatiguée de supporter d’abord le poids de mon incompétence PUIS le poids soudain d’un barde qui l’utilisait comme corde de Tarzan, décida qu’elle en avait assez.
Elle lâcha prise.
Et Loupiot tomba.
Littéralement tomba.
Du plafond.
Directement sur l’épaule d’Alrela.
CRAC.
Ce n’était pas un son de combat. C’était un son d’os qui se brise. Un son définitif. Un son qui fait grimacer même les guerriers les plus endurcis.
Alrela poussa un cri — pas de douleur, mais de surprise — et recula en titubant, son épaule formant un angle qui n’avait rien de naturel.

La Grande Évasion
C’est à cet instant précis que les gardes arrivèrent.
Ils avaient entendu les bruits de combat. Les cris. Les meubles brisés. Le vacarme général d’une auberge qui se transforme en champ de bataille.
Les trois érudits — Alrela avec son épaule fracassée, Elga et Elfeïs intactes mais prudents — prirent une décision pragmatique.
La fuite.
Ils brisèrent la fenêtre d’un coup de pied — une fenêtre qui n’avait jamais été conçue pour servir d’issue de secours, mais que la détermination criminelle peut rapidement adapter — et se jetèrent dans la nuit.
Ils disparurent comme des ombres, trois silhouettes noires avalées par l’obscurité, comme autant de fantômes que le Chaos aurait oubliés de rappeler.
Vanda, cette jeune magicienne pragmatique qui avait observé toute la scène avec la patience d’une érudite, tenta quelque chose.
Elle leva la main.
Elle rassembla son pouvoir.
Elle visa Alrela qui prenait la poudre d’escampette.
Et elle lança Dart — un sort simple, un sort mineur, un projectile magique basique enseigné aux apprentis.
Elle le lança avec toute sa concentration, toute sa volonté, tout son espoir de faire quelque chose d’utile cette nuit.
Et elle rata.
Complètement.
Zéro succès. Rien. Nada. Le projectile magique disparut dans le néant avant même d’avoir parcouru un mètre.
Mais l’intention était là.
L’intention était belle.
Et parfois, dans ce monde cruel, c’est tout ce qui compte.

« T’es trop chou, mon petit caporal… »
Je me réveille.
Enfin, « réveille » est un grand mot. Disons plutôt que je reprends conscience dans une brume de douleur, d’humiliation et de schnaps médicinal.
Mon genou ressemble à une choucroute mal cousue. Mes côtes protestent à chaque respiration. Et dans ma tête résonne encore cette phrase maudite : « T’es trop chou, mon petit caporal… »
Par les boyaux séchés de Morr, je préférerais affronter une horde de gobelins plutôt que de revivre ça.
Le chirurgien — ce petit bonhomme sadique qui prend manifestement un plaisir obscène à mon calvaire — me regarde avec un sourire qui en dit long sur son sens de l’humour.

« Alors, mon gaillard ? Tu te souviens de ton adversaire ? Un géant de deux mètres, j’imagine ? Un ogre, peut-être ? »
Je grogne. « Il y avait… un quatrième malandrin. Avec un gourdin. Il m’a frappé dans le dos. »
Le chirurgien éclate de rire. Un rire gras. Un rire qui résonne dans toute la pièce comme une cloche de la honte.
« Ah oui, oui, bien sûr ! Un géant invisible ! Avec un gourdin magique ! Pas du tout une petite greluche de cinquante kilos tout mouillé qui t’a disloqué le genou comme on casse une brindille ! »
Cinquante kilos.
CINQUANTE KILOS.
Par le caleçon troué de Sigmar, cette information me fait plus mal que la dague qui m’a perforé les côtes.
« Et cette technique, dis-moi… » Il fait semblant de réfléchir, se caressant la barbe. « La technique du « je plante mon épée dans une poutre avant de me faire massacrer »… C’est von Kriegstein qui l’enseigne ? Ou c’est une innovation personnelle ? »
Je ferme les yeux. Je voudrais disparaître. Me dissoudre comme du sel dans la bière. Devenir poussière. Partir élever des cochons dans un coin reculé du Wissenland où personne ne me connaît.
Mais non.
Le destin — ce fumier — en a décidé autrement.

Le sourire froid de la noblesse
La porte s’ouvre.
La Gravin entre.
Derrière elle : Achkarûn, toujours impeccable malgré le chaos. Bruno, silencieux comme un rempart de pierre. Vanda, qui me lance un regard qui dit clairement « Je te l’avais bien dit, imbécile. »
Et Loupiot.
Loupiot qui saute littéralement sur la table à côté de moi, se plantant là comme un coq sur son fumier, les mains sur les hanches, un sourire triomphant aux lèvres.
La Gravine me regarde.
Un instant, je vois quelque chose dans ses yeux. De la tendresse ? De l’inquiétude ? Un tout petit sourire ?
Puis elle se rappelle où elle est. Qui elle est. Et que je suis, moi, un caporal qui vient de se ridiculiser devant la moitié de l’auberge.
Son visage se glace.
« Je comprends pourquoi vous êtes caporal, Ulrich. »
Caporal.
Pas capitaine.
CAPORAL.
Ce n’était pas une accusation. C’était pire : c’était une simple constatation. Un diagnostic médical. Une vérité qui s’éterniserait dans mon journal intime bien au-delà de cette nuit maudite.
Elle s’éloigna, son entourage la suivant comme des canards derrière leur mère.
Et moi, Ulrich von Schnitzelbach, je restai allongé sur cette table, mon genou bandé, ma fierté en lambeaux, et la certitude absolue que cette histoire serait racontée dans toutes les casernes de l’Empire pendant les cinquante prochaines années.

Dominique, ou l’art de compliquer les choses
C’est alors que Dominique — cette femme qui oscille entre la séduction et la confusion mentale — fait son entrée.
Son visage est rouge. Ses yeux brillent d’une lueur étrange.
Elle se tourne vers Achkarûn.
« Mon bel Arabien… Je suis tellement bouleversée. Si… si tu veux… Après tout ça… Tu pourrais… On pourrait… »
Puis vers Bruno.
« Ou toi, géant magnifique… Tes bras… Si puissants… »
Par tous les tonneaux du Reikland, cette femme propose ses faveurs à la moitié de la compagnie pendant que je suis allongé comme une carpette écrasée !
Le chirurgien ricane. « Ah, l’amour… Quelle belle chose… »
Achkarûn, toujours diplomate, s’incline légèrement. « Madame, vous nous faites trop d’honneur. Mais peut-être qu’un peu de repos vous ferait du bien. »
Bruno ne dit rien. Il fixe le plafond. Sage décision.
Dominique s’éclipse, les joues en feu, murmurant des choses incohérentes sur les nuits d’Ashkaroun et les bras de Bruno.
(Note pour moi-même : vérifier si cette auberge n’est pas maudite. Ou construite sur un ancien temple du Chaos. Ou les deux.)

Le grand moment de Loupiot
Tandis qu’on me recousait le genou et qu’on me promettait une vie de boiterie glorieuse, Loupiot fit quelque chose d’inattendu.
Il monta sur une table.
Pas discrètement. Pas avec la grâce d’un saltimbanque. Non — il grimpa comme un ivrogne qui cherche une meilleure vue, manqua de tomber deux fois, et finit par se tenir debout en équilibre précaire.
Et il cria :
« Attendez ! ATTENDEZ ! Qu’en est-il d’Ursula ? Et qui est cet homme ? »
Il pointait le prisonnier — Josef, ce bougre du cercueil — qui pendouillait toujours aux mains de la tueuse à gages.
« C’est ça le cœur de la scène ! » insista Loupiot. « Nous ne savons même pas qui— »
« Tais-toi, petit gars, » grogna Ursula en resserrant sa prise sur Josef. « Tais-toi avant que je te fasse taire. »
Mais Loupiot, emporté par son élan de bravoure stupide, continua :
« Je propose— je propose que— »
Et là, miracle des miracles, il trouva ses mots.
« Je propose qu’on lui demande ! Qu’on l’interroge ! Que le seigneur Ashkarûn, qui a si brillamment mené cette affaire, use de ses talents pour délier la langue de ce prisonnier ! »
Il se tourna vers moi — moi qui gisais sur ma table de torture médicale — et ajouta avec un sourire idiot :
« Une belle manœuvre, Ulrich ! Vous m’avez donné l’opportunité de tenter cette acrobatie ! J’ai bien vu que c’était une vraie botte secrète que vous aviez là ! »
Je voulus mourir. Encore une fois.
La Gravine, qui se tenait au centre de la salle, évalua Loupiot du regard. Puis elle se tourna vers Ashkarûn.

Le double jeu de la Gravin
Ce qui suivit fut une démonstration de théâtre politique dont je me souviendrai toute ma vie.
La Gravin s’approcha d’Ashkarûn. Son visage était dur. Froid. Ses mots étaient sévères.
« Ashkarûn, » dit-elle d’une voix coupante, « vous avez donc décidé de proposer à cette chasseuse de primes que je double — que dis-je, que je triple — la prime qui était sur la tête de ce criminel ? C’est bien cela ? »
Mais Ashkarûn — et c’est là que je compris son génie — vit quelque chose que moi, simple caporal, je n’aurais jamais remarqué.
Son visage disait le contraire de ses mots.
Ses lèvres prononçaient un reproche. Mais ses yeux disaient : Continue. Tu as bien joué.
Ashkarûn s’inclina légèrement.
« Votre Seigneurie, j’ai proposé qu’elle vous le propose. Je me suis dit que l’interrogatoire de cet individu pourrait être… fructueux. Et j’ai quelques dons pour délier les langues. Je le ferais avec plaisir, si vous le souhaitez. »
Il marqua une pause calculée.
« Car enfin, il ne s’agit pas d’un simple voleur de pommes. Rappelons-nous toute la mise en scène qui a été nécessaire pour l’introduire dans cette auberge. Un cercueil. De faux prêtres de Morr. Toute cette comédie. Les secrets qui entourent cet individu — surtout dans le contexte de votre procès et des intrigues qui se jouent — vous intéresseront certainement. »
Il leva les mains en signe d’innocence.
« Mais je ne me suis pas engagé à ce que vous acceptiez. Je lui ai simplement suggéré de vous le proposer. »
La Gravine hocha la tête lentement.
« À tous, » dit-elle en se tournant vers l’assemblée qui s’était rassemblée dans la salle principale, « le Chaos a frappé cette auberge cette nuit. Je ne pense pas que ce soit le moment opportun pour mener un interrogatoire. On s’en est pris directement à mon conseiller juridique. Le caporal a tenté de venir à son aide et a été blessé presque mortellement. »
Elle balaya la salle du regard.
« Je vois aussi que dans ce lieu malfamé, il semblerait que des maris cocus décident de bastonner non seulement les amants, mais aussi leurs propres maîtresses. Je ne sais pas si j’ai le cœur — ou la raison — en cette nuit tourmentée, pour mener séance tenante un interrogatoire. »
C’était une sortie parfaite. Élégante. Noble.
Et c’est à ce moment précis que Josef — ce bougre du cercueil, ce poète aux lèvres fendues et boursouflées par le canon du mousquet d’Ursula — se leva.

Le poète se révèle
Il ne se leva pas comme un prisonnier battu. Non.
Il se dressa comme un acteur qui sent que son public est enfin au rendez-vous.
Là où quelques secondes plus tôt il n’était qu’une poupée de chiffon molle, il se tenait maintenant droit comme un i. Malgré son visage tuméfié, il avait le menton haut, fier. Altier.
« Mais moi, oui, Madame ! » s’exclama-t-il d’une voix forte qui résonna dans toute la salle. « Moi, je ne demande que cela ! Que votre bel Arabien me fasse la question ! Qui suis-je ? Je n’ai rien à cacher ! »
Ashkarûn se tourna vers la Gravine et dit calmement :
« Votre Seigneurie, vous me permettez de m’exprimer ? Cet interrogatoire ne sera pas nécessaire. En toute vraisemblance, cet individu qui a été capturé n’est autre que l’écrivain, le gratte-papier, le prétendu poète qui vous ridiculise — vous et votre famille — dans ses pamphlets. »
Et il sortit de sa veste une liasse de papiers froissés.
« Dont voici quelques exemplaires qui se trouvaient dans le cercueil dans lequel il se cachait. »
Il les secoua dans sa main.
Et ils tombèrent.
Comme une pluie malodorante et nauséabonde, les pamphlets s’éparpillèrent sur le sol de l’auberge.
Nous les vîmes tous. Ces fameux poèmes qui se moquaient non pas de la Gravine elle-même, mais de sa tante — la Comtesse Emmanuelle de Nuln.
Surnommée par ce Josef : La Comtesse Inassouvie.
Le silence tomba sur l’auberge.
Puis Josef — ce magnifique imbécile — se leva triomphalement et regarda Loupiot droit dans les yeux.
« Cela est totalement vrai ! » cria-t-il. « Je demande, de fait, comme le droit m’y autorise — n’est-ce pas, Graffe ? — à être conduit pour être jugé à Kemperbad ! »

Le piège se referme
Ashkarûn se pencha vers la Gravine et murmura — mais assez fort pour que certains puissent entendre :
« Cela était évident, Votre Seigneurie. Mais le vrai sujet n’est pas l’identité de cet individu. Le vrai sujet est : pourquoi a-t-il été enlevé ? Qui étaient ces faux prêtres de Morr ? Où pensaient-ils l’amener ? Et surtout : pour le compte de qui ? »
Il fit une pause.
« Je vous assure que je sais rendre bavardes les langues les plus récalcitrantes. »
Mais Josef — oh, ce magnifique crétin — l’entendit.
Et il explosa.
« Vous voyez tous ici ?! » hurla-t-il en pointant un doigt accusateur vers Ashkarûn et la Gravine. « La Gravine, alors que je demande justice à la cour de Kemperbad, a laissé ce barbare barbaresque murmurer à son oreille ! »
Il se tourna vers la foule qui s’était massée dans l’auberge.
« Eh bien moi, je dis que nous avons des lois ! Et comme je l’écris, comme je le crie : la famille de la Gravine et de sa comtesse de tante ne respectent rien ni personne ! Ils se croient au-dessus des lois ! »
Il prit une grande inspiration théâtrale.
« Je le dis ! Je le répète ! Cette Inassouvie est une pervertie ! Et voilà que maintenant, alors que je demande justice et protection, cette Gravine serait prête à me livrer à cet Arabien ! »
C’était magnifique. Stupide, mais magnifique.
Gustav — le graffe, le conseiller juridique de la Gravine — s’approcha rapidement de sa maîtresse et lui murmura à l’oreille, mais assez fort pour être entendu :
« Madame, le peuple nous observe et nous regarde. Il nous faut lui accorder la justice de Kemperbad et la cour. »

Le coup de maître du poète
La Gravin se leva.
Son visage était de marbre. Froid comme la glace kislevite.
« Tu seras mis aux fers, » dit-elle à Josef d’une voix qui ne tolérait aucune réplique, « et conduit jusqu’à Kemperbad. »
Puis elle se tourna vers Ursula avec un sourire qui n’en était pas un.
« Dommage, dame exécutrice, que vous n’ayez pas mené à terme ce premier contrat. Cela m’aurait évité bien des déboires. »
Elle jeta un regard à Ashkarûn.
« Même si mon Arabien ne le fait point parler, je sais déjà qui l’a employé. Un homme vêtu de verre et de jade. Sans l’ombre d’un doute, c’est lui le payeur de ce beau parleur. »
Elle fit volte-face, sa cape tournoyant dramatiquement.
« Je me retire dans mes appartements. Que nul ne me dérange. Il y a eu trop de morts, trop de blessés, trop de chaos ce soir. Graff, venez avec moi. Vous allez m’expliquer de quoi il retourne avec ces trois érudits. »
Puis, s’adressant à tous :
« Allez vous coucher maintenant. C’est une triste soirée. »
Elle commença à monter les escaliers.
Ursula fit un pas en avant.
« Et ma prime ? La prime triplée dont nous avons parlé ? »
La Gravine se retourna lentement.
Oh, dieux.
Ce qui suivit fut un massacre politique en règle.
« Voyez-vous, madame, » dit la Gravine avec une douceur venimeuse, « malheureusement, votre contrat de droit privé ne peut que passer derrière le contrat désormais de droit public. »
Elle descendit une marche.
« Cet homme sera conduit par mes hommes à la cour de justice de Kemperbad. Ce sera à vous de négocier avec les juges de là-bas s’ils veulent vous payer. »
Une autre marche.
« Ce faisant, je pense que vous devrez alors révéler l’identité de celui ou de celle qui vous a payée — à condition bien entendu que cela soit autorisé dans votre contrat. Sans quoi vous perdrez votre prime, madame. »
Elle sourit. Un sourire de prédateur.
« Peut-être aviez-vous été trop gourmande. »
Et là, sous nos yeux, Ursula — cette tueuse implacable, cette chasseuse de primes qui avait terrorisé toute l’auberge — se décomposa.
Son visage passa du rose au blanc. Ses mâchoires se serrèrent. Ses poings se crispèrent.
Elle venait de comprendre qu’elle s’était fait piéger.
Magistralement.

L’épilogue du gnome
C’est alors qu’une petite voix s’éleva depuis le coin de la salle.
Un des gnomes — ce petit bougre qui avait assisté à toute la scène — se tourna vers Ashkarûn et dit avec un sourire narquois :
« Comprenez-vous intuitivement ce qui s’est joué ce soir ? »
Ashkarûn ne répondit pas.
Le gnome ricana.
« Je pense que, croyant bien faire, vous avez mal fait, mon Arabien. »
Il lui fit un petit salut ironique.
« Je vous souhaite bien bonne nuit. »
Et il disparut dans l’ombre, laissant Ashkarûn planté là, réalisant peut-être pour la première fois qu’il venait de jouer une partie dont il ne contrôlait pas toutes les règles.
Notes d’Ulrich
« J’ai assisté à tout cela depuis ma table de torture médicale, mon genou recousu, ma fierté en lambeaux.
Et j’ai compris quelque chose d’essentiel ce soir-là.
Josef — ce poète stupide — venait de transformer sa condamnation à mort en voyage vers un procès public. Il avait forcé la Gravine à le protéger. Il avait transformé Ursula en perdante. Il avait fait de lui-même un martyr potentiel.
Et tout cela en montant sur une estrade invisible et en jouant la comédie.
Ashkarûn croyait avoir sauvé le poète en négociant avec Ursula.
Mais c’est Josef lui-même qui s’était sauvé en transformant son arrestation en spectacle public.
Le vrai héros de cette nuit n’était ni Ashkarûn le diplomate, ni Loupiot le saltimbanque, ni moi le caporal incompétent.
C’était un gratte-papier dans un cercueil qui avait compris que le vrai pouvoir ne vient pas de l’épée, ni même des mots murmurés à l’oreille des puissants.
Le vrai pouvoir vient du public. De la foule. Des témoins.
Et cette nuit-là, nous étions tous des témoins.»
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach
NOTES FINALES D’ULRICH :
« Von Kriegstein n’a jamais écrit sur le pouvoir de l’éloquence. C’est peut-être son plus grand oubli. Car un seul mot, une seule phrase, un seul jet réussi peut changer plus que mille épées.
Ashkaroun, ce maudit diplomate arabien, a sauvé un poète en ne faisant qu’une chose : reconnaître la cupidité d’Ursula et la transformer en opportunité. C’est cela, la vraie magie de l’Empire.
Et moi ? Moi j’ai juste écrit. J’ai juste observé. J’ai juste survécu en étant « incompétent et inutile ». Peut-être que c’était mon vrai rôle tout du long. Pas de combattre. Pas de gagner. Juste de témoigner. Juste d’écrire. Juste d’exister dans cet épique chaos et d’en extraire la vérité.
Par Sigmar, quelle nuit.
Par Sigmar, quel apprentissage.
Par Sigmar, quel commencement d’une bien plus grande aventure. »
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach


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