La progression est lente, pénible, étouffante. Mathilde semble flotter au-dessus du sol, sautant de racine en racine avec l’agilité d’une femme qui connaît parfaitement ce territoire. Autour d’eux, l’air est saturé d’humidité, de miasmes. Des moustiques bourdonnent sans relâche. Des yeux brillent dans l’obscurité — peut-être des alligators, peut-être pire.
Après 45 minutes d’efforts, ils atteignent une zone de terre ferme, surélevée au milieu de l’eau stagnante : la crique aux Serpents.
Mathilde siffle doucement. Quelques instants plus tard, des silhouettes émergent de l’ombre.

La rencontre avec les Marrons
Ils sont là. Hommes, femmes, adolescents. Leurs vêtements sont en lambeaux, leurs visages marqués par la fuite et la peur. Ils brandissent des hachettes, des couteaux, quelques outils transformés en armes de fortune.
L’un d’eux s’approche, méfiant :
— « Qu’est-ce que vous voulez ? »
Mathilde intervient, se présente. Puis ils reconnaissent Lafayette. Méfiance. Hostilité.
— « Tu travailles pour les maîtres. »
— « Plus maintenant. »
Lafayette annonce la nouvelle sans détour :
— « Quatre contremaîtres arrivent. Armés. Ils veulent vous pendre. Vous tuer. »
Un murmure d’effroi parcourt le groupe. Une jeune femme s’avance :
— « C’est un piège. Ils veulent nous ramener là-bas. Au lieu maudit. Ceux qui y retournent disparaissent. »
Une vérité brutale
Lafayette se montre ferme. Il n’est pas là pour supplier. Ni pour se justifier.
— « On n’est pas venus dans les marais, en pleine nuit, juste pour causer. »
— « Je m’en fous de vous. Mais les enfants, je ne les laisse pas crever. Qu’ils soient blancs, noirs, esclaves ou affranchis. »
Il propose un échange : l’information contre la survie.
— « Dites-nous ce que vous savez. Et partez. Vite. »
Mathilde murmure alors :
— « Elle parle du Bayou des Voiles Tordues. »
Les mots tombent comme un frisson. Sé Vwal Tòdu. Une terreur ancienne, un nom murmuré avec crainte.
Il faut une carte. Il faut comprendre. Et vite.
Lafayette se tourne alors vers Cléophas et Mathilde.
— « De quoi parlent-ils, au juste ? »
Et dans la foule, des regards fuient. D’autres s’attardent. Une réponse flotte dans l’air, encore non dite… mais toute proche.

Mambo Célestine, enfin en face à face
Alors que les échanges deviennent plus tendus, une voix s’élève depuis le groupe :
— « Qui parmi vous est Mambo Célestine ? »
Une femme s’avance. La quarantaine, la peau marquée par les années passées dans l’humidité des marais, le regard acéré.
— « Je suis Mambo Célestine. Qu’est-ce que vous me voulez ? »
À ses côtés, un jeune garçon s’approche. Il n’a pas plus de douze ans, mais sa voix est grave, pesante.
— « Les contremaîtres arrivent, pas vrai ? Je vais les retenir. »
Les aboiements au loin et l’aveu de Samuel
Des chants s’élèvent au loin, entrecoupés d’aboiements. Les chiens ont repris la piste. Ils approchent. Le jeune Samuel, prêt à se sacrifier, se retourne vers Mathilde. Elle l’arrête net.
— « Samuel ! Avant de partir… Dis-leur ce que tu as vu. Ce qu’on a vu. »
Samuel hésite, puis lâche :
— « L’horreur. Voilà ce qu’on a vu. »
Sa voix se brise.
— « Cette nuit-là, on était dans les champs. Il était tard. On a entendu des cris. Mais pas des cris de peur. Des cris… qu’on découpe. »

Le massacre dans la maison brûlante
Célestine prend le relais. Sa voix est étouffée, presque irréelle.
— « On a couru. La maison brûlait. On est entrés par la cuisine. Et là… dans le salon… le corps du maître… »
— « Il avait été découpé. Comme un porc. Mais il était encore vivant. Il nous regardait. Il suppliait. »
Cléophas, blême, interroge :
— « Qui ? Qui l’a découpé ? »
Samuel tremble, bafouille, puis finit par dire ce qu’il n’aurait jamais dû prononcer.
— « C’était Maître Charles. Et Maître Greenvale. À la machette. »
Silence.
La révélation ultime
Cléophas se tourne vers Mambo Célestine, l’attrape par le bras :
— « Tu le savais. C’est toi qui leur as fait croire que leur plantation serait plus prospère avec tes gris-gris, tes croyances. C’est toi, pas vrai ? »
— « J’ai rien fait ! » hurle-t-elle. « J’ai juste présenté la bonne personne. »
— « Quelle personne ? La mère de Constance ? »
Ses yeux deviennent fous. Elle recule d’un pas. Lafayette s’avance, tend la carte :
— « Indique-moi où elle est. Avec ton doigt crasseux. »
Elle désigne un endroit précis. Une croix noire.
— « Là. Contre la croix noire. »
Lafayette crache ses derniers mots :
— « Si j’apprends que vous m’avez menti, c’est moi-même qui mènerai les contremaîtres jusqu’à vous. Et un conseil : la vie dans les bayous est peut-être encore pire que celle à la plantation. Tentez de vous mettre au service d’un autre maître. Épargnez-vous. Épargnez vos enfants. »

Les chiens surgissent. La traque commence.
À ce moment précis, les chiens débouchent de la végétation. Les contremaîtres ne sont pas loin. Le fracas des branches, les cris d’hommes blancs, les ordres hurlés. La chasse est lancée.
Et c’est sur cette scène que tout s’arrête.
Une dernière bouffée de tension.
Un silence coupé au couteau.
La suite attendra.


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