Lafayette, caché non loin des écuries, observe une scène qui le glace. Ezra Hawkins, furieux, agite une carte grossièrement dessinée. Ses hommes sont regroupés autour de lui, certains vérifient leurs armes, d’autres préparent des cordes.
— « Mes chiens ont suivi leurs traces jusqu’au Grand Cyprès mort, près de la crique au Serpent… »
— « On va leur faire payer. On ramènera des oreilles si c’est nécessaire. »
Quand l’un tente de tempérer la violence en rappelant que Charles avait demandé d’attendre, Hawkins explose :
— « Le maître n’est pas là ! Et ces sauvages pourraient disparaître d’ici là. Pas de prisonniers ! »
La meute s’agite. Fusils nettoyés. Couteaux affûtés. Chiens bientôt lancés. Le départ est prévu dans une heure. Pas plus.

Une course contre le temps
Lafayette comprend rapidement. Le lieu mentionné est à une bonne heure de route. Quant à la tombe de Paul, elle se situe à l’opposé, au fond de la propriété. Le choix devient stratégique, et moral.
Alors qu’il s’apprête à se déplacer, une voix l’interpelle dans l’ombre. Une voix féminine. Fébrile.
C’est Mathilde. Elle a tout entendu. Elle aussi connaît un raccourci. Un chemin vers les marais. Un passage que les hommes d’Hawkins ne prendront pas. Elle veut qu’il l’accompagne.
— « Je ne peux pas y aller seule. Et vous savez que je ne retourne pas là-bas. »
— « Je vous en conjure. Il y a des enfants. »
Lafayette résiste. Il cherche à comprendre. Il veut savoir ce qui est arrivé à Paul. Alors il pose la seule question qui compte :
— « Dites-moi tout. Sur Paul. Sur ce qu’ils ont fait. »
Une exhumation, un choc, un abandon
Mathilde, bouleversée, finit par lâcher l’essentiel.
— « Oui, ils ont déterré Paul. Il était… intact. Comme s’il était mort hier. »
Elle pleure. Perdue entre culpabilité et peur. Elle décrit un Charles fou de douleur, qui aurait emmené seul le corps de son fils dans les marais. Personne ne l’a suivi. Personne ne l’a cru. Et il est revenu… sans Paul.
— « Il est resté là-bas. Dans les marais. »
— « Ce n’est pas un endroit comme les autres. »
Elle le supplie à nouveau.
— « Vos amis peuvent encore les arrêter. Ces contremaîtres veulent tuer. Il faut faire vite. »
Mais Lafayette, lui, est lucide.
— « Vous me voyez tirer sur trois Blancs armés ? »
Il ne se dérobe pas. Mais il a besoin de réponses. Il veut comprendre les murmures dans les murs, les tunnels, les secrets de la maison. Mathilde élude, puis avoue :
— « Il y a des tunnels. Derrière les tableaux. Partout. Vous le savez très bien. »
Une dernière condition
Alors que la tension monte, Cléophas rejoint la scène, alerté par la voix de Mathilde. Elle implore qu’on fasse entendre raison à Lafayette.
— « Ces esclaves, ils ne sont pas responsables. Il faut les sauver. »
Mais Cléophas pose à son tour une condition. Il veut une réponse claire :
— « Qui est la mère de Constance ? »
Il rappelle qu’il a demandé sa main, qu’il a protégé les esclaves, qu’il mérite de savoir à qui il a affaire.
— « Si tu veux que je parte sauver les esclaves de Newton, dis-moi la vérité. Sans mentir. »
Mathilde, déstabilisée, cède. Sa voix tremble :
— « Je… je ne connais pas son nom. Mais tout le monde ici sait… Elle vit dans les marais. »
Un silence. Chargé de non-dits. De peurs. De choses qu’on n’a jamais osé formuler à voix haute.
Et au loin, les chiens commencent à hurler.
Une figure surgit des ombres : Mambo Célestine
À peine le nom prononcé, Mathilde blanchit. Mambo Célestine. Une femme, une esclave jadis au service de la plantation, encore en vie — ou du moins, c’est ce que l’on dit. Et surtout : elle connaît la mère de Constance.
Mathilde révèle, du bout des lèvres, que cette femme vit encore, quelque part dans les marais. Ce qui confirme l’hypothèse redoutée : la mère de Constance est une femme noire, cachée là-bas depuis des années.
La parole donnée, Cléophas promet de tenir la sienne :
— « Conduis-nous jusqu’à la propriété de Greenvale. Puisque tu connais les raccourcis. »
Ils partent sans Otis, sans plus d’équipement que le strict nécessaire : une lanterne, des armes, une corde, une carte. Et dans le cœur de Lafayette, une amertume persistante. Il voulait voir la tombe de Paul. Pas retourner sur les lieux du drame.


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