Pendant ce temps, Cléophas s’est éclipsé. Le dîner est terminé, les invités se dispersent. La maison bruisse doucement de vaisselle rangée et de pas feutrés.
Cléophas, lui, avance dans la pénombre de la bibliothèque.
Une pièce trop calme
La pièce est magnifique. Des murs couverts de livres, un parquet assourdi, un tapis usé mais somptueux. Une odeur mêlée de cuir ancien, de tabac froid et de thé noir flotte dans l’air. La lampe verte éclaire doucement un bureau impeccable, d’un style empire, venu tout droit de Paris.
Tout semble figé. Presque trop calme.
Un fauteuil fait face à la fenêtre. Le coussin encore marqué d’un creux. Et pourtant, personne n’est là. Un souffle glacé s’échappe de l’entrebâillement. Cléophas remarque aussitôt : le loquet est brisé.
De l’extérieur.

Quelqu’un s’est introduit
L’effraction est nette. Pas de trace de lutte. Pas de sang. Pas de bruit. Mais ce courant d’air froid, ce détail du loquet fracturé — il y a eu intrusion. Et elle ne date pas de longtemps.
Cléophas se fige. Le calme est trompeur. La maison semble contenir son souffle. Quelque chose est entré. Et il pourrait bien être encore là.
Cléophas, arme au poing, inspecte le perron depuis la bibliothèque. Rien. Pas de pas, pas de traces d’intrusion visibles dans l’herbe. Pourtant, il en est sûr : quelque chose ou quelqu’un est entré. L’air est plus frais. Quelque chose a changé.
En avançant sur le pas de la fenêtre, son regard est attiré par une série de marques gravées à même le bois du pilier encadrant la fenêtre. Presque invisibles dans l’ombre, elles forment un motif étrange. Une tentative de traduction échoue : l’occultisme ne suffit pas, l’anthropologie non plus. Ce n’est ni un message ni un avertissement… du moins, pas dans une langue qu’il comprend.
L’appel dans le vide
Cléophas appelle Charles. Rien. Pas un son. Mais au loin, vers le bayou, une autre scène prend forme : des feux, des chants, des tambours. Des ombres dansent près des anciens barraquements.

Des silhouettes joyeuses, des rythmes lourds qui résonnent dans ses tempes. Une pulsation presque irréelle, qui monte depuis la terre jusqu’à son crâne.
Le vertige le prend. Il chancelle. Et, instinctivement, s’effondre dans le fauteuil devant le bureau.
Les signes entre les pages
Le silence dans la pièce n’est qu’apparent. Les rayonnages autour de lui deviennent oppressants, comme des barreaux d’une cellule. Chaque livre semble le fixer, l’épier. Il rallume une lampe à huile : la lumière vacille, projette des ombres mouvantes. L’odeur qui emplit l’air est écœurante — vieux cuir, humidité, mais surtout… le sang. Un relent de fer rouillé, de mort figée.
Il fouille le bureau. Rien d’inhabituel en surface. Mais certains livres sur les étagères semblent avoir été consultés récemment : pas de poussière, pages cornées. Tous parlent d’un même sujet : l’histoire coloniale de la Louisiane et les pratiques religieuses des esclaves. Des rites. Des croyances oubliées.
Le levier caché
Un éclat métallique attire soudain son œil. Entre deux ouvrages, un petit levier mécanique. Cléophas l’actionne. Un déclic sec, et toute une section de la bibliothèque pivote lentement. Derrière elle, un passage secret, étroit, dissimulé dans les boiseries. L’air qui s’en échappe est dense, chargé d’humidité et de pourriture.
Il appelle une nouvelle fois Charles. Toujours aucun écho. Alors, il avance, franchit le seuil.

Un cabinet de l’ombre
Le sol n’est pas poussiéreux. Pas comme on pourrait s’y attendre. Il est entretenu. Soigné. Cela n’a rien d’un espace abandonné.
Au centre de ce réduit, un bureau massif en acajou trône, saturé de papiers. Autour, des étagères croulent sous les documents. Mais c’est l’odeur qui prend toute la place : ça sent la mort. Littéralement. La chair décomposée. L’air est irrespirable.
Cléophas cherche la source. C’est ici. Ce lieu est imprégné de la mort.
Le bureau et ses secrets
Sur le bureau, un petit portrait encadré, un tas de lettres, un journal. Rien ne semble déplacé, mais tout est chargé. Chargé d’un passé lourd, peut-être trop.
Cléophas s’approche lentement, la lampe tremblante dans la main. L’odeur, plus forte maintenant, semble provenir de partout à la fois. Le cabinet est clos. Pas de fenêtre. Pas d’échappatoire.
Ce bureau n’attendait que d’être trouvé. Reste à savoir ce qu’il cache.
Une révélation glaçante
La lampe de Cléophas éclaire faiblement les contours du cabinet secret. L’air est toujours saturé d’une odeur animale, humide, presque fauve. Rien ne bouge. Mais la pièce semble vivante d’un silence trop dense.
Il s’approche du bureau. Parmi les papiers épars, un portrait attire son regard. Un jeune garçon, une dizaine d’années, au regard droit. Les traits sont familiers. Ce visage, c’est celui de Charles — ou plutôt, ce qu’il aurait été, plus jeune. Pourtant, les vêtements du garçon trahissent une époque plus récente.
Et soudain, un souvenir affleure : le fils disparu. Celui qui s’est volatilisé dans les marais il y a des années. Paul. Le demi-frère de Constance. Le gamin dont personne ne parle plus. Le voilà, figé à jamais sur ce cliché silencieux.

Le poids du passé
Pas d’inscription au dos de la peinture. Rien qui vienne expliquer sa présence ici. Juste ce portrait, posé là, au milieu de documents à l’odeur de moisissure et de mort. Il trône comme une relique muette. Comme une mémoire refusée.
Cléophas sent une gêne profonde monter. Cette pièce n’est pas seulement un bureau dissimulé. C’est un mausolée. Un lieu de souvenirs enfermés. Et peut-être de secrets bien plus sombres.
Et la suite ?
Le mystère reste entier. Qui était vraiment Paul ? Que s’est-il passé dans ces marais ? Quel rôle joue Charles, toujours invisible ? Et surtout… qu’y a-t-il d’autre derrière cette bibliothèque pivotante ?
Rendez-vous pour la prochaine séance. S’il y a des survivants.


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