Le lendemain, à 14 heures précises, nos trois investigateurs se retrouvaient devant l’atelier Beauvoisine. L’air était encore chargé de l’humidité persistante des dernières pluies normandes, et les pavés de la rue des Carmélites résonnaient sous leurs pas. Les façades à colombages des maisons médiévales semblaient les observer de leurs fenêtres aux carreaux légèrement déformés par le temps.
Jean, impeccable dans son costume sombre, ajustait nerveusement ses gants de cuir. Son masque de céramique captait la lumière tamisée de ce début d’après-midi. À ses côtés, Eugène avait revêtu sa plus belle tenue, celle qu’il réservait aux occasions solennelles, et jetait des regards furtifs vers Eugénie Blondel qui les accompagnait, rayonnante dans sa robe de soie bleue.
Jacques, quant à lui, tirait sur son col amidonné avec un air de profond inconfort. « Dites-moi encore pourquoi je porte ce carcan ? » marmonna-t-il, tentant d’ajuster sa cravate qui semblait l’étrangler.
« Parce que nous allons dans le monde, Jacques », répondit Eugène avec un sourire amusé. « Et dans le monde, on ne porte pas de tricot de corps troué. »
Eugénie pouffa discrètement, ce qui fit rougir Eugène jusqu’aux oreilles.

En franchissant le seuil de l’atelier, ils furent immédiatement saisis par la fraîcheur du lieu. La lumière tamisée des lampes à gaz projetait des ombres mouvantes sur les murs, donnant vie aux sculptures de pierre qui les entouraient. Les gargouilles semblaient les fixer de leurs yeux vides, tandis que les chimères paraissaient prêtes à s’animer à tout instant.

« Bon sang », murmura Jacques en contemplant une gargouille particulièrement grimaçante, « j’ai l’impression qu’elle va me sauter dessus. »
« Chut ! » siffla Eugène, embarrassé par la rusticité de son compagnon.
Une dizaine d’artistes échangeaient avec les invités autour de coupes de champagne et d’amuse-gueules variés. Le tintement délicat des coupes se mêlait aux rires polis et aux conversations animées. L’air était chargé du parfum entêtant des cigarettes françaises et des effluves subtils des eaux de Cologne.

Jacques, intimidé par tant de raffinement, resta figé près de l’entrée jusqu’à ce qu’un serveur en livrée lui présente un plateau de champagne.
« Euh… merci », balbutia-t-il en prenant une coupe avec des gestes si brusques que le liquide doré menaça de déborder.
Eugénie, remarquant son embarras, s’approcha avec grâce. « Monsieur Jacques » dit-elle avec un sourire chaleureux. « Ces réceptions peuvent être intimidantes quand on n’y est pas habitué. Venez, je vais vous présenter à quelques artistes. »
Jacques, touché par cette attention, se détendit légèrement. « Vous êtes bien aimable, mademoiselle. Mais je ne connais rien à l’art… »
C’est alors qu’Eugène aperçut Joséphine. Elle se tenait près d’une sculpture représentant un ange aux ailes déployées, bavardant avec trois messieurs distingués. Ses cheveux roux coupés à la garçonne captaient la lumière, et sa robe longue mettait en valeur sa silhouette fine.

« Jean », murmura-t-il, « je crois que… »
Mais Jean avait déjà vu. Sous son masque, son souffle s’était fait plus court. Joséphine était exactement comme dans ses souvenirs, aussi belle qu’autrefois, même si ses grands yeux verts saillants gardaient cette particularité qui avait toujours troublé ceux qui la rencontraient. Mais aujourd’hui, quelque chose était différent. Ses traits étaient tirés, comme si elle n’avait pas dormi assez.
Leurs regards se croisèrent à travers la salle bondée. Le temps sembla suspendu. Puis, Joséphine s’excusa auprès de ses interlocuteurs et se dirigea vers eux, sa démarche élégante contrastant avec l’inquiétude visible sur son visage.

Alors qu’elle s’approchait, Jacques, nerveux, porta sa coupe à ses lèvres et but d’un trait. Le champagne lui monta aussitôt au nez, et il se mit à tousser bruyamment, attirant l’attention de plusieurs invités.
« Ça va ? » s’inquiéta Eugène, mortifié.
« Oui, oui », répondit Jacques entre deux quintes, les yeux larmoyants. « C’est juste que… ça pique ! »
Eugénie lui tendit discrètement un mouchoir. « Il faut le boire lentement », chuchota-t-elle avec un sourire complice.
Jacques, reconnaissant mais toujours embarrassé, essaya de se recomposer. Malheureusement, en voulant poser sa coupe vide sur un plateau qui passait, il heurta le bras d’un monsieur distingué qui tenait un canapé au saumon.
« Oh ! Pardonnez-moi ! » s’exclama Jacques, tentant d’essuyer la tache qui venait d’apparaître sur la chemise de l’homme.
« Mais enfin ! » protesta l’inconnu, indigné.
Eugène, rouge de honte, s’empressa de présenter ses excuses. « Je suis désolé, monsieur. Mon collègue n’a pas l’habitude de… »
« Laissez », intervint Joséphine qui venait d’arriver. « Monsieur Bonneville, permettez-moi de vous présenter mes amis. »
L’homme, radouci par l’intervention de la jeune femme, grommela quelques mots et s’éloigna.


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