Par les runes druidiques et toutes les magies qu’on m’a interdit d’apprendre !
Il est des voyages qu’on fait pour la gloire, d’autres pour l’or, et puis il y a celui-ci : remonter six jours durant un fleuve qui coule à l’envers, dans un canyon si étroit qu’on y voit le ciel comme un prisonnier voit la liberté — par une fente, tout là-haut, sans jamais y toucher.
Moi qui croyais que le pire de l’Empire, c’était ses villes, j’ai découvert qu’on pouvait marcher quatre jours pour atteindre un trou où la mauvaise lune a jadis craché son venin, et où l’herbe elle-même, sans un souffle de vent, se penche pour vous lécher les bottes.
Et cerise sur le champignon vénéneux : au bout du bout, dans une grotte au cul du monde, des rats debout qui parlent, une morte qui hurle, et un caporal qui se demande, une fois de plus, ce qu’il fout là.
La quête a le goût d’une décoction de druide qu’on avale les yeux fermés : ou ça vous sauve, ou ça vous tue, et dans les deux cas ça a un goût de tourbe.
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach
Mais avant de partir, il y eut l’adieu. Car on ne quitte pas Kemperbad sans regarder une dernière fois ce qu’on laisse derrière — en l’occurrence, un mort qui n’en est pas tout à fait un.

Le mort qui serre la main
Dagmarit ne pleure pas. Il mange de la bouillie.
Voilà où j’en étais avec le jeune Wittgenstein — celui de la bonne branche, le courtois, le brisé —, sur son lit de l’abbaye de Vérena. Un homme réduit à l’état de carotte râpée. Il pisse et chie par des sondes. Il ne se lave plus. Un légume, en somme — un légume que je dois, paraît-il, ramener à la vie.
Son plan, pour dialoguer, tenait en deux gestes : une pression de main pour dire oui, deux pressions pour dire non.
(Note d’un caporal qui a connu des conversations plus fournies : voilà où mène le grand courage. Car c’est grâce à moi, m’a-t-on rappelé avec une insistance qui sentait le reproche déguisé en compliment — grâce à mon jour de grand, de très grand courage —, que ce garçon s’est retrouvé transformé en légume-racine. Un de mes jours de gloire. J’en ai peu. Celui-ci, je m’en serais bien passé.)
J’eus un instant la trouille qu’il me demande un service. Mais non. Le pauvre Peter — Dagmarit, Peter, appelez-le comme vous voudrez, il n’est plus en état de corriger — n’est pas en mesure de réclamer quoi que ce soit. Il est dans un état si proche du néant qu’il ne peut que serrer une main et espérer.
Alors je lui ai promis. Que Vanda trouverait l’objet de la quête. Que je le remettrais d’aplomb. Une pression de main. Oui.
Et nous sommes partis.

Le fleuve qui coule à l’envers
Le Revenant remonte le Styr.
À peine a-t-on quitté Kemperbad que la première sensation vous saisit — non pas dans le ventre, non pas dans les jambes, mais dans les yeux. On dirait que les puissances de la Ruine ont soufflé le soleil comme une chandelle. C’est une image, bien sûr. La vérité, c’est que le Styr a creusé sa route à travers la montagne : à droite, à gauche, deux falaises gigantesques, polies par des millénaires d’eaux furieuses, dressées à une quinzaine de toises l’une de l’autre. Un couloir. Un canyon. Une cathédrale de pierre sans toit, sinon ce mince ruban de ciel tout là-haut, qui à midi s’embrase de couleurs merveilleuses et, la nuit venue, se change en une rivière d’étoiles — notre seul compagnon dans les ténèbres les plus totales.
Et le fleuve coule à l’envers de notre marche. Il faut tout le talent de Lupio et de ce brave Joseph, se relayant à chaque quart, pour barrer contre ce courant capricieux, ces rapides qui griffent la coque, cette eau tumultueuse et noire qui n’a plus rien de commun avec le grand serpent apaisé du Rec. Six jours. Six nuits.
(Note sur l’increvable lourdeur de Lupio : malgré tous mes efforts — et Sigmar m’est témoin que j’en fis — pour installer chez lui un semblant de fatigue, le bougre conserve sa légèreté d’esprit intacte. Élevé dans un bordel, le gaillard prétend ne rien connaître à la chose. « Innocent », dit-il. Vierge, même, jure-t-il, la main sur le cœur et l’œil humide. À quatre ans, ce môme en savait déjà plus sur l’anatomie féminine qu’un apprenti médecin spécialisé. Innocent. C’est à en pleurer de rire — ou de pitié, je ne sais plus.)
Pendant que les autres suent aux avirons, Vanda plonge dans le journal de Dagmar. Elle le lit. Le relit. Le retourne. Et la sentence, hélas, tombe : rien. Rien dans ce cahier qui donne la moindre indication. Il a été écrit bien avant que quoi que ce soit se trame — un journal vide de tout ce qui nous intéresse. Le seul fil qui reste, c’est ce point cerclé de rouge, lié, elle en est désormais sûre, à l’orbite erratique de Morrslieb, la mauvaise lune.
Et c’est là, en petit comité, qu’on remue une vieille angoisse.

Le conciliabule des soupçons
Joseph. Notre Joseph. Le bosco aux dents en or.
Car voyez-vous, lecteur, il reste avec nous une écharde plantée sous l’ongle depuis Kemperbad : la fameuse cassette que réclame la Main Pourpre. Elle a disparu le jour où l’on nous a trucidés sur le Revenant. Et deux personnes, ce jour-là, s’en sont tirées comme par hasard : cette apothicaire, Elvira — qui répondait aussi, murmure-t-on, au nom de Malicia, et dont la cargaison de composants interdits filait vers Bogenhafen juste avant que Bogenhafen sombre. Et Joseph. Notre bon Joseph, épargné, souriant, revenu depuis avec des dents en or qu’il n’avait pas avant.
Des dents en or.
(Note d’un homme qui commence à additionner : on ne se paie pas une bouche en or avec des gages de bosco. Soit Joseph a trouvé un trésor. Soit Joseph a trouvé une cassette. Et dans cet Empire, la différence entre les deux, c’est généralement une lame entre les côtes de celui qui la portait.)
Le plan est arrêté : on cuisinera Joseph. Mais au retour. On ne se met pas un pilote à dos au milieu d’un canyon, à six jours de toute civilisation, quand on a encore besoin de ses bras pour rentrer. La prudence, chez nous, n’est pas une vertu — c’est une habitude de survivants.

Les deux gardiens de pierre
Au sixième jour, le canyon s’ouvre enfin. Une trouée dans le ciel. Les falaises reculent, se couvrent d’une végétation sauvage et luxuriante d’où s’envolent des nuées d’oiseaux migrateurs, ahuris de voir un bateau s’aventurer si loin.
Et là, deux mégalithes.
Deux pics rocheux dressés de part et d’autre du fleuve — naturels, mais gravés. Couverts de signes runiques qui plongent leurs racines dans les temps où la magie coulait encore à l’état sauvage. Vanda blêmit. Elle les reconnaît : ce sont, lui a-t-on appris dès ses premiers trimestres au collège, des runes qu’on doit signaler sur-le-champ au répurgateur le plus proche. De la magie druidique. L’ancienne foi. Une magie sans couleur, sans code, absolument interdite. Les cultes d’avant Sigmar, qui perdurent ici, dans cette contrée si reculée qu’elle en a oublié l’Empire — ou que l’Empire a oubliée. La pierre n’est pas érodée : ces gravures n’ont que deux ou trois siècles. Récentes, à l’échelle des dieux.
Nous passons entre les deux gardiens. Et derrière eux, un grondement.

Le bassin des arcs-en-ciel
Le Styr et la Narne — deux rivières furieuses tombant de falaises jumelles d’environ cent vingt mètres — se jettent ensemble dans un vaste bassin de pierre que leurs eaux ont creusé au fil des siècles, bouillonnant comme un chaudron de sorcière sur un grand feu. Le grondement des chutes est assourdissant, à ne pas s’entendre penser. L’air est saturé d’une brume de fines gouttelettes qui vous trempe plus efficacement qu’une averse et vous constelle d’arcs-en-ciel. Des centaines d’oiseaux nichent dans les falaises. C’est d’une beauté sauvage à couper le souffle — le genre de beauté qui, dans mon expérience, précède toujours une saloperie.
Deux options s’offrent à nous. Au sud, un canal d’écluses taillé de main d’homme, qui permettrait de hisser le Revenant cent vingt mètres plus haut. Au nord, un petit embarcadère, une grotte — et une femme qui rafistole une barque à son pied.
On m’envoie faire du social. « Groz’œil, va donc user de ton charme. »

Astrid, ou le charme irrésistible du caporal
Elle s’appelle Astrid. Dix-huit printemps, la face fraîche, de grands yeux verts de jade. Une broche au crâne rose à quatre pétales — le symbole du Reikland, Sigmar soit loué, nous ne sommes pas chez les sauvages. Un vieux parchemin de bénédiction délavé au bras. Des épis de blé dans son foulard. Et, accrochée à son râteau, une petite poupée de chiffon.
À peine ai-je posé le pied à terre qu’elle m’accueille avec un empressement suspect. « D’où venez-vous ainsi, mon beau guerrier ? Venez, venez, j’ai de l’eau fraîche ! »
(Note sur ma légende grandissante : il paraît que depuis le début de ce voyage, les femmes me tombent dans les bras comme des poires trop mûres. Cette voix, disent mes compagnons — cette voix qui couvre même le fracas des deux cascades — les envoûte. Astrid la première. Moi, je veux bien. Mais je note tout de même que ladite légende repose surtout sur le fait qu’au cul du monde, une jeunette n’a pas croisé d’étranger depuis des lunes, et qu’un fier moustachu, même officiellement mort, reste plus distrayant qu’un mouton. Ne nous emballons pas.)

Je lui sers le grand discours : l’Empire à feu et à sang, Bogenhafen tombée aux puissances de la Ruine, nous mandatés pour investiguer les collines stériles. Les deux premiers noms l’illuminent comme si j’étais un conteur d’épopées. Mais à « collines stériles », le soleil s’éteint sur son visage. Elle porte l’index à son front — pas le signe du marteau de Sigmar, non, un geste que nous n’avions jamais vu, un réflexe de superstition locale. Et, pâle comme un linge : « Personne ne va jamais là-bas. Sauf Corrobreth, notre prêtre. Lui seul peut y aller. L’endroit est interdit. »
Quant à la poupée — sa nanny, dit-elle en rougissant — elle protège les filles du village dès qu’elles deviennent femmes. De quoi ? Elle baisse les yeux. Tortille son foulard. Ne réponds pas. Et file chercher le doyen, trop contente d’échapper à la question.
(Note sur la poupée qui ressemble furieusement à quatre bras : je n’ai rien dit. On ne m’a rien confirmé. Mais une poupée à quatre bras, dans une contrée maudite par la mauvaise lune, ça ne protège en général pas des courants d’air.)

Unterbaum, ou le paradis avant la chute
On nous hisse par la grotte — un escalier en spirale taillé à même la roche, cent mètres de montée — jusqu’à un plateau où la Narne se jette dans le vide comme les chutes d’une légende. Puis Astrid nous mène en charrette, cinq kilomètres durant, à travers bois, jusqu’à son village : Unterbaum.
Une clairière d’une lieue et demie de large. La plus grande part en est cultivée — céréales, légumes —, le reste laissé aux chèvres et à une porcherie. Des huttes de rondins, plantées un peu au hasard mais toutes tournées vers le même point : le chêne le plus cyclopéen qu’un homme puisse voir, un géant millénaire dont l’ombre abrite les assemblées. Une palissade de bois ceint le tout. Des gens simples, joyeux, en parfaite harmonie avec leur nature. Ils s’appellent eux-mêmes les Baumenwolfs — le peuple de l’arbre — et ne sont qu’une poignée : quatre-vingts âmes à peine, qui voyagent rarement plus loin que la rivière et se soucient de l’Empire comme d’une guigne. Ils troquent un peu — du grain et des légumes contre du fer, pour les socs et les fers à cheval — et pour le reste vivent retirés, confiants, pacifiques, fervents de la Foi Antique. N’imaginez pas des arriérés bavant : imaginez plutôt un de ces villages tranquilles où tout le monde sourit un peu trop, où les récoltes sont belles, où l’eau coule fraîche de la montagne — et où l’on sent, sous le bonheur, quelque chose qu’on préfère ne pas nommer.
(Note sur les endroits trop parfaits : j’ai appris, à mes dépens, que dans cet Empire un village heureux est soit un miracle, soit un piège. Et les miracles, par les temps qui courent, ont tendance à se faire rares.)
On nous accueille sous le grand chêne. Eau fraîche de la Narne — la meilleure que j’aie jamais bue. Puis viennent les deux maîtres du lieu — si tant est qu’on puisse parler de maîtres. Car ici, m’explique-t-on, le chef ne commande pas : il obéit.

Le doyen Vorster — une cinquantaine de printemps, barbe grise, costaud, une discrète croix sigmarite à la ceinture, à côté de sa hache — est élu par l’assemblée de tous les adultes, laquelle vote les décisions qu’il n’a plus qu’à exécuter. Un chef qui n’est qu’un intendant des volontés d’autrui.
(Note d’un homme de troupe médusé : un chef élu, responsable devant ses gens, qui applique ce qu’on lui ordonne au lieu d’ordonner ce qu’on doit subir. Dans l’Empire que je connais, on appelle ça de la haute trahison, et ça finit généralement écartelé sur une place de Nuln. Ici, on appelle ça mardi. Décidément, ces sauvages ont des mœurs de fous.)

L’autre, c’est Corrobreth, le prêtre druide — plus vieux, l’œil perçant, un corbeau intelligent posté sur l’épaule gauche, qui nous fixe avec un mystère dans le regard. Lui, en revanche, ne se fait pas élire. On ne vote pas la sagesse.
(Note pour la postérité : Corrobreth ressemble à s’y méprendre à votre serviteur. En plus vieux. Avec un corbeau. J’ignore si je dois m’en flatter ou m’en inquiéter. Un caporal qui rencontre son double druidique au bout du monde, ça sent le présage — et jamais un bon.)

Le récit du prêtre
Corrobreth chasse les villageois d’un geste, et le corbeau croasse comme pour appuyer l’ordre. Puis, droit dans les yeux : que venez-vous faire ici ?
Le même discours. Bogenhafen tombée. L’Empire en péril. Notre mission.
Et le vieux prêtre nous conte alors la vieille histoire — d’une voix de conteur qui a répété cent fois la légende autour du feu.
Il y a des générations, les hordes du Chaos se déversèrent hors de leur monde stérile pour piller la terre et récolter les âmes. Des temps si sombres que le ciel lui-même conspirait : pendant des jours, il hurla, et Morrslieb, la lune du Chaos, cracha son mal sur la contrée. Pour se protéger, les druides d’antan dressèrent un cercle de pierres autour du point d’impact et gravèrent les runes anciennes sur les plus hauts pics. Là où la mauvaise lune avait expectoré son venin s’était formé un trou — un cratère qu’ils nommèrent, de druide en druide, la Cuvette du Diable. Autour, la terre fut corrompue pour des générations. Des choses contre nature s’y mirent à pousser. Et les villageois d’Unterbaum choisirent de rester là, à la lisière, à monter la garde.

Les nannies que portent les femmes ? Elles les protègent des créatures qui rôdent dans les terres stériles — des créatures qui enlèvent les femmes. Corrobreth a d’abord dit « nos femelles », puis s’est repris. Nos femmes. (Un lapsus qui, dans un lieu pareil, vous reste sur l’estomac comme une arête.)
Et pour finir, l’avertissement du doyen Vorster : la nature est comme la surface d’un lac. Bogenhafen n’est que le premier cercle, le premier impact. Le reste suit. Toujours.

Quatre jours dans la peau de l’agneau
Corrobreth accepte de nous guider — lui seul connaît les sentes. Quatre jours pour rejoindre la Cuvette, en remontant la Narne à pied, car nulle écluse ne mène là-haut. Quatre jours de canyoning avec, sur le dos, ce maudit coffre vide et lourd — notre arche d’alliance, comme dit Vanda — qu’on fait flotter tant bien que mal sur des outres gonflées. Cailloux glissants, siphons, sauts de trois ou quatre mètres dans l’eau noire. L’enfer le jour. Le paradis la nuit, sous une voûte d’étoiles à se croire aux portes des dieux.
Puis, au quatrième jour, tout change.
La Narne s’éloigne. Et au loin, une phosphorescence de jade. Ce n’est pas une illusion : c’est une herbe. Une herbe verte, éclatante, qui bouge. Alors qu’il n’y a pas un souffle de vent, elle s’agite à nos pas. D’abord repoussée par nos bottes — puis revenant en ondulant, frétillant, tentant de rentrer en contact avec le cuir. Une prairie vert-acide qui épouse le rythme de notre marche et cherche à nous toucher.

Les oiseaux migrateurs ont cédé la place à de gros corbeaux à l’air mauvais. Les arbres, jadis majestueux, sont pétrifiés, tordus, couverts d’excroissances fongiques rouges et pourpres qui éclatent au hasard en nuées de spores. On marche la bouche couverte d’un linge, dans les pas exacts du druide, qui évite les champs de spores avec la science de celui qui a fait mille fois le chemin. La roche a éclaté en lames dressées vers le ciel. Un vaste cimetière végétal, à perte de vue.

Et enfin, la Cuvette. Un cratère cerclé de pierres dressées, au fond duquel dort un lac d’eau saumâtre agité de soubresauts — de quelle créature, je préfère l’ignorer. Le soleil tombe. Morrslieb, gonflée et baveuse, se lève.

La nuit de la peau d’agneau
Nous sommes éreintés. Quatre jours de gorges, une dernière journée dans la prairie carnivore — je vous jure que j’ai cinq états de fatigue sur le dos, de quoi rater le moindre geste.
Corrobreth ouvre sa besace. « Vous n’avez pas assez écouté », dit-il — sans reproche, presque avec tendresse. Il sort des pipes, des herbes, des décoctions. « Vous avez laissé derrière vous vos oripeaux de loup et de renard. Vous avez marché dans mes pas comme des agneaux qu’on mène à l’abattoir. » (« On a l’habitude », ai-je failli répondre.) « Cette douce peau d’agneau permet d’aller et venir en confiance. Buvez. Fumez. Vous dormirez sans rêve, et demain vous serez requinqués. Ce que vous découvrirez ensuite ne me regarde plus. Je vous attendrai ici. »
Alors on a fumé. On a bu. Une petite musique nous a empli la tête. Morrslieb illuminait le lac d’une lueur verdâtre, le vent gémissait sa complainte lugubre — mais grâce aux drogues du druide, plus un poil ne se hérissait sur nos bras.
(Note d’un vieux soldat sur les vertus de la pharmacopée druidique : je sais, je sais. La drogue, c’est mal. On me l’a assez répété. Mais quand un prêtre corbeau vous offre de quoi effacer cinq états de fatigue à la veille d’entrer dans le trou du cul du monde, on ne fait pas la fine bouche. On tire sur la pipe et on remercie l’ancienne foi. Que Sigmar me pardonne — mais Sigmar, lui, n’était pas là pour porter le coffre.)

La grotte, la morte qui hurle, et les rats debout
Au matin, requinqués, nous suivons la piste jusqu’à une grotte. À l’intérieur : une scène de crime. Sans l’ombre d’un doute, un lieu où l’on a creusé. Des campements installés, puis abandonnés. Quelqu’un est venu ici. Récemment.
Et quelqu’un y est encore.
Un boyau si étroit qu’on n’y passe pas à deux. Notre meilleure chance, dit Vanda, c’est de le tenir — qu’ils ne nous tombent pas dessus en nombre. Lupio va voir devant. Et à cet instant, une brise glacée se lève. Surgissant de nulle part, roulant dans l’air, une spectre — une morte qui hurle, une banshee — apparaît. Non pas sur nous. Sur eux.
Car ils étaient là. Tapis dans le noir.
Des skavens. Des hommes-rats. Ces créatures que le commun tient pour un mythe, un croque-mitaine d’égoutier — et qui sont pourtant bien réelles. Des rats bipèdes hauts comme des hommes, une caricature d’humain couverte d’une fourrure dense, la gueule longue, la queue nue, l’œil rouge. On les dit terrés dans un royaume souterrain d’une immensité qu’aucun homme n’a jamais cartographiée, un dédale de galeries qui court sous le Vieux Monde entier, où ces vermines complotent la chute de tout ce qui marche à la surface. Et les voilà ici, à des lieues du moindre égout, à gratter la terre maudite.
Car ils ne creusent pas pour rien. Ce que nous cherchons, ils le cherchent aussi — et pour eux, c’est bien plus qu’un trésor. La Malepierre, cette Pierre Distordante qui tuerait ou mutilerait n’importe quel homme après une longue exposition, les skavens, eux, la dévorent. Raffinée en poudre, elle les nourrit, les gorge d’énergie, les rend plus forts. Voilà pourquoi une engeance des profondeurs remonte jusqu’au cratère où la mauvaise lune a craché son venin : ils viennent se repaître à la source.
Ils voulaient d’abord parlementer — nous prendre pour alliés, nous utiliser comme excavateurs, « toi homme, toi femelle, fouille pour nous ». Puis la spectre a jailli, les a pétrifiés de terreur un instant. Nous aussi, d’ailleurs, elle nous a glacés jusqu’à la moelle : cette morte qui hurle passa sur nous son souffle de tombeau, et quand elle fut passée, nous avions chacun, çà et là, des mèches et des poils blanchis net — comme si la peur nous avait volé quelques années en un battement de cœur. Lupio en gardait une mèche d’argent dans sa crinière d’or. Vanda, une traînée pâle. Et moi…
(Note d’un caporal qui a inspecté les dégâts avec la plus grande angoisse : oui, lecteur. Elle a touché la moustache. Un poil. Un seul. Blanc comme neige au beau milieu de mon socle de puissance. J’ai songé un instant à l’arracher — puis je me suis dit qu’un poil blanc, sur un mort officiel, c’était après tout une preuve de sérieux. On ne revient pas indemne du royaume des ombres. Même la moustache paie son tribut.)

Nous avons voulu fuir. Mal nous en a pris : un éboulis a fermé le passage, et nous voilà acculés dans la grande salle, à devoir nous battre.
Alors on s’est battus.
Vanda ouvre le bal — un trait de mort qui claque, un coup si parfait qu’il fend les côtes du champion rat, le laisse sonné, chancelant. Je charge. Mon zweihänder cueille un premier rat à la tête. Puis, sur le champion titubant, je tente le coup qui assomme — la lame à plat, en pleine caboche : il vacille, groggy. Lupio et Vanda achèvent la besogne. Les crochets pleuvent. Les crânes cèdent.
Et quand la poussière retombe, il reste, au sol, le champion skaven — plus grand que les autres, la fourrure plus sombre. Les bras brisés. La gueule défoncée. Mais vivant. À la différence des autres.
Vivant, donc — et donc capable de parler.
(Note du caporal, la lame encore fumante : nous voilà avec un rat géant à moitié mort, deux bras en compote, qui en sait probablement long sur ce qu’on est venus chercher. Et pour une fois — une seule — ce n’est pas nous qui sommes acculés dans le noir à supplier qu’on nous épargne. Savourons. Ça ne dure jamais.)
Et voilà où nous en sommes. Au fond d’une grotte, dans le trou du cul de l’Empire, sur les terres qu’une lune folle a maudites il y a deux siècles.
J’ai un mort de quatre cents ans dont le journal ne dit rien. Un point rouge sur une carte, lié aux caprices de Morrslieb. Un bosco aux dents en or que je devrai cuisiner au retour. Un druide qui m’attend au bord d’un cratère en fumant sa pipe. Un coffre vide qu’il faut remplir. Un jeune homme brisé, à Vérena, qui compte les jours en serrant le vide. Et devant moi, un rat géant à moitié crevé qui va, s’il tient jusqu’au réveil, m’apprendre des choses que je préférerais peut-être ne pas savoir.
Qu’est-ce que ces hommes-rats grattent dans la terre maudite — et depuis quand ?
Cette Malepierre que nous cherchons, la voulons-nous vraiment autant qu’eux la veulent ?
Et cette prairie de jade qui ondule vers mes bottes, ces femmes qu’on protège par des poupées à quatre bras, cette morte qui hurle dans le noir — combien de cauchemars faudra-t-il traverser encore pour remettre un légume sur ses jambes et sauver ma propre peau au passage ?
Les réponses viendront.
Ou pas.
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Officiellement Décédé, Porteur de Coffre Vide, Fumeur d’Herbes Druidiques Malgré Lui, Charmeur de Bâtières au Cul du Monde et Bourreau en Sursis d’un Rat Géant, Grotte de la Cuvette du Diable, quelque part au bout du Styr, An 2523 de l’Empire
(Post-scriptum sur Joseph : dents en or. Deux mots, et toute une conversation qui l’attend au retour. Qu’il profite bien de la traversée, ce cher bosco — car s’il a planqué la cassette de la Main Pourpre dans un recoin de ma cale, je lui ferai cracher l’or de ses dents en même temps que la vérité. Une chose à la fois. D’abord le rat.)
(Post-scriptum sur Corrobreth : il m’a drogué, soigné, guidé, et il m’attend au bord du cratère. Je ne sais toujours pas si c’est un saint homme ou le plus patient des bourreaux. Un prêtre qui vous mène jusqu’à l’antre du mal en vous appelant « agneau », ça laisse songeur. Mais il ressemble trop à mon reflet pour que je m’en méfie tout à fait. Vanité de vieux soldat, sans doute. On se fie toujours à ceux qui nous ressemblent — c’est ainsi qu’on se fait avoir.)
(Post-scriptum sur Astrid : dix-huit ans, des yeux de jade, et une poupée à quatre bras contre les choses qui enlèvent les femmes. Que Shallya la garde derrière sa palissade de bois. Et que ma légende de charmeur reste, pour une fois, sans conséquence — car il y a des endroits, dans cet Empire, où même mon irrésistible moustache ne saurait protéger une jeune fille de ce qui rôde dans le noir.)


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