Au matin, le guide au masque de hibou est toujours adossé à son arbre, la bouche ouverte et pas une goutte de sang dans le corps — quatre sillons de griffes dans l’écorce, au-dessus de sa tête. Une journée de marche plus loin, la jungle s’ouvre enfin : un caracol brisé, un cénote sans fond, quinze fusils allemands et un homme qui creuse comme une horloge. Acte 7 du Dieu de Mitnal, campagne Les Masques de Nyarlathotep.

Ce que la nuit avait bu
L’aube ne se leva pas. Elle suinta.
Une lumière grise, laiteuse, s’infiltra entre les troncs sans se presser. La brume était revenue pendant la nuit, épaisse, collée au sol, et elle avait fait de la clairière un tableau à moitié effacé. La rivière grondait. Les insectes n’avaient jamais cessé. Quelque part au-dessus, un oiseau tentait quelque chose qui ressemblait presque à une mélodie.
Ils avaient survécu à la nuit. Ils n’avaient pas dormi.
Les corps étaient douloureux. La peau criblée de piqûres, des constellations de boutons sur chaque centimètre de chair. Le dos cassé par la terre mouillée, les vêtements trempés de rosée et de sueur, les paupières lourdes des heures de veille. Dans un tel matin, le café devient la chose la plus importante du monde.
Cordélia sortit la première. Elle vit Sylvanus et Roy côte à côte : ils ne s’étaient pas quittés depuis la crise de la veille. Elle vit la forêt tout autour, immense, et se sentit seule dedans. Puis elle se souvint qu’il y avait un blessé à réveiller.
Amar. L’homme au masque de hibou. Celui qu’ils avaient pansé cette nuit, celui qui avait tracé le plan de Xamanik dans la terre et juré de les mener à Elias contre sa liberté. Ils l’avaient laissé attaché à un arbre, au bord sud de la clairière. Un marché est un marché, mais on ne dort pas tranquille à côté d’un homme qui jouait au dieu douze heures plus tôt.
Il était neuf heures. Il était temps de le réveiller.
Il était assis contre son tronc, exactement là où ils l’avaient laissé — et quelque chose dans cette posture arrêta les pas de Cordélia avant que son esprit comprenne pourquoi. Le corps était trop droit. Trop calme. Les jambes allongées, les mains posées à plat sur les cuisses, la tête inclinée contre l’écorce. La posture d’un homme qui s’est arrêté pour souffler et ne s’est jamais relevé.
Elle recula d’un pas, s’accroupit, glissa la main droite sous la toile de la tente et récupéra son fusil. La crosse était humide de rosée. L’homme ne bougeait toujours pas. Les yeux ouverts. La bouche ouverte.
Quand ses yeux s’habituèrent à la pénombre, elle vit le visage.

Il n’était pas pâle. Il était blanc. Blanc comme une chose qui n’a plus l’air d’avoir jamais respiré. La peau plaquée sur les os comme du papier mouillé, les pommettes saillantes, les orbites creusées, les tendons du cou à plat. Vides. Elle chercha le mouvement d’une poitrine, même faible. Il n’y en avait pas.
Elle arma le fusil et n’approcha pas davantage. Autour de l’arbre : rien. Pas une branche cassée, pas une empreinte d’animal, pas une trace dans l’herbe détrempée, sinon les leurs, de la veille.
Puis elle trouva la plaie. À la base du cou, côté gauche. Une large perforation, large comme une main. Propre. Nette. Bien espacée.
Cinq litres de sang, dans un corps d’homme. Cinq litres avaient disparu sans laisser une goutte au sol. Pas une lame, pas une gorge tranchée — on aurait pataugé dedans. Rien. Le cadavre était momifié, et il était mort au cœur de la nuit.
Ce qui glaça Cordélia, plus que la plaie, ce fut le visage d’Amar. Il n’exprimait aucune terreur. Il exprimait de la surprise.
Ça avait été très rapide.

Quatre sillons dans l’écorce d’un fromager
Elle remonta lentement du cou vers l’écorce, et s’arrêta net.
Quatre sillons parallèles. Profonds d’un centimètre. Longs comme son avant-bras. Le fromager montait à plus de quatre mètres au-dessus du cadavre, et quelque chose avait rayé son écorce comme on raye du bois tendre.
Roy avait les yeux ouverts depuis un moment. Il l’avait regardée s’approcher du corps, le fusil à la main, se pencher sur l’arbre, se pencher sur l’homme. Le spectacle lui coûta, mais il tint bon à un point près. Puis il alla chercher une bouteille de gin et la lui tendit. « Buvez. Ça vous fera du bien. »
C’est sa voix qui tira Sylvanus du sommeil. Le collectionneur ouvrit les yeux sur la scène et lâcha prise. Trois points de raison partis d’un coup, et avec eux le peu de retenue qui lui restait. Il s’en prit aux autres. « Je vous l’avais dit ! Il y a une créature dans la frondaison, et elle se nourrit de sang. Un Quetzalcoatl descendu des arbres. Nous allons retomber sur la même chose que dans la nécropole. »
Cordélia repoussa la bouteille : elle serait mieux employée ailleurs. « Vous ne faites pas preuve du légendaire sang-froid britannique, mon pauvre Morley. »
« Au diable le sang-froid britannique, là où nous sommes. »
Il attrapa le gin au vol et en descendit une longue lampée.
Roy jugea prudent de s’éloigner un peu, fusil pointé vers la canopée, à scruter les branches. Il regardait trop en l’air et pas assez ses pieds : il s’empêtra dans les branchages, renversa la cafetière, et tout le café se répandit dans les feuilles. Il jura. Puis, entre deux rideaux de végétation, il découvrit un sentier. C’était par là qu’ils avaient surgi, la veille.
Sylvanus, lui, ruminait son idée. Le champ de plumes de l’autre clairière — des centaines d’oiseaux réduits à leurs seules plumes, sans un corps, sans une goutte de sang. Une bête qui mange les perroquets de la forêt ? Ou un serpent à plumes géant qui aurait mué, changé de taille, et semé ses plumes au sol ? Après l’homme à tête d’Anubis, dans le tombeau d’Égypte, l’hypothèse n’était pas plus sotte qu’une autre. Il tendit l’oreille pour vérifier si la faune s’était tue. Il n’entendit que des branches qui craquaient et les jurons de Roy.
Cordélia, elle, fouillait sa mémoire. Des créatures mythologiques qui boivent le sang, il n’y en a pas vraiment au Mexique. Très au nord, vers la frontière du Texas, on raconte le chupacabra, une bête quasi invisible qui vide le bétail et laisse des carcasses affreuses. Un mythe de plaine désertique, à mille lieues d’une jungle primaire. De la cryptozoologie. Aussi crédible que le monstre du Loch Ness.
Un hibou ne boit pas de sang. Un serpent non plus. Restait la chauve-souris.
Alors une chose lui revint, ancienne, poussiéreuse, rangée dans un tiroir du musée de Londres. De très vieilles poteries rapportées non pas du Mexique, mais du Belize, bien plus au sud. On y voyait un être ailé, à l’apparence transformée, inspiré d’une chauve-souris géante. Un objet de peur et de superstition. Personne, jamais, n’avait réussi à mettre un nom dessus. Aucun dieu chauve-souris dans le panthéon maya connu. Trop ancien, peut-être. Des fragments, et rien d’autre.
Les deux hommes la virent faire le tour du campement, les mains dans le dos, s’approcher du cadavre, le regarder, secouer la tête, écarquiller les yeux et marmonner des choses incompréhensibles.
Elle ne leur dit rien.

Le testament de Morley
Il fallait partir. La mule survivante était déjà chargée d’équipement et d’armes ; il restait un peu d’eau, presque plus de vivres, et plus une compresse depuis qu’ils avaient tenté de sauver l’homme la veille.
On ne transporterait pas Amar. Cordélia refusa qu’on le laisse ainsi. « Nous ne sommes pas des sauvages. » On le coucha, on le recouvrit de branchages, de feuilles et d’un peu de terre. Sylvanus ne creusa pas — hors de question de gaspiller son énergie pour ce type-là. La nature reprendrait ses droits, les insectes feraient le reste en deux jours. Cordélia le regarda comme on regarde un homme mal élevé, et n’en dit pas plus.
Elle examina une dernière fois la gorge — morsure ou outil, elle n’eut pas de réponse — et fouilla les poches. Vides.
Roy voulut fouiller aussi les trois autres, ceux de la veille. Il retourna la boue, écarta les feuilles, ne trouva rien : la jungle avait tout englouti en une nuit. Les autres l’attendaient, prêts, agacés. Ce qu’il savait de ces trois-là lui restait dans la tête comme une écharde : ils étaient profondément saouls, et ils n’étaient pas armés. Une mauvaise blague qui avait dégénéré, peut-être. On ne le saurait jamais.
Ils prirent le plan tracé dans la terre par le mort, plièrent le camp, et s’engagèrent sur la piste.
Il se mit à pleuvoir. Une pluie abondante, implacable, qui les trempa jusqu’à l’os. Mais la piste, elle, était nette. Plus de machette à jouer des heures durant. Roy allait en tête et lisait le sol : des branches cassées à hauteur d’épaule, la boue piétinée de bottes et de sandales, des entailles de machette sur les troncs. Des hommes passaient là régulièrement, et ils ne prenaient plus la peine d’effacer leurs traces.

La jungle changea. Elle devint plus dense, plus haute. Sapotilliers, acajous, fromagers dont les racines montaient à un mètre cinquante et engloutissaient les contreforts, dressant autour d’eux de véritables murs. La canopée se referma. Le soleil ne perça plus. Il n’en restait qu’une lumière verte, sous-marine, filtrée comme à travers un vitrail sale. L’air était chaud, immobile, saturé d’humidité, chargé d’une odeur de décomposition fertile à vous faire tourner la tête.
Ce fut là que Sylvanus commença à défaillir.
Il s’appuyait au flanc de la mule, qui ne le quittait pas. Il titubait comme un ivrogne, couvert de grosses gouttes de sueur, secoué de tremblements, les yeux mi-clos, tombant à intervalles réguliers. Cordélia tenait bon. Roy, lui, avait pris plus de tours de garde que quiconque et menait le groupe sans ralentir le pas ; il faisait des allers-retours, soutenait le collectionneur, vérifiait que la dynamite restait au sec, et se rejouait dans sa tête le plan tracé dans la boue.
Il finit par lui parler. Pensez à Elias. Chaque seconde passée dans cette forêt est une seconde qui peut nous tuer. Repensez à l’Égypte, à ce tombeau dont nous avons fui. Ce n’est pas cette forêt qui vous aura.
Sylvanus l’écouta, et répondit avec la franchise des hommes épuisés.
« Je vous ai suivi par intérêt personnel. Ce Jackson Elias, je ne le connais même pas, et peu m’importe ce qui lui est arrivé. Je suis venu ici pour de nouvelles découvertes, sur une terre vierge d’archéologues. Oui, c’est égoïste. Je l’admets. Mais plus le temps passe, plus nous nous heurtons à des choses que nous ne comprenons pas. Cette jungle me dévore. Elle réveille la malédiction qui m’a été portée à bord du Luthier. Au prochain campement, je rédigerai un testament. Je vous le confierai, Roy. »
« J’aurai grand plaisir à le lire. »
Le collectionneur ne rit pas. Il parla de faire demi-tour. « Je préfère être un collectionneur bredouille qu’un archéologue mort dans la tombe qu’il aura découverte. »
Cordélia le fixa. Autour d’elle flottait un nuage de moustiques qu’elle ne chassait même plus, son outre à moitié vide au flanc, l’estomac creux depuis le matin, et un flegme à faire honte à un régiment.
« Soyez réaliste, mon pauvre Morley. Si vous faites demi-tour, ni Roy ni moi ne vous suivrons, et votre espérance de vie sera d’une vingtaine de minutes au maximum. Vous êtes britannique, n’est-ce pas ? Vous n’avez donc pas servi aux Indes. Vous en avez vu d’autres. »
Il baissa la tête comme un gamin grondé par sa mère. Elle marquait un point.

La ville qui suinte sous les racines
Roy vit d’abord un mur. Effondré, pas plus haut qu’une soixantaine de centimètres, un muret de rien du tout. Mais en ce lieu purement sauvage, la chose détonnait.
Il leva les yeux, et comprit que pendant qu’ils discutaient, la forêt avait changé de nature autour d’eux.
Les ruines ne commençaient pas. Elles suintaient. Un bloc de pierre pris dans les racines d’un fromager, taillé, carré, trop régulier pour être né là. Un autre dix mètres plus loin. Un fragment de mur. Trois pierres empilées. Tout recouvert de mousse, à moitié digéré par la végétation, et tout assemblé par des mains humaines.
Cordélia s’avança dans les fougères. Un linteau sculpté gisait en travers du sentier, fracturé en deux, mangé de lichen. Plus loin, au ras du sol, un visage maya émergeait d’un bloc — une tête géante, deux fois sa taille. De l’art maya classique, mais d’une époque très ancienne, bien antérieure à Chichén Itzá. Moins raffiné. Pas dégénéré pour autant.

Elle sortit son carnet, caressa la pierre, apprécia le travail du burin. Une idée lui traversa l’esprit, à quatre pattes dans la mousse : la partie manquante du monolithe découvert deux jours plus tôt, ce sommet brisé — et si c’était une chauve-souris ? Une intuition. Rien de plus. Elle la rangea dans un coin de son crâne.
Puis, comme à son habitude, elle disparut dans la végétation. Roy la suivit du regard : une ombre entre les racines, qui s’effaça derrière un bloc de pierre.
Lui n’avait pas l’œil de l’archéologue. Il traversait ces fragments de stèles et de terrasses avec la sensation très nette de marcher dans le squelette d’une civilisation, patiemment digérée pierre par pierre. Ce fut ce qui lui fit remarquer le ponton.
Un vieux ponton, et une pirogue couverte de mousse. Personne ne s’en servait plus depuis longtemps. Le fond était percé. Il tourna autour, jaugea les dégâts, et se dit qu’il y avait mieux à faire que de repartir par le chemin de l’aller, à recroiser les mêmes hommes avec la même mule fourbue. Il démonta les doubles fonds des caisses, récupéra les planches et les bâches, sortit son marteau et ses clous, et doubla la coque.
Elle flotta. Assez large pour les porter tous les trois, plus le matériel et deux caisses.
Sylvanus, appuyé sur son fusil, le regardait faire. C’est en levant enfin les yeux du sol qu’il comprit où ils se trouvaient. Ce n’était ni un village ni un campement. Sous les racines, sous la mousse, il devinait des rues, des places, des temples. Et ça continuait. Sur des kilomètres.
Steelbridge avait raison. La cité de Xamanik était là, devant eux. Personne ne l’avait étudiée, personne ne l’avait cartographiée, et ils étaient les premiers à poser les yeux dessus depuis 1889. Trente-trois ans.
L’excitation lui vint, franche, puis se gâta aussitôt : Steelbridge était passé avant lui. Il chercha alentour une structure oubliée, plus enfouie, plus discrète, celle que l’autre n’aurait pas vue. Il chercha aussi, dans le relief, l’affaissement qui trahirait le cénote dont les hommes avaient parlé. Il ne trouva rien. Sa tête ne suivait plus.

Des fleurs coupées du matin
Cordélia, elle, descendait vers le sud, accroupie de racine en racine, quand une odeur l’arrêta.
Devant elle, la lumière tombait dans la clairière comme dans un tunnel, et de la fumée s’en échappait. Une fumée fine et compacte, qui montait droit. Roy, occupé à sa coque, n’avait rien vu.
Elle sortait d’une stèle. Une grande stèle debout, penchée sur le côté, bien plus haute que toutes celles qu’ils avaient croisées, couverte de mousse.
À ses pieds, il y avait quelque chose qui n’avait pas cinq cents ans.
Des fleurs fraîches, coupées du matin. Un bol de terre rempli de maïs. Un crâne posé à côté. Et sur un plat, un disque de résine à moitié consumé, dont montait cette odeur douce et âcre à la fois. Du copal. Les Mayas le brûlaient pour parler à leurs dieux, et celui-ci brûlait encore.
Coincée entre les fleurs et le maïs, il y avait une figurine de terre cuite. Grossière, récente, de forme humaine, les bras levés vers le ciel.
Elle sortit un blaireau et se mit à gratter la mousse de la stèle. Une figure apparut sous ses doigts, sculptée dans la pierre. Un crâne. Squelettique, souriant, tenant quelque chose entre ses mains. Ap’uch, le gardien du Mitnal, le même que dans la première clairière, celui devant lequel des adorateurs s’étaient momifiés à genoux.
La statuette n’était qu’une copie. Récente, et primitive. C’est cela qui la dérangeait.
Il fallut ensuite passer la rivière. L’eau était trouble, tiède — vingt-cinq ou vingt-six degrés —, à hauteur de taille, avec du courant, et plus bas un coude où le débit s’accélérait vers une chute. Roy y plongea la main un moment pour voir ce qui viendrait s’y coller. Rien ne vint.
Restait la mule. Il proposa de l’attacher.
« Vous allez la tuer. Il ne faut pas l’attacher. Nous pourrions en avoir besoin. »
Roy fit donc plusieurs voyages, comme dans l’histoire du loup, de la chèvre et du chou : Cordélia d’abord, la bête ensuite, puis les caisses. On laissa à la mule une longe assez longue pour qu’elle puisse brouter, boire et se déplacer sur l’île. Sur l’île, elle risquait moins.

Cent mètres de vide, et une cité dessous
De l’autre côté, Roy avait repéré un filet de fumée et une tente, posés sur un promontoire près de la cascade. Un avant-poste, sans doute. Il s’en approcha, écarta les branchages devant lui.
Il n’y avait aucune activité dans ce campement. Il y avait autre chose.
Devant lui, au-delà des fougères et de la chute d’eau, le sol s’ouvrait sur une vallée très ancienne. La cascade tombait de près de cent mètres et n’arrivait en bas qu’en un filet mourant dans la végétation. Les rayons du soleil filtraient à travers la canopée et posaient des flaques d’or sur un paysage de rêve archéologique — et de cauchemar d’explorateur, car tout, absolument tout, était mangé par le vert.
En contrebas s’étendait Xamanik.
Il revint chercher les autres. Sylvanus, à qui la découverte rendit un peu de sang, retrouva même l’usage de sa langue pour expliquer la différence entre une pyramide maya et une ziggourat mésopotamienne. Les jumelles, qu’on croyait perdues, dormaient dans la sacoche de la mule.
Ils s’accroupirent au bord de la falaise, à couvert.

Sous eux, des tertres verts à perte de vue. Des collines qui n’étaient pas des collines : il fallait un œil entraîné pour reconnaître, sous la végétation, des pyramides mortes. Un seul bâtiment tenait encore debout, épargné par le temps, à l’entrée des ruines : un caracol, un observatoire astronomique, dressé au-dessus de la canopée comme un doigt brisé qui montre le ciel, effondré au sud, mais massif, indéniable. Le jumeau de celui de Chichén Itzá, en plus vieux et en plus seul.

Cette tour-là, Amar en avait parlé. C’était là qu’un soir on avait surpris Elias, alors qu’il n’était plus au tri de l’or au puits. Il portait quelque chose sous sa chemise et refusait de le lâcher. On l’avait frappé pour le lui arracher ; le maître du camp s’en était emparé, puis avait chassé tout le monde. La suite s’était jouée entre lui et le gringo, hors des regards.

Et au centre de tout, le cénote. Un trou circulaire dans la terre, immense, bordé de pierres taillées, que la jungle n’avait jamais réussi à avaler. La végétation y tombait en cascade et disparaissait dans le vide. On n’en voyait pas le fond. Il n’y avait que de l’obscurité.
Plus loin encore se dressait une pyramide bien plus massive que les autres.

L’homme qui ne lève jamais la tête
Cordélia prit les jumelles et compta.
Cinq tentes, peut-être six. Pas des tentes d’explorateurs : des tentes militaires, disposées autour d’un espace central. Des hamacs tendus entre les arbres. Des caisses empilées sous des bâches. Un foyer éteint — pas de feu en plein jour, pas de fumée, rien qui monte. Kimble était un vieux renard, et un renard prudent.

Quinze hommes. Peut-être plus. Des mestizos pour la plupart, chemises de travail et chapeaux de paille, machette à la ceinture. Et des fusils. Le même Mauser 1887 germano-turc, partout, que Cordélia reconnaissait désormais comme une signature. Ils ne les portaient pas en permanence. Les armes restaient simplement à portée de main. Ce n’étaient pas des ouvriers : c’étaient des ouvriers armés.
Trois d’entre eux patrouillaient autour des ruines, de manière irrégulière, jamais à plus de cinq mètres l’un de l’autre. De fameux tire-au-flanc, accablés de chaleur, qui s’arrêtaient tous les vingt pas pour fumer et bavarder.

Le cœur du chantier battait au bord du puits. Des cordes, des poulies fixées aux arbres, des seaux qui montaient et descendaient. Un homme vidait la boue sur une bâche et la triait à la main. Un autre, plus petit, la peau tannée comme du cuir, nettoyait les objets qu’il en dégageait. Ce n’était pas du pillage de fortune. C’était méthodique, industriel, presque minier. Tout finissait trié, et tout finissait dans des caisses.
Puis Cordélia descendit ses jumelles le long de la paroi du cénote, et trouva l’homme.

Il était seul, dix mètres plus bas, plaqué contre la roche, à l’écart de toutes les équipes et sans la moindre surveillance. Un Blanc. Chemise aux manches retroussées, pantalon élégant, tout ce que les autres n’étaient pas. Grand, élancé, une jeune trentaine, les cheveux clairs, l’allure germanique.
Il creusait.
Il ne levait pas la tête. Il ne parlait à personne. Il ne s’arrêtait pas. Cordélia l’observa une heure durant, et pendant une heure il posa les pieds exactement au même endroit, saisit ses outils dans le même ordre, répéta les mêmes gestes avec la même précision, sans une pause, sans un regard de côté, sans une trace de fatigue. Quatorze ans de psychologie ne lui servirent qu’à mettre un mot dessus : automate.
Ce n’était pas Kimble. Kimble est athlétique, le visage carré, les traits américains et anguleux. Rien à voir.
Alors elle repensa aux histoires d’Haïti, à la zombification, aux drogues assez puissantes pour annuler une volonté et acheter une obéissance totale. Rien n’était naturel dans ce lieu. Le frisson la prit, rien qu’à y penser.
Il était six heures du soir.

La pyramide avale les caisses
Près de l’embarcadère, deux ânes et deux chevaux, bêtes de bât, attendaient l’évacuation du butin. Mais les caisses pleines ne partaient pas vers eux. Les porteurs les emmenaient toutes vers la pyramide, la structure la plus imposante et la plus dégradée de la cité, à la base de laquelle s’ouvrait une fracture qui n’avait rien de naturel : un tunnel creusé de main d’homme. Personne n’en sortait. Personne n’y entrait, sinon les caisses. Et maintenant que le soleil déclinait, des lumières s’allumaient à l’intérieur.
On discuta la manière. La dynamite ? De cent mètres, autant lâcher un bâton du haut de la tour Eiffel sur des hommes dispersés : trop aléatoire, et les tentes bien trop loin du rebord. Se déguiser en esprits, comme les autres l’avaient fait ? Il aurait fallu dépouiller les cadavres, et Kimble n’était pas homme à croire à un squelette de carnaval. Sa photographie, elle, avait disparu avec le dossier volé. Restait la discrétion, la nuit, et l’infiltration.
Roy prit deux bâtons sur les cinq et entama la descente par la falaise, du côté qu’il avait reconnu — le chemin le plus dangereux, donc le plus imprévisible, donc le meilleur. Les branches craquaient, les pierres roulaient, la cascade couvrait tout. Il posait des points de rappel à mesure. À chaque prise, il jetait un œil au campement. Personne ne s’occupait de lui.
Cordélia, elle, vit sortir une silhouette de la base de la pyramide.
Un homme trapu, en chemise propre, resté en retrait dans l’obscurité du tunnel, le visage avalé par un large chapeau. Et devant lui, un second, autrement plus reconnaissable : uniforme de l’armée mexicaine, cigarette clouée au bec, revolver à la ceinture. Celui qui les avait alpagués dans le train. Pas Evaristo. Un de ses hommes.

Les deux discutèrent. Puis le militaire se mit à engueuler quelqu’un et à faire de grands signes aux porteurs. Les caisses continuèrent d’entrer dans la pyramide.
Le crépuscule tomba. L’or du soleil disparut sous la canopée et les ombres mangèrent la vallée de bas en haut. Roy s’enveloppa d’obscurité comme d’un manteau.
En bas, deux foyers s’allumèrent. Les hommes cessèrent le travail et se rassemblèrent autour du feu. Il monta jusqu’à lui une odeur de haricots, de viande et de tortillas, des voix, des rires, des cliquetis de bouteilles, le claquement des cartes qu’on abat sur une caisse. Ceux qui restaient isolés étaient les guetteurs. Autour d’eux, la jungle s’éveillait en cacophonie, et ils vivaient là depuis assez longtemps pour ne plus l’entendre.
Mais il restait cette plaie large comme une main, à la base d’un cou, et cinq litres de sang que personne n’avait retrouvés.
Il restait quatre sillons de griffes dans l’écorce d’un fromager, à quatre mètres du sol, et pas une plume, pas un poil, pas une empreinte au pied de l’arbre.
Il restait un disque de copal fumant devant un dieu à tête de crâne, des fleurs coupées du matin même, et une statuette toute neuve dont les bras se levaient vers le ciel — parce que quelqu’un, dans cette forêt, continuait de payer son dû.
Il restait cette chose sans nom qu’Elias avait serrée sous sa chemise dans la tour ronde, et qu’un homme lui avait arrachée à coups de crosse avant de faire vider les lieux.
Et il restait cet homme, dix mètres sous le rebord du puits, qui creusait sans surveillance là où on ne lui avait rien demandé. Amar, l’homme-hibou, leur en avait parlé la veille au soir, avant qu’on lui vide le corps : Thomas. Celui qui creuse tout le jour contre la paroi, et qui la nuit dort comme un mort. Avant, Thomas avait peur du noir.
Personne, sur la falaise, ne fit le rapprochement.


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