Un insecte de fer traverse le Yucatán dans la poussière rouge. À mi-chemin, le colonel Evaristo et ses cavaliers arrêtent le convoi : courtoisie de glace, cigarettes d’argent et un avertissement — ne prononcez jamais le nom de Kimble dans cette jungle. Puis, dans le brouillard de la nuit, une vieille femme aux doigts glacés murmure à Cordélia l’histoire d’Ap’uch, le gardien squelette, et d’une porte dans la terre dont le sceau cède pierre après pierre. Au kilomètre 126, le train repart sans eux. Un hibou chante trois notes dans le noir. Acte 4 du Dieu de Mitnal, campagne Les Masques de Nyarlathotep.

L’heure dorée
La gare de Campeche a changé de couleur — le soleil de plomb de l’après-midi s’est couché sur les toits de tôle, et tout a viré à l’or et à l’ambre en fusion. La fumée des locomotives monte, rose et lente, dans un contre-jour d’apocalypse tranquille ; les balles de sisal empilées le long des quais flambent comme des lingots arrachés à quelque trésor barbare. Les mules elles-mêmes, immobiles dans cette lumière, ont pris des airs de statues coulées dans le bronze.
C’est dans ce décor de fin du monde que Roy, Sylvanus et Cordélia attendent leur convoi, cernés de leurs caisses et de leur ferraille d’expédition. Et le train, quand il arrive, n’a rien d’un train. C’est un insecte de fer — une petite locomotive à vapeur noircie, trapue, qui brûle du bois et crache une fumée épaisse comme de la laine. Derrière la machine, un tender chargé de bûches, puis cinq wagons plats — sans toit, sans siège, sans garde-fou. De simples plateaux de planches où des familles entières se sont hissées au milieu des paniers et des volailles, ainsi qu’on s’accroche au radeau d’un naufrage.

Pas de Pullman, comme promis. On se cale où l’on peut, entre une caisse de clous et un ballot de henequen. Une quarantaine d’âmes se partagent les plateaux : ouvriers, paysans, femmes aux paniers tressés, marmaille, un homme serrant deux poules contre sa poitrine, un autre flanqué d’une chèvre à l’œil résigné. Ils causent à voix basse, en espagnol et en langue ancienne, dans un bourdonnement continu que le souffle de la machine noie par à-coups. Nul ne dévisage les trois étrangers. Nul ne leur ménage de place. Dans ce coin de monde, ils sont une curiosité qu’on préfère ne pas regarder en face — comme on détourne les yeux d’un présage.

L’équipage tient en deux hommes : Antonio, l’ingénieur au cuir tanné, qui inspecte les attelages d’un œil de fossoyeur, et Juan, le chauffeur à peine sorti de l’enfance, qui gave le tender de bûches. On charge le matériel — cordes, moustiquaires, lampes à carbure, pelles, gourdes — puis on hisse les deux mules sur le plateau, si bien que le trio voyagera flanc contre flanc avec les bêtes, dans leur odeur chaude et leur nervosité contagieuse.

Le cadeau de Guillermo
Guillermo s’approche, une petite caisse de bois sous le bras — lourde, à en juger par sa démarche, et marquée au pochoir d’un laconique Matériel de construction. Il n’a rien d’un homme tendu. Il a même son éternel air goguenard, ses clins d’œil, sa bonne humeur de contrebandier qui s’amuse du sérieux des autres.
Il pose la caisse aux pieds de Roy, entre les pelles et la tente, et glisse à mi-voix :
« Dedans, il y a six bâtons. Des mèches, des détonateurs. J’ai tout emballé séparément. Ne mélangez pas ça avec votre matériel. » Puis il se tourne vers Cordélia, avec ce sourire de vieux complice : « J’ai fait ce que vous m’avez demandé pour votre archéologie. Le Señor Elias m’a bien appris une chose. Les pyramides, ça ne s’ouvre pas toujours avec des brosses. Et ça ne se referme pas non plus avec des brosses. »
Roy soulève le couvercle. Six bâtons de dynamite, un détonateur, une quinzaine de mètres de câble — mais nulle mèche apparente. Tout a été dissocié à dessein : le détonateur sert un tir groupé, par impulsion. Pour faire parler un seul bâton, il faudrait amorcer une mèche à la main, geste simple mais qui exige du temps et un sang-froid que la jungle n’accorde à personne. Roy n’entend rien à la chimie des poudres — mais il a les doigts d’un homme rompu à cacher les choses. Il prélève un bâton, l’amorce discrètement d’une mèche, et le glisse dans un porte-couteau de sa veste. Au cas où. Le reste rejoint les doubles fonds des malles d’armes, celles qu’Audio a fournies à New York, avec ce soin maniaque qui est sa façon à lui de tenir le chaos en respect : qui fouillerait ne trouverait rien.

Les yeux de la gare
Pendant que Roy règle la logistique, Sylvanus arpente les wagons. Il ne cherche pas une place — il cherche un visage. Un faux paysan, un Américain grimé, l’un de ces êtres capables de revêtir n’importe quelle peau et dont le Luthier leur a laissé la hantise inguérissable. Il remonte l’allée, pèse chaque regard. Il ne récolte que des travailleurs harassés rentrant au village, des yeux qui fuient les siens, une vieille femme qui le fixe une seconde avant de rabaisser son regard sur ses pieds nus. Sa seule moisson, c’est le malaise qu’il sème lui-même : les gens parlent de lui, à voix basse. Rien d’autre. Des gens du cru, et cette gêne qu’un étranger traîne derrière lui comme une ombre trop longue.
Roy joue la partition inverse. Plutôt que de scruter les regards, il les désarme. Panama sur la tête, il traverse le plateau en saluant d’un doigt au bord du feutre, soulève son couvre-chef avec une courtoisie appuyée devant la vieille qui l’a dévisagé. Non par bonté — pour effacer l’image du gringo mal dégrossi, montrer qu’il n’a pas les manières lourdes d’un Yankee, qu’il est, lui, un homme du monde. Quelques buenas à l’accent britannique de contrebande, et l’affaire est entendue.
Cordélia, elle, a vu autre chose. Un gamin. Une veste trop grande pour ses épaules maigres, des coups d’œil qui s’attardent une seconde de trop. Quand leurs regards se croisent, ce n’est pas l’indifférence de l’enfance qu’elle lit sur ce visage, mais la contrariété de celui qu’on surprend en faute. Le gosse détale, se coule entre les chariots, et s’immobilise à cinquante pas — près du bâtiment du télégraphe, celui-là même d’où elle a expédié ses propres messages tout au long de sa longue semaine de solitude.

L’homme-squelette
Cordélia ne se précipite point. Elle est petite, et elle sait s’en faire une arme. Elle emboîte le pas d’un docker chargé de caisses, passe d’une silhouette à l’autre, se laisse porter par la cohue jusqu’à frôler le gamin sans qu’il la voie. Et c’est alors qu’elle le voit, lui.
Un homme s’approche de l’enfant. Maigre — non, décharné, la peau collée aux os, un squelette qui marche. Face tannée jusqu’au brun, cheveux gris, nez épaté, traits taillés à la serpe. Un sombrero rabattu sur les yeux. À sa posture, elle devine qu’il monte la garde depuis un moment, et que c’est l’approche du gosse vers le télégraphe qui l’a fait quitter son affût. Il ne la voit pas. Toute son attention est ailleurs — sur le train. Sur Roy et Sylvanus, précisément.
Elle se fige derrière une pile de caisses et tire, sans bruit, l’instrument de toutes ses aventures depuis le Pérou : son parapluie, son arme de prédilection. Puis elle observe. L’homme ne se dissimule pas — pourquoi le ferait-il ? Il est chez lui dans ce décor, et les passants pressent le pas autour de lui comme on évite un mauvais œil. D’autres gamins viennent à lui, lui glissent trois mots, repartent avec une piécette qu’il fait danser dans sa paume. Un chef de meute d’enfants-espions, planté à trois mètres exactement de la lucarne du télégraphe.
Cordélia cherche le fard, la grimace, le masque — la signature d’un Kimble ou d’un faux Mexicain. Son examen est d’une acuité presque surnaturelle, et le verdict tombe sans appel : nul déguisement. Un vrai vieillard, un vrai fils de cette terre. Si c’était Kimble sous un masque, dira-t-elle plus tard, elle l’aurait réglé d’un coup de parapluie et le drame se serait achevé là, sur ce quai. Mais non. Un informateur, un de plus, un holster sous la veste élimée. Elle demeure tapie, et elle attend.

L’avertissement
Le départ approche — dix minutes, pas davantage. Sylvanus rejoint Roy, alarmé de ne plus voir Cordélia. Guillermo s’avance, chapeau cabossé à la main, l’œil du cheminot suivant le manège : il a vu Sylvanus battre les wagons, sonder les familles, le guichet. Et son regard glisse, lui aussi, vers la lucarne désormais éclairée du télégraphe.
Où est Dame Cordélia ? — Je l’ignore. En quête d’une place plus commode, sans doute. Sylvanus noie son inquiétude sous une banalité de voyageur : il aime s’assurer de la sûreté des routes en pays inconnu, il a ouï parler de bandidos, de ce Zapata, et ne souhaite pas voir des étrangers comme eux rançonnés au premier tournant. Guillermo ne mord qu’à moitié — son flair de vieux passeur sent le mensonge sans en mesurer l’ampleur. Mais il a une chose à dire, et il choisit de la dire en tournant délibérément le dos au bâtiment du télégraphe.
Je ne sais si Elias vous a prévenus. Mais si vous devez expédier un mot par le fil — n’importe lequel — attendez Mérida. Pas ici. Jamais ici. Le télégraphiste s’appelle Ramón. Vingt ans derrière sa lucarne, quinze à servir des amis qui paient mieux que l’administration. Tout ce qui passe par ce fil, un autre le lit. Tout. Et il le sait, Guillermo, que le Señor Elias a câblé d’ici même — son éditeur, et les investigateurs.
Le renseignement glace, mais il inspire aussi. Sylvanus déploie son plan : puisque le fil est sur écoute, autant en faire un leurre. Un télégramme annonçant une fausse destination, opposée à la vraie, pour égarer d’éventuels limiers et voler du temps. Guillermo saisit la ruse à demi-mot.

Le leurre et le départ
La persuasion l’emporte, portée par une pointe de chance. Le contrebandier, d’abord déconcerté — est-ce le plan qui l’inquiète, ou le train sur le point de s’ébranler ? —, finit par hocher le front. On a vraiment très peu de temps. Dépêchons. Sylvanus griffonne quelques mots pour Prospero Press, une fausse piste soigneusement choisie pour être la moins vraie, et laisse Guillermo désigner celle qui égarera le plus sûrement. Le passeur plie le papier, le glisse dans sa poche, fait signe au machiniste.
Le sifflet déchire l’air.
Cordélia l’entend depuis son affût. Elle se coule aussitôt, contourne le convoi par l’arrière, escalade le flanc opposé pour que l’homme-squelette ne la voie pas monter. Elle se hisse de justesse, repère une famille avenante, distribue trois caramels tirés du fond de son sac, et s’installe parmi eux dans un grand sourire, au milieu des poules affolées. La vieille Anglaise qui aime les enfants, que la poussière n’effraie pas — un personnage de plus à endosser dans une vie qui n’en manque pas.
Guillermo a le temps d’une dernière consigne à Sylvanus : Dites à Antonio de vous déposer au 126, avant le pont. Il saura. Puis il lève la main — salut ou adieu, on ne sait — et la locomotive se met à tousser, à cracher, à s’arracher au quai dans un soubresaut qui manque jeter les voyageurs à terre.
Campeche recule. Les remparts, le port, les clochers. Puis les faubourgs de terre sèche et de chaume. Puis plus rien : des champs, de la terre rouge comme une plaie, et un ciel démesuré, chargé de nuées lourdes.

Poussière et fumée
Le voyage montre vite son vrai visage : une épreuve. La poussière rouge envahit tout — cheveux, vêtements, gorge. On la respire, elle se dépose en pellicule sur la peau. Les gens du cru ont l’habitude : un foulard sur le nez, un pan de vêtement rabattu. Cordélia, à l’arrière, finit couverte de cette poudre de brique, et Roy ne peut s’empêcher d’une pique sur la place confortable qu’il lui a pourtant aménagée dans leurs tissus — place désertée pour ses propres manœuvres. Elle relève son foulard sans un mot. La crasse ne l’a jamais émue. Elle baragouine quelques bribes d’espagnol émaillées de latin avec les marmots, et la mère la prend pour ce qu’elle prétend être : une petite vieille excentrique, archéologue de surcroît, que rien ne trouble.

Pour Roy et Sylvanus, à l’avant, le supplice est d’un autre ordre. Collés au tender, ils reçoivent en plein visage la fumée de la machine, mêlée à la poussière, jusqu’à l’irrespirable.
Sylvanus met Roy au fait de sa manœuvre télégraphique : si, plus tard, ils constatent qu’on les suit malgré tout, l’indice sera précieux — sur la fidélité de Guillermo, ou sur l’existence d’autres fuites. Puis il rappelle à son « homme de main » qu’il lui revient de porter la consigne du kilomètre 126 jusqu’à Antonio. Roy proteste pour la forme — il ne parle pas plus l’espagnol que l’Anglais —, mais s’y colle, jonglant avec un mélange d’italien et de castillan de fortune (Hola, ¿qué tal? Estación al kilómetro ciento veintiséis) faute de mieux.

L’acrobate du tender
Rejoindre Antonio n’a rien d’aisé. Entre Roy et la machine s’étend le tender, plateau encombré de bûches empilées en vrac. Il faut grimper sur l’amas, progresser en équilibre au-dessus du fracas des rails et du gouffre des roues. Roy s’y emploie avec le panache d’un homme incapable de résister à une scène — et c’en est une. Les enfants poussent des cris émerveillés, deux ou trois femmes se dressent pour le montrer du doigt. Roy, naturellement, en profite : un sourire de charmeur au passage, qui les fait glousser. Faute de se faire entendre d’Antonio, il finit par lui brandir le papier plié sur la seule ligne kilomètre 126. L’ingénieur acquiesce, le regard droit devant, imperturbable comme un homme qui a déjà tout vu sur cette ligne maudite.
Cordélia, tapie parmi les sacs de grain, assiste de loin à ces cabrioles sans bouger. Elle rumine une hypothèse : et si tout cela n’était qu’une mystification ? Un Pérou à l’envers — non plus l’horreur cosmique tapie sous la banalité, mais un vulgaire trafic qu’Elias, dans son emballement coutumier, aurait affublé des oripeaux du mystère. Elle jette un œil aux exploits de Roy et murmure, pour elle seule : Bravo, la discrétion.

L’arrêt dans les plantations
Le convoi rampe à une trentaine de kilomètres à l’heure, cahotant, grinçant, chaque joint de rail se transmettant droit aux os par des plateaux sans ressorts. La machine faiblit par instants, ralentit presque à l’arrêt, repart dans une secousse. Les locaux encaissent sans ciller, installés en des postures que seule l’habitude rend supportables. Roy et Sylvanus demeurent seuls sur leur plateau — nul ne vient s’asseoir près d’eux.
Après une soixantaine de kilomètres — la moitié du trajet, deux heures peut-être — le train ralentit et s’immobilise au cœur des plantations. Un aiguillage, un poteau sans pancarte, une réserve d’eau : la locomotive a soif, comme dans les westerns. Le soleil touche l’horizon ; le sisal se teinte de rouge et d’or, projetant des ombres démesurées. Les passagers descendent se dégourdir, les enfants courent le long du rail, les femmes sortent des tortillas — huit heures du soir, sans doute —, les hommes fument à l’écart.
Sylvanus, cheminot dans une vie antérieure, jauge la scène d’un œil de métier : procédure normale, ou entourloupe ? Il ne tranche pas. La machine est si vieille et si poussive qu’elle peut vraiment réclamer ces haltes — à moins que ce ne soit autre chose. Dans l’attitude d’Antonio et de Juan, il croit déceler une nervosité, des regards jetés par-dessus l’épaule. Rien de net.
Cordélia, allongée dans ses sacs de grain, arme discrètement son Luger et fouille la lisière de la jungle. Et c’est elle qui, la première, voit la silhouette. Quelqu’un qui approche. Vite.

Le colonel Evaristo
Un homme vient de se hisser sur le plateau de Roy et Sylvanus, surgi du côté jungle, franchissant le rebord avec l’aisance de qui l’a fait cent fois. Il s’assied face à eux, sur une caisse de fret, comme s’il avait acquitté son billet, et sourit.
La trentaine. Mince, mais d’une minceur athlétique — ce n’est pas la faim qui a creusé ces traits. Visage étroit et vif, moustache fine taillée au rasoir, yeux noirs et rieurs. Une veste de colonel de l’armée mexicaine, une chemise d’un blanc immaculé qui, dans cette fournaise verte, tient de l’élégance ou de la provocation, l’une et l’autre ouvertes sur une poitrine brune et velue. Pantalon de cavalier en bon état, Colt porté haut — le port d’un homme qui sait s’en servir sans nul besoin de le montrer. Il ne ressemble pas à un bandit. Il ressemble à un homme qui commande des bandits, ce qui est pire.
Derrière lui, sur le plateau suivant, deux silhouettes se sont dressées en silence — bras croisés. Celles-là ressemblent exactement à ce qu’elles sont : crasseuses, cabossées, armées. L’un porte un Mauser 1887 en bandoulière sous un large poncho, des gants de cuir, une moustache tombante et l’œil dur ; l’autre tient une machette tout en fumant. Et de la forêt, d’autres formes émergent encore. En quelques secondes, le piège s’est refermé sur le convoi tout entier.

Roy, face à l’inconnu, choisit la parade qu’il maîtrise le mieux : il tire deux grands couteaux de sa veste et se met à jongler, l’air de s’occuper les mains, souriant — un message sans paroles sur sa propre dextérité. L’homme reste de marbre. Il sort un étui à cigarettes d’argent gravé, visiblement pas déniché sur un marché, en tapote une trois fois, la porte à ses lèvres, fouille ses poches en quête d’un feu. Roy, sans cesser de jongler, fait passer ses lames dans une main et lui offre la flamme de l’autre. L’homme sourit. Merci. Il est vraiment agréable de croiser des gens civilisés sur cette ligne.
Il se présente enfin : colonel Evaristo. Plusieurs sangs, mais l’essentiel de sa vie passé aux États-Unis. Sylvanus vérifie d’un œil d’amateur si l’attirail tient debout : bottes, pantalon, tout est bien matériel mexicain, voire militaire — rien du surplus américain que Kimble, lui, a volé. Seuls les Mauser allemands des hommes de main détonnent un peu, sans mystère.

L’interrogatoire courtois
Ce qui suit n’est pas un assaut, mais une conversation — et c’est ce qui la rend redoutable. Evaristo mène l’échange avec une courtoisie de glace, ponctuée de maximes héritées d’une mère et de leçons plus noires dues à un père. Il ouvre sur le constat désabusé : ce train ne va nulle part d’intéressant — Campeche, des plantations, la jungle, Mérida, et entre les deux rien que des gueux transportant des riens. Cependant l’un de ses hommes retourne le sac d’une vieille non loin de Cordélia, et les haricots se répandent sur le plancher. C’est déprimant, quand on y songe.
Sylvanus déroule la couverture : ils cherchent un ami, un chercheur en botanique égaré dans la jungle, sans nouvelles. Des botanistes ? Evaristo savoure. Il fait remarquer, faussement candide, que le trio jure avec le décor — deux Américains et une Anglaise sur un train de marchandises perdu entre Campeche et la forêt. Sylvanus corrige : britannique, pas américain. Mais Evaristo connaît déjà l’accent — et surtout l’existence de l’Anglaise, qu’il feint de ne pas voir à bord.
Quand Roy tente de remonter vers la machine, un canon lui presse le dos. Restez assis. Nous avons à causer. Sylvanus feint d’entendre une histoire de péage — des taxes pour les étrangers usant sournoisement du rail national. Mais il glisse une pointe : un colonel, c’est un grade considérable, et il s’étonne de le voir crapahuter dans cette jungle humide plutôt que de régenter une garnison depuis la capitale.
Evaristo, pour toute réponse, abat ses cartes. Il l’appelle par son nom — monsieur Morley — alors que Sylvanus ne s’est pas nommé. Les enfants de Campeche sont les meilleurs journalistes du Mexique. Un centavo la nouvelle, deux la description. Il sait que « la seigneure » a acheté un éventail et une figurine au comptoir nord quelques jours plus tôt. Il sait, pour le télégraphe, que les hommes de la gare — Guillermo le prudent, et c’est pour ça qu’il est vivant — ont dû les mettre en garde. Il sait qu’Elias a câblé d’ici.
Sylvanus tient sa ligne — ils ne cherchent qu’un ami —, tout en précisant qu’il n’est pas archéologue mais collectionneur ; c’est son amie anglaise qui creuse, elle, et que le colonel si bien renseigné devrait pouvoir localiser. Ma mère disait que les archéologues et les voleurs font le même métier : ils fouillent les affaires des morts. La seule différence, c’est que les archéologues écrivent un livre après. Roy rit de bon cœur.
Enfin, la vraie question, celle qui flotte sous tout l’échange : Vous êtes un homme d’affaires, monsieur Morley. Vous voulez traiter avec moi, n’est-ce pas ? Et il diffère lui-même la réponse : On parlera d’affaires plus tard. J’ai vraiment besoin de vous connaître.

Sous le wagon
Tandis qu’Evaristo capte Roy et Sylvanus, Cordélia, tapie au dernier plateau parmi sa famille d’emprunt, choisit son heure. Le train est à l’arrêt. Un clin d’œil aux gens autour d’elle, et elle rampe entre les sacs et les cages jusqu’à l’arrière, se laisse couler au sol, s’accroupit sous le plancher. Un garde se tient à trois mètres — mais tout entier occupé à s’empiffrer des tortillas qu’il vient d’arracher à une jeune femme en larmes. Il ne la voit pas. Elle s’immobilise dans l’ombre du wagon, son Luger armé au poing, et attend.

Le marché d’Evaristo
Sur le plateau, le colonel poursuit son numéro avec une franchise qui désarçonne. Mes hommes prennent à ces gens ce qu’ils ont. C’est ce qu’on fait. C’est ce qu’on a toujours fait. Rien de personnel. C’est le train, c’est la jungle, c’est le Yucatán. Pas de police, pas de loi. Il y a des gens qui prennent, et des gens qui donnent. Aujourd’hui, Roy et Sylvanus sont de ceux qui donnent. Il pourrait exiger l’argent, les montres, les jolis colifichets de la seigneure. Mais ce n’est pas cela qui l’intéresse.
Ce qui l’intéresse, c’est leur but. Car on ne prend pas ce train pour le paysage, et les gringos ne s’enfoncent pas dans cette jungle pour les ruines — les ruines, ça se trouve dans les livres, à New York, dans des endroits avec de la glace au verre et du café buvable. S’ils sont là, c’est qu’ils cherchent quelque chose de précis. Quelqu’un. Je vais vous poser la question une fois, poliment, parce que ma mère m’a appris les manières. Mon père, lui, m’a appris le reste. Où allez-vous ? Et qui cherchez-vous ?
L’homme au Mauser abaisse son canon vers le sol — mais le sol, à un mètre de la voie, est une menace assez éloquente.
Sylvanus tient bon. Ils cherchent un ami, c’est la vérité ; il fait des relevés près d’un pont, et l’on a simplement demandé qu’on les y dépose. Il pousse l’audace jusqu’à retourner la question : un Américain est passé par ce train quelques semaines plus tôt, le colonel a dû le croiser, lui qui arrête tous les convois. Et le trio brosse un faux portrait — un Américain blond, mâchoire carrée, l’archétype du gringo vulgaire — pour égarer Evaristo loin de Kimble.

La fouille et le mandat
Mais l’attention du colonel dérive, machinale, vers le sac de Sylvanus. Vous allez me proposer de fouiller mon sac ? Excellente idée. L’homme crasseux au poncho s’en empare, le retourne : rien que des hardes de voyage. Puis il palpe Sylvanus lui-même, déniche un couteau de chasse, siffle d’aise. Evaristo s’en amuse : Oh, quel bel objet ! L’homme l’empoche. On n’est jamais trop prudent à l’étranger.
Et c’est là que ses doigts butent sur autre chose, glissé dans la veste : une enveloppe. Celle des Texas Rangers, remise à Houston. On la tend au colonel, qui l’ouvre et rit tout bas. Walter Kimble. Les Texas Rangers. Un mandat d’arrêt. Il relève les yeux. C’est drôle, on dit que la curiosité est un défaut. Ma mère le disait. Mon père… vous connaissez la suite. Il garde le papier — un souvenir de notre rencontre — et abat son atout : il a parfaitement deviné qui se cache sous le Santos du cru.
Sylvanus ne bronche pas. Kimble, Santos, qu’importe le nom — l’homme n’a été qu’une porte, il ne les intéresse pas, ils ne sont là que pour leur ami perdu au Yucatán. Le gringo. Bel homme, athlétique, mâchoire carrée ? — En quelque sorte. — Son nom ? — Jackson.
La révélation d’Evaristo
Le colonel allume une nouvelle cigarette et lâche, presque distrait, ce qui change tout : Vous voulez savoir le plus cocasse ? On m’a payé pour ne pas vous tuer. Le vieux — Kimble — a donné consigne stricte : nul Américain mort sur cette ligne. Un Américain mort, c’est un consul qui écrit des lettres, des Rangers qui franchissent la frontière, des journaux qui s’en emparent. Et c’est mauvais pour les affaires de tout le monde.
Kimble sait donc déjà qui ils sont, et choisit de les laisser vivre. Evaristo ne traite qu’avec le vieux ; il veut seulement savoir ce qui les amène. Si vous n’êtes que des touristes, autant vous le dire : vous mourrez seuls dans la jungle, et personne n’aura à se salir les mains. Si vous êtes autre chose, en revanche, il faudra me le dire.
Sylvanus maintient sa ligne avec une constance de marbre — ils ne savent rien, n’ont rien fouillé avant de monter, n’ont que faire de Kimble. Il propose même de brûler le mandat sur-le-champ, de le piétiner, si cela peut rassurer le colonel. Evaristo décline : le document est désormais entre ses mains, et de toute façon ils n’en feront plus grand-chose.
Puis l’avertissement, qui vaut prophétie : À votre place, monsieur King, je ne prononcerais jamais le nom qui figure sur ce papier. Pas dans cette jungle. Ni sur la voie, ni dans les villages, ni devant les gens. Ce nom-là, on ne le dit pas. On ne le cherche pas. On ne le trouve pas. C’est lui qui vous trouve.

Le départ du colonel
Un dernier trait de persuasion, servi par la chance, achève de clore l’échange. Sylvanus jure qu’ils n’agissent pour nulle puissance étrangère, que le mandat n’a été qu’une clef pour franchir un pays hostile, et qu’ils consentent même à ce qu’un homme les escorte s’il tient à les voir errer trois jours dans la jungle à hurler le nom de leur ami. Vous allez mourir, vous savez, répond simplement le colonel.
Il se lève, lève la main, et tous ses hommes commencent à quitter le train. Roy lui tend la sienne — et l’idée traverse le groupe de lui soustraire au passage la lettre, ou l’étui d’argent, façon il y a ceux qui donnent et ceux qui prennent. Roy s’en abstient : il a trop souvent frôlé la mort pour jouer au malin et compromettre la mission. Il se contente d’une poignée de main déconcertante, un mouvement qui trouble une seconde son vis-à-vis — sans aller plus loin.
Evaristo sourit, enfourche un bai magnifique et nerveux, trop beau pour un simple bandit, salue le convoi. Bon voyage. Et n’oubliez pas : on est peut-être des sauvages, ici, mais on n’est pas des barbares. En trente secondes, les cavaliers se sont fondus dans la jungle, comme s’ils n’avaient jamais existé.
Antonio n’a pas bougé de tout l’assaut — mains sur les commandes, regard droit, comme un homme rompu à ces incidents. Juan s’est terré près de la chaudière. Le train repart.

Après la peur
Cordélia ressort de sous le wagon. Les passagers remontent en silence, ramassent leurs affaires éparses ; une femme pleure sans bruit, un enfant cherche des mangues tombées sur le ballast. Roy va trouver la femme dépouillée de ses tortillas et, dans une poignée de main des deux paumes, lui glisse quelques dollars pliés au creux de la sienne. Por las tortillas. L’adrénaline retombe. Les gens paraissent soulagés, profondément soulagés — sans un mot de gratitude.
Nul n’a été blessé. Rien n’a été perdu, rien donné — sinon le couteau et le mandat, qu’Evaristo a gardés. Sylvanus regrette tout haut l’absence de Cordélia au plus fort de l’épreuve : son bagout les aurait peut-être tirés de là plus élégamment. Reste à trouver, pour le retour, une solution moins hasardeuse.

La descente dans la nuit
Le train s’enfonce dans une jungle de plus en plus dense, et la nuit tombe comme un rideau qu’on lâche. En dix minutes, le monde passe du rouge au violet, puis au noir absolu. Seul demeure le fanal de la locomotive, qui n’arrache qu’une vingtaine de mètres de rail à l’obscurité.
La forêt étouffe les sons du monde et les remplace par les siens : un bourdonnement dense et sans fin, des cris d’oiseaux inconnus, des craquements sous la voûte. Le ciel se réduit à une mince déchirure entre les cimes, et la clarté y prend une teinte verte, tamisée, presque sous-marine. On n’est plus sous un ciel — on est à l’intérieur de quelque chose de vivant. De part et d’autre, la forêt grouille de bruits invisibles. Et pour la première fois depuis Campeche, depuis New York peut-être, les trois investigateurs sentent monter en eux quelque chose de plus ancien que la fatigue, la peur ou le calcul : l’instinct de la bête qui pénètre un territoire qui n’est pas le sien, et qui sait, dans sa moelle, qu’elle y est attendue.
Des hameaux de trois masures défilent, signalés d’une lanterne pendue à un poteau. À chaque arrêt, des familles descendent et s’évanouissent dans la lueur tremblante de leur propre lampe, qui rétrécit jusqu’à mourir entre les troncs. Trente passagers, puis vingt et un, puis quatorze. Puis le ciel crève sans préambule : une pluie tropicale droite, massive, tiède, qui trempe tout en une minute. Sylvanus tire la bâche de l’expédition et improvise un abri à quelques piquets, sous lequel il invite Roy et les dernières femmes et enfants. Cordélia se glisse sous le poncho d’une mère qui lui fait signe.

La vieille femme en noir
La pluie cesse, mais le brouillard demeure — chaud, lourd, accroché aux arbres et aux rails, réduisant le monde à vingt mètres de blancheur. Les derniers voyageurs se dissipent un à un dans la nuit. La mère et son enfant s’en vont en souriant à Cordélia. Et celle-ci se retrouve seule dans son wagon avec une unique passagère : une vieille femme vêtue de noir, qu’elle n’a pas vue monter.
La femme se lève, tangue dans le roulis du convoi, et vient s’asseoir non pas à côté de Cordélia, mais en face d’elle. Cordélia lui offre un biscuit. La vieille l’accepte d’un sourire, un chapelet pendu au poing fermé. Puis, sans prévenir, elle caresse la joue de Cordélia de doigts d’une froideur de caveau — un contact si glacé dans cette fournaise qu’il en soulève le cœur. Par dignité, Cordélia ne laisse rien paraître.
Et la femme parle, en un espagnol mêlé d’un latin que Cordélia parvient à déchiffrer. Ce n’est pas une question qu’elle pose : Je sais. Vous descendez au 126. Cordélia acquiesce, sans mentir. Parce que nul autre ne vous le dira. Les hommes d’ici ont trop peur. Et les hommes de là-bas ont trop d’argent.
Sa main se referme de plus en plus fort sur celle de Cordélia, et le récit se déroule par paliers, d’une voix qui descend dans la gorge. Les anciens ont scellé une porte dans cette forêt — non pas une porte de bois, une porte dans la terre. Ce qui se tient derrière, elle ne le nommera pas, pas plus que sa grand-mère ni l’aïeule de celle-ci ne l’ont nommé. Pour garder cette porte, on a prié le Seigneur de Mitnal — Ap’uch, le squelette, celui des hiboux. Les gens d’aujourd’hui croient qu’Ap’uch est le mal. Ce sont des imbéciles. Ap’uch est le gardien. Celui qui tient la porte close. Mais il la garde à un prix. Il y a toujours eu un prix — une offrande, du sang, chaque année, au plus long jour.
Puis le déclin : on a cessé de payer, les villages sont morts, les prêtres sont morts, l’eau elle-même s’en est allée. Et le sceau est comme un mur sans maçon. Il tient longtemps, mais il meurt lentement, pierre après pierre. Et voici que des hommes stupides arrachent les dernières pierres pour les vendre. Et quelque chose, de l’autre côté, pousse. Pousse contre la porte.
Cordélia, happée par cette voix et ce regard, s’efforce de garder son sang-froid de femme rationnelle, peu encline aux superstitions — mais le malaise est réel, et la frontière entre vérité et divagation devient impossible à tracer. La vieille lâche enfin sa main, se redresse, et livre son dernier oracle : Le hibou est l’oiseau d’Ap’uch. Quand le hibou chante, ce n’est pas lui qui tue. Il compte. Il compte ce que la porte laisse passer. Chaque chant, un mort. C’est ainsi qu’on sait que le sceau faiblit.
Et sa voix se détourne, absorbée par le brouillard. La femme n’est plus là. Volatilisée. Rien de naturel. Cordélia demeure seule avec le souvenir glacé de ce contact et l’impossibilité de nommer ce qui vient de se produire.

Le terminus
Vers minuit, Antonio se penche hors de la cabine et crie, une lanterne tremblante au poing. Le kilomètre 126. Le pont est à cinq cents mètres. On descend ici.
Juan et lui déchargent le matériel et les mules — lesquelles refusent deux fois la rampe avant de céder — avec une hâte qui confine à la panique. Les deux hommes tremblent, terrifiés, et le cachent mal. Ils n’ont pas le temps de répondre aux questions ; ils jettent les caisses à moitié, déchargent comme des sagouins, puis remontent. Le train repart.
Cordélia ressurgit du brouillard pour rejoindre Roy et Sylvanus — qui commencent à craindre de l’avoir oubliée à Campeche. Échange de piques habituel : Sylvanus feignant l’inquiétude, Cordélia rétorquant que la discrétion est un art difficile sur un train sans toit ni mur, et que de toute manière le colonel en savait long sur eux bien avant de monter. La moindre prudence n’aura servi à rien.
Le fanal rapetisse, le feu arrière cligne une dernière fois entre les troncs, le fracas décroît — j’ai bien failli lancer un bâton de dynamite, lâche Roy — puis plus rien. Roy s’occupe des mules, les rassure, les empêche de s’effaroucher dans cette obscurité totale ; son métier de cavalier fait merveille, et les bêtes, pourtant folles d’angoisse, s’apaisent.
Car la jungle nocturne les enveloppe, pleine et vivante. Et quelque part au-dessus d’eux, dans le noir de la voûte, un hibou chante — trois notes descendantes, patientes. Cordélia confirme, après examen, qu’il s’agit d’un vrai cri d’oiseau, en période de reproduction, et non d’un signal d’homme. Mais l’écho est si proche qu’elle sursaute, et nul ne saurait en localiser la source dans cette blancheur — nul ne saurait dire, non plus, ce que ce chant vient de compter.
Devant eux, la fin de tout bruit de machine, la fin de tout bruit humain, et à leur place la forêt — le bourdonnement des insectes, les oiseaux invisibles, les craquements, l’eau courant au loin dans la brume. Et sous tout cela, un silence plus profond : celui d’une chose très vieille et très éveillée, qui vient de remarquer leur présence. Les rails brillent un instant, deux lignes de fer plongeant dans le brouillard, avant que la blancheur ne les avale.
Les trois investigateurs restent seuls, au seuil de la jungle du Yucatán, à l’orée d’un territoire dont une morte — car quelle vivante aurait eu ces doigts-là ? — leur a dit qu’une porte y cède, pierre après pierre.


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