Le jour se lève sur le Kennedy Space Center. La lumière dorée éclaire lentement les structures massives de la NASA. Au loin, dans le bâtiment d’assemblage vertical, une navette attend. Peut-être la leur. Peut-être leur dernière chance. Nous sommes en mai 2010. Le programme des navettes spatiales touche à sa fin. L’arrêt a été programmé. Chaque vol restant est une course contre la montre. Un privilège rare. Et pour ceux qui s’apprêtent à monter à bord, c’est une opportunité vitale, presque sacrée. L’équipage de la mission Blacksat est réuni : Michael Spay, commandant, US Air Force Dirk Macmillan, pilote, US Air Force Daniel Hamlet, spécialiste de mission, US Air Force Luke Belton, spécialiste de mission, US Navy Deirdre Turner, médecin de bord Cela fait 18 mois qu’ils s’entraînent. Simulations dans la “comète vomie”, procédures apprises par cœur sans en comprendre le but, tests psychologiques, formation extrême. Tout pour une mission dont l’objectif reste flou. Une “réparation de satellite”, officiellement. Nom de code : Blacksat.

L’appel
Avant l’aube, chacun d’entre eux a reçu un appel. Paul Scalzo, administrateur de la NASA, leur a donné rendez-vous à 8h, salle de conférence C. Voix tendue. Aucune explication. Juste : « Vous en saurez plus au briefing. » Ils sont désormais en route, dans des bus électriques silencieux. À travers les vitres teintées, ils aperçoivent les bâtiments techniques, les tours de lancement, et surtout l’ombre imposante de la navette. Dans le premier bus : Spay, Macmillan, Hamlet. Chacun dans son monde. Spay lit son carnet de notes, concentré. Macmillan, fidèle à lui-même, ferme son téléphone avec un sourire satisfait après avoir consulté des messages personnels. Hamlet, en retrait, ferme les yeux et tente de camoufler sa nervosité par des exercices de respiration. Le ton monte doucement entre les membres. Hamlet s’adresse à Belton : « Alors, on parie ? C’est le vrai briefing ou une mauvaise nouvelle ? » L’ambiance est tendue. Belton répond posément, mais l’inquiétude perce. Ils parlent à voix basse, à demi-mots. Spay est ailleurs depuis plusieurs jours. Il sait quelque chose. Et il est préoccupé.
Une atmosphère qui se referme
Les bus arrivent. Devant eux : un bâtiment gris, sans prétention. Un souffle d’air conditionné les accueille en contraste brutal avec l’humidité floridienne. Mais à l’intérieur, c’est le silence qui les frappe. Les couloirs sont inhabituellement calmes. Pas de techniciens, pas d’agitation. Juste un vide sonore qui résonne sous leurs pas. La salle de conférence C est fermée. Spay frappe, ouvre. Dedans, deux silhouettes familières. Paul Scalzo, directeur de la NASA, tendu, près de la fenêtre. Et à ses côtés, le colonel Aaron Woolrich, officier de l’Air Force, vu sporadiquement lors des phases clés de leur formation. L’atmosphère est immédiatement glacée.

Un briefing sous haute tension : révélations, anomalies et civils inattendus,
La salle de conférence C du Kennedy Space Center a rarement connu une ambiance aussi lourde. Dès l’entrée de l’équipage, le colonel Woolrich les scrute avec intensité. Mais ce sont surtout les deux civils assis à la table qui attirent l’attention. Le premier, Bruce Weintraub, est massif, suant, mal à l’aise. Il regarde la porte comme s’il cherchait une échappatoire. Sa combinaison sans écusson est trop serrée, son visage, anxieux.

À ses côtés, un homme à l’apparence spectrale : Pierce O’Neill, maigre, pâle, le crâne dégarni. Il donne l’impression d’avoir accepté son sort, quel qu’il soit. Scalzo, visiblement épuisé, manque de son enthousiasme habituel.

Woolrich, raide, les accueille avec solennité. Il les nomme un par un, les yeux dans les yeux : Spay, Macmillan, Turner, Belton, Hamlet. L’honneur est feint ; l’urgence, réelle. Et puis, la surprise. Les deux hommes à la table sont « habilités pour Blacksat ». Deux civils, pour une mission spatiale classifiée. L’étonnement est général. Belton échange un regard avec Spay. Hamlet fronce les sourcils. Turner s’interroge, déjà en alerte. Woolrich demande à chacun de confirmer verbalement son engagement. Tous acceptent. Même Macmillan, avec un trait d’humour douteux. Turner, comme toujours, professionnelle. Belton, sobre. Hamlet, affirmatif.
Blacksat : une arme américaine… et un mystère,
Le colonel entame le briefing officiel. Ton monocorde. Détaché. Il parle de Blacksat comme d’un « satellite de défense classifié » qui nécessite une « réparation et un recalibrage ». Diapositives à l’appui : orbite à 523 km, vitesse de 7 km/s, trajectoires complexes. Mais très vite, des omissions sautent aux yeux. Spay interrompt. Demande la nature exacte de l’anomalie. La réponse : désynchronisation inexpliquée. Puis, Turner questionne la fonction du satellite. Télécom ? Météo ? Surveillance ? La réponse tombe, glaciale : « C’est une arme. » Choc dans la pièce. Personne ne s’attendait à ça. Star Wars de Reagan ? Non, répond Woolrich. Nous sommes en 2010. Le monde a changé. Macmillan doit piloter la navette jusqu’en orbite. Belton et Hamlet escorteront l’un des civils, O’Neill ou Weintraub, pour une sortie extravéhiculaire jusqu’au satellite. Aucun bras robotisé ne sera utilisé. Aucun composant ne sera ramené. Les technologies embarquées sont classifiées. Les astronautes n’y sont pas habilités.
La pression monte : civils fragiles, mission risquée
Le malaise est palpable. Tout est verrouillé, cloisonné, tendu. Des MMU (unités de mobilité) seront utilisées pour les sorties dans l’espace. Le lancement est prévu dans 48 heures, les réparations cinq jours plus tard. Spay relance : pourquoi eux ? Pourquoi pas des militaires ou techniciens spécialisés ? Woolrich répond : seuls ces deux civils peuvent effectuer les réparations. Leur présence est indispensable. Leur fiabilité, incertaine. Turner évalue immédiatement les risques médicaux. Weintraub s’agite : il évoque une fibromyalgie, qu’il « contrôle » avec de la quercétine. Hors sujet, inapproprié. Hamlet ironise : « Vous lui donnerez du paracétamol. » Mais Deirdre Turner, médecin de bord, comprend tout de suite la gravité de ce qu’il implique. Fibromyalgie signifie douleurs chroniques, hypersensibilité, troubles potentiellement cognitifs. L’ampleur du risque est soudain immense.
Une mission de réparation ? Ou une opération sous haute dissimulation ?
Dans la salle de conférence C, le climat est électrique. Le médecin de bord, Deirdre Turner, a tôt fait de remarquer ce que les autres n’ont pas encore pleinement mesuré : Bruce Weintraub est médicalement inapte à une sortie extravéhiculaire. La quercétine qu’il prétend utiliser pour contrôler sa fibromyalgie n’a aucune preuve clinique d’efficacité. Pour Turner, c’est clair : c’est de l’automédication maladroite, et la mission s’annonce médicalement risquée. Et pourtant, malgré l’évidence de son instabilité, on les informe que Weintraub ou O’Neill devra être escorté en sortie spatiale pour réparer Blacksat, un satellite que l’on découvre être une arme anti-satellite américaine, capable d’interférer avec les systèmes russes ou chinois et de neutraliser leurs objets en orbite. Cette révélation est livrée avec froideur. Le colonel Woolrich, toujours raide, précise que la mission est classifiée au plus haut niveau, et que les astronautes présents n’ont pas l’habilitation nécessaire pour accéder à certains composants ou manipulations techniques du satellite. Seuls Weintraub et O’Neill en sont capables — ou plutôt, autorisés.
Doutes, imprécisions et frustrations
Turner demande les dossiers médicaux complets des passagers : elle veut des faits, pas des approximations. On lui accorde un rendez-vous d’évaluation d’ici une heure. Mais cela ne l’apaise pas. Elle connaît déjà le profil de Ventrobe : douleurs chroniques, possibles troubles de l’attention, hypersensibilité au stress. Envoyer un tel individu en orbite, c’est jouer avec la survie de l’équipage. Pendant ce temps, Spay, Macmillan et Belton pressent Woolrich sur la logique stratégique de la mission. Pourquoi confier une technologie aussi sensible à deux civils sans expérience spatiale ? La réponse est floue, évasive : la technologie est unique, les individus aussi. Rien d’autre ne leur sera dévoilé. Quand O’Neill se permet un sarcasme — « J’ai fait de la plongée en vacances, une fois » — le malaise se transforme en tension ouverte. Personne ne rit. Belton et Hamlet échangent un regard. La mission devient absurde.
Trajectoires, combinaisons et calculs impossibles
Dirk Macmillan tente de reprendre le contrôle avec des questions techniques. Il obtient quelques confirmations : Lancement dans 48 heures Réparation prévue 5 jours plus tard Protocole de communication ultra-crypté Vol non officiel, y compris à leur retour Mission uniquement rapportée au lieutenant-colonel Spay Hamlet exprime une inquiétude centrale : les systèmes de sécurité sont-ils suffisants pour accueillir des civils ? On lui garantit que tout a été vérifié, mais les décisions de dernière minute devront être approuvées par Spay. Il découvre aussi une limite logistique importante : il n’y a que quatre combinaisons MMU (unités de mobilité extravéhiculaire) à bord de la navette. Le sas, exigu, ne permet que trois personnes en simultané. Hamlet, chargé de superviser une sortie avec un civil, devra donc improviser avec un cordage et des mousquetons pour éviter que l’un d’eux ne dérive. Il comprend rapidement que lui et Belton devront se répartir les civils. Et qu’ils n’auront qu’une heure maximum pour accomplir la réparation.
Une transformation mystérieuse
Quand Hamlet demande combien de temps il faudra au civil pour la réparation, Woolrich répond : « 30 minutes, pas plus d’une heure. » Mais c’est O’Neill qui ajoute une phrase étrange : « Il faut juste me laisser le temps de calculer la transformation. » Un silence tombe. Transformation ? De quoi parle-t-il ? Aucun membre de l’équipage ne sait ce qu’est un différentiel de Courtis, mentionné plus tôt. Et quand Spay demande un rapport complet sur les dysfonctionnements de Blacksat, on lui remet un dossier caviardé jusqu’à l’absurde — un document presque vide, barré de noir. Turner, Belton, Hamlet, Spay, tous comprennent une chose : Ils sont envoyés à l’aveugle. Et malgré toute leur expertise, ils seront les exécutants d’un plan qu’ils ne maîtrisent pas.
Le miroir brisé du commandant Spay
À 35 heures du lancement de la mission Blacksat, le lieutenant-colonel Michael Spay, commandant de l’équipage, se tient seul dans le vestiaire du centre spatial Kennedy. L’aube commence à peine à éclairer les installations. Devant le miroir, Spay s’observe : héros décoré, pilote d’élite, leader respecté — mais aussi un homme au bord du gouffre. Depuis quelques semaines, un symptôme le ronge : des tremblements, subtils d’abord, mais désormais impossibles à ignorer. Ce matin, il a renversé son café durant une simulation. Geste banal ? Pas pour Deirdre Turner, la médecin de bord, qui a aussitôt noté l’incident. Pour Spay, c’est clair : s’ils découvrent son état, il sera retiré de la mission. Dans un accès de colère silencieuse, il frappe le miroir du vestiaire. Le verre se fissure, son reflet se brise. Le sang perle sur ses doigts. Alors que son téléphone vibre dans sa poche, il découvre le nom de Diane, sa femme, à l’écran. « Besoin de te parler avant le lancement. Inquiète pour toi. Je t’aime. » Ironique. Car c’est précisément Diane qui l’a trahi. Spay se souvient : un jour, un paquet l’attendait dans son casier. À l’intérieur, des photos. Daniel Hamlet, son collègue, sortant de la douche, discutant avec une silhouette féminine. Sur son col, une trace de rouge à lèvres — le même que Diane portait la veille. Et d’autres clichés ont fini de le convaincre : Diane et Hamlet, ensemble.
La haine silencieuse
Spay sent la rage monter. Une rage qu’il n’a jamais connue, même en temps de guerre. Les mains crispées, il s’assied lourdement sur le banc du vestiaire. Il tente de reprendre le contrôle avec les techniques de respiration enseignées en vol : inspirer, retenir, expirer — quatre secondes à chaque fois. Mais une pensée s’impose. Inavouable. « Je pourrais le tuer là-haut. » Un accident, une erreur technique, une poussée mal orientée de MMU (le jetpack). Un câble détaché. Il dériverait dans le vide, sans témoin. L’idée s’est déjà frayé un chemin dans son esprit depuis une semaine. Et Spay le sait : ce n’est pas simplement de la colère. C’est une obsession. Il se lève d’un bond et court aux toilettes. Il vomit. Les tremblements sont incontrôlables. Il se regarde dans un autre miroir. Celui-ci ne renvoie plus l’image d’un commandant sûr de lui, mais d’un homme qui envisage le meurtre pour une trahison personnelle. Un homme qui pourrait trahir tous les principes qu’il a toujours défendus : l’honneur, la loyauté, la responsabilité. Son téléphone vibre à nouveau. C’est le docteur Turner : « Passez me voir avant le briefing de 9h. J’ai remarqué quelque chose pendant la simulation, il faut qu’on parle. » Il tente d’esquiver. Elle insiste. Elle sait. Elle a vu les tremblements. Elle peut mettre fin à sa carrière. Et elle est proche de Hamlet. Spay ne sait plus à qui faire confiance. Il panique. Il pense à se procurer des médicaments — bêtabloquants, anxiolytiques, n’importe quoi pour tenir.
Une rencontre inattendue au vestiaire
Il est un peu plus de six heures du matin sur la base de la NASA en Floride. Le ciel est d’un bleu éclatant, l’air est calme, mais au sein du centre, les tensions montent. Daniel Hamlet, fidèle à sa routine, pousse la porte du vestiaire pour commencer sa séance de sport. Il tombe nez à nez avec le lieutenant-colonel Michael Spay — un événement rare. Spay est habituellement plus matinal, et surtout, il a déjà terminé sa séance. Mais quelque chose cloche. Le commandant est surpris. Il lisse machinalement son uniforme. Et surtout, sa main droite est enveloppée dans une serviette maculée de sang. Hamlet, fidèle à la procédure, engage la conversation. « Bonjour commandant, vous êtes matinal aujourd’hui. » Spay, visiblement tendu, élude. « J’ai ripé sur mon rasoir. » « Vous avez fait ça avant de venir ici ? Vous voulez que j’aille chercher le médecin Turner ? » « Vous croyez vraiment qu’un lieutenant-colonel a besoin d’un médecin pour une égratignure ? » Le ton est sec, l’échange tendu. Hamlet tente de garder contenance. C’est son point fort : faire bonne figure, même sous pression. Mais quelque chose le trouble : l’ancienne proximité entre eux s’est effilochée, et lui, Hamlet, tente de recoller les morceaux. Il perçoit bien que le lien a changé, et que Spay lui ferme désormais les portes. « Merci de revérifier les trajectoires orbitales. Le fait d’avoir des civils me rend nerveux. C’est plus important que l’état de ma main. » Hamlet acquiesce, puis s’éloigne vers les douches. Mais avant de passer la porte, il remarque un détail : l’un des miroirs est brisé. Et soudain, tout s’éclaire. La blessure, le sang, l’attitude fermée… Ce n’était pas un simple accident de rasage.
Le doute s’installe
Hamlet n’est pas psychologue, mais il a passé sa carrière à observer les autres dans des contextes extrêmes. Et ce qu’il vient de voir chez Spay l’inquiète. C’est la première fois qu’il voit sa main trembler. Un homme connu pour son sang-froid absolu, qui flanche — c’est une alerte rouge. Plutôt que de dénoncer, Hamlet choisit une autre voie : protéger le commandant tout en signalant l’anomalie. Il nettoie les éclats de miroir et déclare l’incident officiellement, expliquant qu’il était présent quand le miroir s’est brisé. Un geste subtil, pour couvrir Spay, mais sans trahir la chaîne de commandement.
Une blessure trop profonde
De son côté, Spay quitte les vestiaires, toujours habillé impeccablement, mais inquiet. Sa blessure est plus sérieuse qu’il ne l’avait pensé. Elle pourrait compromettre sa capacité à tenir un manche ou manipuler des instruments critiques. Il essaie de se soigner seul dans son logement, mais échoue. La plaie est profonde, saignante, mal contrôlée. Il n’a plus le choix : il doit aller consulter le docteur Turner.


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